Article de revue

Des broches emplumées : Paradis d’Oiseaux

Pages 88 à 89

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  • Sénéchal, P.
(2022). Des broches emplumées : Paradis d’Oiseaux. Revue de l'art, 218(4), 88-89. https://doi.org/10.3917/rda.218.0088.

  • Sénéchal, Philippe.
« Des broches emplumées : Paradis d’Oiseaux ». Revue de l'art, 2022/4 N° 218, 2022. p.88-89. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2022-4-page-88?lang=fr.

  • SÉNÉCHAL, Philippe,
2022. Des broches emplumées : Paradis d’Oiseaux. Revue de l'art, 2022/4 N° 218, p.88-89. DOI : 10.3917/rda.218.0088. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2022-4-page-88?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.218.0088


1 Fixer le fugace, rivaliser en intensité avec le chatoiement des plumes, faire s’agiter des pierres : en créant des centaines de broches à motif d’oiseau entre 1850 et 1960, les joailliers parisiens relevèrent de multiples défis et cristallisèrent de fascinants paradoxes. En consacrant une exposition à ces objets poétiques et savants, L’École des Arts Joailliers ne s’est pas contentée d’un panorama d’une production à succès, elle a efficacement montré les enjeux symboliques de ces merveilles ornithologiques et inséré ces bijoux dans une histoire culturelle et scientifique plus vaste, surtout à partir du xvie siècle. Pour cela, elle s’est associée au Muséum national d’histoire naturelle, qui a, entre autres, prêté un Paon à l’aquarelle de Pierre Gourdelle, futur peintre de Catherine de Médicis, de superbes vélins, allant du xviie siècle, avec Nicolas Robert, au Premier Empire, avec Pierre-François de Wailly, des aquarelles chinoises du xviie siècle confisquées en 1794 par les troupes révolutionnaires françaises au Cabinet d’histoire naturelle du Stadthouder, une magnifique aquarelle du recueil Oiseaux de l’Égypte qui avait appartenu à Antoine-Barthélémy Clot-Bey, des tirages photographiques d’Étienne-Louis Marrey et quatre huiles sur toile de Jean-Jacques Bachelier, peintes en 1760, Les Quatre Parties du monde caractérisées par les oiseaux qui y vivent. L’essor de la curiosité scientifique, l’attrait pour l’exotisme, l’engouement des princes pour les ménageries, la présence des oiseaux chez de nombreux particuliers étaient ainsi évoqués dans les salles de la rue Danielle-Casanova mais aussi dans les essais, brefs mais éclairants, du catalogue dirigé par Guillaume Glorieux, celui de Joëlle Garcia, « Portraits d’oiseaux. De la plume du savant au regard de l’artiste naturaliste » et celui de Catherine Cardinal, « Collectionner les oiseaux, de la Renaissance au Second Empire ». Ces dessins et ces tableaux destinés aux naturalistes et aux amateurs, d’une remarquable qualité, constituaient un fabuleux répertoire de formes pour d’autres artistes, en particulier les joailliers. Des dessins préparatoires pour des broches, issus du fonds du Musée des Arts décoratifs et des Archives Van Cleef & Arpels, essentiellement de l’Art nouveau à 1940, dialoguaient avec les représentations joaillières et faisaient bien comprendre les variétés d’approche dans la stylisation ou dans l’imitation du réel, ainsi que la croissante tridimensionnalité de ces bijoux. La réunion de ces documents graphiques rarement exposés était déjà une fête, mais ce qui rendit exceptionnelle l’exposition de 2019, ce fut le rassemblement de 97 broches, 81 issues de collections particulières, et donc inconnues du public, et 16 de la Collection Van Cleef & Arpels. Il s’agissait bien d’un paradis d’oiseaux. Cette expression, ou son analogue, « buisson d’oiseaux », désigne à proprement parler un ensemble de volatiles naturalisés, fixés à un arbre miniature et mis sous une cloche, objet particulièrement prisé au xixe siècle. Au reste, un tel témoin de l’âge d’or de la taxidermie, provenant des collections du Muséum, était bien présent dans l’exposition. Mais le terme a été choisi, à juste titre, pour désigner ce florilège de bijoux en métal précieux, ornés de pierreries, d’émail ou de perles, qui oscillent entre réalisme et symbolisme, comme l’ont bien montré Guillaume Glorieux dans son essai liminaire et Jacques Cuisin dans sa contribution intitulée « L’oiseau, tout un symbole ! ».

1.

Paradis d’Oiseaux, Paris, L’École des Arts Joailliers (2019). Van Cleef & Arpels, Clip Oiseau de Paradis, 1942, or jaune, platine, rubis, saphirs, diamants, H. 7,5 × L. 4,3 × P. 4,3 cm. Collection Van Cleef & Arpels.

Description de l'image par IA : Oiseau orné de joyaux, plumes rouges et bleues, bec pointu, sur fond blanc.

