Article de revue

Hartung en Amérique

1937-1975

Pages 69 à 74

Citer cet article


  • Persilier, J.
(2019). Hartung en Amérique 1937-1975. Revue de l'art, 206(4), 69-74. https://doi.org/10.3917/rda.206.0069.

  • Persilier, Juliette.
« Hartung en Amérique : 1937-1975 ». Revue de l'art, 2019/4 N° 206, 2019. p.69-74. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2019-4-page-69?lang=fr.

  • PERSILIER, Juliette,
2019. Hartung en Amérique 1937-1975. Revue de l'art, 2019/4 N° 206, p.69-74. DOI : 10.3917/rda.206.0069. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2019-4-page-69?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.206.0069


Notes

  • [1]
    A. Barr, « Perhaps the best master of calligraphic abstraction », Masters of Modern Art, New York, 1954, p. 170.
  • [2]
    T1936-2, huile sur toile, 171 x 115 cm, MNAM, Paris.
  • [3]
    James Johnson Sweeney était alors conservateur au MoMA. Il entretient une correspondance régulière avec Hartung de 1936 à 1939, période où il lui rend visite annuellement dans son atelier parisien. Plusieurs lettres conservées à la Fondation Hartung-Bergman montrent que Sweeney souhaitait acquérir des œuvres de Hartung.
  • [4]
    Fondée en 1934 à New York par William Phillips et Philip Rahv, Partisan Review est au départ la revue officielle du John Reed Club, une association d’intellectuels proches de l’Internationale communiste. À partir de 1937, la revue est produite indépendamment.
  • [5]
    Sans Titre, 1938, sculpture sur fer, 96 x 37 x 43 cm, Fondation Hartung-Bergman, Antibes.
  • [6]
    G.L.K. Morris, « Recent tendencies in Europe », Partisan Review, vol. 6, n° 5, automne 1939, accessible en ligne à l’adresse : http://www.bu.edu/partisanreview/books/PR1939V6N5/HTML/index.html#1.
  • [7]
    C’est dans ce même numéro de Partisan Review, juste après la publication de Morris, que Clement Greenberg publie son célèbre article « Avant-Garde and Kitsch ».
  • [8]
    Sans Titre, 1941, pastel sur papier, dimensions inconnues, signé, daté et dédicacé à George L.K. Morris en bas à gauche, collection George L.K. Morris, 1941, New York.
  • [9]
    Hans Hartung a épousé la fille de Julio González, Roberta, en juillet 1939. Ils divorcent en 1952.
  • [10]
    G.L.K. Morris, « On the Mechanics of Abstract Painting », Partisan Review, vol. 8, n° 5, septembre 1941, accessible en ligne à l’adresse : http://hgar-srv3.bu.edu/collections/partisan-review/search/detail?id=283933.
  • [11]
    G.L.K. Morris, « The Hartung stands even closer to complete abstraction, for the human pattern is almost completely ignored » ; G.L.K. Morris, « Notes on the illustrations ». Partisan Review, vol. 8, n° 5, septembre 1941, accessible en ligne à l’adresse : http://hgar-srv3.bu.edu/collections/partisan-review/search/detail?id=283933
  • [12]
    À ce sujet, voir Maison des arts Georges Pompidou et Centre Julio González : Hans Hartung dialogue avec Julio González : peintures, dessins, sculptures, 1937-1949, Carjac, Maison des arts Georges Pompidou, 29 juin-22 septembre 1991; Valencia, IVAM Centre Julio González, 16 octobre 1991-6 janvier 1992, 1991.
  • [13]
    Dans son article « Modern Art » publié en 1926 dans le journal Dial, Henry McBride considère qu’un musée d’art moderne est « impérativement nécessaire », tandis que Forbes Watson dans The Arts dénonce « le besoin américain d’un musée d’art moderne ».
  • [14]
    Gallatin annonce cette décision dans le communiqué de presse de la Gallery of Living Art du 26 octobre 1935.
  • [15]
    « Among the new things to see in Paris, I think that Hartung’s drawings and small pictures and Magnelli’s collages… are things you would care to investigate. » Lettre de Jean Hélion à A.E. Gallatin, 4 mars 1938, mentionnée dans la thèse de Gail Stavitsky, The Development, Institutionalization, and Impact of the A.E. Gallatin Collection of Modern Art, New York University, 1990, chapitre iv.
  • [16]
    A.E. Gallatin Museum of Living Art press release, 19 novembre 1938, Philadelphia Museum of Art Archives.
  • [17]
    T1936-1, huile sur toile, 84,3 x 56,2 cm, collection A.E. Gallatin Museum of Living Art, Philadelphia Museum of Art.
  • [18]
