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Réalité biologique et réalité psychique à l’adolescence : confirmation de l’identité sexuée et de l’orientation sexuelle

Pages 201 à 212

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  • Chiland, C.
(2015). Réalité biologique et réalité psychique à l’adolescence : confirmation de l’identité sexuée et de l’orientation sexuelle. Revue de l'enfance et de l'adolescence, 92(2), 201-212. https://doi.org/10.3917/read.092.0201.

  • Chiland, Colette.
« Réalité biologique et réalité psychique à l’adolescence : confirmation de l’identité sexuée et de l’orientation sexuelle ». Revue de l'enfance et de l'adolescence, 2015/2 n° 92, 2015. p.201-212. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2015-2-page-201?lang=fr.

  • CHILAND, Colette,
2015. Réalité biologique et réalité psychique à l’adolescence : confirmation de l’identité sexuée et de l’orientation sexuelle. Revue de l'enfance et de l'adolescence, 2015/2 n° 92, p.201-212. DOI : 10.3917/read.092.0201. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2015-2-page-201?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/read.092.0201


Notes

  • [1]
    Queer est un mot anglais qui signifiait « bizarre » et a été utilisé pour stigmatiser les homosexuels, puis a été repris avec fierté d’abord par les homosexuels, ensuite pour caractériser une identité indifférenciée, d’aucun sexe/genre, de l’un ou l’autre, ou des deux à la fois ; on pourrait dire que être queer, c’est se débarrasser du genre vécu comme carcan.
  • [2]
    J. Money, J.G. Hampson, J.L. Hampson, « Hermaphroditism : Recommendations concerning assignment of sex, change of sex, and psychologic management », Bull. Johns Hopkins Hosp., 97, 1955, p. 284-300.
  • [3]
    I.A. Hughes, C. Nihoul-Fékété, B. Thomas, P.T. Cohen-Kettenis, « Consequences of the espe/lwpes guidelines for diagnosis and treatment of disorders of sex deve-lopment », Best Practice & Research Clinical Endocrinology & Metabolism, 21, 3, 2007, p. 351-365. available on line at http://www.sciencedirect.com
  • [4]
    J. Money, J.G. Hampson, J.L. Hampson, « Imprinting and the establishment of gender role », A. M. A. Archives of Neurology and Psychiatry, 77, 1957, p. 333-336.
  • [5]
    J. Money, « The conceptual neutering of gender and the criminalization of sex », Archives of Sexual Behavior, 14, 3, 1985, p. 279-290.
  • [6]
    R.J. Stoller, Sex and Gender, vol. 1, New York, Science House, 1968. 2e édition, Sex and Gender, vol. 1, The Development of Masculinity and Femininity, New York, Jason Aronson, 1974. Recherches sur l’identité sexuelle, traduit de l’anglais par Monique Novodorsqui, Paris, Gallimard, 1978. R.J. Stoller, Sex and Gender, vol. 2, The Transsexual Experiment, Londres, The Hogarth Press, 1975.
  • [7]
    Voir le Trésor de la langue française informatisé, http://www.cnrtl.fr/definition/
  • [8]
    T. Hammarberg, commissaire aux Droits de l’homme auprès du Conseil de l’Europe (2009), Droits de l’homme et identité de genre, Document thématique
    https://wcd.coe.int/ViewDoc.jsp?Ref=CommDH/IssuePaper(2009) Human Rights and Gender Identity, https://wcd.coe.int/ViewDoc.jsp?id=1476365
  • [9]
    D. Ehrensaft, Gender Born, Gender Made, Raising Healthy Gender-non Conforming Children, New York, The Experiment, 2011.
  • [10]
    R. Green, The « Sissy Boy Syndrome » and the Development of Homosexuality, New Haven ; Londres, Yale University Press, 1987.
  • [11]
    L. Abensour (1921), Histoire générale du féminisme. Des origines à nos jours, Paris, Genève réédition, Slatkine Reprints, 1979.
  • [12]
    M. Wittig (2001), La pensée Straight, Paris, Balland ; Paris, Éditions Amsterdam, 2007.
  • [13]
    Communication de Jules Falquet, journée du 24 mai 2014 « Le genre : représentations et réalités », organisée par la Nouvelle revue de psychosociologie à l’occasion du n° 17, printemps 2014.
  • [14]
    Sur l’ensemble du travail fait aux Pays-Bas, voir B.P.C. Kreukels, T.D. Steensma, A.L.C. De Vries (sous la direction de), Gender Dysphhoria and Disorders of Sex Development : Progress in Care and Knowledge, New York, Springer, 2014.
  • [15]
    A.-M. Rajon, « La naissance de l’identité dans le cas des ambiguïtés sexuelles », La psychiatrie de l’enfant, 41, 1, 1998, p. 5-35.

