Compte rendu

Joseph Siry, Air-conditioning in Modern American Architecture, 1890- 1970, University Park, Pennsylvania, The Pennsylvania State University Press, 2021, 304 p., 150 ill. n. et bl.

Pages 78a à 79

Citer cet article


  • Loftus, L.
(2023). Joseph Siry, Air-conditioning in Modern American Architecture, 1890- 1970, University Park, Pennsylvania, The Pennsylvania State University Press, 2021, 304 p., 150 ill. n. et bl. Revue de l'art, 219(1), 78a-79. https://doi.org/10.3917/rda.219.0076a05.

  • Loftus, Louis.
« Joseph Siry, Air-conditioning in Modern American Architecture, 1890- 1970, University Park, Pennsylvania, The Pennsylvania State University Press, 2021, 304 p., 150 ill. n. et bl. ». Revue de l'art, 2023/1 N° 219, 2023. p.78a-79. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2023-1-page-78a?lang=fr.

  • LOFTUS, Louis,
2023. Joseph Siry, Air-conditioning in Modern American Architecture, 1890- 1970, University Park, Pennsylvania, The Pennsylvania State University Press, 2021, 304 p., 150 ill. n. et bl. Revue de l'art, 2023/1 N° 219, p.78a-79. DOI : 10.3917/rda.219.0076a05. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2023-1-page-78a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.219.0076a05


Notes

  • [1]
    Reyner Banham, The Architecture of the Well-Tempered Environment, Chicago, University of Chicago Press, 1969, p. 171. Sauf indication contraire, toutes les traductions sont de l’auteur.
  • [2]
    Willis Carrier, Apparatus for Treating Air, Patent No. 808,897, Patented Jan. 2, 1906, https://patentimages.storage.googleapis.com/65/90/66/df3edc322cbd28/US808897.pdf.
  • [3]
    Banham, The Architecture of the Well-Tempered Environment, p. 180-181.
  • [4]
    Banham, The Architecture of the Well-Tempered Environment, p. 182.
  • [5]
  • [6]
    Il y a eu des études historiques générales de la climatisation qui abordent sa signification architecturale, comme “The End of the Long Hot Summer: The Air Conditioner and Southern Culture” (1990) par Raymond Arsenault, Air-conditioning America: Engineers and the Controlled Environment, 1900-1960 (1998) par Gail Cooper, et Cool Comfort: America’s Romance with Air-Conditioning (2010) par Marsha E. Ackermann.
  • [7]
    Siry, Air-conditioning in Modern American Architecture, 1890-1970, 37.
  • [8]
    Siry, Air-conditioning in Modern American Architecture, 1890-1970, 43-49.
  • [9]
    Ibidem, p.49-91.
  • [10]
    Ibidem, p.128.
  • [11]
    Ibidem, p. 74-187.
  • [12]
    Ibidem, p.193.
  • [13]
    Ibidem, p. 10.
  • [14]
    Ibidem, p. 9.
  • [15]
    Ibidem, p. 26.
  • [16]
    Barber, Modern Architecture and Climate: Design Before Air Conditioning, 10-11.
  • [17]
    Ibidem, p. 160-245.
  • [18]
    Ibidem, p. 10
  • [19]
    Ibidem, p. 246.

1 Daniel Barber, Modern architecture and climate: design before air conditioning, Princeton, Princeton University Press, 2020, 336 p., 76 ill. coul., 196 ill. n. et bl.

2 Repenser le rôle de l’air conditionné dans l’histoire du modernisme architectural : tel est l’objet de ces deux ouvrages. Les historiens ont principalement considéré le mouvement moderne depuis sa naissance à la fin du xixe siècle, comme une manifestation des innovations de l’ingénierie structurelle. L’ossature en acier, le pont suspendu et le béton armé sont aussi synonyme de modernisme que d’abstraction ou de fonctionnalisme. Cependant, la signification architecturale des systèmes mécaniques semble avoir beaucoup moins retenu l’attention et suscité moins de recherche. Pourtant, les qualités distinctives des bâtiments modernes – leurs nouvelles fonctions, leur échelle, et même leurs formes et caractère expérientiel novateurs – seraient inconcevables sans ces systèmes. Le gratte-ciel est indissociable de l’ascenseur. Le grand plan théorisé par Mies van der Rohe nécessite un éclairage électrique. Et l’hygiène et le confort des espaces modernes dépendent de la plomberie. Comme Reyner Banham l’a écrit en 1969 dans The Architecture of the Well-Tempered Environment – le premier livre à aborder ce sujet en détail – « l’art et l’entreprise de créer des bâtiments ne se divisent pas en deux parties intellectuellement séparées – les structures, d’une part, et service mécaniques d’autre part [1]. »