    Gail Stavitsky a contacté Hartung le 26 février 1987 par courrier, afin de lui poser des questions pour la rédaction de sa thèse. Elle écrit : « Je sais que Gallatin a acheté votre Composition (1936). J’ai trouvé les journaux de Gallatin : il vous a visité le 21 juin 1938 ». La lettre est conservée à la Fondation Hartung-Bergman, Antibes.
  • [19]
    C’est en tous cas l’hypothèse de Gail Stavitsky dans sa thèse sur la collection Gallatin, op. cit à la note 15, chapitre iv.
  • [20]
    H. Wescher, « New work in Paris », Axis, n°6, été 1936.
  • [21]
    Dans une lettre du 25 mars 1936 Myfanwy Evans, éditrice d’Axis, demande l’autorisation de reproduire dans la revue une œuvre de Hartung dont Hélion lui a envoyé une reproduction. Archives de la Fondation Hartung-Bergman, Antibes.
  • [22]
    Une lettre conservée dans les archives de la Fondation Hartung-Bergman fait état du versement de six cents francs à Hartung par Morris, le 17 août 1937. Si l’on sait que Morris avait acheté une gouache à Hartung, la somme est trop élevée pour ce petit format. On peut donc supposer que Morris a servi d’intermédiaire pour Gallatin, et a acheté la toile à Hartung de sa part.
  • [23]
    À ce sujet, voir Gail Stavitsky, « A.E. Gallatin’s Gallery and Museum of Living Art (1927-1943) », American Art, vol. 7, n° 2, printemps 1993, p. 60-63.
  • [24]
    A.J. Barr, lettre à A.E. Gallatin, 30 novembre 1937, A.E. Gallatin Papers.
  • [25]
    « L’école de NY, entretien avec Clement Greenberg », Les Années 1950, Paris, 1988, p. 58.
  • [26]
    T1948-15, huile sur toile, 97 x 146 cm, Museum of Modern Art, New York.
  • [27]
    L’œuvre T1948-15 est accrochée au 3e étage du MoMA à l’occasion de l’exposition « xxvth Anniversary Exhibitions : Paintings. » du 19 octobre 1954 au 6 février 1955. Des photographies de l’accrochage sont disponibles sur le site du MoMA à l’adresse suivante : https://www.moma.org/collection/works/78622?classifications=any&date_begin=Pre-1850&date_end=2019&locale=fr&page=1&q=hans+hartung&with_images=1.
  • [28]
    T1950-8, huile sur toile, 96,8 x 146 cm, Solomon R. Guggenheim Museum, New York.
  • [29]
    Lettre de Sweeney à Hartung, 24 novembre 1953, Fondation Hartung-Bergman, Antibes.
  • [30]
    Hartung a notamment eu des expositions chez Henry Kleemann en 1957 et André Emmerich en 1966.
  • [31]
    T1965-E33, 1965, huile sur toile, 153,7 x 250,2 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.
  • [32]
    « Es haengt im 20th Century Fluegel. Vom Eingang faellt man fast schon in den Saal. Es gibt wunderbares Oberlicht, was Deinem Bild sehr gut ansteht. Es haengt zusammen mit einem wirklich schoenem de Kooning, mit einem Diebenkorn (den ich sehr schaetze), mit einem – was Dich besonders freuen wird – (1947) Rothko (wo alles schon beginnt). Auf der anderen Seite haengt Ellsworth Kelly, Morris Louis, Frank Stella, Hans Hoffmann, Gottlieb und Frankenthaler, die, was immer wir von ihnen auch halten moegen, natuerlich alle in New York « Koryphaeen » sind » Lettre de John Lefebvre à Hans Hartung, 15 septembre 1972, Fondation Hartung-Bergman. Traduit de l’allemand par Elsa Hougue.
  • [33]
    Lettre de Myriam Prévôt à M. Goldenberg, gérant de la Wildenstein Gallery de New York, 24 septembre 1975, archives de l’IMEC, Caen, Fonds de la Galerie de France, GLF/131 : « Nous avons le plaisir de vous confirmer les termes de notre accord avec Daniel Wildenstein, et dont il vous aura certainement prévenu, pour ce qui concerne la vente d’un certain nombre d’œuvres de Hartung, tant au Metropolitan Museum of Art que dans votre galerie. Les œuvres qui doivent être exposées au MET ont déjà été expédiées et figurent sur une des annexes jointes. Les prix indiqués sont les prix de vente au public sur lesquels il a été entendu qu’une commission de 25 % vous serait allouée en cas de vente de ces œuvres par vos soins ». Est jointe la liste des œuvres présentées au Metropolitan et passant par la galerie Wildenstein en cas de vente : T1971-E5, T1971-H19, T1973-E6, T1973-E8, T1973-R14, T1974-E44, T1974-R21, T1974-R33, T1975-E20.
  • [34]
    H. Kramer, « Art : Hartung Exhibition at Met », New York Times, 18 octobre 1975, Fondation Hartung-Bergman, Antibes.
  • [35]
    Lettre de Henry Geldzahler à Hans Hartung, 19 novembre 1975, archives de la Fondation Hartung-Bergman, Antibes.
  • [36]
    « Hartung is on to something quite haunting », World Journal Tribune, 16 décembre 1966, archives de la Fondation Hartung-Bergman, Antibes.

