Article de revue

Les Animaux du Roi au Château de Versailles

Pages 80 à 83

Citer cet article


  • Lavoie, V.
(2022). Les Animaux du Roi au Château de Versailles. Revue de l'art, 218(4), 80-83. https://doi.org/10.3917/rda.218.0080.

  • Lavoie, Vincent.
« Les Animaux du Roi au Château de Versailles ». Revue de l'art, 2022/4 N° 218, 2022. p.80-83. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2022-4-page-80?lang=fr.

  • LAVOIE, Vincent,
2022. Les Animaux du Roi au Château de Versailles. Revue de l'art, 2022/4 N° 218, p.80-83. DOI : 10.3917/rda.218.0080. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2022-4-page-80?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.218.0080


Notes

  • [1]
    M. de Scudéry, La Promenade de Versailles : dédiée au Roi, Paris, 1669, p. 94-95.
  • [2]
    N. Malebranche, Œuvres. De la recherche de la vérité, 1674, Paris, Charpentier, 1842, p. 561-562.

1 La question animale mobilise plus que jamais les historiens de l’art. Avant même sa mise à l’honneur thématique par la dernière édition du Festival de l’histoire de l’art tenue en juin 2022 au château de Fontainebleau, l’exposition Les Animaux du Roi avec pour commissaires Nicolas Milovanovic et Alexandre Maral, respectivement conservateur en chef du musée du Louvre et conservateur général du patrimoine au château de Versailles, en signalait la prégnance et la nécessité de la saisir dans sa dimension historique et curatoriale.

2 Cette exposition rappelle tout d’abord un fait d’importance : les animaux sauvages, exotiques, domestiques et ceux dits de rente étaient omniprésents à Versailles, tant dans les appartements du château que dans la ménagerie édifiée en 1663 sous Louis XIV selon les plans de l’architecte Louis Le Vau. Un bestiaire constitué de plusieurs milliers d’animaux de toutes espèces et provenances peuplaient le château sous l’Ancien régime faisant ainsi de ce lieu un véritable macrocosme attestant du pouvoir du monarque. De Louis XIV à Louis XVI, les animaux seront partout chez eux dans la résidence royale, théâtre de relations interspécifiques multiples. À l’heure où nous nous interrogeons sur nos futurs modes de cohabitation avec les animaux, cette exposition propose une remarquable mise en perspective historique sur les diplomaties du vivant.

1.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Pieter Boel (1622/1625-1674), Grue à aigrette, Paris, musée du Louvre.

Description de l'image par IA : Oiseau noir et blanc avec une crête jaune sur fond rouge.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Pieter Boel (1622/1625-1674), Grue à aigrette, Paris, musée du Louvre.

3 Versailles était un très riche vivier pour les artistes animaliers. C’est beaucoup cela que Les Animaux du Roi met en exergue par un accrochage soigné et circonstancié d’œuvres majeures de François Desportes, Jean-Baptiste Oudry et Pieter Boel, entre autres, et par la présentation de sculptures, de dessins anatomiques, d’animaux naturalisés, de tapisseries, de traîneaux, de vélins, de porcelaines ainsi que de pièces d’orfèvrerie enjolivées d’animaux à connotations symboliques et politiques. Les représentations animalières réunies dans cette exposition sont rattachées à une diversité d’usages et appelées à satisfaire une multitude de désirs. Certains tableaux témoignent de l’affection particulière que Louis XV vouait à ses chiennes de chasse. C’est ainsi que le peintre Desportes les a immortalisées sous la forme de portraits ornés du nom de l’animal peint en lettres d’or : Misse, Turlu, Tane, Diane, Blonde. Cette personnalisation de l’animal extrait celui-ci de l’anonymat générique de l’espèce pour le situer dans un rapport privilégié avec le monarque. Ce dernier nourrissait d’ailleurs de sa main ses chiennes qu’il avait fait installer dans son cabinet du Billard. D’autres œuvres étaient, pour leur part, destinées à décorer le salon octogonal de la ménagerie aujourd’hui disparue. La reconstitution de cette salle à la faveur de cette exposition est riche d’enseignements sur la complémentarité des expériences que la représentation picturale était susceptible d’offrir en parallèle du spectacle des animaux vivants proposé dans la ménagerie. Le salon octogonal occupait le cœur d’un bâtiment muni d’une passerelle depuis laquelle pouvaient s’observer les espèces animales réunies dans les sept enclos entourant l’édifice. Sur les murs de ce salon étaient à l’origine accrochés des tableaux de Nicasius Bernaerts, formé par le peintre animalier Frans Snyders, sous la forme de frises, d’ovales et de rectangles permettant aux visiteurs d’admirer en peinture les espèces qu’ils pouvaient également voir dans la cour située dans l’axe.

4 Ces œuvres devaient « préparer à ce qu’on va voir, ou […] en faire souvenir après l’avoir vû [1]. », comme l’a remarqué Mlle de Scudéry. Les commissaires ont ainsi eu l’excellente idée d’évoquer, grâce à un accrochage reprenant ce principe, la permutabilité de ces deux régimes de vision : l’un subordonnant les spécimens à la rigueur d’un plan architectural cherchant à spectaculariser le vivant ; l’autre les soumettant aux conventions d’une représentation picturale relevant tantôt du portrait, de la scène de genre et de l’illustration naturaliste. Dessins et aquarelles anatomiques figuraient également parmi les 300 œuvres rassemblées dans l’exposition car collectionnés, les animaux étaient également largement étudiés, notamment par le naturaliste Claude Perrault, auteur des Mémoires pour servir à l’histoire naturelle des animaux, 1671 qui pratiquait des dissections sur les individus décédés. Des études de Pieter Boel – Études d’un caméléon, 1668-1670, jusqu’aux stupéfiants vélins de Pierre Joseph Redouté – Le ventre du rhinocéros avec la verge, 1793, c’est la beauté anatomique de l’animal, de même que l’intelligence de ces organes, qui sont mises en représentation. Sa puissance également, comme dans cette salle où trône le somptueux traineau dit « au léopard », 1730-1740, sous le regard d’une série d’études de fauves par Pieter Boel – Étude de lions et de lionnes, vers 1666-1671 et François Desportes – Étude de lion couché, vers 1700.