1 Adolescence, âge où l’on croit que l’on changera tout dans le monde. Ce que les parents n’ont pas fait, on le fera : les jeunes sont plus facilement révolutionnaires que réformistes, ils n’imaginent pas le prix à payer en sang et en douleur lors d’une révolution, les réformes sont à leurs yeux trop lentes et partielles. Les ados vont se heurter à la réalité de leur corps et à la nécessité de renoncer à leurs illusions.

2 Il faut grandir, sortir de l’enfance, de l’androgynie, accepter de devenir un adulte. On est à la croisée des chemins : le corps par son évolution contraint à renoncer aux espoirs d’un sexe autre, et notre culture permet l’accès à une vie sexuelle complète. Mais quelle vie sexuelle ? L’ado est homme ou femme ou dans une incertitude angoissante sur son identité sexuée qui le conduit à l’isolement, au désinvestissement scolaire, à la dépression, aux tentatives de suicide. Vers qui son désir le pousse-t-il ? Une personne de son sexe ou une personne de l’autre sexe, au risque d’affronter la stigmatisation par des pairs intolérants ou le rejet par ses parents ?

3 Au niveau du corps, certains ados sont fiers des changements qui se produisent. D’autres s’interrogent : sont-ils assez beaux (maudite acné), assez grands (pour être basketteurs), assez séducteurs (pour conquérir les filles) ? Les filles, dans notre culture, ne vivent plus comme un drame l’apparition des règles, contrairement à ce qu’a décrit Simone de Beauvoir, inspirée par Helen Deutsch.

4 Certains qui vivaient un malaise voient leur malaise s’aggraver, la rencontre d’un média leur fait mettre un nom sur leur malaise : ils sont transsexuels, et ils apprennent qu’il y a un remède, on leur dit qu’aujourd’hui on peut changer un homme en femme et vice versa (formule mensongère de journalistes mal informés et avides de scoop). D’autres refusaient dès l’enfance leur statut de garçon ou de fille et vivent une catastrophe quand la puberté les confirme dans un sexe contraire à leur désir. Qu’ils aient ou non une dysphorie de genre, l’orientation sexuelle s’affirme dans une ligne parfois déjà pressentie dès l’enfance, parfois encore incertaine. Les désirs homosexuels peuvent s’affirmer dans un combat contre eux (ils sont egodystoniques) ou dans une évidence franche (ils sont egosyntoniques), voire dans une proclamation militante.

5 Les thématiques de l’identité sexuée et de l’orientation sexuelle, normalement distinguées, se confondent dans l’idéologie queer [1] qui donne lieu à un néoféminisme, un féminisme qui se dit « radical » et pense que l’égalité des droits entre femmes et hommes ne sera conquise que si l’on supprime la notion de femme : « Je ne suis pas femme, je suis lesbienne » (Monique Wittig). On fait une confusion entre égalité de droit et différence de fait. L’égalité des droits supposerait alors la disparition de la distinction de sexe. Mais ce contre quoi il faut lutter, ce n’est pas la suppression illusoire des différences, c’est la hiérarchisation des différences, qui a conduit à l’infériorisation des femmes (et aussi au racisme, à l’esclavage, etc.).

6 Une certaine conception du genre fait disparaître la réalité biologique du corps. Pourtant, de toutes les différences biologiques, la différence sexuelle est la plus importante, elle est la seule qui ait un sens vital : la reproduction de l’être humain est sexuée. On parle encore de fille et de garçon, mais pour affirmer que c’est à l’enfant de décider s’il est une fille ou un garçon. L’ado aura le statut social de son choix, mais la déclaration, par exemple, qu’on est un homme, lorsqu’on est une fille biologique, ne fera pas pousser un pénis et disparaître les menstruations. Quel bénéfice la société tirera-t-elle de la multiplication des dysphories de genre ? Quel bonheur aura la personne dans cet itinéraire contraire aux possibilités de son corps ?