Paradis d’Oiseaux, Paris, L’École des Arts Joailliers (2019). Van Cleef & Arpels, Clip Oiseau de Paradis, 1942, or jaune, platine, rubis, saphirs, diamants, H. 7,5 × L. 4,3 × P. 4,3 cm. Collection Van Cleef & Arpels.

Photo Bertrand Moulin © Van Cleef & Arpels.

2 Cette volière, idéale pour un Des Esseintes, avait des stars, toutes prétextes à des créations bigarrées : le paon, souvent juché sur une perle baroque – oiseau fétiche de Gustave Baugrand (1826-1870) ou de Mellerio dits Meller en 1900 –, l’oiseau de paradis – motif où s’illustrèrent Van Cleef & Arpels dans les années 1920 (fig. 1) et Mauboussin dans les années 1950 –, le coq, avec Jeanne Boivin au milieu du xxe siècle, le colibri, cher à Léon Rouvenat (1809-1874), ou le petit moineau, best-seller d’un joaillier russe émigré à Paris, Joseph Marchak (1854-1918). À des présentations statiques, parfois sur une branche, succédèrent des évocations du vol, particulièrement pour celui des hirondelles, représentées d’ordinaire avec un seul type de pierres, à savoir des diamants. L’agitation des plumes fut rendue d’abord par le mécanisme du tremblant, né vers la fin du xviiie siècle et particulièrement développé par Mellerio dits Meller à la Belle Époque : il s’agissait de tiges métalliques terminées par des pierreries et montées sur des ressorts en spirale. Mais, à mes yeux, le clou de l’exposition était constitué des oiseaux imaginaires et polychromes de Pierre Sterlé (1905-1978), tous en mains privées. Beaucoup sont animés de « cheveux d’ange », technique inventée vers 1956, qui serait dérivée d’un bracelet de Cléopâtre admiré au musée du Caire et que l’on appelle aussi « or tricoté ». Au lieu de présenter un oiseau aux ailes déployées, Sterlé choisit, pour le corps du volatile vu de profil, une grosse pierre semi-précieuse voire un coquillage, lui fixe un bec, le plus souvent serti de diamants, et l’entoure soit de plumes en or ciselé à l’effet amati, soit d’un plumage de « cheveux d’ange » s’agitant au moindre mouvement, et la termine par des pennes formant des virgules acérées, voire par une queue en or tricoté.

3 Les courtes notices du catalogue des œuvres exposées1, dues à Joëlle Garcia et à Marion Schaack-Millet, sont complétées par de très bons encadrés rédigés par trois étudiantes en Master, ce qui atteste la vocation éducative de l’institution organisatrice. Quant à la scénographie, due à Martin Strouk, elle mit fort bien en valeur ces créations. Les broches n’étaient pas épinglées, à plat sur des tissus ou à l’intérieur d’un écrin. Elles scintillaient dans l’air – l’élément des oiseaux –, au bout de tiges métalliques (fig. 2). À chaque fois, L’École des Arts Joailliers renouvelle ses dispositifs de présentation et ouvre nos yeux et notre esprit sur des créations méconnues.

2.

Paradis d’Oiseaux, Paris, L’École des Arts Joailliers (2019). Détail d’une vitrine (à gauche : Mauboussin, Broche Oiseau de paradis [quetzal] ; au centre : Cartier, Broche Oiseau ; à droite : Pierre Sterlé, Broche Oiseau).

Description de l'image par IA : Trois broches en forme d'oiseaux, chacune ornée de pierres précieuses, exposées dans une vitrine.

Paradis d’Oiseaux, Paris, L’École des Arts Joailliers (2019). Détail d’une vitrine (à gauche : Mauboussin, Broche Oiseau de paradis [quetzal] ; au centre : Cartier, Broche Oiseau ; à droite : Pierre Sterlé, Broche Oiseau).

Photo Benjamin Chelly © Van Cleef & Arpels.

Paradis d’Oiseaux

4 Paris, L’École des Arts Joailliers, avec le soutien de Van Cleef & Arpels, 15 mai – 13 juil. 2019.

5 Exposition conçue et organisée avec la participation du Muséum national d’Histoire naturelle.

6 Commissariat :

7 Joëlle Garcia, conservatrice et chef du service Diffusion et Médiation des savoirs pour les bibliothèques du Muséum national d’histoire naturelle.

8 Marion Schaack-Millet, coordinatrice scientifique pour la Ville de Versailles.

9 Catalogue :

10 Paradis d’Oiseaux, Paris, L’École des Arts Joailliers, 2019, 141 p. sous la dir. de G. Glorieux.

11 Textes :

12 J. Garcia, C. Cardinal, M. Schaack-Millet, J. Cuisin, Ch. Coupeau, M. Mouchard, A. Ricard.


Date de mise en ligne : 27/04/2023

https://doi.org/10.3917/rda.218.0088