Un champ de recherche spécifique ? La politique nazie de lutte contre les partisans
- Par Christian Ingrao
Pages 229 à 246
Citer cet article
- INGRAO, Christian,
- Ingrao, Christian.
- Ingrao, C.
https://doi.org/10.3917/rhsho.187.0229
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- Ingrao, C.
- Ingrao, Christian.
- INGRAO, Christian,
https://doi.org/10.3917/rhsho.187.0229
Notes
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[1]
Le présent article constitue l’ébauche d’un programme de recherche de longue haleine devant déboucher sur une habilitation et appuyé sur une thèse de doctorat non publiée. Il a été présenté comme projet de recherche au CNRS et a fait l’objet d’un premier livre : Christian Ingrao, Les Chasseurs noirs. La Sondereinheit Dirlewanger, Paris, Perrin, 2006. On invite le lecteur à s’y reporter pour un premier exemple concret d’étude sur le sujet. Il a semblé inutile d’en fournir un résumé dans cet article, qui vise à présenter le projet dans la généralité de son aire géographique.
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[2]
Chercheur au CNRS et à l’Institut d’Histoire du Temps présent, spécialiste d’histoire contemporaine.
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[3]
Matthew Cooper, The Phantom War. The German Struggle against Soviet Partisan, 1941-1944, Londres, MacDonald and Janes, 1979, 226 pages. Il ne voit notamment pas les journaux d’opération des régiments chargés de la lutte antipartisans et néglige l’aspect économique de la question.
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[4]
Voir notamment Heinz Kühnrich, Der Partisanenkrieg in Europa 1939-1945, Berlin, Dietz, 1968 (2e édition revue et corrigée).
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[5]
Rudolf Aschenauer, Krieg ohne Grenzen. Der Partisanenkampf gegen Deutschland 1939-1945, Leoni am Starnberger See, Druffel Verlag, 1982, 399 pages. La maison d’édition qui publie le livre édite notamment les mémoires des anciens nazis, comme Eichmann ou Gustav Adolf Scheel, ainsi que des ouvrages presque ouvertement négationnistes.
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[6]
Cf. Ulrich Herbert, Best, eine Biographische Studien über Radikalismus, Weltanschauung und Vernunft, Bonn, Dietz, 1996, 695 pages. Sur les questions d’amnistie et de système de défense des accusés nazis, Norbert Frei, Vergangenheitspolitik. Amnestie, Integration und Abgrenzung vom Nationalsozialismus in den Anfangsjahren der Bundesrepublik, Munich, Beck, 1994.
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[7]
Sur le renouvellement historiographique, je me permets de renvoyer à mon article en cours de publication : Christian Ingrao, « Conquérir, aménager, exterminer. Nouvelles recherches sur la Shoah », Annales. Histoire, sciences sociales.
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[8]
Christian Gerlach, Kalkulierte Morde. Die deutsche Wirtschafts-und Vernichtungspolitik in Weißrußland, Hambourg, Hamburger Edition, 1999, 1 232 pages.
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[9]
La thèse de Christoph Dieckmann est en cours à Freiburg, sous la direction d’Ulrich Herbert, sur les politiques d’occupation et d’extermination des Juifs en Lituanie. Le lecteur intéressé trouvera une esquisse du projet in Christoph Dieckmann, « Der Krieg und die Ermordung der litispendance Juden 1941 », in Ulrich Herbert (dir.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik 1939-1945. Neue Forschungen und Kontroversen, Francfort, Fischer Taschenbuch, 1998, 330 pages.
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[10]
Thèse en cours à Mayence, sous la direction du professeur Oberländer, sur les politiques d’occupation et d’extermination nazies en Crimée. Je remercie Norbert Kunz de m’avoir fait part oralement de son projet, poursuivi dans le cadre du Hamburger Institut für Sozialforschung.
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[11]
Malgré le projet en cours à l’Institut für Zeitgeschichte de Munich, mené par l’historien Dieter Pohl, visant à éditer les sources militaires concernant les politiques d’occupation en Ukraine.
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[12]
Walter Manoschek, « Serbien ist Judenfrei ». Militärische Besatzungspolitik und Judenvernichtung in Serbien, 1941-1942, Munich, Beck, 1993, 210 pages. Il est à noter que Manoschek s’est intéressé à la question et a publié un ouvrage collectif utile sur la question : Walter Manoschek (dir.), Die Wehrmacht im Rassenkrieg. Der Vernichtungskrieg hinter der Front, Vienne, Picus Verlag, 1996, 224 pages.
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[13]
Theo Schulte, The German Army and Nazi Policies in Occupied Russia, Oxford, Oxford University Press, 1989, 390 pages.
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[14]
Et notamment Dieter Pohl, Nationalsozialistische Judenverfolgung in Ostgalizien, 1941-1944. Organisation und Durchführung eines staatlichen Massenverbrechens (Munich, Oldenburg Verlag, 1996, 453 pages), mais aussi Omer Bartov, The Eastern Front, 1941-1945. German Troops and the Barbarisation of Warfare (Oxford, Saint Antony’s-Mac Millan Series, 1985), que Schulte tentait de contredire dans son livre par le choix de son objet et de ses sources.
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[15]
Le meilleur livre issu de cette vague de recherche est sans doute Klaus Naumann et Hannes Heer (dir.), Vernichtungskrieg. Die Verbrechen der Wehrmacht 1941-1944, Hambourg, Hambourg Edition, 1995, 686 pages, malheureusement épuisé et non réédité en raison de la polémique, qui pourtant ne touchait pas ce livre.
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[16]
Les Einsatzgruppen sont ces groupes composés de policiers et de Waffen SS. Chargés à l’origine d’une mission de sécurité, ils prirent en charge les premières fusillades de Juifs. Voir là-dessus Ralf Ogorreck, Die Einsatzgruppen und die Genesis der « Endlösung », Berlin, Metropol Verlag, 1996, 240 pages (paru en français sous le titre Les Einsatzgruppen, Paris, Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, 2007) ; et Philippe Burrin, Hitler et les Juifs. Genèse d’un génocide, Paris, Seuil, 1989, 250 pages. Je me permets de renvoyer par ailleurs à certains de mes travaux cités note 41.
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[17]
Voir là-dessus « Rapports de synthèse » n° 2 à 13, Bundesarchiv Berlin-Lichterfelde (ci-après BABL), R–58/1082, f° 2-64. Les rapports suivants voient toujours les exécutions motivées, mais elles le sont moins systématiquement.
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[18]
Cf. BABL, R–58/1082 : « Rapports d’activités des Einsatzgruppen en Pologne », notamment f° 36, 40, 58. Notons aussi l’emploi du terme d’« insurgés » (Aufständische), qui désignait en 1920 les activistes polonais du soulèvement de Haute-Silésie : le réemploi de termes qui, autrefois, désignaient des réalités complètement différentes, éclaire particulièrement le fait que les nazis pensent la guerre avec des outils mémoriels : la campagne de Pologne, en fait, semble être la continuation de la Grande Guerre.