1 La présence de Hans Hartung sur la scène artistique américaine a longtemps été considérée comme un mirage, fruit de la querelle de paternité de l’abstraction gestuelle entre Paris et New York. Dans l’aprèsguerre, les Américains obtiendraient la reconnaissance artistique internationale en affirmant la spécificité d’une abstraction toute américaine et en lui opposant l’esthétique parisienne. L’envoûtement de Paris rendu impuissant laissait désormais voir un art stérile et voué à disparaître. C’est cette version qu’a retenu l’Histoire. Mais une autre histoire de Hartung aux États-Unis est possible, une histoire par les archives dans laquelle Alfred Barr considère Hartung « sans doute comme le plus grand maître de l’abstraction calligraphique » [1], où Albert Eugene Gallatin, James Johnson Sweeney et Henry Geldzahler lui ouvrent les portes des plus grandes collections d’art moderne, où ses œuvres apparaissent pour la première fois dans les revues d’avant-garde et où le Metropolitan Museum de New York lui consacre une exposition monographique. C’est l’histoire d’un solide réseau de connaissances qui amène Hartung à infiltrer discrètement mais non moins durablement la scène new-yorkaise.

Les prémices d’une reconnaissance : transition et Partisan Review

2 C’est d’abord par le biais de reproductions de ses œuvres dans des revues d’avant-garde que Hans Hartung se fait connaître aux États-Unis, alors-même qu’il n’est pas reconnu en France et qu’il vit dans une grande pauvreté.

3 L’entre-deux-guerres est marqué par le développement d’un important réseau de « petites revues » modernistes, au sein desquelles des intellectuels publient une nouvelle vision du monde fondée sur l’interdisciplinarité. On trouve parmi elles la revue transition, lancée à Paris en 1927. Le transition numéro 26, publié en février 1937, nous intéresse tout particulièrement : il contient la reproduction d’une œuvre de Hartung, T1936-2 [2], sans doute proposée à la revue par James Johnson Sweeney, conservateur de musée américain et « associate editor » de la revue, alors en contact régulier avec Hartung [3]. Cette image est présentée comme incarnant la spontanéité et la gestualité à l’œuvre, et en ce sens marque les prémices de l’expressionnisme abstrait. C’est cette position de précurseur qui lui sera donnée par les critiques d’art parisiens après-guerre – on pense notamment à Léon Degand, Charles Estienne ou Pierre Restany – quand le basculement de la scène artistique de Paris à New York entraînera des querelles sur la paternité de l’abstraction gestuelle.

4 Partisan Review fait aussi partie de ce réseau de « petites revues » d’avant-garde [4]. Parmi les contributeurs, on trouve notamment un soutien important de Hartung aux États-Unis en la personne de George L.K. Morris. Ce dernier a participé à l’édition de la revue de 1937 à 1943, période au cours de laquelle il va publier deux reproductions d’œuvres de Hartung.

