L’orientation
Changer d’agriculture pour faire face à la crise de l’eau
- Par Benoît Biteau
Pages 40 à 51
Citer cet article
- BITEAU, Benoît,
- Biteau, Benoît.
- Biteau, B.
https://doi.org/10.3917/dard.007.0040
Citer cet article
- Biteau, B.
- Biteau, Benoît.
- BITEAU, Benoît,
https://doi.org/10.3917/dard.007.0040
Notes
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[1]
Sur une des propositions portées par l’auteur de cet article.
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[2]
Propos de l’hydrologue Emma Haziza lors du Forum européen de l’eau, le 25 janvier 2022.
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[3]
Chiffres du ministère de la Transition écologique : https://www.ecologie.gouv.fr/artificialisation-des-sols#:~:text=En%20France%2C%20entre%2020%20000,mais%20aussi%20sur%20l%27environnement
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[4]
Cour des comptes européenne, La PAC et l’utilisation durable de l’eau dans l’agriculture : des fonds davantage susceptibles d’encourager à consommer qu’à consommer mieux, 28 septembre 2021 : https://www.eca.europa.eu/Lists/ECADocuments/SR21_20/SR_CAP-and-water_FR.pdf
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[5]
Chiffres du ministère de la Transition écologique : https://www.ecologie.gouv.fr/secheresse
-
[6]
Vandana Shiva et Jacques Caplat, Une agriculture qui répare la planète. Les promesses de l’agriculture biologique régénérative, Arles, Actes Sud, 2021.
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[7]
« Répartition des surfaces irriguées », in Agreste – Enquête structure 2016.
-
[8]
Cf. un communiqué de presse de France Nature Environnement, Sécheresse : l’irrigation augmente alors que la ressource en eau diminue, 18 mai 2022 : https://fne.asso.fr/communique-presse/secheresse-l-irrigation-augmente-alors-que-la-ressource-en-eau-diminue
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[9]
Lire dans ce numéro l’article de Marc Laimé consacré à ce sujet.
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[10]
Stéphane Foucart, et al., « Pesticides : de l’eau potable non conforme pour 20 % des Français », Le Monde, 21 septembre 2022.
1 La sécheresse de l’été 2022 a été la plus forte de ces cinq cents dernières années. De l’Andalousie à la Poméranie, de la Bavière à la Bretagne, les cours d’eau se sont asséchés, les rendements agricoles se sont effondrés, les robinets se sont vidés. L’ensemble de la France a été concerné par les restrictions ; les citadins se sont rués sur les ventilateurs et les climatiseurs, ils ont réduit leur consommation d’eau et prié pour que prenne fin l’épisode caniculaire. Ces solutions individuelles, même si elles sont compréhensibles, ne traitent que les conséquences du dérèglement climatique. Sur le long terme, elles n’amélioreront pas la situation. Il nous faut donc impérativement, et de manière urgente, nous attaquer aux causes. Les députés européens ont compris que la question de l’eau ne doit plus relever du seul domaine de compétence des États. Ils ont demandé [1] à la Commission d’organiser une Conférence européenne de l’eau pour réfléchir à une des questions les plus vitales qui soient : le partage de cette ressource.
2 L’eau se raréfie, les terres se désertifient et le gouvernement français, enfermé dans sa communication positive et ses solutions scientistes et technicistes éculées datant du siècle dernier, continue de faire fi de l’urgence de la situation. Une fois l’été passé, les images des cours d’eau à sec partout en Europe et dans le reste du monde s’estompent dans les esprits, les mesures semblent moins urgentes, moins vitales. Mais l’été reviendra. Et si l’été 2022, malgré son extrême violence, s’avérait être l’un des plus cléments de ces prochaines décennies ? Il nous faudra en tout cas un hiver anormalement pluvieux pour remplir à nouveau les nappes phréatiques et résorber la sécheresse en profondeur, a fortiori dans un contexte où les aménagements des bassins versants sur les dernières décennies n’ont eu pour ambition que d’évacuer rapidement l’eau au lieu de la retenir. Sur une masse d’eau de pluie, environ 65 % repart directement dans l’atmosphère, 25 % ruisselle vers les rivières et les fleuves, et seulement 9 % réintègre les nappes phréatiques [2]. Pour ne rien arranger, en France, 20 000 à 30 000 hectares sont artificialisés chaque année [3]. L’imperméabilisation massive des sols par l’extractivisme, l’agriculture, l’urbanisation, la déforestation amenuise considérablement leur capacité d’absorption.
