Compte rendu

Jeffrey F. Hamburger, Robert Suckale, Gude Suckale-Redlefsen (dirs.) : Painting the Page in the Age of Print. Central European Manuscript Illumination of the Fifteenth Century. Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 2018 (Text-Image-Context. Studies in medieval illumination 4), 329 p., 218 ill. coul. Trad. de l’allemand par David Sanchez : Unter Druck. Mitteleuropäische Buchmalerei im Zeitalter Gutenbergs. Quaternio Verlag, Lucerne, 2015 (Buchmalerei des 15. Jahrhunderts in Mitteleuropa 2).

Pages 77a à 79a

Citer cet article


  • Rouchon Mouilleron, V.
(2020). Jeffrey F. Hamburger, Robert Suckale, Gude Suckale-Redlefsen (dirs.) : Painting the Page in the Age of Print. Central European Manuscript Illumination of the Fifteenth Century. Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 2018 (Text-Image-Context. Studies in medieval illumination 4), 329 p., 218 ill. coul. Trad. de l’allemand par David Sanchez : Unter Druck. Mitteleuropäische Buchmalerei im Zeitalter Gutenbergs. Quaternio Verlag, Lucerne, 2015 (Buchmalerei des 15. Jahrhunderts in Mitteleuropa 2). Revue de l'art, 209(3), 77a-79a. https://doi.org/10.3917/rda.209.0077a.

  • Rouchon Mouilleron, Véronique.
« Jeffrey F. Hamburger, Robert Suckale, Gude Suckale-Redlefsen (dirs.) : Painting the Page in the Age of Print. Central European Manuscript Illumination of the Fifteenth Century. Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 2018 (Text-Image-Context. Studies in medieval illumination 4), 329 p., 218 ill. coul. Trad. de l’allemand par David Sanchez : Unter Druck. Mitteleuropäische Buchmalerei im Zeitalter Gutenbergs. Quaternio Verlag, Lucerne, 2015 (Buchmalerei des 15. Jahrhunderts in Mitteleuropa 2). ». Revue de l'art, 2020/3 N° 209, 2020. p.77a-79a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2020-3-page-77a?lang=fr.

  • ROUCHON MOUILLERON, Véronique,
2020. Jeffrey F. Hamburger, Robert Suckale, Gude Suckale-Redlefsen (dirs.) : Painting the Page in the Age of Print. Central European Manuscript Illumination of the Fifteenth Century. Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 2018 (Text-Image-Context. Studies in medieval illumination 4), 329 p., 218 ill. coul. Trad. de l’allemand par David Sanchez : Unter Druck. Mitteleuropäische Buchmalerei im Zeitalter Gutenbergs. Quaternio Verlag, Lucerne, 2015 (Buchmalerei des 15. Jahrhunderts in Mitteleuropa 2). Revue de l'art, 2020/3 N° 209, p.77a-79a. DOI : 10.3917/rda.209.0077a. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2020-3-page-77a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.209.0077a


1 Ce livre se propose d’analyser l’enluminure sur manuscrit dans le siècle où apparaît la technique de l’imprimerie, et sur les terres où elle s’est d’abord développée, c’est-à-dire dans l’Empire germanique, au cœur de l’Europe. Dans la première version allemande de l’ouvrage, dont celui-ci constitue la traduction en anglais, le titre conférait aux deux phénomènes une synchronie plus dramatique (en jouant sur les mots « Sous pression / sous impression ») et plus resserrée (en la situant « à l’âge de Gutenberg »). En vérité, l’étude embrasse un long xve siècle, et elle démontre la richesse et la qualité de l’offre du livre enluminé, qui paraissait ne rien avoir à craindre de la révolution technique qui se préparait. La préface de J. Hamburger présente en termes dynamiques ce foisonnement, qui concerne autant la variété des genres littéraires que l’originalité des formules artistiques.

