Jon Whiteley (1945-2020)
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Citer cet article
- GERARD POWELL, Véronique,
- Gerard Powell, Véronique.
- Gerard Powell, V.
https://doi.org/10.3917/rda.210.0075
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1 Le 16 Mai dernier, Jon Whiteley décédait dans sa maison d’Oxford. Sa vie professionnelle avait été consacrée au musée universitaire de la ville, l’Ashmolean Museum, et à l’étude de l’art français. Sous son allure discrètement réservée, cet historien d’art exceptionnel, d’une érudition profonde et d’une curiosité jamais lassée, fut toujours fidèle à l’indépendance de ses jugements et aux amitiés qu’il forgea tout au long de sa vie.
2 Originaire du charmant village de Monymusk dans l’Aberdeenshire, en Écosse, Jon Whiteley avait reçu de ses parents une éducation ouverte sur l’Europe, les arts et la littérature. En 1964, il commença ses études d’histoire moderne au Pembroke College d’Oxford, ville qu’il ne devait plus quitter désormais. Doué d’un talent certain de dessinateur – dont témoignent les petits carnets sur lesquels il croquait les tableaux rencontrés au hasard de ses visites ou de conférences – il fut quelque peu tenté par une carrière de peintre avant de choisir l’histoire de l’art. Sa rencontre avec Francis Haskell, qui venait d’être nommé professeur d’histoire de l’art à l’université d’Oxford fut décisive. Tout en faisant son doctorat sous sa direction, il collabora activement avec lui à l’établissement du centre de recherches sur la vie artistique française du xixe siècle, sur la critique d’art en particulier, qui fit rapidement la renommée internationale du département. Jon réalisa notamment l’index iconographique de la superbe collection de livrets des Salons qu’Haskell avait réussi à réunir. C’est dans ce contexte qu’après sa thèse, consacrée à la résurgence des thèmes antiques dans la France du xixe siècle, The revival in painting of themes inspired by antiquity in mid-nineteenth century France (D. Phil ; Thesis, University of Oxford 1972), il écrivit un article remarqué – « Light and Shade in French Neo-Classicism » (Burlington Magazine, Décembre 1975) – et un premier livre, Ingres (Oresko, Books Limited, 1977), une courte et audacieuse monographie propre à éveiller l’intérêt des étudiants sinon celui des spécialistes d’alors. En 1972, il avait épousé Linda Wilson, compagne d’étude d’histoire de l’art, qui faisait sa thèse sur un sujet encore inexploré, Durand-Ruel et le marché de l’art à Paris de la Restauration au Second Empire. Le xixe siècle français était un domaine que ce couple connaissait merveilleusement. Jon n’aurait pu mener à bien toutes ses recherches sans Linda, son discret ange gardien.
3 De 1975 à 1978, il fit ses premières armes de conservateur à la Picture Gallery de Christ College où l’on venait de construire un bâtiment indépendant permettant au public de découvrir sa célèbre collection de peintures et de dessins des maitres anciens. L’engagement avec le public allait être un point important de sa carrière. En 1978, il entrait à l’Ash-molean Museum, comme assistant conservateur au Département d’Art Occidental. Ce poste impliquait des responsabilités universitaires qui firent de lui un « tuteur » très apprécié de plusieurs générations d’étudiants. L’une de ses premières tâches fut aussi de collaborer à la création du service éducatif du musée, ouvert en 1981. Il devait rester à l’Ashmolean Museum pendant trente-six ans, jusqu’à sa retraite, en 2014. L’hommage que lui rendit au moment de sa mort l’actuel directeur, Xa Sturgis, illustre bien la constance et la profondeur de son dévouement : « Au cours des siècles, nombre de personnes ont contribué à façonner l’Ashmolean. Parmi eux, s’en trouve quelques-uns dont l’esprit circule encore dans les veines de l’institution. Jon en fait partie. L’Ashmolean vivait dans les os de Jon – l’entendre parler de presque tous les aspects de l’histoire du Musée ou de ses collections a toujours été à la fois inspirant et quelque peu intimidant tellement cela démontrait la profondeur et de l’étendue de ses connaissances, de son attention et de sa pensée ». C’est un fait qu’à côté de quelques articles importants, la grande majorité de son œuvre scientifique a été consacrée à l’étude, à l’enrichissement et à la mise en valeur des fonds du musée. L’extrême diversité des collections du musée, la cohabitation de chefs-d’œuvre avec des œuvres mineures convenait parfaitement à Jon Whiteley qui traitait chaque objet avec la même attention. Chargé des dessins, probablement son medium favori, il enrichit considérablement les collections de dessins français du musée, achetant à Londres et à Paris dès son arrivée dans le Département. Sa politique d’acquisition, fondée sur une combinaison de connaissance et d’érudition, visait davantage à étendre la portée de la collection existante plutôt qu’à réaliser des achats spectaculaires. Particulièrement caractéristique de sa démarche, sont ses achats de feuilles dont l’attribution était discutée, comme, en 1986, un petit portrait d’homme, œuvre de jeunesse d’Ingres ou, en 1992, un paysage venant d’Holkham Hall, dont il appuya l’attribution à Poussin avancée par P. Rosenberg et L. A. Prat dans leur catalogue des dessins raisonnés de l’artiste (1994). Le travail d’acquisition allant pour lui de pair avec l’établissement du catalogue raisonné correspondant, il enrichit la série des catalogues de dessins du musée de deux volumes consacrés à l’école française d’une impressionnante érudition et d’une magistrale précision analytique (Catalogue of the Collection of Drawings in the Ashmolean Museum, vol. 6, French Ornament Drawings of the Sixteenth Century (1996) vol. 7, French School, 2000). Écrit en collaboration avec Catherine Whistler, Master Drawings : Michelangelo to Moore (2013) est aussi une passionnante histoire des collections du musée.