5 La première, en 1939, est une reproduction de l’unique sculpture de l’artiste réalisée en 1938 alors qu’il travaillait avec Julio González [5]. Elle illustre l’article de Morris « Recent Tendencies in Europe [6] » qui fait un état des lieux de la production artistique sur le vieux continent [7]. Il loue les artistes ayant réussi à maintenir leur intégrité et s’attache notamment à mettre en avant les héritages du cubisme. Il n’est pas étonnant que l’auteur ait associé Hartung à cette mouvance au regard de l’influence forte de González et de Picasso sur ses œuvres des années 1930. C’est d’ailleurs en collaboration avec González que Hartung réalise cette sculpture, alors qu’il partage les ateliers du sculpteur espagnol.

1.
Description de l'image par IA : Deux œuvres abstraites en noir et blanc, l'une par Hartung et l'autre par Gonzalez, créées en 1941.
Illustrations de l’article de George L.K. Morris, « On the Mechanics of Abstract Painting », Partisan Review, vol. 8, n° 5, septembre 1941.
À gauche : reproduction de l’œuvre de Hans Hartung Sans Titre, 1941, pastel sur papier, dimensions inconnues, signée, datée et dédicacée à George L. K. Morris en bas à gauche, collection George L.K. Morris, 1941, New York.
À droite : reproduction d’un dessin de Julio González, 1941, collection George L.K. Morris, 1941, New York. Antibes Archives Fondation Hartung-Bergman.

6 La seconde reproduction intervient dans le Partisan Review volume 8, numéro 5 de septembre 1941, où Morris publie un dessin de Hartung [8] envoyé par l’artiste avec un dessin de Julio González alors qu’ils s’étaient réfugiés dans le Lot pour fuir l’occupation allemande [9] (fig.1). L’œuvre est reproduite par Morris pour illustrer son article On the mechanics of abstract painting[10], qui analyse à la fois les différentes étapes de l’histoire de l’art qui ont mené à l’abstraction et la manière dont se crée une œuvre abstraite.

7 Dans les notes sur les illustrations, Morris loue l’intérêt de l’œuvre de González, qui conserve une référence au réel par une figure humaine suggérée par les formes. Le Hartung est, lui, présenté comme « plus proche d’une totale abstraction, en ce que la forme humaine est presque complètement ignorée » [11]. Il n’est donc pas présenté comme un artiste abstrait, mais plutôt en voie vers l’abstraction. Et s’il est vrai que ses années au contact de González ainsi que l’épreuve de la guerre l’éloignent de ses taches d’aquarelles abstraites des années 1920 [12], il n’en demeure pas moins un artiste essentiellement non-figuratif. Ainsi, en partant du même corpus d’œuvres de Hartung – puisqu’il a très peu produit pendant la guerre – si à la Libération on l’érige en chantre de la nouvelle abstraction lyrique et informelle, il est rattaché ici à un mouvement de l’avant-garde parisienne, gage de qualité pour les collectionneurs et marchands américains friands des grands noms du modernisme.

8 À travers transition et Partisan Review, Hartung voit les débuts de la reproduction de ses œuvres au sein des plus grandes revues internationales. Il faut dire que la planéité et les forts contrastes de son œuvre se prêtent particulièrement bien à la reproduction.

Albert Eugene Gallatin et la Gallery/Museum of Living Art

9 C’est l’achat d’une de ses toiles par le collectionneur Albert Eugene Gallatin qui fait entrer pour la première fois l’œuvre de Hartung dans une collection américaine ouverte au public.

10 Albert Eugene Gallatin (1881-1952) était le fils unique d’une riche famille new-yorkaise. De 1921 à 1938, Gallatin entreprit des voyages annuels à Paris, où il rencontra marchands et artistes, à la recherche de nouvelles pièces pour sa collection. Il nourrit alors un intérêt grandissant pour le cubisme, achetant plusieurs Picasso, Braque ou encore Juan Gris. Alors que sa collection se faisait de plus en plus conséquente, plusieurs voix s’élevaient pour réclamer la création d’un espace dédié à la présentation de l’art moderne [13]. Dans une position de mécène, Gallatin répondit à l’appel en exposant sa collection au public dans une galerie prêtée par la New York University. La Gallery of Living Art ouvrit ses portes en 1927, en tant que premier musée dédié à l’art moderne à New York.