7 On ne peut pas dénier la réalité biologique, mais elle ne s’exprime pas de manière linéaire. La construction de la psyché se fait dans une trajectoire individuelle au cours d’une épigenèse faite d’interactions entre équipement biologique et culture.

Préalable terminologique

8 On parlait naguère de sexe, maintenant on parle de genre. Dans son sens statutaire et identitaire, gender a été proposé par John Money dans l’expression gender role. Il est tout à fait remarquable que ceux qui prétendent faire l’histoire du concept de genre (dans ce nouveau sens) ne citent pas le texte fondateur, même quand ils consacrent un livre entier au genre ; en fait, le terme apparaît dans trois articles de 1955 (nous citons ici le texte le plus complet) [2] :

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« Par le terme de rôle de genre, nous voulons dire tout ce qu’une personne dit ou fait pour rendre public qu’elle a soit le statut de garçon ou homme, soit celui de fille ou femme. Le terme inclut la sexualité au sens d’érotisme, mais ne s’y limite pas. Un rôle de genre n’est pas établi dès la naissance, mais est construit en accumulant des rencontres et des échanges, un apprentissage occasionnel et non planifié et une instruction et une inculcation explicites, et en mettant ensemble deux et deux pour faire quelquefois quatre et quelquefois de manière erronée cinq. En bref, un rôle de genre s’installe à beaucoup d’égards comme la langue maternelle. »

10 Ce texte montre très clairement que le genre est le « statut social en fonction du sexe ». Dans les cas où le sujet se conduit comme sa société le prévoit pour les personnes de son sexe, deux et deux font quatre ; mais il peut y avoir une dissociation entre le sexe et le statut social, dans ce cas deux et deux font cinq. Cette dissociation survient dans le cas d’intersexuation (incertitude sur le sexe à assigner en raison de l’absence de certaines composantes biologiques du sexe ou de la présence de composantes des deux sexes) ; aujourd’hui on parle de Disorders of Sex Development (dsd) [3].

11 En 1957, Money [4] montre que, sur 105 cas d’intersexuation, à condition médicale identique, le sujet adopte dans 100 cas les rôles de genre du sexe dans lequel il a été élevé si ses parents l’ont élevé avec conviction. Elle peut aussi survenir en l’absence de tout signe connu d’intersexuation ; ainsi les personnes transsexuelles se sentent appartenir à l’autre sexe et se réclament du statut accordé à l’autre sexe. Le genre n’est pas inné, il s’apprend comme la langue maternelle, il est le fruit de l’éducation.

12 Après l’introduction de l’expression gender identity par Evelyn Hooker [5], Money utilisera un acronyme G-I/R : comme une pièce de monnaie, le genre a deux faces, la gender identity est la face privée (le sentiment intime), le gender role est la face publique (le statut). À partir de là, Robert Stoller [6] et bien d’autres auteurs parleront du sexe comme biologique et du genre comme social et psychique. Tous les auteurs n’incluent pas l’orientation sexuelle dans l’identité sexuée, comme le fait Money.

13 En français, l’utilisation du terme genre est plus complexe, parce que, si genre a le même sens grammatical que gender (classe de noms gouvernant des accords) il a une polysémie [7] : genre humain, bon genre, mauvais genre, jusqu’à la célèbre phrase que Marcel Proust met dans la bouche de Swann : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir… pour une femme… qui n’était pas mon genre ! »

14 En anglais comme en français, il y a eu une inflation dans l’emploi de gender/genre et on en est venu à parler du genre comme s’il s’agissait d’une substance psychédélique supérieure à la réalité biologique : on se réfère à un innate gender (Thomas Hammarberg [8]), on est gender-born [9], on dit que « le genre précède le sexe » comme si un statut pouvait créer la réalité…

15 Nous recommandons donc de ne pas utiliser le terme de genre et de parler de statut social attribué en fonction du sexe (on peut créer des statuts sociaux pour répondre aux situations particulières alors qu’on ne peut pas changer le sexe biologique, mais seulement l’apparence du corps).

