Caroline Galland, Pour la gloire de Dieu et du Roi. Les récollets en Nouvelle-France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Cerf, 2012, 528 p., ISBN 978-2-204-09426-9
- Par Frédéric Meyer
Pages 186 à 187
Citer cet article
- MEYER, Frédéric,
- Meyer, Frédéric.
- Meyer, F.
https://doi.org/10.3917/rhmc.601.0186
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- Meyer, Frédéric.
- MEYER, Frédéric,
https://doi.org/10.3917/rhmc.601.0186
Notes
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[1]
Chantal THÉRY a comparé le jésuite Paul Le Jeune et le récollet Gabriel Sagard dans leurs attitudes envers les Indiens (Cf. Les jésuites parmi les hommes, Clermont-Ferrand, 1987, p. 105-113) ; voir aussi François WEIL sur les conversions et les baptêmes en Nouvelle-France par jésuites et récollets (Claude BLANCKAERT (éd.), Naissance de l’ethnologie, Paris, 1985, p. 45-60, et Henri MARTIN, « Les franciscains bretons et les gens de mer », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, LXXXVII-4, décembre 1980, p. 641-677, à partir d’un fonds des Archives du Finistère).
1 L’historiographie des franciscains récollets n’est pas abondante, et on ne peut que se réjouir que la collection Histoire religieuse de la France, aux éditions du Cerf, publie cette thèse. Le pari était doublement ambitieux : parce que les récollets ne sont pas un ordre qui a laissé autant de traces que les capucins, leurs « frères ennemis » (G. Goudot) ; parce que l’histoire des récollets au Canada est traditionnellement considérée comme impossible depuis l’incendie de leur couvent et de ses archives, à Québec en 1796. Ce qui n’a pas empêché les historiens canadiens de s’intéresser à eux, comme le montrent le bilan historiographique ici présenté et le Dictionnaire biographique des récollets missionnaires en Nouvelle-France, publié en 1996 par René Bacon.
2 Nous ne disposons certes pas pour les récollets de l’équivalent des Relations des jésuites, et l’on regrettera toujours l’absence de catalogues de vêtures et de professions. Mais Caroline Galland a su mobiliser les écrits des récollets eux-mêmes, les récits de voyage, les archives liées à leur desserte de paroisses de Nouvelle-France (archives du diocèse de Québec, du séminaire), les sources notariales, judiciaires, diplomatiques aux Archives nationales du Québec ou à celles du secrétaire d’État à la Marine (Aix), les archives de la Propagation de la Foi à Rome, pour démontrer que cette histoire était possible. La bibliographie, copieuse, serait sans doute à compléter [1].
3 L’auteure commence par définir son objet d’enquête, peu familier à des lecteurs français : la Nouvelle-France d’abord, dans ses frontières mouvantes (voir le bel atlas en couleur au centre du livre) ; une chronologie complexe depuis le premier débarquement des récollets en 1615, leur exil en 1629, leur retour tardif en 1670, alors que les jésuites arrivent dès 1632, la cession à la couronne anglaise en 1763, la sécularisation des frères en 1796. Il n’était peut-être pas utile de refaire la genèse de l’ordre des récollets, surtout quand l’auteure tranche dans des débats toujours en cours, comme sur leur origine géographique (italienne, comme il est dit p. 31 ? Elle est aussi ibérique). Le livre s’organise en trois parties, sur l’histoire mouvementée de l’ordre au Canada du début du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle, sur sa vie matérielle et son apostolat. L’auteure s’explique sur le choix de Champlain envers les récollets, fruit de son « réseau de sociabilité de Brouage », puis des dévots parisiens, plus que d’un véritable parti à la Cour (surtout quand Richelieu les ignore dans la distribution des rôles missionnaires en 1631-1632). Elle révèle la fabrication du mythe du martyr Nicolas Viel (en fait mort noyé) par le récollet Gabriel Sagard. Elle s’interroge logiquement sur leur gallicanisme, lorsque Louis XIV les renvoie au Canada pour être cette fois au service des colons et des militaires. Un chapitre particulièrement intéressant décrit la vie des frères sous le régime anglais après 1763. L’interdiction de recruter ne vient qu’en 1774, mais le provincial récollet s’en affranchit en 1784 avec le soutien de Rome, et en 1792 sécularise 10 des 18 derniers récollets du Canada. Le dernier mourut en 1849.