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[19]
John Horne et Alan Kramer, « German Atrocities » in 1914. Meanings and Memory of War. History of a Denial, New-York, Yale University Press, 2001. Voir aussi Alan Kramer, « Greueltaten. Zur Problem der deutschen Kriegsverbrechen in Belgien und Frankreich 1914 », in Gerd Krummeich et Gehrard Hirschfeld (dir.), « Keiner fühlt sich hier mehr als Mensch… » Erlebnis und Wirkung des Ersten Weltkrieg, Francfort, Fischer, 1996, 285 pages, pp. 104-139, particulièrement pp. 106-123 ; du même auteur, « Les “atrocités” allemandes : mythologie populaire, propagande et manipulations dans l’armée allemande », Guerres mondiales et Conflits contemporains, 171, 1993, pp. 47-67.
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[20]
Voir, par exemple, Bernhard Heinrich Schwertfeger, Belgische Landesverteidigung und Burgerwacht 1914, Berlin, Ghobbing, 1920, 311 pages ; Otto von Stulpnagel, Die Wahrheit uber die deutschen Kriegsverbrechen, Berlin, Staatspolitischer Verlag, 1920, 470 pages ; Lothar Wieland, Belgien 1914 : die Frage des belgischen « Franktireurkrieges » und die deutsche öffentliche Meinung von 1914 bis 1936, Francfort-sur-le-Main, Peter Lang, 1984, 545 pages ; voir aussi Ulrich Heinemann, Die verdrängte Niederlage. Politische Öffentlichkeit und Kriegsschuldigfrage in der Weimarer Republik, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1983.
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[21]
Cf. Horne et Kramer, op. cit., et, pour les deux exemples cités, BABL, R–58/1082, f° 57 et 150.
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[22]
Christian Ingrao, « Culture de guerre… », art. cit., pp. 272-273 et 282.
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[23]
« Rapports journaliers de synthèse des dépêches d’Einsatzgruppen », n° 2 à 13, BABL, R–58/1082, f° 2-64. Les rapports suivants voient toujours les exécutions motivées, mais elles le sont moins systématiquement.
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[24]
« Ordre du général commandant le 4e groupe de Panzer, général d’armée Hoepner », Bundesarchiv-Militärarchiv Freiburg (ci après BA-MA), LVI. AK., 17956/7a, cité in Gerd Überschär et Wolfram Wette, Der deutsche Überfall auf die Sowjetunion. « Unternehmen Barbarossa » 1941, Francfort-sur-le-Main, Fischer, 1997, 404 pages, p. 251.
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[25]
Cf. par exemple Merkblatt du QG de l’armée de Norvège (juin 1941), BA-MA, RW 39/20 ; feuille volante intitulée « Connaissez-vous votre ennemi ? », BA-MA, RH 23/218, éditées toutes deux in Gerd Überschär et Wolfram Wette, Der deutsche Überfall, op. cit., pp. 262-264. En effet, le prospectus distribué aux soldats de l’Armée de Norvège stipule : « Le Russe est maître dans tous les arts de la guérilla, son inventivité dans l’élaboration d’artifices toujours renouvelés, dans l’emploi desquels il agit sans aucune conscience et se montre prêt à toutes les bestialités, est très grande. »
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[26]
On lira à ce sujet l’étude de la 6e Armée, produite par Bernd Boll et Hans Safrian, qui décrit la très grande soudaineté et la rapidité de mise en place de ce type de mécanisme de brutalisation. Bernd Boll et Hans Safrian, « Auf dem Weg nach Stalingrad Die 6. Armee 1941-1942 », in Klaus Naumann et Hannes Heer, Vernichtungskrieg. Die Verbrechen der Wehrmacht 1941-1944, Hambourg, Hambourg Edition, 1995, 686 pages, pp. 260-290.
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[27]
Einsatzgruppe ZbV. : Zur besonderen Verwendung (commando à usage spécial). Cette unité ne fait pas partie des quatre Einsatzgruppen de Russie mises en place par le RSHA : il s’agit d’une formation de la SIPO et du SD organisée par le bureau de la Gestapo de Tilsit, sensée prêter main-forte à l’Einsatzgruppe A dans les Pays baltes. Voir Christoph Dieckmann, « Der Krieg und die Ermordung der litauischen Juden », in Ulrich Herbert (dir.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik 1939-1945. Neue Forschungen und Kontroversen, Francfort-sur-le-Main, Fischer, 1998, 330 pages, pp. 292-329, ici pp. 297-298.
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[28]
« Rapport journalier des Einsatzgruppen (EM) n°2, 23/6/1941 », BABL, R–58/214 ; voir aussi Christoph Dieckmann, « Der Krieg », art. cit., qui livre un récit de ce massacre. À la mi-septembre, ce groupe de femmes et d’enfants est à son tour fusillé.
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[29]
En effet, les exécutions pratiquées par les Einsatzgruppen de Pologne étaient déjà légitimées par l’affirmation de l’existence de francs-tireurs, de saboteurs ou d’agitateurs, mais les exactions allemandes étaient, et de loin, dirigées moins spécifiquement contre les Juifs. Voir BABL, R–58/1082 : « Rapports d’activités des Einsatzgruppen en Pologne ». Les exécutions sont, pratiquement toutes sans exception, justifiées et le sont à 80 % par des tirs contre des unités allemandes venant de civils ou de soldats sans uniformes.
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[30]
Cf. par exemple « Rapport de la 4e compagnie du Régiment de Police “Mitte”, 26/3/1942 » : sur dénonciation, les Allemands surprennent dans leur sommeil dix anciens soldats russes qui sont pris sans armes et fusillés sur place comme Freischärler, BABL, R–20/6, f° 79.
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[31]
Par exemple « Journal de guerre (KTB) HSSPF Sud, 20-22/8/1941 », BABL, R–70 (SU)/18, f° 18-19 : concomitance d’exécutions de Juifs et de « francs-tireurs ». Voir aussi le récit par Hilberg de la « deuxième vague d’assaut » contre les ghettos de Russie, in Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Gallimard, collection « Folio », 1991, 2 vol., 1 095 pages, t. 1, pp. 319-337.
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[32]
Un cours d’entraînement à la guerre contre les partisans, tenu à Mogilev en septembre 1941, reprenait la phrase du chef des unités de lutte contre les partisans, le HSSPF von dem Bach-Zelewsky, qui disait : « Là où est le Juif, se trouve le partisan, et là où est le partisan, se trouve le Juif », Landgericht (cour d’assises) Darmstadt, verdict dans l’affaire Nöll/Zimmer, 8 avril 1954, cité par Hannes Heer, « Verwischen der Spuren. Vernichtung der Errinerung », in catalogue de l’exposition « Vernichtungskrieg. Verbrechen der Werhmacht » (1re version), Hambourg, Hamburger Edition, 1995.
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[33]
BABL, R–70 (SU)/16, et Gerlach, Kalkulierte Morde, op. cit., pp. 899 et 930-932.
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[34]
Gerlach, Kalkulierte Morde, op. cit., p. 876.
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[35]
Sur tout ceci voir Gerlach, Kalkulierte Morde, op. cit., pp. 859-1 055.
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[36]
Sur cette opération voir BABL, R–70 (SU)/16 : « Journal d’opérations de l’état-major opérationnel Minsk ».
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[37]
Gerlach, Kalkulierte Morde, op. cit., p. 899.