11 Mais l’ouverture du MoMA en 1929 vint rapidement contrecarrer ses projets, les deux institutions se retrouvant sur les mêmes intentions d’exposition. À partir de 1935, il dédie donc sa Gallery of Living Art presque exclusivement à l’abstraction [14].

12 Plusieurs rencontres motivèrent ce choix : celle du peintre américain George L.K. Morris dès les années 1920, ainsi que celles de Robert Delaunay et Jean Hélion à Paris en 1932. Dans une lettre de 1938, Hélion lui aurait d’ailleurs suggéré :

13

« parmi les nouvelles choses à voir à Paris je pense que les dessins de Hartung et les petits tableaux de Magnelli sont des choses que vous prendriez peine d’examiner » [15].

14 Dans un communiqué de presse du 19 novembre 1938 [16], Gallatin annonça de nouvelles acquisitions pour son musée : Magnelli, Vantongerloo, Van Doesburg et Hartung. Il a en effet acquis l’œuvre T1936-1 [17](fig.2), issue du même dessin que T1936-2 reproduite dans transition.

15 Cette toile est particulièrement importante dans l’œuvre de Hartung. D’une part, elle est tout à fait emblématique de sa manière abstraite, celle qu’il développe dès l’avant-guerre et qui fera sa renommée par la suite. Le caractère calligraphique des traits noir vif, les formes géométriques aux couleurs pures, et les aplats plus diffus incarnent le « style » Hartung. C’est aussi un parfait exemple de la technique de la mise au carreau qu’il met en place des années 1930 à la fin des années 1950. Comment Gallatin a-t-il eu connaissance du travail de Hartung et en quelles circonstances a-t-il acheté cette œuvre ? Selon les carnets de Gallatin, ce dernier aurait visité l’atelier de Hartung le 21 juin 1938 [18]. Gallatin étant très proche de Jean Hélion, ami intime de Hartung, qui le conseillait sur ses achats, on peut supposer qu’ils se sont rencontrés lors d’un de ces voyages, par l’intermédiaire de Hélion. Quant au choix de l’œuvre, Gallatin a sans doute eu connaissance de l’œuvre T1936-2, l’autre variation sur le même motif, dans la publication Axis [19], revue d’art publiée à Londres de 1935 à 1937, appartenant notamment au collectionneur. Dans le numéro de l’été 1936, un article de Herta Wescher présente l’œuvre de Hartung parmi un panorama de la production artistique récente à Paris [20]. Là encore, c’est Jean Hélion qui agit en faveur de Hartung et qui conseille l’œuvre à Myfanwy Evans et Herta Wescher [21]. En ce qui concerne l’achat de l’œuvre, George L.K. Morris est sans doute à l’origine de la transaction [22].

2.
Description de l'image par IA : Figure abstraite avec formes géométriques et lignes fluides, dominée par des teintes vertes et noires.
Hans Hartung, T1936-1, huile sur toile, 84,3 × 56,2 cm, A.E. Gallatin collection, Museum of Living Art, Philadelphia Museum of Art.

16 Ce sont donc Jean Hélion et George L.K. Morris, amis de Hartung bien implantés au sein du réseau américain, qui ont permis l’introduction de son travail aux États-Unis, et qui plus est dans la première collection d’art moderne ouverte au public.

17 Quelle en a été la répercussion auprès du public américain ? Le Museum of Living Art restait un lieu d’initiés, et pour la plupart de visiteurs issus des milieux de l’art ou universitaire. On sait que la Gallery/Museum of Living Art a attiré nombre d’artistes américains, tels Hans Hofmann, Arshile Gorky, Willem de Kooning, Robert Motherwell ou encore Adolf Gottlieb [23]. Alfred Barr, alors directeur du tout jeune et concurrent Museum of Modern Art, salua même l’entreprise de Gallatin [24]. En ce qui concerne plus précisément Hans Hartung, un entretien de Clement Greenberg dans le cadre de l’exposition « Les années 50 » au Musée National d’Art Moderne-Centre Georges Pompidou en 1988, offre un rare éloge du critique à l’égard de l’artiste :

18

« il y a un tableau de Hartung dans la collection de Gallatin qui a frappé un grand nombre de peintres à New York » [25].

