Paul V. Dutton, Origins of the French Welfare State. The Struggle for Social Reform in France, 1914-1947, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, XIII-251 p.
- Par Alain Chatriot
Page 276
Citer cet article
- CHATRIOT, Alain,
- Chatriot, Alain.
- Chatriot, A.
https://doi.org/10.3917/rhmc.541.0276
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1Ce livre se présente comme un ambitieux projet voulant cerner les origines de l’Étatprovidence français à travers une étude précise de la période de l’entre-deux-guerres, qui est souvent la moins connue en France. Ce travail s’inscrit dans les nombreuses recherches américaines sur le sujet, comme en témoignent les livres publiés au cours des années 1980 et 1990 :Judith Stone,The Search for Social Peace.
2Reform Legislation in France (1890-1914),University of New York Press,1985 (oublié de la bibliographie), Sanford Elwitt, The Third Republic Defended. Bourgeois Reform in France (1880-1914), Louisiana State University Press, 1986, Allan Mitchell (son directeur), The Divided Path : the German Influence on Social Reform in France after 1870, University of North Carolina Press, et Susan Pedersen,Family, Dependence, and the Origins of the Welfare State :Britain and France 1914-1945,Cambridge University Press, 1993. L’originalité de Dutton est de proposer une vraie thèse : l’État-providence français serait le produit de la transformation de deux pratiques principales, les formes d’assistance sociale organisées par le patronat et le modèle mutualiste. L’intérêt est aussi de proposer une approche d’une période longtemps méconnue faute de travaux d’historiens (jusqu’à la récente publication collective de Michel Dreyfus, Michèle Ruffat, Vincent Viet et Danièle Voldman,Se protéger, être protégé. Une histoire des assurances sociales en France,Presses universitaires de Rennes, 2006). On doit aussi signaler le travail de guide pour les recherches sur les travaux parlementaires concernant les assurances sociales de 1919 à 1928 réalisé en 1993 par Philippe Olivera, et disponible en ligne sur le site de Jean-François Picard : http ://picardp1.ivry.cnrs.fr/Assurancessociales.html.
3Le livre est organisé autour de six chapitres chrono-thématiques. Le premier met en valeur l’importance des politiques sociales patronales dans la mise en place des formes modernes de protection sociale pendant et à la sortie de la Première Guerre mondiale.
4L’approche est construite à travers les sources des syndicats patronaux (en particulier la métallurgie, avec le GIMM) et l’étude de la mise en place des caisses de compensation pour les premières allocations familiales. Il est dommage que l’auteur ne se soit pas intéressé aux quelques exemples connus sur ce sujet comme ceux vus pour l’Ile-de-France par Catherine Omnès dans l’édition de sa thèse d’État :Ouvrières parisiennes. Marchés du travail et trajectoires professionnelles au XXe siècle,Éditions de l’EHESS,1997. Les conclusions présentées par Dutton sont confirmées par le travail bientôt publié de Danièle Fraboulet, Les organisations patronales de la métallurgie : acteurs, stratégies et pratiques durant le premier XXe siècle (habilitation à diriger des recherches, Université Paris VIII,2004).
5Le deuxième chapitre est consacré à l’importance du mutualisme dans les pratiques d’assurance sociale en détaillant en particulier les débats autour du projet de loi proposé par le ministre du Travail, Daniel Vincent, en 1921. L’importance accordée à ce modèle mutualiste, si elle n’est pas critiquable en soi, aurait gagné à être mieux mise en perspective dans le contexte républicain de la fin du XIXe et du début du XXe siècle avec la référence essentielle à l’activité du Musée social. Si l’article de Michel Dreyfus dans le collectif réuni par Colette Chambelland (Le Musée social en son temps,Presses de l’ENS,1998) est cité, on ne peut que regretter que la thèse de Janet Horne (New York University,1991) ne soit pas utilisée (même si son livre n’a paru qu’en 2002, et la traduction française en 2004 : Le Musée social. Aux origines de l’État providence,Belin). Dans cette même logique et alors que le thème de la réforme sociale est au cœur d’une partie de sa démonstration, on ne peut que regretter que Dutton ne commente pas les résultats exposés par Christian Topalov dans le collectif qu’il a dirigé en 1999,Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France (1880-1914), Éditions de l’EHESS.