16 On distinguera le sexué qui a trait à la distinction de sexe et le sexuel qui a trait à la conjonction des sexes. On parlera d’identité sexuée et on l’étudiera sur trois plans : biologique, psychologique, social. Traditionnellement en France, on parle d’« identité sexuelle » pour désigner l’identité sexuée ; on devrait renoncer à le faire. En anglais, sexual identity se réfère aujourd’hui à l’orientation sexuelle quand on en fait une identité (être hétéro, homo, bi, asexuel). On distinguera identité sexuée et orientation sexuelle. Leur lien est complexe. On sait que les garçons très féminins dans l’enfance deviennent pour trois quarts d’entre eux homo ou bisexuels, dont seulement quelques rares cas de transsexualisme, et pour un quart hétérosexuels (voir par exemple l’étude de Richard Green [10]). On ne dispose pas d’études comparables pour les filles très masculines.

17 Un certain nombre de prises de position militantes néoféministes reposent sur la confusion entre identité sexuée et orientation sexuelle. Les féministes de « la grande révolution féministe [11] » se battaient pour un statut d’égalité des droits entre femmes et hommes. Les néoféministes se battent pour la disparition de la distinction de sexe, telle Monique Wittig [12] qui dit qu’elle est lesbienne et non pas femme, Judith Butler qui défend l’identité queer indifférenciée, Jules Falquet [13], une femme, qui est applaudie par l’auditoire quand elle déclare : « L’hétérosexualité n’est pas une pratique sexuelle, mais un système politique. »

Construction de l’identité sexuée

18 La construction de l’identité sexuée ne commence pas à l’adolescence. L’identité n’est pas d’abord neutre, puis secondairement sexuée. L’enfant a, avant même sa conception, un sexe dans la tête des parents. Ce qui fait dire à certains que le genre précède le sexe : l’enfant imaginaire ne saurait pourtant créer l’enfant réel que tout parent doit adopter. La construction de l’identité sexuée se développe en interaction avec l’environnement dès le début de la vie. L’enfant a d’emblée un sexe dans son corps. Des déterminants biologiques créent un vécu du corps propre différent chez le garçon et la fille. Ce que le bébé éprouve est un absolu, il ne sait pas qu’il existe des filles et des garçons. Ce sont les messages émis par l’entourage désignant le bébé comme fille ou garçon qui mettront un nom sur ce qu’il vit.

19 Un très jeune enfant éprouvant un grand malaise au sein de son environnement pour des raisons diverses peut inventer une solution d’abord agie, jouée, puis représentée et parlée : s’il avait le statut de l’autre sexe, tout irait mieux. Il veut le statut de l’autre sexe, tel qu’il l’imagine et ne connaît rien des idéologies. Le garçon qui se dit fille veut séduire et être adulé, la fille qui se dit garçon veut être active, énergique, responsable et non pas déprimée comme sa mère. Si ses conduites de refus de son sexe biologique se renforcent, l’enfant en arrive à la conviction qu’il appartient à l’autre sexe, à la dysphorie de genre.

20 L’identité sexuée est construite avant la fin de la troisième année (core gender identity, Stoller). Mais il existe une certaine androgynie dans l’enfance. C’est seulement quand l’enfant est en costume d’Ève ou d’Adam que la différence des sexes apparaît clairement par la différence des organes génitaux externes. La puberté va être marquée par une sortie de l’androgynie, généralement bien accueillie. Des caractères sexués rendent désormais totalement apparente la différence des sexes : barbe, mue de la voix ; seins, règles ; ossature. Mais ils sont aussi sexuels : désormais des relations sexuelles complètes et fécondantes sont possibles. Ces transformations sont le signe de la sortie de l’enfance. L’adolescent peut avoir quelques difficultés à vivre les transformations de son corps. Généralement ces difficultés ne mettent pas en question son identité de fille ou de garçon. On pense aux stations devant le miroir, ou à l’acné qui peut prendre des formes gênantes. Le caractère dramatique de l’apparition des règles décrit par Helen Deutsch et repris par Simone de Beauvoir ne correspond plus à la réalité dans notre culture où les filles sont généralement informées non seulement des transformations pubertaires, mais des réalités sexuelles de la vie ; elles disposent de protections mensuelles d’un tout autre style qu’autrefois ; en outre le contrôle de la contraception est essentiellement entre leurs mains – le préservatif protégeant contre le sida mais étant une méthode contraceptive insuffisante. Garçons et filles sont le plus souvent fiers de sortir de l’enfance et de devenir (presque) des hommes ou des femmes. Il n’y a toutefois pas d’équivalent chez le garçon de ce que peut représenter la menstruation pour la fille ; les pollutions nocturnes s’écoulent du corps, mais ce n’est pas un flux de sang.

