Article de revue

Les Palais disparus de Napoléon

Pages 58 à 65

Citer cet article


  • Caron, M.
(2023). Les Palais disparus de Napoléon. Revue de l'art, 220(2), 58-65. https://doi.org/10.3917/rda.220.0058.

  • Caron, Mathieu.
« Les Palais disparus de Napoléon ». Revue de l'art, 2023/2 N° 220, 2023. p.58-65. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2023-2-page-58?lang=fr.

  • CARON, Mathieu,
2023. Les Palais disparus de Napoléon. Revue de l'art, 2023/2 N° 220, p.58-65. DOI : 10.3917/rda.220.0058. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2023-2-page-58?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.220.0058


Notes

  • [1]
    Il faut rendre justice aux travaux fondateurs de Jean-Pierre Samoyault, ancien conservateur du patrimoine et directeur du Mobilier national, dont « Les remplois de sculptures et objets d’art dans la décoration et l’ameublement du palais de Saint-Cloud sous le Consulat et au début de l’Empire », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français, 1971, p. 153-191 ; « L’appartement de la générale Bonaparte, puis de l’impératrice Joséphine aux Tuileries (1800-1807) », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français, 1999, p. 215-243 ; « L’appartement de Bonaparte aux Tuileries », Revue du Souvenir napoléonien, no 449, 2003, p. 6-21. Citons également l’ouvrage collectif récent Les Tuileries. Grands décors d’un palais disparus, Paris, éd. du Patrimoine/Centre des Monuments nationaux, 2016, en particulier la contribution d’Anne Dion-Tenenbaum, conservateur en chef du patrimoine au musée du Louvre.
  • [2]
    Thierry Sarmant (dir.), Palais disparus de Napoléon. Tuileries – Saint-Cloud – Meudon, Paris, InFine, 2021, 496 p.
  • [3]
    Sur ce sujet, on pourra se référer à Mathieu Caron, « L’étiquette dans les palais du Premier Empire : enjeux mobiliers et représentation(s) », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [En ligne], Articles et études, mis en ligne le 17 octobre 2017, URL : http://journals.openedition.org/crcv/14264 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crcv.14264
  • [4]
    La question a été traitée pour Saint-Cloud avec une grande maîtrise dans Jean-Pierre Samoyault, « Les remplois de sculptures et objets d’art dans la décoration et l’ameublement du palais de Saint-Cloud sous le Consulat et au début de l’Empire », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français, 1971, p. 153-191, et dans Mathieu Caron, Du Palais au Musée. Le Garde-Meuble et l’invention du mobilier historique au xixe siècle, Dijon, Faton, 2020.

1 2021 était l’année idéale pour aborder la question des « Palais disparus de Napoléon » : le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte a été célébré à travers de nombreuses commémorations, notamment réunies sous le label « 2021 Année Napoléon » porté par la Fondation Napoléon ; de surcroît cette année marquait les cent cinquante ans de la destruction des palais évoqués : le palais des Tuileries incendié volontairement par la Commune en 1871, le palais de Meudon parti en feu également cette même année, et celui de Saint-Cloud, succombant aux flammes quelques mois plus tôt en 1870. Il ne fallait pas tant de prétextes pour évoquer les intérieurs de ces palais qui, à la différence de Versailles, Fontainebleau, Compiègne, Rambouillet etc. ne sont plus guère présents que dans l’esprit de quelques spécialistes. Si les études sur l’ameublement des Tuileries et de Saint-Cloud sous l’Empire documentent assez précisément la gloire passée de leurs salons d’apparat [1], les objets provenant de ces intérieurs – dont une grande partie existe encore aujourd’hui – sont rarement montrés. En ce sens, l’exposition « Palais disparus de Napoléon », outre de raviver le souvenir de ces résidences impériales (autrefois royales), permet de mettre en lumière l’extrême richesse des collections du Mobilier national, bien souvent méconnue. Pour y parvenir, le commissariat a privilégié une impressionnante scénographie fondée sur des reconstitutions (partielles), chaque salle évoquant chronologiquement un intérieur distinct (les Tuileries, Saint-Cloud, Meudon ; appartements de Napoléon, de Joséphine, de Marie-Louise, du roi de Rome…). Au titre des réussites figurent notamment la redécouverte de l’ameublement du château de Meudon, que l’on doit essentiellement au travail de Jean-Jacques Gautier, et les restitutions numériques des intérieurs des palais par Philippe Le Pareux, qui ont marqué bon nombre de visiteurs (fig. 2).