6Le troisième chapitre expose les sujets qui opposent les syndicats patronaux et les confédérations ouvrières, tandis que le quatrième reprend l’analyse serrée des débats parlementaires des années 1920 conduisant au vote des lois de 1928 et de 1932. Malgré quelques pages qui mettent en valeur le rôle de Charles Picquenard, l’influent directeur du Travail au ministère durant toute cette période, une partie du sujet est peu aperçue. En effet, Dutton ne saisit pas les acteurs qui, au Conseil d’État, sont chargés de l’élaboration des règlements d’administration publique de ces lois et qui sont de très bons connaisseurs de ces questions, avec au premier rang Georges Cahen-Salvador, qui s’entoure sur ce dossier de jeunes auditeurs comme Alexandre Parodi et Pierre Laroque, qu’il mobilise par la suite dans l’expérience du Conseil national économique. Les responsabilités de Cahen-Salvador, qui avait été de 1920 à 1923 directeur des retraites ouvrières et paysannes au ministère du Travail, auraient pu servir de fil directeur pour compléter le portrait des hauts fonctionnaires qui ont mis en place le premier système de protection sociale français.
7Le cinquième chapitre est très original et repose sur une excellente intuition de l’auteur qui ne se borne pas à étudier la mise en place des caisses dans les villes et pour la population ouvrière, mais s’intéresse aussi aux populations rurales. L’application des lois sociales au monde agricole et rural constitue en effet l’un des grands débats des années 1930 en France. Les pages sur la politique familiale et nataliste sont moins originales et dorénavant à mettre en perspective avec les acquis de deux livres publiés postérieurement (Paul-André Rosental, L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populations en France (1930-1960),Odile Jacob,2003 et Rémi Lenoir,Généalogie de la morale familiale, Seuil,2003).
8Le dernier chapitre sur la Seconde Guerre mondiale et la Libération n’est pas le plus neuf et n’a pas pu intégrer les acquis des deux ouvrages les plus complets sur le sujet que sont le livre dirigé par Philippe-Jean Hesse et Jean-Pierre Le Crom,La protection sociale sous le régime de Vichy,Presses universitaires de Rennes,2001, et celui de Bruno Valat,Histoire de la Sécurité sociale,1945-1967. L’État, l’institution et la santé,Economica,2001.
9Même si ces considérations sont de moindre importance, on se doit de signaler les trop nombreuses erreurs de détail qui émaillent le livre et qui posent la question de la qualité du travail éditorial. Les noms des villes françaises dans le tableau des pages 31-32 sont parfois mal orthographiés, la bibliographie finale (et répétée dans les notes) comporte des choses curieuses :ainsi, parmi d’autres, la thèse d’État d’Aimée Moutet citée avec un titre exact est présentée comme soutenue à Paris I en 1984, au lieu de Paris X en 1992, ou l’article « Nature et portée de l’arbitrage obligatoire », d’ailleurs mal classé dans la bibliographie, est attribué à « Charles Rondel » et à la revue Le Droit Social, février 1938,121, or il s’agit d’un article de Charles Blondel, publié dans la revue Droit Social en mai 1938, p.98-100.
10Ces détails sont regrettables car ils introduisent toujours un doute quant à la solidité des références accumulées au cours d’un travail pourtant intéressant. On regrette aussi que dans la présentation des sources d’archives, abondantes compte tenu des dépouillements effectués, les indications soient très sommaires, se résumant le plus souvent à la simple indication de série sans aucune précision de cartons. C’est d’autant plus regrettable que si l’ouvrage ne pouvait prétendre à l’exhaustivité des sources dépouillées pour ce vaste dossier, l’auteur a eu de bonnes intuitions en s’intéressant aux travaux du Conseil supérieur du Travail dans les années 1920 ou aux délibérations du Comité national d’études sociales et politiques (fondé par Albert Kahn).
11Ce livre est donc un jalon nécessaire d’une histoire des formes de l’État-providence français, histoire pour laquelle les historiens américains œuvrent grandement depuis ces vingt dernières années. Il constitue à ce jour l’une des synthèses les plus ambitieuses sur la période 1914-1947 et n’a pas d’équivalent en français. Mais, malgré de bonnes intuitions, l’ouvrage reste cependant partiel (souvent trop centré sur la question des allocations familiales au détriment des autres risques couverts progressivement : l’accident, la santé, la vieillesse et le chômage) et appelle donc à la continuation du chantier historiographique pour mieux saisir l’histoire politique, économique et sociale des politiques du travail et de la démocratie sociale française.