Margret Stuffmann (1936-2020)
Pages 78 à 79
Citer cet article
- JOBERT, Barthélémy,
- Jobert, Barthélémy.
- Jobert, B.
https://doi.org/10.3917/rda.213.0078
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- Jobert, Barthélémy.
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https://doi.org/10.3917/rda.213.0078
1 Le décès de Margret Stuffmann, en février de l’année dernière, aura profondément attristé ses encore nombreux amis français, comme elle a endeuillé la communauté des musées germaniques et plus généralement celle des amateurs et des connaisseurs d’arts graphiques, dans le monde entier mais plus spécialement des deux côtés de l’Atlantique : Margret était non seulement une Européenne convaincue, mais aussi une grande admiratrice des États-Unis, qui n’hésitait pas à dire que si l’on voulait « se maintenir », il fallait au moins une fois par an se rendre à New York. À New York mais aussi à Paris, car elle était amoureuse de la France où elle avait étudié, et de ses artistes, du xviie siècle au xxe siècle, qui firent l’objet de l’essentiel de ses travaux. Elle reste pourtant avant tout comme une citoyenne de Francfort, et avouait volontiers qu’elle aurait eu du mal à habiter ailleurs qu’en Hesse, et surtout pas en Bavière ! De Francfort où elle vint habiter avec ses parents après la guerre, quittant Berlin où elle était née, de Francfort qu’elle ne devait plus jamais quitter, en Hesse qui lui remit en 1995 son Grand prix de la Culture. C’est là, dans une université réputée pour ses débats intellectuels, qu’elle soutint en 1962 sa thèse de doctorat, dirigée par le grand historien de l’art Harald Keller, une thèse consacrée à Charles de la Fosse et sa position dans la peinture française à la fin du dix-septième siècle, pour reprendre le titre de sa publication, en traduction, dans la Gazette des Beaux-Arts deux ans plus tard. Dès l’origine, elle avait été attirée par l’art français, peut-être pour des raisons morales en même temps que de goût personnel : elle estimait, en effet, quand elle s’ouvrait, ce qui était fort rare, aux questions politiques, qu’en tant qu’Allemande elle devait d’une certaine façon réparation des deux guerres mondiales, et surtout de la seconde, à la France, et aux Français. En réalité, elle aimait surtout les gens autant que les œuvres. Et adorait faire de nouvelles connaissances, pour les uns comme pour les autres, sans s’arrêter, d’ailleurs, aux questions d’âge ou de réputation. Elle me reprocha ainsi, quand nous nous connûmes lors du bicentenaire de Delacroix, de ne pas avoir cherché à la rencontrer une dizaine d’années plus tôt lorsqu’encore étudiant j’étais passé par Francfort pendant que lui avait été consacré une magnifique rétrospective, peintures, dessins et estampes, la première de cette ampleur depuis les célébrations de 1963, et où elle avait été chargée des arts graphiques. Et elle ne se privait pas de se moquer gentiment et sans aucune méchanceté, mais enfin un peu en dessous, d’historiens de l’art bien établis, rappelant en confidence pour l’un ses années de jeunesse fort agitées politiquement dans l’Europe des années 1960, ou pour un autre qu’au lieu d’échanger avec elle, comme elle s’y attendait, sur le dessin français romantique, rien ne comptait pour lui, dans ce moment critique, que le choix du poulet pour le déjeuner. Derrière les idées, elle voyait les hommes, comme derrière les œuvres, les artistes. Mais finalement, c’est toujours aux dessins, aux peintures, qu’elle revenait, et plus volontiers aux premiers (mais sans négliger les seconds). Engagée très tôt à l’issue de ses études au Städel Museum, à Francfort, en 1966, elle y dirigea en effet pendant plus de trente ans, de 1974 à sa retraite, en 2005, la collection d’arts graphiques (dispensant par ailleurs un enseignement au sein du département d’histoire de l’art de son alma mater, la Goethe Universität).
Margret Stuffmann, photographiée en 1995 au Cabinet des estampes du Städel Museum à Francfort.