1.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Évocation, par différents sièges, de l’étiquette des palais impériaux. L’accrochage de tapisseries du xviiie siècle rappelle leur utilisation courante dans les aménagements intérieurs des résidences napoléoniennes, dès le Consulat.

Description de l'image par IA : Escalier avec rambarde en fer forgé rouge, tapisseries du XVIIIe siècle sur les murs.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Évocation, par différents sièges, de l’étiquette des palais impériaux. L’accrochage de tapisseries du xviiie siècle rappelle leur utilisation courante dans les aménagements intérieurs des résidences napoléoniennes, dès le Consulat.

2.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Philippe Le Pareux, Une des animations vidéo 3D visibles dans les salles de l’exposition : ici le Salon d’Honneur de l’appartement de Joséphine au château de Saint-Cloud.

Description de l'image par IA : Salle ornée avec lustre, tableaux, et meubles dorés.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Philippe Le Pareux, Une des animations vidéo 3D visibles dans les salles de l’exposition : ici le Salon d’Honneur de l’appartement de Joséphine au château de Saint-Cloud.

Une topographie curiale

2 Pour reprendre le titre d’une partie du catalogue accompagnant l’exposition [2], la question de la « topographie curiale » occupait la quasi-totalité du discours et de la scénographie de l’exposition de la galerie des Gobelins. Sur les dix sections de la présentation, sept abordaient un aménagement particulier, pièce ou appartement, dans l’ordre (des sections et chronologique) : l’installation de Bonaparte ; les Tuileries du couple consulaire ; Saint-Cloud : tradition et innovation, le grand salon de Joséphine ; les appartements de l’impératrice Marie-Louise aux Tuileries et à Saint-Cloud ; le grand cabinet de l’Empereur aux Tuileries en 1814 ; les Tuileries, palais officiel : l’apothéose du règne impérial ; Meudon, un palais pour les Enfants de France. Seules trois sections de transition, en comptant le préambule sur la disparition des palais, celle portant sur « les hommes du savoir-faire » et celle abordant la question de l’étiquette du palais impérial [3] – habilement placée dans l’escalier (fig. 1), permettaient de contextualiser, bien que trop superficiellement, le propos. L’emploi du terme même de « topographie curiale » doit être discuté car la juxtaposition de quelques espaces recomposés, centrés uniquement sur les appartements de l’empereur et de l’impératrice (plus une salle dédiée au roi de Rome à Meudon), ne saurait rendre compte de la grande diversité des intérieurs de la cour dans ces palais. Si la distinction entre grands appartements de réception et petits appartements est rapidement esquissée, il n’en est rien des appartements de suite pléthorique, occupés par les princes et princesses, grands officiers de la Couronne, autres membres de la cour voire de la domesticité, un manque qui n’est pas comblé non plus par le catalogue, pourtant extensif. Les réserves du Mobilier national regorgent d’objets provenant de ces espaces qui auraient pu apporter un éclairage intéressant sur la vie dans les palais de Napoléon. En outre, et malgré la présence d’une petite section sur l’étiquette du palais impérial, montrant une sélection de mobilier dit d’étiquette, la question de la hiérarchie des pièces et des appartements au sein de ces résidences n’était pas mise en lumière, ce qui paraît dommageable pour le grand public. Ces réserves émises, il convient de rappeler tout l’intérêt de montrer des recompositions d’intérieurs disparus, avec leur ameublement d’origine. Le caractère nécessairement éphémère de cette présentation devait pousser tous les amateurs à se ruer sur cette exposition qui faisait revivre (du moins partiellement) le second salon du premier consul aux Tuileries (fig. 4), l’appartement de Joséphine sous le Consulat et au début de l’Empire, le salon d’honneur de Joséphine à Saint-Cloud, le salon Abricot de l’Impératrice à Saint-Cloud, les intérieurs de l’impératrice Marie-Louise, et, aux Tuileries, le grand cabinet de l’Empereur, la chambre de l’Empereur et la chapelle. Cette juxtaposition d’intérieurs, recomposés aussi précisément que les objets et les espaces de présentation le permettaient (nous reviendrons plus loin sur la scénographie), invitait le visiteur à entrer, chaque fois, dans une atmosphère particulière, et à apprécier le mobilier et les objets d’art qui peuplaient les Tuileries, Saint-Cloud et Meudon.