2 Rédigé par R. et G. Suckale, le premier chapitre brosse une histoire synthétique du sujet, en conférant une place prépondérante à la Bohème. Le panorama est rapporté à grands traits aux commanditaires royaux, depuis Venceslas IV (mort en 1419) jusqu’à l’empereur Maximilien (mort en 1519). Il est également mis en lien avec des monastères (Saint-Ignace de Mayence ou encore l’abbaye bavaroise de Tegernsee), des princes laïcs et ecclésiastiques (le duc Louis VII de Bavière-Ingolstadt, l’archevêque Sbinsko d’Hasenburg de Prague, et bien d’autres), des hauts magistrats issus d’imposantes cités germaniques, telles Nuremberg mais aussi Augsbourg. On est frappé par la multiplicité des personnalités artistiques, au nombre desquels nous avons retenu : la puissance tourmentée du Maître du Portement de Croix de Worcester (v. 1420), le Meister Michael à Klosterneuburg et sa palette de pastels (v. 1430), la Calomnie de Johannes Duft de Schmalkalden (1496), le livre de chasse de Maximilien peint par Jörg Kölderer (1500), ou encore l’enlumineur Nicolaus Bertschi et sa femme Margareta qui s’autoreprésentent à l’écritoire (en 1512). Les auteurs soulignent l’originalité dans l’histoire de l’enluminure germanique du Maître Martin de Regensburg, au milieu du xve siècle. Une de ses enluminures, tirée du Roman de Troie en allemand (avant 1455), sert d’ailleurs d’illustration de couverture à la version anglaise de l’ouvrage. Extrêmement épurée dans son camaïeu de beiges et de bruns, cette page présente un traitement atypique, sur les bois nervurés des bateaux grecs, dans le gonflement de leurs voiles amidonnées, et l’épaisseur cotonneuse des flots frangés de boucles blanches.

3 Dans le second chapitre, J. Hamburger analyse les genres traditionnels de la littérature chrétienne (ouvrages de liturgie, de prière et d’instruction, traités théologiques et exégétiques, etc.). Pour donner à comprendre le renouvellement de ces formes fixes, il aménage la citation évangélique en la retournant sous le titre « Du vieux vin dans des outres neuves ? ». Un manuscrit bavarois est longuement mis à contribution, le pontifical de l’évêque d’Eichstätt, Gundekar II, muni des textes du rituel qui sert à la liturgie épiscopale. Si l’exécution initiale du Gundekarianum remonte à 1072, le manuscrit a été augmenté d’une cinquantaine de portraits que chaque nouvel évêque faisait souvent insérer pour commémorer son prédécesseur à la tête du diocèse. Les feuillets ajoutés au cours au xve siècle et jusqu’en 1517 offrent effectivement un poste d’observation intéressant pour juger des variations stylistiques et techniques à travers cette mise en série du portrait épiscopal.

4 Sont également abordés les ouvrages en langue vernaculaire destinés, dans la plupart des cas, à la piété des laïcs et à la formation des prédicateurs. Si le livre d’heures n’a pas connu dans les pays à l’Est du Rhin le même succès qu’en France, en Flandre ou en Italie, d’autres compositions dévotionnelles ont été très diffusées aux xive et xve siècles. Ainsi les Concordantiae caritatis de l’abbé Ulrich de Lilienfeld (mort avant 1358) donnent une ambitieuse synthèse visuelle à l’exégèse typologique. Sous la forme (parfois prosaïque) d’images narratives et de diagrammes, les épisodes de l’Ancien Testament sont disposés pour tous converger vers la personne du Christ. Les Historienbibeln constituent également une spécificité des terres d’Empire : sous la forme de morceaux choisis, pour partie tirés des histoires de la Bible et traduits dans différents dialectes germaniques (en moyen allemand, mais aussi en moyen néerlandais), ces exemplaires sont souvent copiés sur papier et illustrés d’images simples aux couleurs vives. Les traités en images du mystique rhénan Henri Suso (qui meurt en 1366) connaissent aussi une bonne diffusion au siècle suivant. Ils illustrent l’emprise du visuel dans ces dévotions nouvelles, même si le but ultime de Suso est de mieux s’en dégager, car il faut, selon sa formule paradoxale, « se débarrasser des images par les images » (« bild mit bilden us tribe »).