3 Depuis que les humains maîtrisent l’art du forage, ils puisent toujours plus profondément dans les nappes fossiles, qui ne se renouvellent pas ; ils favorisent par la même occasion la dispersion de la vapeur d’eau, principal gaz à effet de serre et élément majeur du cycle global et unique de l’eau (évaporation/saturation/condensation/précipitations). Cycle qui s’accélère plus rapidement que prévu : avec l’augmentation des températures causée par le dérèglement climatique, l’évaporation est plus forte ; cette eau suit alors des rivières atmosphériques et se précipite deux fois plus vite. Ainsi, depuis 1960, le cycle de l’eau s’est amplifié de 2 à 4 % par degré Celsius. Dans un monde qui se réchauffe à + 2 °C, ce processus va donc encore s’accélérer, provoquant des événements climatiques extrêmes.
4 Avant d’être global, le cycle de l’eau est local, et toute modification des sols le dérègle. Deux secteurs participent grandement à l’alimentation des rivières atmosphériques : la déforestation et les pratiques agricoles. Contrairement aux centrales nucléaires ou aux usines qui prélèvent l’eau puis la restituent au milieu – malheureusement, souvent polluée –, l’agriculture est le secteur qui en consomme le plus : l’évapotranspiration des plantes et des sols ne permet pas, en effet, une restitution totale au milieu, et elle n’a pas forcément lieu sur les mêmes zones et aux périodes les plus sensibles.
5 Contrairement aux discours alarmistes des ministres français de l’Agriculture successifs qui voudraient nous faire croire qu’il ne peut y avoir d’agriculture sans irrigation, en Europe et donc en France, en 2016, 94 % des terres n’étaient pas irriguées. Les agriculteurs dans leur écrasante majorité produisent uniquement avec l’eau qui tombe du ciel. Mais si l’irrigation ne représente que 6 % des terres agricoles de l’UE, elle est responsable de 24 % des captages [4]. En période d’étiage, la consommation du secteur agricole atteint même 80 % [5]. Dans ces conditions, la question du partage de ce commun devient centrale, stratégique et très politique. Certaines estimations montrent que si la totalité des ressources en eau était mobilisée pour l’irrigation, 55 % des terres agricoles mondiales devraient encore se contenter des pluies [6]. L’irrigation est une stratégie de court terme cyniquement réservée à une minorité au détriment des autres agriculteurs, basée sur la négation de la réalité physique des ressources en eau douce de la planète Terre.
6 La crise de l’eau n’est donc pas une simple conséquence du dérèglement climatique : elle témoigne de l’impasse que représente l’agriculture productiviste. En France, l’instauration de la prime à l’irrigation au début des années 1990 a donné des droits à certains qui estiment que cette eau leur appartient. Ils en demandent d’ailleurs toujours plus, dans le cadre d’investissements dans des équipements de stockage lourdement soutenus par des subsides publics. La culture majoritairement irriguée est celle du maïs [7], qui nécessite un apport considérable en période de floraison, au cœur de l’été, quand la disponibilité de la ressource est la plus faible. Ces monocultures de maïs destinées à l’exportation et à l’alimentation animale sont le parfait exemple d’une agriculture enfermée dans les usages d’un autre siècle. Au même titre que les pesticides et les engrais de synthèse, l’eau est ici considérée comme une marchandise. Elle devient un intrant dans le système de production de ces exploitations productivistes.
7 En France, entre 2010 et 2020, les surfaces agricoles irriguées ont progressé de 14 % [8], une augmentation symptomatique des discours politiques tenus ces dernières années par les différents ministères de l’Agriculture qui prêchent l’extension massive de cette pratique. Par exemple, de mai 2021 à janvier 2022, sous la présidence d’Emmanuel Macron, une parodie de concertation a été menée, dont des associations comme France Nature Environnement, Réseau Action Climat ou la Confédération paysanne ont été exclues, fermant ainsi la porte au dialogue. Dans ces conditions, les conclusions de ce « Varenne de l’eau » ont repris la position de la FNSEA : la seule solution, c’est le stockage et l’irrigation.
8 Selon les services du ministère, l’eau hivernale est excédentaire, inutilisable par les milieux aquatiques (rivières, zones côtières), et perdue quand elle regagne la mer et l’océan. On peut donc la stocker et s’en servir à volonté pour irriguer des monocultures. Il a ainsi été décidé de continuer à financer massivement les méga-bassines [9], ces cratères de 8 à 15 hectares stockant à l’air libre une eau soumise aux pollutions extérieures, à l’évaporation et à l’eutrophisation. Ces bassines ne se remplissent pas en captant l’écoulement des eaux, mais uniquement par pompage en nappe et en rivière, ce qui peut impliquer plusieurs kilomètres de tuyaux. Elles s’inscrivent dans un paysage agricole marqué par un agrandissement des exploitations, une spécialisation des productions, une hausse de l’utilisation des intrants et l’obligation – imposée par les coopératives agricoles – d’un accès à l’eau pour décrocher des contrats. Elles sont construites au profit de quelques-uns, qui historiquement ont déjà accès à l’eau, avec de l’argent public, contribuant à maintenir les inégalités et à consolider les rentes de situation.