La naissance du style Empire

3 Cette sélection d’intérieurs, nécessairement arbitraire et limitée nous l’avons dit plus haut, avait l’avantage d’être présentée non par résidence, non par logique topographique, mais bien par ordre chronologique. Choix avisé s’il en est puisqu’il permettait d’apprécier très précisément (peut-être moins pour le néophyte) l’évolution du style sous l’Empire et l’influence d’un goût personnel, notamment sensible dans les aménagements réalisés pour Joséphine (fig. 3). La première partie de l’exposition, correspondant chronologiquement au Consulat et à la première moitié de l’Empire, incluait de nombreux meubles et objets du xviiie siècle, rappelant l’héritage du Garde-Meuble de la Couronne, largement mis à contribution pour les premiers ameublements du couple Bonaparte. Cette question du remploi des collections du Garde-Meuble est fondamentale dans l’histoire des palais consulaires et impériaux et incontournable pour la compréhension des ameublements concernés [4]. À l’évidente raison utilitaire de ces remplois s’ajoute une raison esthétique et symbolique : les meubles hérités du règne de Louis XVI étaient alors les seuls suffisamment riches et adaptés aux décors somptueux des palais de l’ancienne monarchie réinvestis par Napoléon. Entre les premières salles évoquant le Consulat et les derniers espaces de l’étage consacrés à la grande maturité du style Empire (après 1809/1810), l’évolution est particulièrement marquée. Aux ensembles de mobilier en acajou, relativement légers et encore marqués par le style Louis XVI, représentés par la production de Jacob Frères, omniprésents dans les salons du Consulat et du début de l’Empire succèdent bientôt les grands meubles de l’Empire conquérant, parmi lesquels de larges fauteuils en bois doré par Jacob-Desmalter, Marcion et consorts, qui meublèrent les salons d’apparat des Tuileries et de Saint-Cloud (fig. 5 et 6). En proposant un grand panel de meubles et objets entre 1800 et 1815, l’exposition donnait à voir la construction évolutive et progressive du style Empire, qui a marqué durablement les arts décoratifs. Cette donnée stylistique, finalement essentielle, aurait pu être davantage soulignée par le discours à destination des publics moins avertis. La confrontation (à distance) des ameublements de l’impératrice Joséphine (dès 1800-1802), très marqués par l’esthétique de la fin du xviiie siècle, à ceux de Marie-Louise illustre à merveille cette opposition de style, accentuée par des personnalités très différentes. L’affirmation du style Empire telle que présentée dans l’exposition est le fait d’un certain nombre de manufactures impériales et d’artistes majeurs qui ont marqué l’évolution des arts décoratifs. Au rang de ces créateurs figurent les architectes Percier et Fontaine, l’orfèvre Martin-Guillaume Biennais, les ébénistes François-Honoré-Georges Jacob dit Jacob-Desmalter, héritier du grand Georges Jacob fournisseur de Louis XVI et Marie-Antoinette, et Pierre-Benoît Marcion, les bronziers Pierre-Philippe Thomire, Antoine-André Ravrio… Une salle leur était consacrée, sans doute trop peu développée, mais donnant à voir de très intéressants portraits de ces artisans. L’ouvrage accompagnant l’exposition complète d’ailleurs avantageusement ce propos sur les fournisseurs de la cour.

3.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 4, Les Appartements de Joséphine, Saint-Cloud, 1802-1809, vue d’ensemble.

Description de l'image par IA : Tableau, meubles, vases, chandelier, chaise rouge, tableau de femme en robe blanche.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 4, Les Appartements de Joséphine, Saint-Cloud, 1802-1809, vue d’ensemble.