Margret Stuffmann, photographiée en 1995 au Cabinet des estampes du Städel Museum à Francfort.
2 L’histoire personnelle de Margret se confond alors, d’une certaine façon, avec son histoire professionnelle, et celle de l’institution où elle a fait toute sa carrière. Elle accompagna ainsi le développement de la reconnaissance du dessin comme une œuvre d’art majeure, reconnaissance tant dans les musées que par le marché de l’art, ou celui, tout aussi capital, des études consacrées au xixe siècle, du Romantisme au Symbolisme. Elle fit plus que les accompagner, elle en fut une actrice majeure, par son activité au sein du Städel, dont elle augmenta considérablement la collection, tous siècles confondus, mais surtout par de fort nombreux accrochages et expositions et les publications qu’elles suscitèrent. Le dix-neuviémiste retiendra ici le catalogue Delacroix déjà mentionné consacré, en 1987, à ses « thèmes et variations », sur papier, ou, en 1992-1993, en collaboration avec le Metropolitan Museum, celui traitant des dessins de Daumier, un ouvrage encore fondamental. S’y ajoutent ceux qu’elle écrivit ou auxquels elle collabora après sa retraite qui fut ainsi une retraite plus qu’active, un pour la collection Oskar Reinhart à Winterthur, en 2008, où elle aborde Delacroix à partir du Tasse dans la maison des fous, ou encore sa contribution à la grande rétrospective Corot de Karlsruhe, en 2012, sans oublier un Odilon Redon en 2007 à la Schirn Kunsthalle de Francfort. Le xixe siècle français fut ainsi vraiment la terre d’élection de Margret Stuffmann, qu’elle défendit sans relâche, et ce n’est pas pour rien que ses collègues et amis lui offrirent comme cadeau, à son départ en retraite, une épreuve de l’eau-forte de Delacroix Un homme d’armes du temps de François Premier. Mais outre son attachement aux siècles antérieurs, il ne faut pas négliger celui qu’elle eut également pour l’art le plus contemporain, assez rare après tout chez les conservateurs de collections de dessins anciens : on se rappellera ainsi un mémorable accrochage consacré, au Städel, aux dessins de Richard Serra. Et qu’elle eut d’autres intérêts que le dessin, ainsi sa passion pour la musique qui l’accompagna jusque dans les derniers mois. Elle était par exemple capable de guider le profane, avec sûreté, dans des interprétations diverses de musique de chambre de Schubert, et ce n’est qu’un exemple vécu parmi bien d’autres.
3 Dans toute l’activité et dans tous les écrits de Margret, outre une éthique, presqu’une morale impeccable, se manifeste à la fois la précision historique et matérielle qu’elle attachait à toute étude d’œuvre graphique ou de peinture, mais aussi l’analyse intellectuelle et très personnelle construite sur ces bases solides. Qu’elle eut, comme conservateur, comme professeur, mais plus généralement comme historienne de l’art, une influence réelle, se manifesta lors de ses soixante ans où lui fut remis, selon la tradition germanique, un volume de mélanges judicieusement appelé Correspondances. Elle admettait parfaitement qu’on puisse ne pas être d’accord avec elle, mais elle n’en abdiquait pas pour autant ses idées : nous ne nous sommes ainsi jamais mis d’accord sur le sens à donner (si tant est qu’il y en ait un, et un seul) aux remarques de Delacroix en marge de ses premiers états des lithographies du Faust, où se rencontrent d’ailleurs le dessin et l’estampe, poursuivant le dialogue au fil de nos rencontres. L’une de ces discussions eut lieu au Louvre, lorsque lui fut remise la Légion d’Honneur par et au milieu de ses chers amis de jeunesse parisienne, dont Françoise Viatte et Pierre Rosenberg, et où elle évoqua ses premières amours pour le xviiie siècle, qu’elle n’avait en réalité jamais oubliées. Comme la définit la Frankfurter Allgemeine Zeitung lors de son décès, une « Grande Dame der Museumslandschaft ».