19 C’est une maigre information, mais qui a néanmoins son importance si l’on considère combien Clement Greenberg fut avare en compliments envers les artistes abstraits parisiens.

À la conquête des musées américains

20 Pendant la guerre, un tissu socio-économique dense d’artistes, collectionneurs et marchands d’art se constitue à New York à la faveur de l’exil de nombre d’Européens menacés par le nazisme, si bien que dans l’immédiat après-guerre, New York devient le lieu incontournable pour vendre de l’art moderne. Le galeriste parisien Louis Carré fut de ceux qui tentèrent l’aventure américaine. De 1949 à 1952, il exporta et vendit les œuvres de la nouvelle génération d’artistes parisiens à un large réseau de collectionneurs américains. C’est par son intermédiaire que Hans Hartung entra dans de nombreuses collections privées, et même publiques. L’une de ses toiles, T1948-15 [26], fut ainsi achetée par un certain John L. Senior, Jr. à la suite de l’exposition « Advancing French Art » à la Louis Carré Gallery au printemps 1950. Le collectionneur en fit don deux ans plus tard au Museum of Modern Art de New York, ce qui permit à Hartung d’être exposé dans la plus importante collection d’art moderne dès 1954 [27](fig. 3).

21 Le Solomon R. Guggenheim Museum fut l’un des premiers musées internationaux à acheter une œuvre de Hartung. James Johnson Sweeney, alors directeur du musée, organisa du 2 décembre 1953 au 21 février 1954 l’exposition Younger European Painters. Il s’agissait du premier volet d’une exposition en deux temps – le second au printemps 1954 s’intitula sans surprise Younger American Painters – qui avait pour objectif de mettre en avant des artistes moins reconnus à l’international et aux recherches pionnières. Dix pays européens étaient représentés, et plus du quart des artistes n’avaient jamais été exposés aux États-Unis.

3.
Description de l'image par IA : Trois tableaux abstraits accrochés sur un mur blanc.
Vue de l’accrochage du troisième étage de l’exposition «XXVth Anniversary Exhibitions: Paintings», présentée du 19 octobre 1954 au 6 février 1955 au Museum of Modern Art de New York, Archives photographiques du Museum of Modern Art Archives, New York.
4.
Description de l'image par IA : Salle d'exposition avec trois tableaux abstraits, un banc noir, parquet en damier, porte ouverte.
Vue de l’exposition “Hans Hartung Paintings 1971-1975 » au Metropolitan Museum of Art, New York, 1975, Antibes, archives de la Fondation Hartung-Bergman.

22 Parmi les peintres incarnant le renouveau de la scène européenne, on trouvait notamment Willi Baumeister, Jean Degottex, Simon Hantaï, Georges Mathieu, Pierre Soulages et Hans Hartung. Le deuxième objectif de l’exposition était également d’enrichir la collection permanente du musée par des achats. Vingt-six œuvres présentées ont ainsi été acquises. Parmi elles, l’unique toile de Hartung exposée, T1950-8 [28] qui s’éloigne du post-cubisme des années 1930 pour ne garder que son propre vocabulaire, en un sens plus agressif et au fini moins lisse. Une lettre de Sweeney du 24 novembre 1953 [29] annonce à Hartung que son œuvre a été retenue par le conseil d’administration pour faire partie de la collection du musée. Pour la première fois, une de ses créations est achetée par un musée américain et là encore, c’est grâce à ses contacts personnels avec Sweeney, entretenus de longue date, que le projet a pu aboutir. L’exposition est donc doublement positive pour Hartung : elle montre son travail sous un jour nouveau et flatteur dans une prestigieuse institution américaine, couronnée par l’acquisition de sa toile, marquant le début de son institutionnalisation aux États-Unis.