4.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 1: Le Second Salon du Premier Consul aux Tuileries, 1800-1804, vue d’ensemble. Le mobilier, du à Jacob Frères (Paris, Mobilier National) date de 1798-1799 et avait été commandé pour les appartements au Palais du Luxembourg de Treilhard, un des Directeurs. Il fut recouvert d’un brocart bleu et or, encore aujourd’hui sur les sièges, commandé à Desfarges à Lyon, en 1786, pour compléter celui de 1730 qui servait au Cabinet du Conseil à Versailles et à la Chambre du Roi à Fontainebleau et est en cela caractéristique des réemplois, sous le Consulat et l’Empire, des fonds,conservés au Garde-Meuble, issus de l’Ancien Régime. L’ensemble fut placé dans le deuxième salon de l’appartement d’habitation du Premier Consul aux Tuileries puis envoyé à Fontainebleau en 1804 pour la réception du pape.

Description de l'image par IA : Salle avec tapisseries et mobilier historique, sièges et table basse, décor somptueux.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 1: Le Second Salon du Premier Consul aux Tuileries, 1800-1804, vue d’ensemble. Le mobilier, du à Jacob Frères (Paris, Mobilier National) date de 1798-1799 et avait été commandé pour les appartements au Palais du Luxembourg de Treilhard, un des Directeurs. Il fut recouvert d’un brocart bleu et or, encore aujourd’hui sur les sièges, commandé à Desfarges à Lyon, en 1786, pour compléter celui de 1730 qui servait au Cabinet du Conseil à Versailles et à la Chambre du Roi à Fontainebleau et est en cela caractéristique des réemplois, sous le Consulat et l’Empire, des fonds,conservés au Garde-Meuble, issus de l’Ancien Régime. L’ensemble fut placé dans le deuxième salon de l’appartement d’habitation du Premier Consul aux Tuileries puis envoyé à Fontainebleau en 1804 pour la réception du pape.

5.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 2 : Évocation de l’Appartement de Joséphine, Tuileries, 1800-1807, vue d’ensemble.

Description de l'image par IA : Salle jaune avec mobilier historique, tapisseries et tableaux.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 2 : Évocation de l’Appartement de Joséphine, Tuileries, 1800-1807, vue d’ensemble.

6.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Évocation des intérieurs de Joséphine au Palais de Saint-Cloud : la paire de bras de lumières (Versilles) par François Rémond avait été livrée en 1784 au comte d’Artois pour le Palais du Temple. La paire de jardinières, attribuée à Jacob Frères (vers 1802, Mobilier National) fut placée dans la « chambre à coucher de madame Bonaparte », puis dans son Salon d’honneur. Sur la cimaise reconstitution moderne, par les ateliers du Mobilier national, des rideaux de fenêtre de ce salon (sans leurs franges dorées).

Description de l'image par IA : Drapés bleus et blancs, lustres dorés, murs bleus, deux meubles en bois.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Évocation des intérieurs de Joséphine au Palais de Saint-Cloud : la paire de bras de lumières (Versilles) par François Rémond avait été livrée en 1784 au comte d’Artois pour le Palais du Temple. La paire de jardinières, attribuée à Jacob Frères (vers 1802, Mobilier National) fut placée dans la « chambre à coucher de madame Bonaparte », puis dans son Salon d’honneur. Sur la cimaise reconstitution moderne, par les ateliers du Mobilier national, des rideaux de fenêtre de ce salon (sans leurs franges dorées).