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[38]
Mechtild Rössler et Sabine Schleiermacher (dir.), Der « Generalplan Ost ». Hauptlinien der nationalsozialistischen Planungs-und Vernichtungspolitik, Berlin, Akademie Verlag, 1993, 378 pages ; Czeslaw Madajczyk (dir.), Vom Generalplan Ost zum Generalsiedlungsplan, Munich, Saur Verlag, 1994, 800 pages.
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[39]
En attendant la thèse d’Isabelle Heinemann, dirigée à Freiburg par Ulrich Herbert, sur les officiers dirigeant le Rasse-und Siedlungshauptamt (RuSHA), on se reportera à Cornelia Essner et Édouard Conte, La Quête de la Race. Une anthropologie du nazisme, Paris, Hachette, 1995, 451 pages ; Czeslaw Madajczyk, Zamojszina. Sonderlaboratorium der SS : zbior dokumentow polskisch nimiekisch z okresu okupacij hitlerowskiej, Varsovie, Ludowa, Spoldziena Widaniicza, 1977.
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[40]
Gerlach, Kalkulierte Morde, op. cit., pp. 1 036-1 052.
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[41]
Christian Ingrao, « Les pratiques d’agression des Einsatzgruppen », in Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Christian Ingrao et Henry Rousso (dir.), Violences de guerre. Approche comparée des deux conflits mondiaux, Bruxelles, Complexe, 2002 ; Christian Ingrao, « Culture de guerre, imaginaire nazi, violence génocide. Le cas des intellectuels du SD », Revue d’Histoire moderne et contemporaine, n° 47bis, avril 2000 ; et du même auteur, Les Intellectuels SS du SD, op. cit.
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[42]
Ingrao, « Culture de guerre… », art. cit.
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[43]
Ralf Ogorreck, Die Einsatzgruppen und die Genesis der « Endlösung », Berlin, Metropol Verlag, 1996, 240 pages.
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[44]
« Courrier HSSPF Rußland-Mitte, 7/09/1942 », BABL, R–20/6, f° 167-168.
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[45]
Voir par exemple, et entre autres les récits de Dorfbrennungen (incendies de villages), ZStL, 204 AR–Z 48/58 (« Enquête sur le bataillon de police 320 et le KdS Rowno [auditions judiciaires] »), volume 22 ; « Interrogatoire Zuckermann, 18/5/1961 », ZStL, 204 AR Z 48/58, volume 33, f° 6 214-6 225 : exécutions d’enfants de partisans.
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[46]
Nombreux témoignages concordants in Zentralstelle der Landesjustizverwaltungen zur Aufklärung der national-sozialistischen Verbrecher (dorénavant ZStL), 2 AR–Z 21/58 (Ehrlinger, [BdS Kiew, Sk 1b.]), volumes 1-18.
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[47]
Il a défini ce type de violence dans Les Guerriers de Dieu, op. cit.
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[48]
« Rapport de situation et d’activité n°3 », couvrant la période du 15 au 31 août 1941, Politische Archive des Auswärtigen Amtes (PAAA), InlIIG, Regal 32, Fach 200, n° 431, reproduit chez Klein, Die Einsatzgruppen, op. cit., pp. 155-180, ici p. 161.
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[49]
L’exécution est commentée en EM 47, BABL, R–58/215 et, de façon plus allusive, in « Rapport de situation et d’activité n°2 », édité in Peter Klein, Einsatzgruppen, op. cit., p. 139 et note 11, p. 152, ainsi que « Rapport n°3 », ibidem, pp. 160-161.
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[50]
EM 58, BABL, R–58/215, f° 102-103.
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[51]
Ibid., f° 104 : le rapport parle d’une foule de plusieurs milliers de personnes.
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[52]
On dispose aussi, pour confirmer ces témoignages, d’un certain nombre de photographies de l’exécution, éditées avec un récit détaillé de l’événement in Ernst Klee, Völker Rieß et Willy Dreßen (dir.), « Schöne Zeiten ». Judenmord aus der Sicht der Täter und Gaffer, Fischer, Francfort-sur-le-Main, 1988, 276 pages, p. 105 et suivantes (paru en français sous le titre Pour eux, « c’était le bon temps », Paris, Plon, 1990). Les photos sont aussi présentées dans le catalogue de l’exposition « Vernichtungskrieg. Verbrechen der Werhmacht » (1re version), Hambourg, Hamburger Edition, 1995 (il convient de ne pas confondre ce catalogue avec l’ouvrage du même titre dirigé par Hannes Heer et Klaus Naumann, édité dans la même maison d’édition).
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[53]
Description de l’exécution in ibid. et in Bernd Boll et Hans Safrian, « Auf dem Weg nach Stalingrad. Die 6. Armee 1941-42 », in Klaus Naumann et Hannes Heer, Vernichtungskrieg.Verbrechen der Wehrmacht, op. cit., pp. 260-296, ici p. 267.
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[54]
EM 58, BABL, R–58/215, f° 104.
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[55]
Un mémorandum du RSHA daté de 1943 indique que « les Einsatzgruppen ont pu vérifier la domination des Juifs sur l’URSS », BABL, R–58/68 [Généralités sur l’organisation de l’URSS. Travaux sur la « mentalité » des Russes et sur le NKVD]. Fait important, le même texte est utilisé dans le guide édité par le RSHA pour les officiers de la SIPO envoyés en Russie : BABL, R–58/3506 : « Informations sur l’URSS pour les chefs locaux de la SIPO/SD ».
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[56]
Concept lui aussi emprunté à la thèse de Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu, op. cit.
1La lutte contre les partisans (Partisanenbekämpfung) a coûté la vie à plusieurs millions de personnes en Russie et en Pologne, mortes de faim à la suite des razzias nazies, brûlées dans leur village, fusillées, pendues en masse lors de mesures de représailles. La Partisanenbekämpfung recouvre des réalités très diverses, depuis les fusillades d’otages des débuts de la campagne de Pologne en septembre 1939 jusqu’aux dernières grandes opérations de l’été 1944 en Biélorussie. La lutte contre les partisans a par ailleurs été l’occasion du massacre des habitants des derniers ghettos à l’été 1943. À cet égard, elle se situe à la couture entre les pratiques de guerre totale et les pratiques génocidaires. Le sujet, pourtant, n’a pas été étudié depuis longtemps dans sa globalité.
2Le seul ouvrage de référence qui tente de prendre en compte la lutte contre les partisans sur le front de l’Est a été écrit dans les années 1970 par un Anglo-Saxon qui n’eut pas accès aux archives soviétiques et ne s’intéressa pas sérieusement aux archives allemandes [3]. Si le mouvement partisan a été l’un des objets privilégiés de l’historiographie du bloc socialiste, le traitement du sujet ne prenait pas en compte la politique allemande et traitait les mouvements sur un mode hagiographique [4]. Plus douteux encore, sans doute : le livre allemand qui eut pu faire référence, dans les années 1980, sur la question, est le fait de Rudolf Aschenauer, avocat des criminels de guerre nazis à Nuremberg, qui déploya une frénétique activité de disculpation des anciens nazis envoyés à l’Est. Écrire sur les partisans lui permettait de tenter de légitimer la politique nazie en Russie et de la faire passer pour un ensemble de mesures de représailles à caractère fondamentalement défensif [5]. La « Guerre sans frontière » d’Aschenauer n’est ni plus moins qu’une version historiographique de l’argumentaire de défense nazi déployé tout au long des procès des anciens criminels de guerre. Document précieux pour l’historien de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale au-delà de sa nullité historiographique évidente, car au nombre des clients de l’avocat figuraient de très hauts dignitaires du Troisième Reich, notamment Werner Best, l’ancien bras droit de Heydrich à la tête du Reichssicherheitshauptamt, ou Otto Ohlendorf, ancien chef du SD et chef de l’Einsatzgruppe D [6]. Le livre, en l’occurrence, reflétait fidèlement leur représentation de ce qui, selon eux, s’était passé à l’Est.