23 Le MoMA et le Solomon R. Guggenheim sont ainsi les premiers musées au monde à s’intéresser au travail de Hartung, qui entre dans les collections des musées américains avant celles des musées européens. À titre de comparaison, la première œuvre de l’artiste à intégrer la collection du Musée National d’Art Moderne français est un pastel acheté en 1959 ! Mais les Américains, qui veulent incarner la modernité sous tous ses aspects, vont rapidement se désintéresser des artistes étiquetés « École de Paris » au profit d’une création nationale. Ce désintérêt pour l’art parisien touche d’autant plus Hartung qu’il rompt son contrat avec Carré en 1954 et se retrouve durablement sans galeriste sur le marché américain jusqu’à l’arrivée de John Lefebre [30].

24 Depuis l’ouverture de sa galerie new-yorkaise en 1960, John Lefebre nourrit le projet d’inscrire l’œuvre de son ami Hans Hartung au cœur de l’activité artistique et culturelle américaine. Aussi, lorsqu’il rencontre Henry Geldzahler en 1971, alors conservateur de l’art du vingtième siècle au Metropolitan Museum of Art, il voit là l’opportunité d’intégrer Hartung à la plus prestigieuse collection d’art américaine. À l’approche de son soixante-dixième anniversaire, cela marquerait une belle occasion de célébrer Hartung à New York et de lui offrir enfin une reconnaissance au sein d’une des plus grandes institutions américaines. Geldzahler se montre intéressé à la fois par des aquarelles de jeunesse et des toiles plus récentes. Au cours d’une visite dans l’atelier parisien de Hartung le 14 mars 1972, il choisit finalement la toile T1965-E33 [31] (fig. 4 et 5), un grand format rectangulaire présentant deux formes vaporeuses sombres sur un fond clair dégradé. Cette œuvre s’inscrit dans la série dite des « nuages », où le signe calligraphique si reconnaissable de Hartung disparaît au profit d’un motif aux contours diffus, sans doute plus en adéquation avec les attentes des Américains imprégnés par la Color Field painting d’un Rothko ou d’un Clyfford Still. Cet achat par le Metropolitan est fondamental dans la carrière de Hartung aux États-Unis. D’abord, parce qu’après l’acquisition du Solomon R. Guggenheim Museum en 1953, il s’agit de la deuxième œuvre de Hartung achetée par un grand musée américain. Surtout, parce qu’il marque un tournant dans l’institutionnalisation de l’œuvre de l’artiste aux États-Unis. La toile est accrochée aux côtés d’artistes américains, un parti-pris alors rarement choisi par les institutions. John Lefebre en fait le récit dans une lettre adressée à Hartung :

5.
Description de l'image par IA : Peinture abstraite avec des taches sombres et claires sur toile.
Hans Hartung, T1965-E33, 1965, acrylique sur toile, 153,7 × 250,2 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art.

25

« Elle est accrochée dans l’aile du 20e siècle. De l’entrée, on tombe tout de suite dessus dans la salle. Il y a une lumière zénithale extraordinaire qui la met en valeur. Elle est accrochée avec un De Kooning vraiment très beau, un Diebenkorn (que j’aime beaucoup) et, ce qui te fera particulièrement plaisir, avec un Rothko (1947), là où tout a commencé. De l’autre côté sont accrochés Ellsworth Kelly, Morris Louis, Frank Stella, Hans Hoffmann, Gottlieb et Frankenthaler qui sont à New York des coryphées » [32].

26 On notera que de tous les noms cités, Hans Hartung est le seul artiste totalement extérieur à la scène américaine, ce qui témoigne de l’importance accordée par le Metropolitan à son travail dans le développement de l’art abstrait contemporain.