21 L’adolescente porte comme une blessure en son corps, et le sang menstruel, annonce de la fécondité possible, est puissant, sale, dangereux ; dans beaucoup de cultures, elle doit se purifier ou vivre à l’écart pendant ces périodes « honteuses », par exemple l’entrée des temples hindous lui est interdite. Même dans notre culture subsistent des superstitions qui ne sont pas clairement dénoncées (faire tourner la mayonnaise, ne pas se baigner, ne pas manger de glace, etc.). En contrepartie, dans beaucoup de cultures, l’adolescent doit passer par des rites d’initiation éprouvants qui développent sa force et sa résistance à la douleur. Naguère en France, il faisait un service militaire. C’est ainsi que la formule de Simone de Beauvoir devrait s’appliquer aux hommes : « On ne naît pas homme, on le devient », on naît mâle, on devient « macho » et guerrier. La force musculaire des hommes devient agressivité. Certains ont une interrogation sur leur orientation sexuelle, parfois présente dès l’enfance, mais qui devient alors plus pressante. Le combat légitime pour que cesse la persécution des homosexuels entraîne des positions militantes excessives. Certains considèrent que le moindre fantasme homosexuel, à plus forte raison un passage à l’acte homosexuel, signe une « identité homosexuelle » et l’on fabrique maintenant des hétérosexuels contrariés, comme on fabriquait naguère des droitiers contrariés dans le combat pour faire accepter le droit d’être gaucher.

22 En dehors de la bisexuation embryologique, il existe une bisexuation psychique, qui permet à chaque humain de s’identifier à des traits de l’autre sexe et d’avoir une compréhension d’un autre de l’autre sexe.

23 Il existe aussi une bisexualité psychique, comme Freud l’a souligné, car chacun de nous, sauf des cas malheureux de parents absents ou maltraitants, a aimé et eu de l’intimité avec un père et une mère. Il ne s’agit pas de l’identification aux parents des deux sexes dans leurs caractéristiques psychiques, conventionnelles et propres à chaque culture, variables d’un individu à l’autre (bisexuation psychique). Il s’agit de la présence en chacun de tendances homosexuelles et hétérosexuelles liées à la relation tendre avec les parents des deux sexes.

24 Il existe des cas de refus du sexe d’assignation avec ou sans dsd : la personne considère que son corps n’est pas en harmonie avec son âme et demande une transformation hormono-chirurgicale (thc) et un changement d’état civil : c’est la définition du transsexualisme en France. Ce refus peut avoir été vécu comme tel dès l’enfance ou dire son nom seulement à la puberté, souvent avec la rencontre d’un média. Dans le dsm-5, le label Transsexualism a été remplacé par Gender Dysphoria. Toutefois on parle des transsexuels qu’on distingue des transgenres par la seule transition sociale, tandis qu’en France on les caractérise par la double transition corporelle et sociale, leur demande d’une thc associée à la demande de changement d’état civil.

25 L’enfant pouvait rêver que son corps se transformerait, que son pénis tomberait ou pousserait. Devant les changements pubertaires, le rêve s’effondre : il faut cacher le pénis entre les jambes ou bander les seins. Les adolescents qui découvrent leur problème à l’adolescence vivent une période d’interrogation, d’incertitude angoissante avant d’arriver à la demande de thc.