3L’historiographie allemande, en plein renouvellement depuis 1989, ne s’est pas encore intéressée spécifiquement à la question de la lutte contre les partisans [7]. Certaines études régionales, comme la thèse monumentale de Christian Gerlach sur les politiques d’occupation en Biélorussie, ont apporté des connaissances précises sur la dimension hiérarchique et factuelle de la question, offrant un panorama extrêmement détaillé de la question [8]. Certaines études en cours, comme la thèse de Christoph Dieckmann [9] ou celle de Norbert Kunze [10], devraient elles aussi constituer d’importantes contributions à l’établissement des faits. Les lacunes factuelles, visiblement en voie de comblement en ce qui concerne l’URSS occupée, restent cependant importantes en ce domaine, notamment en ce qui concerne l’Ukraine [11], la Pologne et les Balkans, malgré l’effort méritoire de Manfred Messerschmidt et de Walter Manoschek [12]. L’ouvrage de Theo Schulte [13], même s’il aborde la question en appréhendant les sources allemandes avec une volonté globalisante, est déjà ancien et ne prend pas en compte les travaux d’Omer Bartov, ni ceux de Christian Gerlach et de Dieter Pohl [14]. Les ouvrages d’Hannes Heer et des collaborateurs de l’exposition sur les crimes de la Wehrmacht, même s’ils prennent très utilement en compte la Partisanenbekämpfung, n’en déterminent pas la spécificité et se cantonnent le plus souvent, eux aussi, à étudier les caractéristiques fonctionnelles de la lutte de la Wehrmacht et de la S.S. contre les partisans [15].
4Dans cette optique, et c’est peut-être là que réside le principal intérêt de ce champ de recherche, l’étude de la Partisanenbekämpfung pourrait constituer un observatoire idéal du nazisme et de ses pratiques de violence. Il s’agirait donc de transformer un champ d’études tout à la fois vaste et transversal en un essai d’histoire culturelle de la violence nazie qui permettrait de saisir au cœur les mécanismes de cette violence.
5En premier lieu, en étudiant l’image nazie du franc-tireur et du partisan, il conviendra de mettre au jour la généalogie référentielle organisant le discours de légitimation de la violence contre les populations civiles russes par les nazis. Ces derniers, en effet, semblent avoir élaboré à partir des outils mentaux forgés entre 1914 et 1918 une image du franc-tireur radicalisée par le déterminisme racial nazi et la croyance en une « domination » des Juifs dans les groupes partisans. En second lieu, la Partisanenbekämpfung des nazis, politique évolutive, s’insère dans les projets nazis d’administration des territoires occupés de l’Est et, plus profondément, dans les projets millénaristes de germanisation de ces territoires. En troisième lieu, étudier la violence nazie, c’est inévitablement tenter de proposer une anthropologie sociale historique des gestes de la violence mise en œuvre contre les partisans.
Les représentations du franc-tireur et du partisan : un discours de légitimation de la violence totale
6Les premières représentations du franc-tireur (Freischärler) par les nazis apparaissent dans les rapports des Einsatzgruppen [16] en septembre 1939. La Pologne, première véritable campagne militaire, est le moment de la cristallisation de formes inédites de mobilisation nazie. Toutes les fusillades sont ainsi « justifiées », le plus souvent par des tirs de nuit, par l’action de pillards ou par des actes d’hostilité de la part de la population civile. Presque tous ces rapports mentionnent ainsi la présence de francs-tireurs dont les actions entraîneraient les représailles des groupes policiers [17]. Ils révèlent en fait l’appréhension de la guerre par les membres des groupes, et particulièrement l’attention portée au respect, par l’adversaire polonais, de la distinction entre combattants en uniforme et civils. Or la frontière entre civils et militaires paraît avoir été extrêmement floue. Les militaires polonais, débordés par l’attaque allemande, se sont retrouvés en grand nombre derrière les lignes allemandes, mal équipés et mal signalés. Ils ont immédiatement été amalgamés à des civils tirant dans le dos des troupes et fusillés en nombre important. Les troubles de l’ordre les plus fréquents, tels que tirs de nuit, pillages et mouvements de panique, furent ainsi attribués à l’action de civils empiétant sur le monde combattant, ou à ces soldats considérés comme irréguliers, tous étant alors appréhendés comme « francs-tireurs » (Freischärler). Faits prisonniers, ces francs-tireurs, étaient immédiatement fusillés, parfois après un jugement sommaire [18]. Plus que la réalité de ce phénomène de porosité entre statut de combattants et de non combattants – réalité qui ne saurait être niée a priori –, ce sont les représentations des policiers allemands qui jouent ici un rôle déterminant. La psychose du franc-tireur – on le sait depuis les travaux d’Alan Kramer et de John Horne – est une constante au sein des armées allemandes depuis l’invasion de la France en 1870 [19]. À l’été 1914, ce mécanisme avait généré une vague d’exécutions sommaires et de représailles contre les populations civiles belges et françaises et le débat sur les francs-tireurs était resté l’une des grandes questions soulevées devant l’opinion publique allemande dans le débat sur la responsabilité de guerre, question dont les historiens et les publicistes s’étaient intensément emparés [20]. C’est là sans doute l’une des illustrations les plus probantes de la remobilisation de représentations cristallisées à l’occasion des violences générées par l’invasion de l’été 1914. Elle est d’autant plus notable que la campagne de Pologne avait, pour les nazis, une très nette dimension mémorielle. C’est ce qui peut, par exemple, expliquer la mention, dans les rapports des Einsatzgruppen, d’un enfant aux mains coupées, trouvaille providentielle qui, réelle ou non, permettait aux S.S. de retourner vers l’ennemi l’une des accusations les plus souvent formulées contre les armées ayant envahi la France en août 1914 [21].
7Remobilisée par les jeunes cadres des commandos S.S. en charge des exécutions, alors enfants durant la Grande Guerre, la figure du franc-tireur a pu constituer ainsi l’un des éléments centraux de l’héritage mémoriel du conflit précédent [22]. Au moment où le conflit nécessitait aux yeux des nazis une mobilisation des volontés, les argumentaires de légitimation réémergeaient tout armés et comme inchangés depuis 1918 [23].
8Cet imaginaire se retrouve dans les premières semaines de l’opération Barbarossa. Cependant, la conjoncture mentale dans laquelle l’attaque de l’URSS est lancée est fondamentalement différente de la campagne de Pologne. Dès avril 1941, la Wehrmacht édicta en effet une série d’instructions préparatoires. D’emblée, les protagonistes de Barbarossa y concevaient l’invasion de l’URSS comme une guerre idéologique totale, un gigantesque combat racial. Ces grandes directives, distribuées aux soldats de Barbarossa, insistaient toutes sur cet aspect vital du combat, ainsi que sur sa dimension idéologique, et il était demandé aux soldats de se comporter en conséquence :
La guerre contre la Russie est une partie essentielle dans le combat pour l’existence (Daseinskampf) du peuple allemand […], la défense (Abwehr) contre le bolchevisme judaïque. […] Chaque situation de combat doit être menée avec une volonté de fer jusqu’à l’anéantissement total et sans pitié de l’ennemi. Il n’y a, en particulier, pas de merci pour les tenants du système actuel russo-bolchevique [24].
