Francisco LAFARGA et Luis PEGENAUTE (éd.), Diccionario histórico de la tra ducción en España, Madrid, Gredos, 2009, 1192 pages
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Citer cet article
- RIVALAN GUÉGO, Christine,
- Rivalan Guégo, Christine.
- Rivalan Guégo, C.
https://doi.org/10.3917/rlc.339.0333b
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1 Publié dans la prestigieuse maison d’édition espagnole Gredos, spécialisée dans les études philologiques, le Diccionario histórico de la traducción en España est le fruit d’un ambitieux projet de recherche à l’initiative de Francisco Lafarga et Luis Pegenaute, respectivement professeur de philologie française à l’Université de Barcelone, et professeur de traduction et d’interprétariat à l’Université Pompeu Fabra. Ouvrage collectif rédigé par 400 rédacteurs coordonnés par des spécialistes de l’histoire de la traduction, de la littérature comparée et des littératures nationales, ce grand dictionnaire encyclopédique poursuit l’élaboration de cette histoire de la traduction dont la nécessité avait été soulignée au début des années 1980 (Berman, 1984). Pour l’Espagne, José-Francisco Ruiz Casanova avait ouvert la voie avec Aproximación a una historia de la traducción en España (2000), et en 2004, les deux éditeurs du DHTE avaient publié à leur tour une Historia de la traducción en España.
2 Afin de mieux situer ce nouvel ouvrage, F. Lafarga et L. Pegenaute retiennent dans l’offre existante The Encyclopaedia of Literary Translation into English (Olive Classe, 2000) et The Oxford Guide to Literature in English Translation (Peter France, 2000) dont ils se démarquent cependant, à la fois par le choix des entrées pour le premier, et par la forme pour le second. Ainsi, le volume s’organise à partir de deux axes, celui de l’émetteur, qui regroupe les entrées sur les espaces culturels étrangers importants pour la culture hispanique, sur les grands auteurs et les œuvres universelles anonymes, et celui du récepteur où les entrées donnent accès aux traducteurs, aux intermédiaires de la traduction et aux modalités de la traduction non littéraire. En effet, bien que davantage centré sur la traduction littéraire, le dictionnaire n’en oublie pas pour autant les autres domaines : administration, audiovisuel, sciences, économie…
3 S’il existe bien une histoire de la traduction, c’est-à-dire des pratiques et des choix de traductions qui ont évolué, changé et se sont modifiés au fil des années, la traduction est aussi histoire en ce qu’elle reflète les temps forts de l’histoire de l’Espagne, et ne se comprend qu’en lien avec ceux-ci. Et l’histoire de la traduction, c’est encore, à partir de l’époque moderne, celle d’une partie de l’édition. Par ailleurs, la localisation géographique met en évidence des pratiques spécifiques déterminées par le territoire considéré. Dans cette étude, la diversité linguistique et culturelle de l’Espagne requérait la prise en compte, non seulement du castillan, mais aussi du basque, du catalan, et du galicien. Pour ce faire, les éditeurs ont à nouveau fait appel à la plupart des auteurs des articles consacrés à ces trois langues dans Historia de la traducción en España. Les liens avec le continent américain sont aussi évoqués dans un article détaillé consacré aux langues amérindiennes.
4 En filigrane se lisent également les différentes théories de la traduction, tout particulièrement cette conception qui remonte au dix-huitième siècle où la critique sociale présente dans les textes est gommée ou atténuée. La pratique de la traduction est avant tout une affaire de choix, et ces choix obéissent à des critères susceptibles de varier selon les époques, mais aussi au sein d’une même époque. La question de la fidélité au texte original accompagne l’activité de traduction même si le traducteur peut parfois s’autoriser à prolonger l’œuvre, voire aller à son encontre !