2.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), Trois chiens devant une antilope, huile sur toile, Irlande, Russborough House.

Description de l'image par IA : Trois chiens et une antilope devant un mur avec des oiseaux suspendus.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), Trois chiens devant une antilope, huile sur toile, Irlande, Russborough House.

5 Dans cette même salle est présentée, sur le mur opposé aux études de fauves, une œuvre maitresse de Jean-Baptiste Oudry, Trois chiens et une antilope, 1745. Ce tableau présente la rencontre de deux mondes incompatibles, mais néanmoins constitutifs de l’imaginaire animalier versaillais : d’une part, celui des animaux de chasse représenté par les chiens tenus en laisse à la gauche du tableau ainsi que le gibier suspendu au centre ; d’autre part, celui des animaux exotiques, ici incarné par une antilope. Enivrés par la présence du cervidé, deux des chiens, retenus par une corde, se tendent vers cette proie curieusement indifférente à leur comportement menaçant. Le stoïcisme de l’antilope est une pure fiction éthologique, une antithèse à l’adresse de celles et ceux refusant toujours de voir en l’animal un être sensible.

3.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Vue de l’exposition.

Description de l'image par IA : Oiseau empaillé dans une vitrine, entouré de tableaux d'oiseaux, sur fond bleu.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Vue de l’exposition.

6 Car Les Animaux du Roi développe une thèse forte : Versailles est un pôle de résistance au cartésianisme, lequel dénie aux animaux toute forme de sensibilité. Dans l’article « Versailles contre les animaux-machines » qu’il signe dans le très complet catalogue de l’exposition, Nicolas Milovanovic qualifie même Versailles de bastion « de l’anti-machinisme animal », en référence à la théorie de l’animal-machine vivement défendue par Malebranche et selon laquelle les animaux « mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir, ils ne désirent rien, ils ne craignent rien [2]. » L’anti-cartésianisme de Versailles est attribuable aux travaux scientifiques et prises de position philosophiques de certaines figures phares qui gravitent autour de la Ménagerie royale, parmi lesquelles Perrault qui a explicité en termes physiologiques le fonctionnement des passions ou Charles Georges Leroy, garde des chasses de Louis XVI chargé de veiller à la bonne conservation du gibier, qui savait poser un regard éthologique sur les animaux dans leur environnement naturel. Trois chiens et une antilope est à n’en point douter une critique picturale du cartésianisme tardif alors ébranlé par le sensualisme de de Condillac, beaucoup plus amène envers les bêtes.

7 C’est aussi par le commerce des affects que la frontière entre humains et non-humains tend le plus à s’estomper. Les Animaux du Roi met en exergue ce fait par l’inclusion d’un nombre important de représentations d’animaux de compagnie – chats, petits chiens, singes ou oiseaux – témoignant d’une affection particulière de la part de leur maitre et maitresse. Les chats en particulier, que Louis XV fit entrer à Versailles, amenèrent ainsi une nouvelle iconographie à se développer. Et depuis cette galerie affective, il était alors tentant d’anticiper avec Le portrait du général, chat de Louis XV, peint en 1728 par Oudry, les imageries actuelles qui saturent les réseaux sociaux des passions et admirations déraisonnables pour nos compagnons à quatre pattes et leurs exploits.

8 Les Animaux du Roi
Château de Versailles
12 oct. 2021 – 13 févr. 2022

9 Commissariat :

10 Alexandre Maral, conservateur général, chef du département des sculptures au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon ;

11 Nicolas Milovanovic, conservateur en chef au département des peintures du musée du Louvre.

12 Catalogue :

13 Les animaux du roi, 2021, 464 p., sous la dir. d’A. Maral et N. Milovanovic, musée national des châteaux de Versailles et du Trianon/Éditions Liénart.

14 Textes :

15 L. Arsac ; É. Baratay ; O. Beaufils ; C. Callou ; P. Candegabe ; K. Chastagnol ; V. Delieuvin ; B. Denis ; E. Héran ; K. MacGrath ; A. Maral ; N. Milovanovic ; L. Pelletier ; H. Pinoteau ; M. Pinault Sørensen ; G. Quénet ; E. Razzetti ; M.-L. de Rochebrune ; P. Sahlins et É. Vaysse.

4.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Pierre Legros, Benoît Massou, Singe chevauchant un bouc et regardant à senestre, 1673-1674, plomb polychrome, fonte, Versailles, Château de Versailles.

Description de l'image par IA : Sculpture en plomb polychrome montrant un singe montant un bouc, les deux animaux en mouvement.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Pierre Legros, Benoît Massou, Singe chevauchant un bouc et regardant à senestre, 1673-1674, plomb polychrome, fonte, Versailles, Château de Versailles.

5.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Évocation du Salon octogonal de la Ménagerie du Château avec certains des tableaux de Nicasisus Bernaerts qui en constituaient le décor.

Description de l'image par IA : Salle d'exposition avec tableaux, parquet, et portes ouvertes.

Exposition Les Animaux du Roi, Château de Versailles (oct. 2021-fév. 2022). Évocation du Salon octogonal de la Ménagerie du Château avec certains des tableaux de Nicasisus Bernaerts qui en constituaient le décor.


Date de mise en ligne : 27/04/2023

https://doi.org/10.3917/rda.218.0080