10La masse de ces directives montre que l’on est en présence d’une véritable campagne de préparation psychologique des soldats à la violence totale. Les avertissements concernant les attaques dans le dos de soldats russes faisant mine de se rendre, les groupes de partisans, les tentatives de sabotage, d’empoisonnement ou d’utilisation des gaz instillèrent la peur dans le système de représentations des soldats et contribuèrent à l’émergence de comportements d’une extraordinaire violence dès le premier jour du conflit [25]. Furent considérés comme francs-tireurs tous les soldats de l’Armée rouge dépassés par l’avance de la Wehrmacht qui, en conséquence, ne fit plus de prisonniers en petits groupes : les grandes masses de prisonniers de guerre soviétiques tombèrent entre les mains allemandes à l’occasion de grandes batailles d’encerclement ; lorsqu’il s’agissait de petits groupes (jusqu’à 20 ou 30 hommes), la Wehrmacht les considérait comme des partisans et les fusillait [26]. La thématique du franc-tireur servit aussi à légitimer certaines fusillades de civils juifs. Pourtant, l’image « classique » du franc-tireur connut en URSS une mutation déterminante.
11Dès le début de la campagne, comme en Pologne, les unités combattantes et les Einsatzgruppen officiellement chargés du maintien de l’ordre signalèrent de nombreuses « actions » de francs-tireurs, réelles ou supposées, mais le discours qui interprétait ces actions se distinguait du précédent polonais. L’exemple de l’action de l’Einsatzkommando Zb.V [27] à Gargzdai, les 22 et 23 juin 1941, en est une illustration frappante. Gargzdai est une petite ville de Lituanie, distante de Riga de 150 kilomètres, comptant 3 000 habitants dont une communauté juive forte de 1 000 âmes. Située sur une route côtière importante, la ville est âprement défendue par les gardes-frontières soviétiques. De durs combats, faisant 100 morts du côté allemand, se poursuivent jusqu’au 23 juin. Durant les combats, les troupes allemandes signalent des tirs de la part de la population civile. L’un des quartiers où les affrontements sont les plus violents se trouve être, selon elles, le quartier juif. L’après-midi du 23 juin, les Allemands, soldats de la Wehrmacht et S.S. de l’Einsatzkommando qui ont conquis la ville, rassemblent une grande partie de la population. Aidés d’auxiliaires autochtones, ils séparent les Juifs des Lituaniens, qui sont libérés, et obligent les 600 personnes restantes à dormir sur place. Le 24 juin, après concertation du chef de l’Einsatzkommando, du chef de la Gestapo de Tilsit et du chef de l’Einsatzgruppe A, les femmes et les enfants sont parqués ensemble, les femmes sont soumises au travail forcé et les 200 Juifs adultes de sexe mâle sont fusillés [28].
12Comme en Pologne, la légitimation du massacre ressort donc bien ici de l’imaginaire des francs-tireurs, du mythe de l’agressivité civile vis-à-vis des combattants. Les Juifs cependant – et c’est là la grande nouveauté de la rhétorique nazie de légitimation de la violence en Russie – sont rendus responsables des difficultés allemandes à prendre la ville et sont fusillés comme partisans [29].
13Néanmoins, en URSS, les francs-tireurs furent d’abord considérés comme peu dangereux par les cadres allemands, et ces derniers pensaient même que l’hiver et les conditions météorologiques entraîneraient la fin de leur activité. Mais dès septembre, les Einsatzgruppen commencèrent à faire de la lutte contre les unités militaires irrégulières se tenant à l’arrière du front l’une de leurs missions privilégiées – moins importante il est vrai que l’activité génocide – : l’URSS fut ainsi le lieu où les partisans existèrent en tant que tel. Si, jusqu’ici, les combattants irréguliers étaient le plus souvent désignés par le terme de « franc-tireur », celui de « partisan » apparut dans les premiers mois de la campagne.
14À partir de l’automne 1941, les descriptions de l’action des francs-tireurs, tout en sous-estimant largement leurs capacités de nuire, laissent émerger une nouvelle figure de combattant irrégulier à l’action beaucoup plus militarisée, plus systématique et la dénomination « franc-tireur », tout en étant toujours occasionnellement utilisée [30], laissait de plus en plus la place au terme « partisan ».
15L’un des buts de la recherche consistera à tenter d’étudier les différences entre ces deux représentations, mais aussi à comprendre les modalités du basculement d’une image à l’autre. On se bornera à noter que ce basculement contribua à l’émergence, parmi les protagonistes allemands des violences du front de l’Est, d’une image biologisée des groupes de partisans. En effet, le discours des unités de lutte contre les partisans consistait notamment à dépeindre les unités de partisans comme composées de Juifs ou dirigées par eux, ce qui légitimait à leurs yeux l’exécution automatique des prisonniers faits à cette occasion ainsi que, plus partiellement, la liquidation des ghettos censés servir de « réservoirs » aux groupes de partisans. Les rapports d’activités des unités anti-partisans se faisaient ainsi instances de vérification d’un discours distillé a priori [31]. La corrélation « Juif/partisans » faisait l’objet d’une rhétorique dont l’économie se révélait profondément syllogistique : les nazis se représentaient la lutte en URSS à travers le prisme du déterminisme racial, se servaient de celle-là comme instance de vérification de celui-ci.
16La Partisanenbekämpfung, quel que soit le rejeu mémoriel qu’elle pourrait avoir véhiculé, semble ainsi s’être chargée, par l’élaboration de la figure du partisan, de toute la puissance émotionnelle dont le déterminisme racial nazi était porteur. Si la guerre en Pologne pouvait avoir été une guerre de réparation de 1914, celle qui se menait sur le front Est contre les Russes a visiblement été appréhendée comme une guerre raciale, une guerre contre les Juifs, et pour les nazis, la lutte contre les partisans en fut l’un des fronts [32].
17C’est dans ce mécanisme qu’argumentaire de guerre et rhétorique de génocide entrèrent en coalescence. En URSS, la thématique du partisan servit ainsi à légitimer tout autant les violences de guerre « illégales » (exécutions de prisonniers) et la violence génocidaire que les pratiques de violence contre les populations locales non juives, accusées de protéger les partisans, et, à partir de 1942, cible principale, avec les derniers ghettos, des grandes opérations de lutte contre les partisans.