Exposer au Metropolitan

27 C’est après cet achat que se noue le projet d’une exposition Hans Hartung au Metropolitan Museum. D’abord envisagé comme une rétrospective, puis comme une confrontation entre ses dessins de jeunesse et ses œuvres nouvelles, c’est finalement une exposition de peintures récentes réalisées entre 1971 et 1975 qui ouvre ses portes le 16 octobre 1975. Afin que le projet puisse aussi bénéficier à John Lefebre, qui avait activement œuvré à sa réalisation, l’idée d’une triple exposition voit le jour. Tandis que le Metropolitan expose vingtsept grandes peintures récentes (fig. 6), la Lefebre Gallery présente neufs pastels de 1975 dans une exposition intitulée Salute to Hans Hartung, in celebration of his seventieth birthday, et le collectif Associated American Artists montre les gravures et lithographies réalisées à partir de 1965. L’idée est ainsi de faire dialoguer les trois expositions en présentant des médiums différents à chaque fois, témoignant du large spectre de travail de Hartung. Aucune œuvre ancienne ne sera présentée, même si le catalogue de l’exposition à la Lefebre Gallery reproduit des tableaux et dessins d’avant-guerre, pour offrir un support visuel de l’antériorité du travail de l’artiste. Le financement de l’exposition au Metropolitan est entièrement supporté par le galeriste Daniel Wildenstein. Par l’intermédiaire de sa fondation parisienne, il accepte de soutenir le projet à condition qu’il puisse réaliser les ventes des œuvres exposées et qu’il puisse disposer d’un certain nombre de toiles à vendre directement dans sa galerie new-yorkaise [33]. Il n’est pas rare pour un musée américain de faire appel à des mécènes pour financer des projets d’exposition. L’intervention de la galerie Wildenstein est en revanche tout à fait originale, tant pour les projets du Metropolitan que pour Hans Hartung, qui n’a pas l’habitude de faire commerce avec le marchand.

6.
Description de l'image par IA : Homme en fauteuil roulant observe une exposition d'art avec des tableaux abstraits sur les murs.
Hans Hartung dans l’exposition « Hans Hartung Paintings 1971-1975 » au Metropolitan Museum of Art, New York, 1975.

28 Qu’a-t-on retenu de cette exposition ? Deux jours seulement après son ouverture, le critique du New-York Times Hilton Kramer publie un compte-rendu acerbe [34]. Tout semble lui déplaire : les œuvres ne sont pas intéressantes, il n’y a pas d’évolution ou de contextualisation, et le catalogue est inutile. Peu d’articles viendront contredire son propos, car il symbolise la rupture définitive de la scène new-yorkaise avec toute forme de présence artistique européenne. L’histoire de l’art de cette période, tournée vers les relations Paris-New York, a retenu cette « infortune » critique, considérant l’exposition comme un échec pour Hartung. Pourtant, on peut choisir de voir l’événement sous un autre angle : il devient alors intéressant d’en dévoiler l’audace. Car exposer les œuvres de Hans Hartung est un choix audacieux pour le Metropolitan. À cette époque, Hartung est depuis longtemps déjà considéré comme un artiste de second plan par les Américains. Plutôt que de considérer l’exposition comme un échec, c’est donc plutôt la marque d’une reconnaissance institutionnelle : le Metropolitan savait le contexte peu favorable à une exposition Hartung, pourtant il décide de l’exposer. Le choix-même de la période est intéressant : on ne montre pas les premières œuvres de Hartung, qui l’assoient pourtant comme père de l’abstraction gestuelle, mais on choisit plutôt d’exposer ses œuvres récentes, inconnues du grand public. Geldzahler réalise en cela un formidable pari : celui d’avoir reconnu, alors que personne d’autre ne l’aurait fait, la qualité du travail de Hartung ; et d’avoir affirmé, en l’exposant au prestigieux Metropolitan Museum, que Hartung était digne des grands musées américains et de leurs artistes. Et justement, l’exposition Hartung au Metropolitan influença nombre d’artistes américains contemporains. C’est en tout cas ce que laisse entendre une lettre de Henry Geldzahler à Hartung qui cite « Franck Stella, James Rosenquist, Alex Katz, Chris Wilmarth » parmi une longue liste d’artistes ayant « apprécié [sa] réussite » et ayant « été impressionnés » par ses œuvres récentes [35]. Un document précieux qui laisse entrevoir, parmi bien d’autres, les contacts qui ont pu s’établir entre Hartung et les artistes américains, au moins à travers les œuvres.

29 Au regard de cet éclairage par les archives, l’échec annoncé de Hartung aux États-Unis se transforme finalement en une discrète infiltration touchant l’ensemble des points névralgiques de la scène artistique new-yorkaise. Les principales publications d’avant-garde, les grandes collections privées et les institutions les plus prestigieuses, tous auront concouru à l’internationalisation de l’œuvre de Hartung. De sorte que, comme le disait le World Journal Tribune en 1966, « Hartung [tenait] bien quelque chose d’envoûtant [36] », de réellement captivant.


Date de mise en ligne : 27/04/2023

https://doi.org/10.3917/rda.206.0069