Problèmes médicaux et problèmes sociétaux à l’adolescence

Problèmes sociétaux

26 Les demandes des ados soulèvent des problèmes médicaux et sociétaux. Le sentiment d’appartenir à l’autre sexe, de « n’être pas né dans le bon corps » les poussent à demander une transformation médico-chirurgicale, donc de recourir aux médecins et, en même temps, les militants se battent pour obtenir une dépathologisation du transsexualisme sur le modèle de la dépathologisation de l’homosexualité par l’American Medical Association en 1973 (par un vote). Mais les homosexuels n’ont pas besoin de recourir à des médecins pour avoir des relations sexuelles avec une personne de leur sexe ; ils n’ont besoin ni d’hormones, ni de chirurgie mutilante. Le recours à un médecin ne devrait pas être stigmatisant ; c’est à la société d’apprendre à ne pas stigmatiser systématiquement toute personne qui bénéficie de soins pris en charge à 100 % pour une ald (affection de longue durée). On ne peut pas comparer la thc à la grossesse ou à la contraception, comme certains militants l’ont fait.

27 Depuis 1990, un mouvement transgenre s’est développé incluant sous son ombrelle les transsexuels ; certains transgenres s’adressent aux médecins, en demandant les uns que la thc soit en libre accès sans période d’observation préalable, les autres que la chirurgie soit partielle à la carte ; beaucoup de transgenres ne demandent rien aux médecins, ils veulent seulement obtenir un statut social qui les satisfassent, mais tous ne sont pas d’accord sur ce statut : une sortie de la binarité mâle/femelle avec une case « autre », une suppression de la mention de sexe à l’état civil et de toute distinction statutaire entre hommes et femmes, un libre choix du statut avec variation possible du statut à tout moment, le choix de son sexe par l’enfant.

28 Aucune réflexion sociétale approfondie n’a eu lieu. Des mesures ont été prises au coup par coup (si on n’interdisait pas la thc, on ne pouvait pas laisser sans changement d’état civil les patients opérés avec une apparence d’un sexe et des papiers de l’autre sexe…). Aujourd’hui, les mots « homme » et « femme » ont perdu leur sens puisqu’un homme à l’état civil peut être une femme biologique ou un homme biologique, et une femme à l’état civil peut être une femme biologique ou un homme biologique. À moins que la différence biologique entre un homme et une femme n’ait aucune importance. Qu’on le veuille ou non, un couple de même sexe ne peut pas procréer par lui-même et aucune loi n’y peut rien.

Traitement de la dysphorie de genre à l’adolescence

29 On recommande que l’adolescent fasse un travail psychologique pour arriver à être certain de ce qu’il demande, car la thc est loin d’être anodine. Mais le plus souvent il n’y est pas prêt. Et les psychothérapeutes sont peu nombreux qui tentent d’apprendre comment accompagner de tels adolescents. Les psychothérapeutes qui se sont confrontés à cette tâche ont été d’orientation psychodynamique, souvent inspirés par Kohut. Il est curieux que les spécialistes de la thérapie cognitivo-comportementale ne se soient pas intéressés à ce problème où une fausse cognition, un déni de la réalité biologique, jouent un rôle fondamental. Il y a, dans une certaine mesure, une complicité médicale, comme chez Harry Benjamin quand il a inventé en 1953 le transsexualisme comme une condition médicale relevant de la thc ; cette complicité médicale est faite de compassion pour la souffrance des transsexuels et d’un sentiment de toute-puissance dans les prouesses techniques. Dire qu’on comprend la souffrance, mais qu’il faudrait chercher un autre traitement non mutilant est mal reçu : on invoque que le transsexualisme est une variation qu’il faut respecter et non un trouble qu’il faut soigner.

30 Si, à l’entrée dans l’adolescence, un garçon ou une fille se montre convaincu d’être transsexuel, on a proposé une « suppression de la puberté » afin d’éviter la période d’angoisse à l’adolescence et le développement des caractères secondaires qu’il sera si difficile d’éradiquer plus tard.

31 À Amsterdam [14], on a proposé, il y a une dizaine d’années, une suppression de la puberté avec :

32

  • de 12 à 16 ans, des analogues de la GnRh,
  • à partir de 16 ans, des hormones de sexe contraire,
  • la chirurgie n’intervenant qu’à 18 ans ou un peu avant.

33 Le tout est considéré comme une poursuite de l’observation diagnostique et des soins dans le cadre d’une équipe pluridisciplinaire ; s’il s’avère qu’on a affaire à un desister et non un persister, on arrête le traitement. Ce traitement a des effets sur le développement osseux, corrigés après l’administration d’hormones de l’autre sexe. Il est plus difficile d’apporter la preuve qu’il n’a pas d’effets nocifs sur le cerveau, sur l’ensemble du développement à court terme et plus encore à long terme. Il a été adopté dans une dizaine de pays, malheureusement souvent sans la même prudence qu’à Amsterdam. Des endocrinologues se lancent seuls dans cette aventure sans équipe pluridisciplinaire et sans soutien psychologique pour l’ado et pour sa famille.