18L’opération Sumpffieber (fièvre des marais) donne ici un exemple éclairant de ce que furent les grandes opérations anti-partisans et leur lien avec les pratiques génocidaires en cours. Menée pendant près de trois semaines sur tout le territoire du Reichskommissariat Ostland, aux confins de la Biélorussie et des États baltes, cette grande manœuvre de ratissage mit en jeu près de 10 000 hommes, issus de la Gestapo, des Einsatzgruppen, de la Waffen SS et de cinq régiments de police. Le bilan, produit au moment où l’opération fut arrêtée, semble être celui d’un succès : 49 camps de partisans avaient été détruits, signe que le terrain avait été momentanément reconquis. En revanche, seuls 389 partisans avaient été tués au combat, contre 1 274 suspects exécutés – principalement des habitants des villages incendiés – et 8 350 Juifs assassinés en tant que tels. 1 217 personnes, c’est-à-dire le reste des populations des villages incendiés, avaient fait l’objet d’évacuation. Ainsi, le bilan en dit long sur les caractéristiques de la politique de lutte contre les partisans : lors de cette opération, plus de 95 % des victimes abattues étaient des Juifs des derniers ghettos, annihilés en de grandes fusillades qui, bien qu’elles fussent intégrées à de vastes opérations militaires, n’avaient rien à voir avec des combats [33].
19On voit bien le mécanisme présidant à la fusion, dans les opérations de lutte contre les partisans, de l’argumentaire de guerre, de la rhétorique nazie, et des impulsions génocidaires. Sumpffieber, pourtant, n’est qu’une opération parmi des centaines d’autres, et l’étude systématique de ces opérations est l’une des étapes du présent projet. La Partisanenbekämpfung constitue un observatoire des pratiques nazies de violences permettant d’embrasser tout à la fois la violence de guerre, la violence génocidaire et l’agressivité contre une population locale qui, théoriquement, n’était pas la cible d’une politique d’extermination.
20Si le discours nazi s’appuie très fréquemment sur la thématique des partisans pour rendre la violence légitime, il conditionne en retour en grande partie les politiques de lutte contre ceux-ci.
Une histoire des pratiques allemandes de lutte contre les partisans
21Si, comme on l’a déjà dit, les lacunes sont grandes concernant notamment l’évolution de la politique de lutte contre les partisans dans des régions comme l’Ukraine ou le sud de la Russie, le cas de la Biélorussie, très largement traité sur le plan factuel par Christian Gerlach, apporte de nombreux éléments de réflexions. Durant les six premiers mois de la guerre (juin 1941-janvier 1942), la lutte contre les partisans semble passer en Biélorussie par des mesures de représailles collectives (fusillades et pendaisons) et par ce que le SD appelle la « lutte préventive contre les partisans » et la répression contre les éléments étrangers aux communautés locales (Ortsfremde). Razzias, contrôles de papiers et opérations de recherche se multiplient, au cours desquelles les populations russes, affamées par une Wehrmacht décidée à se nourrir sur les ressources locales, payent un très lourd tribut aux fusillades allemandes. En septembre et octobre 1941, ce type de pratiques s’intensifient et, alors que l’Einsatzgruppe B a fusillé ainsi près de 8 000 suspects entre juillet et septembre 1941, les unités militaires de l’arrière du front exécutent près de 12 000 personnes au cours du seul mois suivant [34].
22À partir de janvier 1942, les autorités allemandes mettent en place une politique de coordination de la lutte anti-partisans, faisant intervenir toutes les forces de la S.S. et de la police et renforçant la collaboration entre les Einsatzgruppen, l’Ordnungpolizei et les troupes de la Wehrmacht. À partir de février 1942, dans le cas de la Biélorussie, de grandes opérations de lutte contre les partisans sont mises en place. Cette phase de grandes opérations, qui dure jusqu’à l’été 1944, connaît des variantes : les exécutions se font parfois moins fréquentes, laissant la place à la déportation des villageois et leur mise au travail forcé par l’envoi des hommes en Arbeitseinsatz dans le Reich. La stratégie poursuivie par les Allemands à cette occasion consiste certes à tenter d’encercler les unités de partisans pour les détruire, mais l’objectif principal semble bien être d’ordre économique et tactique. Il s’agit, d’une part, de couper les partisans des bases arrières que constituent les villages en détruisant ceux-ci, et, d’autre part, de mettre en place une politique de prédation plus systématique des ressources, en biens et en hommes, que le pays peut fournir à une Allemagne qui cherche à s’assurer d’une main-d’œuvre industrielle et qui a projeté de nourrir ses troupes sur les ressources russes, fut-ce au prix de la mort par famine de dizaines de millions d’individus. Il s’agit donc tout à la fois de priver les partisans de ravitaillement et d’assurer celui de la Wehrmacht, mais aussi de fournir, par les déportations des habitants, un afflux de main-d’œuvre en Allemagne.
23La tactique adoptée sur le terrain est celle de l’encerclement et du « nettoyage » des « régions contaminées par les partisans ». Les troupes se déploient en un mouvement tournant, tentent d’accrocher les unités de partisans lors du « nettoyage » et s’attaquent systématiquement aux villages présents dans la région en revenant en arrière vers les bases de départ de l’opération. Les villages sont alors brûlés, leur bétail et leurs produits agricoles confisqués, leurs habitants massacrés par fusillades ou par crémation, ou, plus tard, déportées : 623 villages sont ainsi brûlés, et 83 000 personnes exécutées en Biélorussie. À l’été 1942, au cours de certaines de ces opérations, les derniers grands ghettos de Biélorussie sont aussi liquidés, notamment celui de Pinsk [35].
24Le cas de l’opération Sumpffieber peut ici encore servir d’exemple : du 22 août au 21 septembre 1942, 244 sous-officiers et hommes de troupes et 32 officiers de la SIPO et du SD, issus du KdS Minsk, participent à une grande opération de lutte contre les partisans, organisée par le HSSPF von dem Bach-Zelewsky avec 9 bataillons de police, 2 000 hommes issus de la KRIPO ou de KdS avoisinants et une brigade d’infanterie S.S. Préparée et planifiée pendant trois jours, l’opération commence le 25 août 1942 avec les premiers accrochages d’unités de partisans, qui voient tomber 32 des leurs et prendre l’un de leurs camps. Celles-ci, utilisant bien le terrain et disséminées sur de vastes territoires, échappent pourtant en grande partie aux ratissages [36]. Du 26 août au 5 septembre, la traque d’une unité de partisans forte d’un millier d’hommes se poursuit sans grands résultats. Le jour suivant, les premiers villages sont incendiés par les formations allemandes. À partir du 8, les unités de partisans commencent à perdre des hommes et à sacrifier des armes lourdes, mais les résultats restent décevants aux yeux des hommes du KdS. Les partisans tués au combat se comptent par dizaines seulement, ce qui signifie que les unités sont loin d’être désorganisées. Le gros des fusillades opérées par les membres du KdS ne concerne pas des unités militarisées de partisans mais des suspects et, surtout, les communautés juives restantes : ce sont, on l’a dit, les Juifs des derniers grands ghettos de Biélorussie qui ont formé les contingents de victimes les plus importants. L’impulsion génocide voisine ainsi avec les préoccupations qui ressortissent de la politique d’occupation locale, des critères de sécurisation et de prédation des ressources, en une séquence de violence tous azimuts qui, si elle est essentiellement dirigée contre les communautés juives, affecte aussi les communautés rurales russes [37].
25L’un des buts de ce projet consiste précisément à tenter de brosser une évolution globale de la lutte contre les partisans, en abordant, pour ces deux premières phases de la politique nazie, les cas ukrainiens et polonais, mais aussi le cas yougoslave. Il s’agira aussi de vérifier – sur le modèle de Gerlach – la corrélation ou non entre les politiques économiques d’occupation et la Partisanenbekämpfung.