9 Le maintien sous perfusion d’un modèle agricole éculé face au dérèglement climatique qui s’accélère est la seule justification de ces bassines. Dans l’ancienne région administrative Poitou-Charentes, environ 200 de ces réservoirs sont en projet, portés par une minorité de maïsiculteurs qui tentent, contre l’avis de l’ensemble de la population locale, de s’imposer. Les bassines se multiplient partout en France, de la Nouvelle-Aquitaine à l’Alsace en passant par la Haute-Savoie où elles servent à alimenter des canons à neige afin de soutenir l’industrie du ski.
10 Les débats, les avis, mais surtout les positions et les décisions de l’État et de ce gouvernement sur ce sujet relèvent davantage de la posture politique, au service du corporatisme de certains acteurs économiques, que d’une anticipation permettant de convoquer, dans ce contexte historique, approche globale et vision à long terme. Les impressions, les suppositions et les croyances autour de la gestion de ce commun vital, doublées des logiques simplistes distillées par des utilisateurs sans scrupules, sont préférées à une objectivité s’appuyant sur des textes juridiques et une expertise scientifique, désormais robustes, pour guider nos pas vers des décisions responsables. En conséquence, quelle que soit la région concernée, les conflits d’usage s’intensifient par des occupations de sites, des manifestations géantes et des recours à la désobéissance civile.
11 La plupart de ces bassines sont illégales. Elles contreviennent en effet aux textes les plus élémentaires, telle la directive-cadre européenne sur l’eau (DCE) 2000/60/CE qui impose un bon état des masses d’eau alors qu’elles assèchent les cours d’eau en amont du captage. La transposition nationale de la DCE, la loi sur l’eau et les milieux aquatiques (LEMA), considère que « l’eau fait partie du patrimoine commun de la nation. Sa protection, sa mise en valeur et le développement de la ressource utilisable, dans le respect des équilibres naturels, sont d’intérêt général ». Ce texte n’est pas davantage appliqué. Le Code de l’environnement ne mentionne pas non plus l’irrigation agricole comme une priorité dans les usages : seule une « gestion équilibrée doit permettre en priorité de satisfaire les exigences de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l’alimentation en eau potable de la population », précise l’article L211-1. Cette pratique se poursuit alors qu’une centaine de communes françaises n’ont plus accès à l’eau potable, alors que les milieux aquatiques dépérissent et que les restrictions touchent d’autres secteurs. Ces agriculteurs irrigants appartiennent aussi à la frange minoritaire (20 %) qui jouit des 80 % d’aides de la PAC, et sont donc les grands bénéficiaires des politiques publiques agricoles. Ce qui ne les empêche pas de réclamer encore 70 % d’argent public pour financer des équipements de stockage dont ils seront les seuls à profiter.
12 L’agriculture n’impacte pas seulement l’état quantitatif des masses d’eau : l’aspect qualitatif est, lui aussi, catastrophique. Qualité et quantité sont intrinsèquement liées. Plus les irrigants prélèvent de l’eau, plus les débits des cours d’eau s’amenuisent et plus la concentration des polluants augmente. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a raison de désigner l’agriculture industrielle comme le principal contributeur à la crise de l’eau. Celle-ci considère en effet cette pollution comme une externalité et ne l’intègre pas dans ses raisonnements comptables. Selon elle, les coûts induits doivent être pris en charge par la société, télescopant ainsi frontalement le principe fondamental du pollueur-payeur pourtant rappelé dans la DCE.
13 De surcroît, comme le reste de la nature, l’eau recouvre rarement son état originel après dégradation. L’exemple le plus flagrant est l’eau « potable » distribuée au robinet qui, malgré de nombreux traitements, reste polluée au point que 20 % des Français ont consommé en 2021 une eau contaminée par des pesticides et leurs métabolites [10]. Personne n’a jamais donné son aval pour consommer une telle eau ou se baigner sur des plages polluées par les algues vertes. Pourtant, les agriculteurs industriels continuent en toute impunité d’épandre ces poisons et ces bombes pour la santé humaine, dont ils sont d’ailleurs les premières victimes.