Identité de genre et dsd à l’adolescence

34 Tous les dsd n’entraînent pas une incertitude sur le sexe d’assignation (incertitude dans 1/4 500 naissances seulement). Ce sont des décisions délicates à prendre. Aujourd’hui l’action militante qui s’est développée depuis les années 1990 a abouti à ce que la plupart des équipes médicales considèrent que les décisions doivent être prises avec l’accord des parents. C’est la malformation donnant lieu à la plus grave difficulté d’investissement par les parents (Anne-Marie Rajon [15]). Les parents auraient besoin d’un soutien psychologique qu’on n’est pas toujours en mesure de leur offrir et qu’ils ne sont pas toujours prêts à accepter.

35 Seuls les militants mécontents se sont fait entendre ; quelle fraction de l’ensemble des patients représentent-ils ? On ne dispose d’aucune étude prospective de l’ensemble des patients. Dans une formule à l’emporte-pièce, les militants mécontents réclament qu’aucune intervention hormonale ou chirurgicale ne doit être faite sans le consentement de l’intéressé (le bébé ne le peut pas, quel âge faut-il attendre ?) ; dans leurs discours, ils refusent de prendre en considération chaque condition médicale alors que le bon sens exige la prise en considération des problèmes en fonction de chaque condition médicale (on dépiste à la naissance et on soigne l’hyperplasie congénitale des surrénales, etc.). On doit faire le minimum nécessaire à la survie et à la santé.

36 À l’adolescence, la possibilité d’une réassignation du sexe à l’état civil doit être offerte au sujet. On reconnaît aujourd’hui que la dysphorie de genre peut concerner les intersexes. Le tournant de l’adolescence est important parce que les conséquences des dsd prennent un sens nouveau : sexualité et fécondité. Dans un certain nombre de cas, le dsd n’est découvert qu’à l’adolescence : absence d’apparition de la puberté telle qu’on l’attendait. Par exemple, une insensibilité complète aux androgènes a pu ne pas être diagnostiquée à la naissance ; l’enfant a été assignée fille à l’état civil ; c’est une belle jeune fille… qui n’a pas ses règles. L’annonce à lui faire de sa condition est délicate : elle va être inféconde et, si on lui dit qu’elle est porteuse de chromosomes XY, elle l’entend de manière traumatique comme : « Alors, je suis un homme ? »

Conclusion

37 Ces mouvements idéologiques contemporains lgbtiq (lesbien, gay, bisexuel, transgenre, intersexe, queer) facilitent-ils le développement de l’adolescent et son bien-être ?

38 L’ado d’aujourd’hui ne donne pas le sentiment d’être nettement plus heureux que l’ado de la première moitié du siècle, malgré tout ce qui lui a été donné : éducation, sexualité, liberté, ouverture du monde (Internet, voyages)… Les week-ends d’un certain nombre se passent en beuveries et rave parties. Quotidiennement il y a le tabac, l’alcool, le haschich, d’autres drogues, etc. et la dérive terroriste.

39 Va-t-on accroître le bien-être de l’ado en le persuadant qu’il peut avoir l’un ou l’autre sexe à volonté, ou tantôt l’un tantôt l’autre, ou les deux à la fois ; que, s’il veut avoir des enfants, il est mieux de recourir à l’amp (assistance médicale à la procréation) qu’à l’horrible hétérosexualité et préférer les gamètes congelés aux gamètes frais ?

40 On peut faire un rêve de toute-puissance libertaire où l’on échappe aux lois de la nature et aux lois de la société en transgressant la finitude ontologique, temporelle et sexuée de l’être humain. Entretenir les ados dans ce rêve est-il souhaitable ? Notre expérience nous a appris que les limites posées par l’éducation ne sont pas un carcan mais sont structurantes.


Mots-clés éditeurs : adolescence, genre, identité sexuée, orientation sexuelle, sexe, statut social

Date de mise en ligne : 21/12/2015

https://doi.org/10.3917/read.092.0201