3 Peut-être le type de système mécanique le plus important, mais aussi le moins considéré, est celui qui contrôle la température et l’humidité intérieurs d’un édifice. Tous les bâtiments offrent un certain degré d’abri contre les éléments. Et certaines formes de chauffage artificiel remontent aux origines de l’architecture même. Mais une véritable climatisation, capable de refroidir, de ventiler et de réguler l’humidité d’un intérieur, afin d’établir une atmosphère artificielle distincte de l’extérieur, n’apparaît qu’à l’époque contemporaine et de façon significative, aux États-Unis.

4 On doit le terme et la technique de climatisation au sens propre à l’ingénieur américain Willis Carrier lorsqu’il déposa en 1906 un brevet pour un « appareil de traitement de l’air » [2]. Neuf ans plus tard, il fondait la Carrier Corporation, inaugurant une toute nouvelle branche industrielle. Compte tenu de leur grande taille, de leur coût élevé et de leur précision limitée, les premiers climatiseurs étaient presque exclusivement réservés à des usages industriels. Avant les années 1930, ils avaient essentiellement pour but d’améliorer la productivité des ouvriers et d’augmenter les cadences et non de fournir un confort thermal. Si l’on suit Banham, ce n’est que lorsque la climatisation a commencé à être utilisée dans des bâtiments complexes à plusieurs cellules – et pas seulement dans l’espace massif et indifférencié d’une usine ou d’un théâtre – qu’elle est devenu un véritable sujet pour des architectes [3].

5 De manière significative, cette avancée technique coïncide à peu près avec l’avènement du Style international et de la Deuxième Guerre Mondiale. Selon Banham, un système de climatisation efficace et abordable permit d’éliminer le dernier obstacle pratique majeur du rêve moderniste de l’immeuble de bureaux « rationalisé [4] ». Plans étroits et irréguliers, décrochements, cours intérieures et façades en maçonnerie – assurant de l’air frais et une protection contre le soleil à toutes les zones d’un bâtiment – purent alors être remplacés par de gigantesques boîtes de verre. Cette conjonction d’une esthétique et d’une technologie nouvelle aurait ainsi transformé le visage des villes modernes. Grâce au refroidissement mécanique, non seulement la forme des immeubles de bureaux, mais également la nature-même de leur air devinrent de plus en plus standardisés, indépendamment du climat local ou de la saison.

6 L’impact de la climatisation sur l’environnement bâti s’étend bien au-delà des immeubles de bureaux, notamment aux États-Unis où 87% des édifices résidentiels sont climatisés [5]. Néanmoins, depuis l’ouvrage de Banham peu d’historiens se sont penchés sur l’imbrication de cette technologie avec l’histoire de l’architecture [6]. Ces dernières années, cependant, l’intérêt pour ce sujet s’est accru, notamment dans deux récentes publications.

7 En 2021, Joseph Siry, professeur d’histoire de l’architecture moderne à la Wesleyan University, apublié chez Penn State University Press Air-Conditioning in Modern American Architecture, 1890-1970. Bien qu’il reprenne de nombreux points déjà soulevés par ses prédécesseurs, ce livre élargit la discussion, approfondissant et élargissant le corpus des édifices étudiés. Siry établit également une histoire architecturale couvrant la totalité du xxe siècle, notamment ses débuts. Le premier chapitre se concentre sur le Larkin Building de Frank Lloyd Wright construit à Buffalo, New York entre 1902 et 1906. Cette œuvre-clé possède un système de simple refroidissement sans régulation de l’humidité, ce qui permet d’interroger sa place dans l’histoire de la climatisation proprement dite. Néanmoins, Siry soutient que le bâtiment manifeste la logique essentielle de la climatisation en créant un espace fermé et soigneusement contrôlé afin d’assurer à la fois le bien-être des employés et la qualité de leur travail.