4 Le lecteur se demande pourtant si le plan est toujours pertinent. Avec une partie sur la vie matérielle et une autre sur l’apostolat, les récollets du Canada sont traités ici comme l’auraient été ceux d’Aquitaine ou de Lorraine. Pourtant, on sent bien que l’auteure veut montrer que leur destin est de faire coïncider leur idéal de franciscains stricts-observants avec une volonté missionnaire outre-mer, et que leur pragmatisme les oblige à composer constamment avec la réalité. Le plan choisi ne compare pas assez chaque question en métropole et au Canada. On en vient à oublier la spécificité coloniale et canadienne, qui ne permet pas aux religieux de vivre comme leurs frères d’Europe. Les récollets du Canada ne formèrent jamais une province (ils restèrent sous la dépendance de la province récollette de Paris, dite de Saint-Denys ; les récollets de l’Acadie dépendirent un temps de la province d’Aquitaine dite de l’Immaculée Conception ; on compta aussi des frères bretons, à Terre-Neuve après 1701, puis à Louisbourg à Cap Breton, mais aussi artésiens, flamands). Leurs effectifs furent toujours très modestes, à l’image de la population de Nouvelle-France (55 000 habitants vers 1750). En deux siècles, C. Galland n’a repéré que 344 récollets, alors que la seule province de Lyon a pu en avoir environ 1700. 90 frères seulement furent recrutés au Canada, tous parmi les colons. Ce n’est pas la place de la « sainte pauvreté » dans l’ordre, trop souvent évoquée par l’auteure, qui obligea les récollets à jouer un rôle plus modeste qu’ils l’auraient souhaité, mais la pauvreté en hommes et la faiblesse intrinsèque de l’ordre.
5 Que d’occasions perdues pour lui ! Les récollets auraient voulu franciser les Indiens au XVIIe siècle : on appréciera les belles pages sur les missions aux Hurons, aux Micmacs, aux Malécites ; mais ils échouèrent. Le récollet aquitain Pierre Pons aurait pu devenir le premier évêque canadien en 1633, avec le soutien de la Propagation de la Foi : cela ne se fit pas. La même année, des capucins, éternels concurrents des récollets, arrivèrent en Acadie. Les jésuites sont là dès 1625, puis les sulpiciens. Les rapports des récollets avec Mgr de Laval, le premier évêque de Québec, furent souvent difficiles et leur fidélité au roi leur fut un handicap. Finalement, des deux côtés de l’Atlantique, on a à leur endroit la même impression d’impuissance.
6 C’est pourquoi encore on aimerait voir vivre davantage « le récollet de la colonie » d’Ancien Régime, dans un environnement qui ne peut se comparer à l’Europe. Les considérations sur la vocation récollette, les missions aux Indiens, leurs liens avec les commerçants et le service spirituel auprès des colons, le choix de la desserte paroissiale fait plus vite et plus amplement qu’en Europe, la place exclusive des aumôniers des troupes royales (un frère sur deux s’y adonne) à partir de 1692 dans une zone toujours restée conflictuelle face aux Indiens et aux Anglais, ne sont valables que dans le monde colonial. Il fallait en convaincre davantage le lecteur. On ne voit pas assez les récollets confrontés aux défis d’observer leur règle dans un monde largement hostile et qui ne leur est pas familier. Les récollets portent des soques ; les « pieds nus » sont même leur surnom local nous dit C. Galland. Comment pouvaient-ils les porter en hiver au Canada ? Y a-t-il eu débat interne comme le montrerait la nouvelle édition des statuts de Barcelone en 1663 (p. 265) autorisant les chaussures ? Achètent-ils des chaussettes, des couvertures pour passer l’hiver ? Ce n’est pas anecdotique : c’est l’observance et leur fidélité à leur réforme qui sont en jeu. On en trouve trop peu d’écho dans le livre, alors que le chapitre 6 est consacré à la question. Les aumônes royales constituent-elles l’essentiel de leurs revenus en l’absence de quêtes et de dons d’amis de l’ordre comme en Europe ? De même, comment vivaient-ils la récollection, ces longues heures passées en prière silencieuse ? Était-elle possible dans ces conditions ? Quelle vision les récollets d’Europe avaient-ils de leurs frères américains ? Il y a fort à penser qu’ils tenaient une place marginale dans leur imaginaire, sans doute inférieure à ceux (rares pourtant) qui œuvraient en Terre-Sainte, malgré l’ampleur du travail accompli.