4 À son travail continuel sur la peinture française des xviiie siècle et xixe siècles, ponctué de collaborations à diverses expositions (Jules Flandrin, Ashmolean 1991 ; Tradition and Revolution in French Art 1700-1880, Paintings and Drawings from Lille organisée par Humphrey Wine à la National Gallery de Londres, 1993), s’ajoute une relecture très sensible de l’œuvre du Lorrain (Claude Lorrain, the Enchanted Landscape, avec Martin Sonnabend, Ashmolean et Städel Museum, 2011). Du « Pissaro Gift » fait par la veuve de Lucien à l’Ashmolean en 1951, Jon Whiteley tira, dans une exposition et un catalogue délicieusement illustré, une histoire complète des « Presses d’Eragny » fondées par le peintre et sa femme installés près de Londres (Lucien Pissaro in England, The Eragny Press 1895-1914, 2011 avec Victor Benjamin, Colin Harrison et Simon Shorvon). Une dernière grande publication, entreprise au lendemain de sa retraite et achevée quelques semaines avant sa mort, couronnera son travail à l’Ashmolean : le catalogue raisonné des collections des peintures françaises de l’Ashmolean antérieures à 1900, collection particulièrement riche en paysages. Fidèle à la grande minutie de son travail, Jon cherchait toujours à retrouver l’endroit – souvent presque totalement transformé – où le peintre avait posé son chevalet. Il avait été heureux, l’été dernier, de pouvoir après trois tentatives infructueuses découvrir le Puits Noir d’Ornans et de comprendre que Courbet ne pouvait y accéder qu’avec un matériel très léger lui permettant seulement des études du site.
Jon Whiteley devant le Saint Dominique recevant le Rosaire de Frederico Barocci (huile, plume, encre noire et pierre noire sur papier, vers 1588, Oxford, Ashmolean Museum).
Jon Whiteley devant le Saint Dominique recevant le Rosaire de Frederico Barocci (huile, plume, encre noire et pierre noire sur papier, vers 1588, Oxford, Ashmolean Museum).
5 Dans la pure tradition du conservateur savant, Jon Whiteley devenait immédiatement spécialiste de l’œuvre qui lui était confiée : lorsqu’il fut chargé du département des instruments de musique du musée, il organisa une époustouflante exposition sur Stradivarius autour du « Messie » son violon le plus célèbre, conservé à l’Ashmolean. Sous une apparence de manuel, Oxford and the Pre-Raphaelites (1993, réed. 2006) est l’étude de référence sur le rôle que joua la ville universitaire dans la vie de ce mouvement.
6 Pour beaucoup de ses collègues et de ses amis, apparaissaient souvent derrière le visage si peu changé de Jon et sa voix remarquablement timbrée, ceux des petits Robbie (Hunted, Charles Crichton, 1952), Harry (The Kidnappers, Philip Leacock, 1953), John Mohune (Moonfleet, Fritz Lang, 1955) ou encore de Nicholas Brande (Spanish Gardener, Philip Leacock, 1956). Jon parlait avec sa modestie coutumière de cette carrière cinématographique enfantine, magnifiquement réussie. Elle l’avait fait travailler, entre l’âge de six et onze ans, avec Fritz Lang, Stewart Granger et Dirk Bogarde, sur de captivants thèmes littéraires et sociaux britanniques. Nul doute qu’une telle expérience l’a aidé à construire sa remarquable appréhension de l’œuvre d’art. Ses livres et ses films feront très longtemps vivre sa mémoire.