5 Le dictionnaire rend manifeste l’évolution du statut du traducteur, depuis les érudits et les écrivains jusqu’aux traducteurs professionnels, en passant par les universitaires, les journalistes spécialisés et les critiques littéraires. Les nombreuses notices biographiques fournissent de précieuses informations sur les différents agents de la traduction : traducteurs en tous genres, bien entendu, mais aussi éditeurs. Elles attestent le lien entre l’activité de traducteur et celle d’écrivain qui, bien que séparées dans leur essence, se retrouvent souvent chez les écrivains qui assument ainsi leur rôle de passeur. En castillan, comme dans les autres langues de l’Espagne, l’idée est bien de rendre disponibles le canon littéraire européen qu’écrivains et critiques se chargent d’établir selon les époques. À cette occasion, on perçoit le rôle des contacts personnels en matière de traduction, en dehors de toute politique culturelle spécifique.
6 D’autre part, les synthèses qui rythment l’ouvrage sont l’occasion de développements sur des aspects cruciaux en matière d’histoire de la traduction. Outre les entrées spécifiques pour les différentes littératures mondiales, le point est fait sur le rôle de la traduction dans l’Administration, la formation des traducteurs… Une large place est faite à la traduction en, ou à partir, du catalan, de l’euskera et du galicien, nouvelle occasion de percevoir les enjeux politiques liés à la traduction.
7 Enfin, et c’est sûrement l’un de ses intérêts majeurs, l’ouvrage permet de prendre conscience des réseaux culturels qui ont existé tout au long des siècles entre l’Espagne et les pays européens (Italie, Portugal, France etc.) et d’en mesurer le degré d’intensité. Il met en évidence la proximité culturelle avec la France qui s’explique à la fois par la situation géographique mais aussi, par les séjours fréquents des écrivains français en Espagne et, dans l’autre sens, par l’immigration politique des Espagnols. Pour le lecteur français, c’est l’occasion de découvrir la réception d’œuvres — pas exclusivement de chefs-d’œuvre — qui ont fait date au-delà des frontières. Ainsi, la traduction immédiate d’un auteur comme P. Féval révèle les phénomènes de transferts culturels rendus possibles par la presse quotidienne qui, à la fin du XIXe siècle, est en quête de lectures de divertissement pour ses lecteurs. Les traductions, souvent anonymes, sont de piètre qualité, truffées d’erreurs et de maladresses, empreintes d’une fâcheuse tendance à gommer la dimension sociale au profit de l’intrigue. Néanmoins, elles ont assuré le succès de ces œuvres en Espagne grâce à l’adaptation pour une réception par le lecteur espagnol de l’époque, permettant même à « un imaginaire franco-espagnol » (416) de s’exprimer.
8 En revanche, pour l’Angleterre la traduction révèle une certaine distance culturelle. Chaucer, écrivain du Moyen-Âge anglais, ne fut traduit que dans les années 1920. Le décalage entre la publication d’un titre comme Robinson Crusoe de D. Defoe (1719) et sa traduction en Espagne (1835), alors que c’était déjà un grand succès européen, est révélateur de moindres affinités culturelles. À l’exception de C. Dickens, traduit de son vivant, les grands auteurs anglais du XIXe siècle ne connurent pas meilleur sort, et il fallut attendre la fin de ce siècle pour en finir avec les traductions à partir de versions en français de leurs œuvres. Avec l’appui d’une bourgeoisie soucieuse de se doter d’une culture nationale moderne et européenne, l’impulsion fut alors donnée au développement des traductions d’auteurs anglo-saxons, germaniques, nordiques…
9 Apport précieux à l’histoire culturelle de l’Espagne, ce dictionnaire s’avère un outil de connaissance à usages multiples. Ouvrage de consultation ponctuelle, il permet l’accès rapide à l’information ou à des synthèses sur les questions générales en matière de traduction, tout en laissant la place à des lectures buissonnières, riches en découvertes et qui permettent de comprendre que « Faire l’histoire de la traduction, c’est redécouvrir patiemment ce réseau culturel infiniment complexe et déroutant dans lequel, à chaque époque, ou dans des espaces différents, elle se trouve prise. Et faire du savoir historique ainsi obtenu une ouverture de notre présent » (Berman, 1984). Gageons qu’il saura rapidement trouver ses usagers et ses lecteurs !
10 — Christine RIVALAN GUÉGO