14 Ces pratiques industrielles ne se contentent pas de polluer les eaux : elles détruisent la capacité des sols à les stocker, ce qui contraint à toujours plus d’irrigation. L’explosion des surfaces irriguées est ainsi la conséquence d’une double dynamique. Année après année, les variétés de maïs vendues par les multinationales des semences ne font l’objet d’aucune sélection pour résister à la sécheresse et au stress hydrique. La généralisation de ces variétés peu rustiques entraîne une lourde dépendance aux pesticides, aux engrais de synthèse et à l’irrigation, faisant disparaître des zones stratégiques pour une gestion équilibrée de l’eau et impactant tous les usagers de cette ressource. Les zones humides font partie de ces espaces stratégiques. Or, le constat de la Commission européenne est sans appel : les deux tiers d’entre elles ont aujourd’hui disparu. Ces réservoirs de biodiversité, ces puits de carbone, ces éponges sont pourtant des alliés précieux dans la lutte contre le dérèglement climatique…
15 Ainsi, l’unique issue réside dans l’abandon du modèle productiviste imposé dès les écoles d’agriculture. La recherche publique doit de nouveau investir dans l’agronomie, et notamment le stockage de l’eau dans les sols, la restauration de la fertilité des sols, l’utilisation de ressources génétiques rustiques et locales. Ces solutions peuvent s’avérer d’une très grande efficacité.
16 La réserve utile des sols constitue une alternative à l’irrigation ; plus ils redeviendront fertiles, plus ils séquestreront de carbone. Les zones humides, les zones d’épandage de crues et les méandres des cours d’eau doivent être restaurés afin de retenir l’eau sur les bassins versants. Elle bénéficiera ainsi des fonctions épuratoires de ces milieux et disposera du temps nécessaire pour s’infiltrer, se diriger vers les nappes phréatiques et satisfaire les différents usages afin de répondre durablement et efficacement à la crise de l’eau.
17 Ces zones humides, ces espaces prairiaux permettront également de revenir à ce fondamental qui consiste à nourrir des herbivores avec de l’herbe plutôt qu’avec du maïs. Nous connaissons les désastres qu’engendre la culture de cette plante en Europe ; d’autre part, pauvre en protéines, elle entraîne une importation massive de soja, très majoritairement OGM et donc obtenu à grand renfort de pesticides ; une logique qui participe en outre à l’importation de la déforestation, à contre-courant d’une lutte efficace contre le dérèglement climatique. Nourrir des herbivores avec de l’herbe garantira par ailleurs la production d’aliments laitiers et carnés sains, à l’inverse de ceux obtenus par le binôme maïs/soja. Il est également urgent de réduire la production de maïs, tout en privilégiant le maïs population pour couvrir nos besoins : des écotypes locaux cultivés en « culture sèche », sélectionnés chaque année par les paysans eux-mêmes, ayant l’avantage d’une adaptation génétique en permanente évolution, qui redonneront aux producteurs une autonomie semencière et génétique tout en réduisant drastiquement le recours à l’irrigation.
18 En somme, lutter contre le changement climatique enclenchera un véritable cercle vertueux susceptible d’apporter des réponses efficaces aux enjeux de la préservation de la biodiversité et de notre santé, et bien évidemment d’une gestion quantitative et qualitative de l’eau. Sans eau, la vie s’éteint.
Mémo
- Sur une masse d’eau de pluie, environ 65 % repart directement dans l’atmosphère, 25 % ruisselle vers les rivières et les fleuves, et seulement 9 % réintègre les nappes phréatiques.
- 20 000 à 30 000 hectares de sols sont artificialisés chaque année en France.
- 94 % des terres européennes ne sont pas irriguées.
- Les surfaces agricoles irriguées ont augmenté de 14 % en France entre 2010 et 2020.
- Sylvain Barone et Pierre-Louis Mayaux, Les Politiques de l’eau, Issy-les-Moulineaux, LGDJ, 2019.
- Florence Denier-Pasquier, La Gestion et l’usage de l’eau en agriculture, rapport du CESE, Paris, Éditions des Journaux officiels, 2013.
- Benoît Grimonprez, « Le stockage agricole de l’eau : l’adaptation idéale au changement climatique ? », Revue juridique de l’environnement, vol. 44, 2019, p. 751-767.
- Delphine Leenhardt, Marc Voltz et Olivier Barreteau (dir.), L’Eau en milieu agricole. Outils et méthodes pour une gestion intégrée et territoriale, Versailles, Quae, 2020.