• Jean Greisch, Entendre d’une oreille. Les enjeux philosophiques de l’herméneutique biblique, Paris, Bayard, 2006, 298 p.
- Par Emmanuel Housset
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Citer cet article
- HOUSSET, Emmanuel,
- Housset, Emmanuel.
- Housset, E.
https://doi.org/10.3917/retm.244.0111c
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- Housset, Emmanuel.
- HOUSSET, Emmanuel,
https://doi.org/10.3917/retm.244.0111c
1 Jean Greisch est depuis longtemps un représentant important de l’herméneutique et un spécialiste incontesté de la pensée de Heidegger. Cet onzième livre manifeste la vivacité d’une pensée toujours en genèse, qui se nourrit à la fois de toute la philosophie contemporaine et de ce qu’il y a de philosophique dans le christianisme. Justement, Entendre d’une autre oreille montre comment toute la réflexion sur ce que signifient lire et comprendre, avec tous les problèmes qui lui sont liés, peut être renouvelée, prolongée, approfondie à partir de l’herméneutique biblique qui n’est pas ici un substitut de la philosophie, mais ce qui lui donne à penser. La force d’un tel travail est d’abord la force de sa question, « qu’est-ce que lire ? », et la force de sa thèse : c’est à partir de l’Écriture qu’il est possible de se laisser enseigner ce que c’est que lire. Dans ces neuf chapitres, Jean Greisch poursuit inlassablement son questionnement jusqu’à la détermination de la compréhension comme tâche éthique. Néanmoins, la force de ce travail se trouve également dans une érudition impressionnante concernant aussi bien les philosophes que les théologiens, aussi bien les poètes que les romanciers, et cela montre la nécessité de ne pas restreindre le champ de l’expérience quand il s’agit d’élucider un phénomène. Il est impossible de citer ici toutes ces références ; cependant nous retrouvons aussi des points d’appui constants comme le parcours de la reconnaissance selon Ricœur, l’étude de la Bible de Paul Beauchamp, ou la philosophie de la parole de Jean-Louis Chrétien.
2 La première partie sur « L’Écriture et ses destinataires » commence par une réflexion sur le livre mangé à partir des récits de vocation prophétique : Jérémie est un mangeur de paroles qui se charge d’une mission impossible qui est de ne pas aplanir le malentendu herméneutique entre Dieu et son peuple, mais, au contraire, de l’exacerber. En effet, manger le livre c’est la vocation à s’approprier quelque chose dans une situation de crise, et notamment ici la parole de Dieu qui a pris forme de livre. Autrement dit, il s’agit de mettre en évidence le lecteur comme un « envoyé » et, à cet effet, il faut décrire la multiplicité des fonctions du livre dans l’Apocalypse : rendre visible l’expérience de la persécution pour créer non la terreur, mais la confiance. Le mot de la fin est « viens ! » et, précisément, manger le livre en le lisant c’est être capable de prononcer le « viens ! » qui se lance et se répercute dans un échange d’appels et de réponses. Bref, le « viens ! » est par essence choral et donc il ne peut plus se penser avec les catégories du dedans et du dehors. Or, si cet impératif est incommensurable aux catégories contemporaines, il impose de repenser la responsabilité, le témoignage et le secret, les trois concepts clés de la philosophie en train de s’écrire aujourd’hui. En outre, le genre apocalyptique, comme acte de lecture dans une crise de lecture, dévoile le véritable sens du « viens ! » apocalyptique et, du même coup, le lien d’essence entre crise, culture et vocation.