26Dans certaines régions, une dernière phase du combat contre les partisans voit apparaître une méthode originale : celle des villages armés (Wehrdörfer). Peuplés de colons volksdeutsche ou d’activistes anticommunistes locaux, ces villages de germanisation étaient conçus comme des unités autonomes de lutte contre les partisans, qui étaient ainsi coupés de la population locale. L’objectif d’une telle politique était double. Il s’agissait de mettre à profit, dans des régions où les différentes populations slaves vivaient ensemble, des tensions inter-ethniques fortes, par exemple entre Ukrainiens et Polonais, entre Baltes et Russes, mais aussi et surtout, entre Volksdeutsche et Slaves. Il convient cependant à cet égard de s’interroger sur la présence éventuelle d’une dimension idéologique à l’œuvre dans cette réalisation. Dans la lutte contre les partisans, les nazis n’ont-ils pas tenté de remobiliser le mythe du Volkstumskampf, du combat ethno-identitaire, en créant des communautés germaniques racialement homogènes chargées de combattre et de vaincre les allogènes (Fremdvölkische) juifs et slaves. L’enquête devra déterminer si la Partisanenbekämpfung, s’est conformée aux dernières versions du Generalplan Ost [38], ce document planifiant espaces à germaniser et populations à déplacer, et s’est ainsi insérée dans le projet de refondation sociobiologique nazi. Si tel était le cas, elle aurait revêtu un caractère utopique et millénariste qui n’était pas sans influer sur la violence des acteurs. Ce type d’expérience de Partisanenbekämpfung, quoi qu’il en soit, fut mené dans le district de Zamosc, près de Lublin, sous la direction de Odilo Globocnik [39], et en Biélorussie sous la direction d’Erich Ehrlinger, le chef de l’Einsatzgruppe B [40]. Il conviendra d’étudier attentivement chacun de ces projets nazis.
27Ces différentes politiques de lutte contre les partisans laissent transparaître des gestes de violence très différenciés. Leur étude constitue le troisième axe problématique de ce projet.
Une anthropologie historique des pratiques nazies de violence
28Le postulat qui guide ce troisième axe de recherches est que les gestes et les modalités de la violence sont significatifs du système de représentations des acteurs. D’autres recherches ont permis de décrire une violence génocidaire massivement perçue comme transgressive par les membres des Einsatzgruppen [41]. Ceux-ci, pourtant, l’ont mise en place, ce qui incite à penser qu’ils disposaient d’outils mentaux leur permettant de consentir à la violence et de l’appréhender comme nécessaire. Ce sont ces outils mentaux qu’il convient de chercher dans l’étude des gestes et des modalités de la violence.
29Comment, par exemple, les femmes et les enfants furent-ils touchés par les pratiques nazies contre les partisans ? On sait que, dès juillet 1941, les Einsatzgruppen commencèrent à exécuter des femmes « convaincues » d’activités communistes ou de liaison avec les partisans : encore une fois, la thématique du franc-tireur et du partisan présidait à la légitimation de la transgression d’un des grands interdits de la « guerre réglée » : l’agression des femmes [42]. À partir d’août, les enfants juifs furent eux aussi massacrés par les groupes de tuerie [43]. Pourtant, en septembre 1942, le HSSPF von dem Bach Zelewsky envoya à toutes les troupes engagées dans la lutte contre les partisans sur le front de l’Est un ordre du général commandant les troupes de sécurisation du groupe d’armée Centre, ordonnant de ne fusiller les enfants qu’à partir du moment où « ils [étaient] conscients de la portée de leurs actes. Les enfants au-dessous de 10 ans en sont incapables : ils [devaient] être punis, mais pas fusillés [44] ».
30La question du franchissement des barrières de l’âge et du genre dans les pratiques de la Partisanenbekämpfung sera ainsi l’un des axes centraux du questionnement. Car la Partisanenbekämpfung nazie reste, malgré l’ordre cité ci-dessus, l’une des séquences guerrières lors desquelles ces barrières se sont révélées extrêmement poreuses.
31À ce moment, en effet, les villages suspectés d’être « contaminés par les partisans » étaient rasés et leurs habitants, enfants compris, massacrés. Les récits produits après guerre et décrivant des exécutions d’enfants seront indispensables pour comprendre la légitimation par les nazis de ces actes [45]. L’ennemi est de plus en plus souvent perçu comme un ennemi biologique – le terme de « contamination » en témoigne –, les partisans étant associés aux Juifs : l’essence biologique impliquait que l’âge ou le sexe importent peu. L’un des buts de l’enquête est de tenter de mesurer la diffusion de cette croyance au sein du groupe des acteurs de la Partisanenbekämpfung et son importance dans le consentement des hommes au franchissement de seuils constitués par l’assassinat massif des femmes et des enfants.
32En second lieu, les pratiques nazies de torture et de mise à mort feront l’objet d’une étude. Les hommes versés dans les Einsatzgruppen étaient en grande partie des fonctionnaires de police, criminalistes ou membres de la Gestapo. Leur fonction principale consistait théoriquement à interroger des suspects. Il s’agira de tenter d’appréhender la manière dont les aveux étaient obtenus et quels étaient les gestes de violence utilisés à ces fins. De la même manière, les modes d’exécution et leurs rythmes laissent transparaître une violence quotidienne, routinière qui se différenciait radicalement de celle qui fut employée dans les grandes opérations contre les partisans. Au KdS Minsk, les exécutions de partisans suspects étaient hebdomadaires, infligées à chaque fois à une quarantaine de personnes au maximum, toujours en présence d’un officier, dans des endroits très précisément définis, avec des pelotons d’exécutions choisis à tour de rôle pour répartir également la confrontation à la violence entre les hommes. Tous, officiers et hommes de troupes, devaient tirer. Cette pratique traduit une volonté de ritualisation, de « routinisation » de l’exécution, ainsi qu’un souci de répartition de celle-ci sur l’ensemble de la troupe. Il conviendra de déterminer s’il s’agit là de l’esquisse d’une régulation de la confrontation à une violence vécue comme traumatogène [46]. Ces pratiques existèrent-elles dans les autres unités chargées de la lutte contre les partisans ?
33Enfin, il conviendra de décrire une véritable sémiologie de la violence anti-partisans. Plusieurs types de gestes sont aisément différentiables. En Pologne, la plupart des exécutions effectuées en septembre-octobre 1939 le sont par fusillade, en pleine rue. De telles pratiques ont également eu lieu à Kowno en juillet 1941. L’une des caractéristiques du KdS Kiew est par ailleurs la mise en place de pendaisons publiques de masse. Très fortement ritualisées, ces pratiques ressortissent d’une violence que l’on pourrait nommer, à l’exemple de Denis Crouzet, une « violence démonstrative [47] », au sens où elle constitue un véritable discours vis-à-vis des populations civiles, auxquelles elles donnent une image très intimidante du pouvoir mis en place par l’invasion. Ce n’est là, pourtant, que le premier niveau de discours de ces exécutions. Une exécution intervenue à Jitomir laisse transparaître un second niveau de discours, transmis lui aussi au travers du rituel d’exécution et des corps des suppliciés.