La richesse des collections du Mobilier national

4 Au titre des créateurs du style Empire et des fournisseurs de la cour doivent également être citées les manufactures impériales, dont les vastes commandes destinées à l’ameublement des palais devaient achever de fixer les caractéristiques décoratives du style Empire. Outre la manufacture de porcelaine de Sèvres – très peu représentée du fait du choix de ne présenter que des œuvres tirées des réserves du Mobilier national ou presque – ce sont les manufactures textiles qui ont été ici le plus mises en lumière : manufactures de tapisserie des Gobelins, de Beauvais, de tapis de la Savonnerie. Là, on s’incline ! Les merveilles de tapisseries et de tapis disposés dans les palais impériaux impressionnent : qu’il s’agisse du remploi des tentures de L’Histoire d’Alexandre (Gobelins, xviie siècle), de L’Histoire d’Esther (Gobelins, xviiie siècle), et L’École d’Athènes (Gobelins, xviiie siècle), ou bien des tapisseries tissées sous l’Empire : celles du Premier Consul après Marengo (Gobelins, 1806-1810), de l’Empereur au Louvre (Gobelins, 1809-1815), du Portrait de Joséphine (Gobelins, v. 1801), de Napoléon et l’ambassadeur de Perse (Gobelins, 1811-1815), des Adieux des Empereurs Napoléon Ier et Alexandre (Gobelins, 1811-1814), de Napoléon Bonaparte en Égypte (Gobelins, 1812-1815), des Grandes armes de l’Empire français (fig. 7) (Gobelins, 1808-1811). Le décor textile occupait une place considérable dans l’ameublement des pièces de réception. Les grandes commandes passées aux Gobelins pour les tentures murales, à Beauvais pour les couvertures de sièges et à la Savonnerie pour les tapis sont en quelque sorte le baromètre de l’avancement des aménagements impériaux. Les tapisseries héraldiques comme les tapis, tissés d’après des modèles de Jacques-Louis de La Hamayde de Saint-Ange, sont les éléments de décor les plus révélateurs de l’affirmation du style Empire. L’exposition de cartons peints, modèles d’exécution pour les tapisseries, contribue encore à renforcer le caractère inédit de cette présentation : citons à ce titre les quatre cartons à sujets allégoriques destinés au grand cabinet de l’Empereur aux Tuileries, et ceux des Quatre Continents pour la galerie de Diane aux Tuileries (fig. 8). Outre leur qualité artistique et leur importance historique, l’extrême rareté de leur exposition au public en faisaient des incontournables de la présentation de la galerie des Gobelins. Et que dire encore de ces tissus merveilleux, dont l’éclat et la couleur ont été préservé dans les réserves du Mobilier national pendant deux siècles ?! C’est sans nul doute l’un des attraits les plus importants de cette exposition : la quantité et la diversité des textiles sélectionnés montrant un savoir-faire et un style décoratif dont il est d’ordinaire malaisé de se faire une idée juste. On y admire les étoffes tissées sous Louis XVI, jamais installée avant la chute de la Monarchie et réutilisée sous l’Empire : en témoigne le somptueux lampas broché tissé par Desfarges à Lyon en 1786, destiné à la chambre de Louis XVI à Saint-Cloud et finalement installé dans la chambre de Bonaparte aux Tuileries, jusqu’en 1808 (fig. 9). Viennent ensuite les grandes commandes de l’Empire, permettant d’apprécier la différence existante entre, par exemple, les tentures et étoffes de sièges du grand cabinet de l’Empereur aux Tuileries, et celles, plus légères, aux tonalités pastel, de la chambre de l’Impératrice à Saint-Cloud. On ne tentera pas ici de rendre compte de tous ces échantillons de tissus, étoffes de sièges, tentures, bordures décoratives etc. dont la rareté de la contemplation a nécessairement émerveillé les visiteurs. En résumé, l’exposition « Palais disparus de Napoléon » aura ainsi permis de montrer au grand public la qualité et la profondeur des collections du Mobilier national, qui n’ont, dans le domaine des arts décoratifs, presqu’aucun concurrent en France et dans le monde.

7.

Grandes armes de l’Empire, tapisserie d’après François Dubois, 1809-1811, H. 3,25, L. 2,35 m, Paris, Mobilier National, GOB 23.

Description de l'image par IA : Tapisserie ornée d'un aigle impérial, couronné, sur fond rouge, entouré de décorations et de symboles impériaux.

Grandes armes de l’Empire, tapisserie d’après François Dubois, 1809-1811, H. 3,25, L. 2,35 m, Paris, Mobilier National, GOB 23.

8.

François Dubois, d’après Jacques-Louis de la Hamayde de Saint-Ange, L’Asie et L’Europe, cartons pour un ensemble de tapisseries tissées aux Gobelins sur le thème des Quatre parties du Monde, huiles sur toile, 2,04 × 2,07 m, 1811, Paris, Mobilier National, GOB-539-000.

Description de l'image par IA : Deux peintures représentent l'Asie et l'Europe, entourées d'objets symboliques, sur un fond vert.

François Dubois, d’après Jacques-Louis de la Hamayde de Saint-Ange, L’Asie et L’Europe, cartons pour un ensemble de tapisseries tissées aux Gobelins sur le thème des Quatre parties du Monde, huiles sur toile, 2,04 × 2,07 m, 1811, Paris, Mobilier National, GOB-539-000.