3 Ensuite, Jean Greisch, s’appuyant sur les analyses de Jean-Louis Chrétien, décrit la manducation de la parole de façon à montrer que la faim et la soif sont des conditions de notre humanité (chapitre 2). Croire, c’est se nourrir de paroles et le lecteur est comparable à un puisatier qui cherche l’eau vive. Dans cette recherche, nous ne faisons pas que nous retrouver nous-mêmes en toute chose, mais au contraire nous découvrons une autre dimension de notre être, nous avons rendezvous avec un soi inconnu. Ainsi Jean Greisch décrit-il, avec Grégoire le Grand, comment plus un saint progresse dans l’Écriture sainte, plus l’Écriture elle-même progresse en lui. Cette capacité à se laisser reconduire à un soi inconnu par l’Écriture tient au fait que l’Écriture repose sur l’articulation du visible et de l’invisible, de l’extérieur et de l’intérieur, de l’histoire et de l’allégorie : le Livre étant ainsi un miroir à plusieurs facettes, il est normal que le soi qui se regarde dans ce miroir soit non seulement excentrique, mais aussi polycentrique. En cela, le lecteur chrétien de la Bible doit réapprendre du judaïsme le lien entre la spiritualité et le respect de la lettre, sans que l’on retombe dans un fétichisme du texte. En effet, la lettre n’est pas morte en soi, mais elle ne le devient que dans l’hypothèse où le livre renferme déjà toutes ses lectures possibles et nous dispense, malheureusement, du travail et du risque de la lecture.
4 Toutes ces analyses montrent que l’herméneutique de la lecture peut se comprendre comme une phénoménologie de la lecture (chapitre 3). L’enjeu de ce chapitre est d’expliquer notamment ce qu’il en coûte de lire, et donc en quoi l’acte de lire est un combat. L’évocation de la transformation des pratiques de la lecture permet à Jean Greisch de définir le lecteur comme un explorateur du monde du texte. Dans cette exploration, le recueillement du sens doit se faire avec discernement dans la mesure où rassembler n’équivaut pas à accumuler. Lire, ce n’est donc pas être passif, mais c’est faire, et cette définition performative de l’acte de lire permet de le comprendre comme un parcours de la reconnaissance dans lequel le lecteur « sait » déjà à quoi il doit s’attendre quand il aborde un texte, même s’il ne sait pas encore ce qu’il va lire. Contre l’abstraction d’un sujet vierge, Jean Greisch montre que nous appartenons nécessairement à une tradition dont les paradigmes structurent toujours notre attente. Le livre n’est donc pas présent comme n’importe quelle chose, et sa présence déborde l’alternative de la Vorhandenheit et de la Zuhandenheit décrite par Heidegger.
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La seconde partie du livre, intitulée « Interprétation, médiation, transmission », pose la question de l’interprétation à partir de la pensée juive traditionnelle, qui est justement inséparable d’un souci de traduction et d’interprétation lui conférant un véritable caractère herméneutique et qui fait dire à Jean Greisch qu’elle est une « religion de l’interprétation ». L’auteur propose ainsi une très belle étude de la vocation de Moïse (chapitre 4) qui, ayant répondu à l’appel de Dieu, se trouve transformé en chargé de mission, non pas dans l’assurance de son bon droit, mais dans la conscience de sa fragilité et de sa vulnérabilité. À partir de Moïse, tout le paradoxe de la mission, c’est-à-dire de la personne, apparaît car dans cette mission l’envoyé ne peut que se dire :
- Je ne sais pas qui je suis.
- Je ne sais pas qui Tu es.
- Je ne suis pas mandaté.
- Je ne sais pas parler.
6 Pour expliquer le statut de cette vérité herméneutique, Jean Greisch fait une analogie entre le « va et étudie » de la Torah et l’impératif du retour aux choses mêmes de Husserl (chapitre 5). Même si un tel rapprochement peut sembler étrange, il souligne en quoi transmission et interprétation sont indissociables et en quoi il y a un mode herméneutique de la vie de l’esprit. Dans cette perspective, le conflit des interprétations n’est pas un échec, mais la vie même de l’esprit qui n’apparaît qu’à celui qui cesse de considérer le texte comme quelque chose de clos et de fini : non seulement un texte n’est jamais isolé, mais il est toujours en train de se faire et de se défaire car l’exploration d’un texte est toujours commune. Jean Greisch fait alors référence à la philosophie de la parole de Jean-Louis Chrétien, afin de montrer en quoi la lecture, et notamment celle du livre de vie qu’est la Bible, est toujours une épreuve de nudité. En effet, l’Écriture met à nu son lecteur et c’est pourquoi il est impossible de dissocier l’exégèse de l’interprétation et de l’exhortation. En outre, dans cette lecture de la Bible qui rend l’âme nue, la pluralité des sens de l’Écriture manifeste la surabondance des dons divins.