8 Le système mécanique de Wright et ses caractéristiques associées – comme le plan libre qui facilite la circulation de l’air ainsi que la surveillance des employés – constituent des extensions de la culture d’entreprise de Larkin et est « donc à la fois un équipement et un outil de contrôle  [7]», un thème persistant de l’usage de la climatisation dans les années suivantes. Mais le Larkin Building ne représente pas seulement un moment précurseur. L’aspect formel le plus frappant de la conception de Wright consiste en ces colonnes carrées massives placées aux quatre coins du bâtiment. Abritant les bouches d’admission et d’échappement de l’air, elles constituent également une expression externe du système de climatisation luimême. Pourtant, les décennies suivantes de l’architecture américaine se caractérisent moins par l’expression franche de tels systèmes que par leur dissimulation.

9 Siry aborde la dissimulation architecturale de la climatisation dans le deuxième chapitre, affirmant que son histoire est à la fois plus longue et plus profondément enracinée dans l’industrie qu’on ne le pense généralement. S’il est bien établi que l’utilisation généralisée de la climatisation a commencé dans les usines, l’importance architecturale de ces systèmes industriels a été largement négligée. Cependant, selon l’auteur, la conception des usines, comme celle de Ford Motors, a joué un rôle déterminant pour montrer la possibilité et la manière dont cette technologie pouvait être appliquée efficacement et discrètement à tout projet à grande échelle. Par exemple, à l’usine Ford de Highland Park – la première à être climatisée dans le cadre d’un plus large effort de rationalisation de la production – les conduits de distribution d’air se situent dans des colonnes intérieures creuses, assurant un refroidissement uniforme tout en dissimulant sa source [8]. Des stratégies similaires furent rapidement appliquées à un large éventail de bâtiments, des grands-magasins aux cinémas, jusqu’au Capitole de Washington [9].

10 Les chapitres cinq et sept se concentrent sur les gratte-ciels, un type d’édifice où la question de l’expression visible de la climatisation a rencontré le plus de résistance. Par exemple, pour le PSFS Building érigé en 1932 à Philadelphie – le premier gratte-ciel de style international aux États-Unis – les architectes, George Howe et William Lescaze, ont choisi d’exposer franchement les volets d’admission d’air du vingtième étage, conformément à leur « conviction moderniste qu’un changement de fonction intérieure doit être enregistré comme un changement de forme extérieure [10]. » Après la guerre, cependant, l’approche devint plus formelle. Les façades de tours de verre et d’acier comme celle de la Lever House ou du Seagram Building marquaient visuellement les systèmes d’aération centrale, mais avec subtilité et toujours au service d’un concept esthétique plus large [11]. Finalement, l’ouvrage se conclut sur l’œuvre de Louis Kahn. Kahn aurait été ainsi l’architecte le plus intéressé par le potentiel expressif de la climatisation, développant « l’appareil à air pulsé en formes visibles qu’il a mis au premier plan dans son architecture [12]. » Comme le concède Joseph Siry, son étude se concentre largement sur les bâtiments non-résidentiels, canoniques de l’architecture américaine, laissant de côté l’histoire des architectes qui ont résisté à l’usage climatisation. La technologie est traitée comme une donnée que l’architecture cherche soit à dissimuler, soit à souligner visuellement. Cette perspective n’est pas tant réfutée que complétée et compliquée par celle du deuxième ouvrage paru récemment chez Princeton University Press sur ce sujet, Modern Architecture and Climate: Design Before Air Conditioning de Daniel Barber, professeur d’histoire de l’architecture moderne à l’Université de Pennsylvanie.