Reconstitutions : matérielle vs virtuelle

5 L’autre très grande réussite de cette exposition était bien évidemment la scénographie, due à l’architecte Philippe Pumain avec la contribution des ateliers du Mobilier national. Le parti-pris était très clairement celui d’une évocation des espaces intérieurs disparus : les termes de « reconstitution » et de « restitution » ne pouvant être convoqués pour cette réalisation. En effet, la présentation se limitait à réunir – avec brio – des objets d’art, mobilier, textiles d’un même espace dans une mise en scène assez éloignée finalement de ce qu’était l’aménagement des palais impériaux. De ce fait, la répétition de ces évocations, salle après salle, selon un mode de présentation assez répétitif pouvait confiner à une monotonie visuelle que ne venait pas interrompre une seconde réflexion scénographique qui aurait pu porter un discours complémentaire, un approfondissement sur certains objets ou thématiques. Le visiteur a pu sentir, en ce sens, une prédominance de l’effet visuel – pour ne pas dire scénique – certes très réussi sur le discours des objets. Ainsi, certains choix de mise à distance et d’éclairage (surtout au premier étage) défavorisaient clairement l’examen des objets au profit d’une ambiance décorative, certes plaisante. L’évocation du grand cabinet de l’Empereur aux Tuileries (fig. 10) figure bien sûr parmi les réussites décoratives de l’exposition, tout comme l’évocation de la chapelle des Tuileries (fig. 11), réduite et plongée dans la pénombre, mais saisissante. Si la sélection d’objets exposés était en tous points remarquable, tant par la qualité intrinsèque et par la rareté de la présentation au public de ces œuvres (en particulier les textiles), l’évocation des intérieurs disparus des Tuileries, de Saint-Cloud et de Meudon ne pouvait rester qu’incomplète. Ainsi, malgré les dimensions généreuses de la galerie des Gobelins, impossible de rendre le volume exceptionnel des grands salons de réception de ces deux palais, ni même d’évoquer leurs grands décors peints (notamment les plafonds) et décors muraux (lambris…). De même, on peut regretter le peu de place (une unique salle) consacré aux ameublements du château de Meudon (fig. 12), pourtant le palais le plus méconnu et celui pour lequel le travail de recherches et d’identification a été le plus important, et partant inédit. L’autre pilier de la présentation, quoique plus discret que les évocations d’aménagement, était sans conteste les modélisations virtuelles des intérieurs des palais. Il faut ici rendre un hommage appuyé au travail de restitution mené par Philippe Le Pareux depuis des années, secondé par les apports de la technologie art+space du studio Socle. Grâce à une lecture patiente et minutieuse des inventaires du Garde-Meuble et d’autres documents d’archive disponibles, il a été possible de procéder à des restitutions 3D, proposer une reconstitution la plus plausible de l’aspect des décors – moyennant les éléments perdus, les approximations de rendu de textures, les remplacements par des meubles ou étoffes équivalents etc. Le résultat est saisissant et la visite interactive des pièces modélisées des palais ont subjugué plus d’un visiteur, même averti ! Il faut dire que les restitutions virtuelles complètent de manière adéquate les évocations matérielles, physiques que l’exposition nous donnait à voir. C’est une plongée dans les intérieurs de l’Empire qui émaillaient ainsi les salles d’exposition et ont frappé l’imaginaire des amateurs, en matérialisant pour ainsi dire l’extrême richesse des décors intérieurs, la place importante prise par les décors peints et textiles, et la polychromie vigoureuse dont ne sauraient rendre compte les photographies en noir et blanc de ces mêmes salons prises sous le Second Empire.

9.

Desfarges d’après Philippe de Lasalle, 1786, satin broché, H. 2,78, L. 1,82 m, tenture de la chambre de Louis XVI à Saint-Cloud (installée dans la chambre de Napoléon Ier aux Tuileries), Paris, Mobilier national, GMTC 507.

Description de l'image par IA : Tenture ornée de motifs floraux complexes, avec des fleurs et des feuillages colorés sur fond beige clair.

Desfarges d’après Philippe de Lasalle, 1786, satin broché, H. 2,78, L. 1,82 m, tenture de la chambre de Louis XVI à Saint-Cloud (installée dans la chambre de Napoléon Ier aux Tuileries), Paris, Mobilier national, GMTC 507.

10.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 6. Évocation du Grand Cabinet de l’Empereur aux Tuileries, 1809-1813, vue d’ensemble.