7 L’interprétation ne peut donc être réduite à un jeu intellectuel pour érudits désœuvrés puisqu’elle doit être comprise dans son sens fort comme un chemin de conversion, comme un chemin vers la transcendance. En fait, toute expérience véritable engage à quelque chose, ne fût-ce que parce qu’elle exige une révision critique de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Ainsi, toute recherche de la vérité implique de se montrer capable et digne de l’accueillir, et elle contient implicitement la promesse d’une compréhension de la vérité toujours plus grande. De cette façon, Jean Greisch dessine peu à peu la tâche d’une herméneutique transcendantale et critique qui clarifie les tâches d’une compréhension du texte religieux et d’une mise en lumière des malentendus auxquels ces textes sont exposés.
8 Enfin, la troisième partie intitulée « Accomplir les Écritures » précise en quoi, tout en étant inséparable du travail d’interprétation, l’art de lire vise la compréhension d’un sens qui implique une nouvelle considération de soi. Dès lors, la lecture est un travail de reconnaissance qui contient les quatre obligations de la Torah : apprendre, enseigner, garder, accomplir. La lecture de l’Évangile ne peut pas être celle d’un spectateur qui demeure intouché par son objet dans la mesure où l’Évangile est un certain dit, mais aussi une manière de dire, c’est-à-dire un style de vie, un avoir à être qui contient un impératif. Notamment la parabole (chapitre 7) est un récit dans lequel il faut se laisser désorienter pour se laisser réorienter, comme dans la parabole du fils prodigue. En effet, comme parcours de la reconnaissance, le retour du fils prodigue est possible parce que le fils est d’abord rentré en lui-même. Afin d’étudier la force propre de la parabole, Jean Greisch décrit comment Gide, Rilke et Kafka ont relu cette parabole. Notamment pour Rilke, cette parabole permet de prendre conscience de la distance abyssale qui sépare l’homme de Dieu et elle enseigne comment prendre la « patience de supporter son âme ». Ici Jean Greisch reprend les thèses de Ricœur : reconnaître, c’est d’abord identifier ou identifier à nouveau, c’est ensuite se faire reconnaître et c’est enfin instaurer une relation de réciprocité empreinte de gratitude. Or, c’est dans les récits évangéliques des apparitions du Christ à ses disciples que ce travail de reconnaissance est le plus explicite.
9 Il y a donc un lien eidétique entre les trois questions suivantes : « comprends-tu ce que tu lis ? », « comprends-tu ce que tu fais ? », et « comprend-tu qui tu es ? ». Ainsi, lire la Bible c’est accomplir les Écritures en comprenant cet accomplissement comme un dépassement, comme une relève au sens hégélien, et non comme la simple vérification d’une prédiction (chapitre 8). De ce fait, l’herméneutique biblique fait de l’accomplissement des Écritures le centre de gravité du travail de compréhension qui doit assumer une forme d’excentricité puisque c’est hors des Écritures que conduit l’accomplissement. Jean Greisch peut alors donner une définition de l’accomplissement : accomplir, c’est permettre à la vérité qui n’est pas dans les mots, même si elle n’en est pas séparable, de « prendre corps ». Accomplir les Écritures, c’est exister dans un corps à corps rendu possible par le langage et c’est donc une tâche d’incorporation : si le Christ est le Verbe qui se fait chair, l’homme se doit d’être un corps qui se fait verbe.
10 Le chapitre 9 clôt ce long travail de réflexion sur la lecture en élucidant la thèse implicite, mais récurrente de tout le livre : la compréhension est une tâche éthique aussi inéluctable qu’inachevable. Le soi est une promesse à accomplir, mais l’accomplir c’est aussi prendre conscience de tout ce qu’il reste à faire. La philosophie et la théologie ne sont pas thaumaturges, elles ne peuvent apprendre à entendre à ceux qui ne veulent pas écouter et qui demeurent dans la quiétude de leur surdité, mais Jean Greisch montre comment la Bible nous apprend à entendre en nous apprenant à recevoir : l’âme nue est celle qui peut entendre d’une autre oreille parce qu’elle sait être à l’écoute de la parole de Dieu, de la parole des choses et de la parole du prochain. Ainsi Jean Greisch nous conduit-il par ce livre un peu plus loin dans sa méditation déjà ancienne sur la parole heureuse, en montrant comment se laisser enseigner le bonheur par les Béatitudes.
11 Emmanuel Housset