5 Au fil de ce chapitre on relèvera aussi des phénomènes d’emprunts iconographiques et de transfert techniques. Il arrive ainsi que les enumineurs tirent leurs motifs des maîtres prestigieux de la peinture flamande de la première moitié du xve siècle, et de suiveurs de Stefan Lochner pour la seconde moitié du siècle. Ou encore, dans le dernier quart du siècle, ils recopient sur parchemin des gravures en circulation, en particulier des œuvres de Martin Schongauer, et, au tout début du siècle suivant, des planches gravées depuis peu par Albrecht Dürer. Des ouvrages contiennent parfois des pages xylographiées rehaussées de couleurs, soigneusement insérées au milieu de pages copiées à la main : c’est le cas du Gulden puchlein (littéralement le « petit livre doré ») que Conrad Forster, Dominicain de Nuremberg, conçoit, copie et relie lui-même dès 1450.

6 Le troisième chapitre, qui revient à G. Suckale-Redlefsen, s’intitule « Entre foi, mythe et savoir. L’enluminure sur manuscrit dans la littérature séculière ». La partition entre les manuscrits « séculiers », qui seraient traités dans ce chapitre, tandis que le précédent étudiait les « religieux », relève évidemment d’une classification artificielle pour le Moyen Âge. L’auteur nous en convainc en recensant l’origine des illustrations, dont beaucoup proviennent d’encyclopédies cléricales ou de livres liturgiques, et elle constate souvent combien ces illustrations sont nourries ou moralisées selon une pensée chrétienne. En terres d’Empire, la construction du savoir au xve siècle s’élabore autour de thèmes et d’images similaires à ceux du reste de l’Europe : astrologie, médecine et régimes de santé, histoire naturelle, récits de voyage, droit. En revanche, de splendides exemplaires enluminés appartiennent en propre à la littérature épique de langue germanique, consacrés à la geste des chevaliers chrétiens du Graal ou à la mythologie germanique des Nibelungen, dont la plus ancienne copie illustrée date de 1440 (redécouverte en 1816 par le libraire Helfrich Hundeshagen). On pénètrera également avec intérêt dans la culture matérielle de ces régions à travers les illustrations des « nouvelles technologies » : art de la guerre (dans le Bellifortis de Konrad Kyeser, 1410), art de la chasse au Tyrol (dans les ouvrages peints par Jörg Kölderer pour Maximilien d’Autriche), art du tournoi (composé pour le patricien d’Augsbourg, Max Walther, 1506-1511), techniques d’exploitation d’une mine (figurées vers 1490 dans le Livre de Raison des Comtes de Waldburg-Wolfegg, mais aussi, de manière plus surprenante, sur un feuillet placé en tête d’un graduel dominicain…).

7 Le quatrième et dernier chapitre, confié à Eberhard König, complète ce vaste panorama en examinant principalement les peintures dans les bibles incunables (« La couleur pour un art en noir »). Peu après 1455 et la fameuse Bible de Gutenberg à quarante-deux lignes, l’aventure de l’imprimerie se développe entre les mains des deux associés de Gutenberg, Peter Schöffer, le talentueux typographe, et Johann Fust, l’éditeur et bailleur de fonds. Les avancées techniques les autorisent rapidement à faire imprimer des feuillets où il n’est plus nécessaire d’insérer à la main, après impression, les titres rubriqués et les initiales. L’ornementation colorée se déploie dans les marges, avec un répertoire raffiné de frises végétales, de « vrilles de Bohème », de vignettes habitées, peint par des enlumineurs très doués. On conclura en félicitant la maison d’édition pour la qualité et le nombre des illustrations contenues dans ce bel ouvrage.

8 Véronique Rouchon Mouilleron


Date de mise en ligne : 27/04/2023

https://doi.org/10.3917/rda.209.0077a