Description de l'image par IA : Salle luxueuse avec tapisseries, table ronde, chaises et tapis ornés.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 6. Évocation du Grand Cabinet de l’Empereur aux Tuileries, 1809-1813, vue d’ensemble.

11.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022, évocation de la Chapelle des Tuileries.

Description de l'image par IA : Tableaux dorés, chandeliers, colonne blanche, tableau religieux.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022, évocation de la Chapelle des Tuileries.

6 L’exposition « Palais disparus de Napoléon » figure ainsi parmi les expositions saisissantes du dernier trimestre 2021, par une scénographie forte permettant de faire revivre – avec l’aide des technologies de restitution 3D – les intérieurs disparus des palais des Tuileries, de Saint-Cloud et de Meudon. Bien que ce dernier ne fût que brièvement esquissé en fin de présentation, et que le discours général de l’exposition eût pu être renforcé pour donner plus de corps à la scénographie, il convient de noter que le catalogue apporte une vision détaillée de tous ces éléments. « Catalogue » ne serait d’ailleurs pas le terme adéquat à cet « ouvrage accompagnant l’exposition » puisqu’on n’y retrouvera pas de notice des œuvres exposées, ni de grands essais de contextualisation, mais plutôt une juxtaposition d’études et synthèses sur les appartements des palais, les commandes et les fournisseurs de la cour. Une publication de synthèse très utile – et très luxueuse (à trois bords dorés !) – réunissant en un même ouvrage des contributions nombreuses, même si parfois inégales et relativement peu inédites. Cette exposition marque un grand coup dans les commémorations de l’année Napoléon et dans la réhabilitation aux yeux du public des résidences impériales (et auparavant royales) dont la destruction a quelque peu occulté le souvenir. Le caractère grandiose de la mise en scène des objets, bien servie par un espace de présentation remarquable, et l’extraordinaire richesse des collections exposées en font un événement marquant pour les amateurs de l’Empire, des arts décoratifs français et des palais de la Couronne. Plus tristement, cette résurrection éphémère des décors parmi les plus exceptionnels que les palais français ont jamais comptés ranime la nostalgie des amoureux du patrimoine qui ne peuvent que se désoler des actes de vandalisme qui ont conduit à leur perte irrémédiable. Les vestiges matériels de ces intérieurs somptueux, qui par chance ont échappé à ce sinistre destin, sont ainsi les derniers témoins – et lesquels ! – de ce que le goût et le savoir-faire français peuvent réaliser. Nous croyons que cette exposition aura réussi à en donner un très bel aperçu.

12.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 10 : le château de Meudon.

Description de l'image par IA : Salle bleue avec tapisseries dorées, meubles anciens, murs bleus, tapis coloré, chandelier.

Palais disparus de Napoléon, Paris, Mobilier National, Galerie des Gobelins, 15 septembre 2021-15 janvier 2022. Salle 10 : le château de Meudon.

7 Palais disparus de Napoléon

8 Mobilier national, Galerie des Gobelins, du 15 septembre 2021 au 15 janvier 2022.

9 Commissariat général : Thierry Sarmant, conservateur général du patrimoine, directeur des collections au Mobilier national et Manufactures nationales des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie.

10 Catalogue :

11 Palais disparus de Napoléon. Tuileries, Saint-Cloud, Meudon, 496 p., 301 ill. coul. et n. et bl., Sous la direction de Thierry Sarmant, avec la collaboration de Muriel Barbier, Élisabeth Caude, Arnaud Denis, Emmanuelle Federspiel, Jean-Jacques Gautier et Nathalie Machetot.

12 Textes par Muriel Barbier, Antoine Boulant, Renaud Serrette, Arnaud Denis, Thierry Lentz, Charles-Eloi Vial, Aleth Tisseau des Escotais, Mathieu Caron, Jean-Pierre Samoyault, Bernard Chevallier, Anne Dion, Sylvain Cordier, Philippe Le Pareux, Frédéric Lacaille, Lionel Arsac, Audrey Gay-Mazuel, Emmanuelle Federspiel, Jean-Jacques Gautier, Stéphanie Brouillet, Hélène Gasnault, Jean-Philippe Garric, Vincent Cochet, Jean Vittet, Alexandre Gady et Elisabeth Caude.


Date de mise en ligne : 25/07/2023

https://doi.org/10.3917/rda.220.0058