11 Malgré son sous-titre, le livre propose une généalogie originale et convaincante de l’architecture climatisée. Selon Barber, une préoccupation centrale, voire fondamentale, de l’architecture moderne fut la « livraison d’un certain type d’espace thermal » [13]. Dans ce « modernisme climatique »  [14], comme il le qualifie, le bâtiment sert d’intermédiaire entre deux systèmes intrinsèquement dynamiques, l’un climatique, l’autre humain, ce qui le force à constamment s’adapter. Ce dynamisme a été matériellement atteint, et symboliquement représenté, par les brise-soleils, persiennes, jalousies et autres dispositifs d’ombrage mobiles ajoutés aux façades modernistes, parfaitement intégrés dans l’œuvre de Le Corbusier par exemple. Pour le modernisme climatique, l’architecture représente un moyen de réguler les climats et cultures des régions « périphériques, » compris comme le Sud global [15], afin d’atteindre une condition de vie uniforme, donnant lieu à ce qui fut qualifié « d’intérieur planétaire » [16]. À l’origine de cette notion on retrouve une conception universelle et physiologique du confort humain. La tâche de l’architecte fut ainsi d’optimiser ce confort en régulant les conditions thermique de l’espace bâti.

12 En plus des dispositifs d’ombrage externes, la réalisation d’une « zone de confort » thermique par des méthodes architecturales nécessita des techniques de conception de plus en plus précises et élaborées, des images techniques, des méthodes de collecte et de visualisation de données et l’appui sur les avancées dans le domaine de la thermodynamique et de la bioclimatologie. Barber se concentre sur le développement de ces stratégies aux États-Unis, comme le “projet de contrôle climatique” – une série d’articles sur les interactions potentielles du climat et la conception publiés par le magazine House Beautiful en collaboration avec l’American Institute of Architects (AIA) entre 1949 et 1952 – et les expériences de Victor et Aladar Olgyay au laboratoires d’architecture de Princeton au milieu des années 1950 et 1960 [17]. Dans les deux cas, il montre qu’il y a eu un effort quelque peu paradoxal pour produire des intérieurs planétaires en affinant les moyens d’évaluer et de représenter les « microclimats », les conditions thermiques, solaires, et atmosphériques spécifiques associées aux chantiers individuels, mobiliser la spécificité pour atteindre l’universalité.

13 Pour l’auteur, de tels efforts n’étaient pas simplement des formes de résistance architecturale à la climatisation, mais des précurseurs importants et même catalyseurs de la technologie d’après-guerre. Il écrit : « la même prise en compte du climat – les considérations volumétrique, le concept de “zone de confort”, la notion générale de régulation de l’intérieur – a ensuite été poursuivie par des systèmes mécaniques de CVC, en utilisant les paramètres réguliers établis par des moyen non mécaniques [18].» Les architectes américains de l’après-guerre apportèrent une conception de l’espace bâti et de son rapport au confort dans laquelle la climatisation pouvait se positionner comme un substitut plus efficace aux dispositifs d’ombrage, à l’emplacement précis et à d’autres techniques de conception. Avec la baisse des prix de l’électricité à la fin des années 1950, la conception perd son dernier atout majeur et la climatisation se multiplie [19]. En présentant cette histoire, le but de Daniel Barber n’est pas simplement d’expliquer le rôle actuel de la climatisation en architecture, mais de suggérer des futurs possibles. La menace du changement climatique exige que les architectes trouvent des solutions moins intensives en carbone, qu’ils imaginent l’architecture après la climatisation.

14 Finalement, ces deux œuvres se complètent. Siry propose une étude détaillée des diverses interactions entre la climatisation et l’architecture sur une longue période, mais dans un contexte quelque peu restreint : des bâtiments américains de grande envergure et bien connus. De son côté, Barber retrace comment le développement d’une compréhension particulière de l’architecture (modernisme climatique) dans un large éventail de pays et de types de bâtiments a contribué à la diffusion de la climatisation après les années 1950, mais a également produit des alternatives à cette technologie de plus en plus nécessaires dans notre monde contemporain.


Date de mise en ligne : 25/07/2023

https://doi.org/10.3917/rda.219.0076a05