34Le Sonderkommando 4a, responsable du pogrom de Tarnopol et, plus tard, du massacre de Babi-Yar, fit à Tschernykov la capture de deux hommes qui, par leur statut et leur ethnie, revêtaient pour les nazis une valeur de vérification syllogistique de la rhétorique de guerre. Kiepert et Kogan étaient en effet tous deux des Russes juifs et – là se trouvait le syllogisme – des fonctionnaires de la machine judiciaire stalinienne [48]. Arrêtés et sans doute torturés, les deux hommes avouèrent de nombreux « crimes » et leur exécution fut décidée. Elle eut lieu à Jitomir et fut savamment orchestrée par les hommes de l’ordre noir. Ils eurent recours à la Propaganda Staffel de la 6e Armée, laquelle mobilisa ses rotatives pour imprimer des tracts annonçant et circonstanciant la pendaison publique des deux hommes, ainsi que des camions à haut-parleurs annonçant la nouvelle dans toute la ville. Un rapport du groupe qui mit en scène l’exécution permet d’avoir un aperçu de ce qui fut annoncé [49].
Kiepert, amené à avouer, décrivit ses atrocités avec un cynisme juif. Dès l’âge de 18 ans, il avait agi en 1905 comme agitateur sioniste dans des bandes illégales contre l’ordre alors en place. […] Rien que dans la région de Tschernykov, de 1905 à 1917, il commit 25 meurtres ; de 1917 à 1919, 500 autres ; et de 1919 à 1925, 800, tous dirigés contre des Ukrainiens et des Volksdeutsche, à l’occasion de quoi il exprima sa haine contre tout ce qui n’était pas juif par des méthodes de meurtre toujours renouvelées. Il préférait particulièrement tuer par armes à feu, armes blanches et en assommant, en empoisonnant ou en noyant. Lorsqu’il ne pouvait pas atteindre ses victimes désignées, il s’en prenait de la manière la plus brutale à leur famille. C’est ainsi qu’à Tschernykov, une petite fille – maintenant adulte – eut, alors qu’elle était littéralement au sein de sa mère, le pied droit brisé par un coup de crosse, et ce parce que [Kiepert était pris de] rage, son père, un officier tsariste, étant introuvable. En 1933, l’année de la grande famine en Ukraine, Kiepert se distingua de nouveau […].
Au total, ce sont au minimum 1 350 meurtres, commis en tant que terroriste dans la Russie tsariste, comme agent de la GPU ou comme membre d’une troïka [cour de justice] qu’il faut mettre sur son compte.
L’un de ses collaborateurs n’eut pas le même succès, mais tua malgré tout, en quatre mois, 120 Ukrainiens et Volksdeutsche en 1934.
Kiepert lui-même et son aide bourreau ont été pendus publiquement sur la place du marché à Jitomir le 7 août 1941 [50].
36Le moment venu, les deux hommes, juchés sur un camion placé sous une potence, se virent passer la corde au cou devant une foule de spectateurs ukrainiens et de soldats de la Wehrmacht [51]. Les témoignages insistent d’ailleurs sur la tenue de fête des Ukrainiens, et notamment des femmes accompagnées de leurs enfants, ainsi que sur les appareils photos qu’utilisaient les hommes de la Wehrmacht qui multipliaient les plaisanteries et demandaient au conducteur du camion sur lequel se trouvaient les deux hommes d’avancer moins vite, pour qu’ils puissent saisir les deux suppliciés dans l’instant de la chute de leur corps [52]. Tout indique que la pendaison publique de ces hommes, dont le statut était symbolique, fut organisée comme un spectacle aux significations différenciées. Spectacle reçu par les Ukrainiens comme une sorte de rituel festif de « sortie du communisme » et présenté comme tel par les haut-parleurs des camions de la Propaganda-Staffel. La pendaison publique des deux hommes, qui fut le préalable légitimateur de l’exécution de 402 Juifs, incarnait ainsi une violence libératrice, voulue par les Allemands et reçue comme telle par les Ukrainiens [53]. L’Einsatzgruppe C, quoi qu’il en soit, rapporte que « la lecture de la condamnation fut interrompue par des cris d’approbation et des applaudissements (Beifall) » et que « la population locale a accueilli cette punition pour des décennies de cruauté juive avec une satisfaction particulière [54] ».
37Cette sémiologie induisant une prétendue libération de la violence communiste, ne constitue cependant que l’une des dimensions du discours émanant de cette pendaison publique. Le macabre spectacle fut conçu aussi à l’adresse des soldats allemands présents en nombre, afin de leur présenter à eux aussi la violence comme libératoire, mais, plus profondément encore, de leur donner à voir une incarnation de l’ennemi confirmant les représentations distillées durant la préparation de la campagne. Les deux hommes furent ainsi les victimes d’une violence pédagogique, démonstrative, incarnant littéralement le déterminisme racial, tout en conjurant par leur mort les affects angoissants alors à l’œuvre dans la formulation de la rhétorique de guerre nazie. C’est bien, semble-t-il, une violence doublement démonstratrice qui se met ici en place, une violence plus soucieuse de symboles et de discours que de prévention sécuritaire. Cette violence spécifique, notons-le pour finir, paraît rappeler qu’une fonction de vérification syllogistique du dogme sous-tendait l’agressivité des troupes allemandes en Russie, et notamment de celles chargées de la lutte contre les partisans [55].
38Un second type de violence, marqué par la volonté de rapidité et d’exhaustivité des acteurs, apparaît par ailleurs au travers de l’étude des grandes opérations anti-partisans. Les fusillades à la mitrailleuse et les incendies de villages, qui représentent l’écrasante majorité des séquences de violence déployées dans la guerre contre les partisans, ressortissent d’un autre imaginaire, plus proche de celui qui préside à la liquidation des ghettos. Cet imaginaire, souvent médical et adossé à la métaphore biologique – les nazis pensaient éradiquer la « contamination » partisane –, a généré une « violence extirpatrice [56] », violence qu’il convient de comprendre pour tenter de préciser ce qui a conduit les nazis à mettre en place de telles pratiques.
39On nous permettra de ne pas conclure ce rapide aperçu des violences nazies perpétrées à l’occasion des grandes campagnes de lutte contre les partisans. On aura compris que ce que l’on présente ici n’est que l’ébauche d’un travail qui devra être nuancé, approfondi, enrichi, nourri, enfin – c’est là ce qu’une première étude a voulu montrer – d’anthropologie historique. Et il convient d’en souligner l’urgence : ce projet veut certes en tout premier lieu contribuer à l’étude des dynamiques de violence qui traversent le front de l’Est entre 1939 et 1945. Mais, au-delà de l’objectif de l’historicisation de pratiques, volontiers qualifiées de « barbares » pour ensuite être mieux édulcorées et refoulées, rechercher les outils mentaux rendant cette violence possible, en souligner la dimension généalogique, revient aussi à souligner que ces mécanismes mentaux, qui ne sont pas tous – et loin s’en faut ! – nés sur le front de l’Est en 1941 (l’imaginaire du franc-tireur en est un exemple probant), ne sont pas morts avec le nazisme, comme en témoignent les pratiques de déplacements et d’agression de populations civiles mises en place en Bosnie en 1993-1995 et, plus tard, au Kosovo. Inexorablement, travailler sur la Partisanenbekämpfung signifie aussi regarder autrement les pratiques guerrières de la fin du xxe siècle et du début du xxie siècle. Une histoire du temps présent au sens plein du terme…