Dissocier la création monétaire des prêts bancaires : retour sur la proposition « 100 % monnaie » des années 1930
Pages 835 à 859
Citer cet article
- DEMEULEMEESTER, Samuel,
- Demeulemeester, Samuel.
- Demeulemeester, S.
https://doi.org/10.3917/redp.325.0835
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- Demeulemeester, Samuel.
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https://doi.org/10.3917/redp.325.0835
Notes
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[1]
Selon Aliber et Kindleberger ([2015], p. 18, 20) : « Les bulles d’actifs – la plupart des bulles d’actifs – sont un phénomène monétaire […]. […] L’une des grandes idées de ce livre est que le cycle d’emballements et de paniques résulte des changements procycliques dans l’offre de crédit, qui augmente rapidement en période de prospérité, puis, lorsque la croissance économique se relâche, le taux de croissance du crédit chute fortement. » [Cette citation, comme l’ensemble des citations d’auteurs anglophones incluses dans cet article, a été traduite de l’anglais par l’auteur.]
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[2]
Voir aussi Kotlikoff [2010], Chiarella et al. [2012], Krainer ([2013] ; [2017]), Goodhart et Jensen [2015], ou Fontana et Sawyer [2016]. Dans la littérature francophone, voir par exemple Gomez [2010], Giraud [2012], Grjebine [2015], Quignon [2016], Le Maux [2020], ou encore Gomez et Munier [2020].
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[3]
L’idée d’un système « 100 % monnaie » dans lequel la monnaie centrale elle-même serait directement utilisée par l’ensemble des agents économiques avait déjà été proposée par Tolley ([1962], p. 299-300). Dyson et al. [2016] suggèrent que celle-ci prenne la forme d’une monnaie digitale de banque centrale (CBDC).
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[4]
Voir par exemple Diamond et Dybvig ([1986], p. 65), Benes and Kumhof ([2012] 2013, p. 4, 79), Wolf ([2014b], p. 210), Turner ([2015], p. 187), ou King ([2016], p. 261-264).
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[5]
Voir par exemple Diatkine ([2002], p. 151).
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[6]
Voir par exemple Friedman ([1992], p.xi), Phillips ([1995], p. 182), Kotlikoff ([2010], p. 132), Chiarella et al. ([2012], p. 411n3), ou Constâncio [2016].
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[7]
Pour un aperçu des débats sur la proposition « 100 % monnaie » dans les années 1930, le lecteur peut se référer, par exemple, à Barber [1973], Dimand [1993], Phillips ([1995], chap. 11), ou Demeulemeester ([2019], chap. 1).
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[8]
L’Act de 1844 imposait, de plus, une règle d’émission automatique – le currency principle – au Département d’émission de la Banque d’Angleterre, n’autorisant celui-ci à émettre de nouveaux billets qu’en accroissant de manière strictement égale ses réserves métalliques.
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[9]
Ce groupe incluait Garfield V. Cox, Aaron Director, Paul H. Douglas, Albert G. Hart, Frank H. Knight, Lloyd W. Mints, Henry Schultz et Henry C. Simons. L’idée maîtresse de leur plan était similaire à celle proposée en Angleterre par Soddy [1926], dont l’ouvrage avait fait l’objet d’une recension par Knight [1927]. Cela fit dire à Phillips ([1995], p. 46) que « les idées des économistes de Chicago furent influencées par Soddy ». Tavlas [2020], cependant, dément vivement cette idée.
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[10]
Carter Glass (alors député) avait été, avec le sénateur Robert Owen, à l’origine du projet de loi qui devint le Federal Reserve Act de 1913, donnant naissance à la Fed. Déjà à l’époque, il avait rejeté une clause, introduite par Owen (sur une recommandation de Fisher), qui imposait à la Fed de promouvoir la stabilité du niveau des prix (voir Dimand [2020]). Sous l’influence de Glass, le Federal Reserve Act allait au contraire s’inspirer de la real bills doctrine, selon laquelle l’émission de billets devait reposer sur le seul réescompte de papier commercial. Le suivi de cette doctrine, aux effets procycliques, semble avoir joué un rôle non négligeable dans l’attitude passive adoptée par la Fed durant la contraction monétaire de 1929-1933 (voir Humphrey et Timberlake [2019]). Lors des débats de 1935 sur la révision du Federal Reserve Act, Glass (entretemps devenu sénateur) se montra « violemment opposé » aux changements législatifs altérant le système qu’il avait bâti (Sandilands [1990], p. 64). Il avait été également fort vexé de ne pas avoir été consulté par Roosevelt pour la nomination d’Eccles à la tête du Federal Reserve Board (ibid.), ainsi que de ne pas avoir eu le projet de loi entre les mains avant son introduction au Congrès ; c’est pourquoi, selon Phillips ([1995], p. 120), il fit tout pour vider celui-ci de sa substance.
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[11]
Currie resta conseiller d’Eccles à la Réserve fédérale de 1934 à 1939, où il proposa une nouvelle version de son plan de 100 % de réserves dans un mémorandum d’août 1938 (Currie [1938]). Il servit ensuite comme conseiller du président Roosevelt aux affaires économiques de 1939 à 1945. Voir à son sujet Sandilands ([1990] ; [2004]).
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[12]
Les auteurs de ce programme incluaient Paul Douglas, Irving Fisher, Frank D. Graham, Earl Hamilton, Willford King et Charles Whittlesey, auxquels se joignit John R. Commons dans une nouvelle version diffusée en 1940.
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[13]
Phillips ([1995], p. 133-135) discute des raisons pour lesquelles le plan de 100 % de réserves ne fut finalement pas adopté dans le cadre des réformes du New Deal. Parmi celles-ci, il mentionne une incompréhension répandue concernant les implications de la réforme, celle-ci étant souvent perçue à tort comme signifiant la fin de l’activité de banque privée, ou ouvrant la voie à un contrôle étatique du crédit. La profession bancaire elle-même, cependant, n’était pas systématiquement hostile à l’égard du plan, comme l’illustre par exemple la recension de l’ouvrage de Fisher par le banquier Harvey E. Fisk ([1935], p. 569).
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[14]
Voir à ce sujet Demeulemeester ([2019], p. 59-61). L’on peut également mentionner Murray Rothbard [1962], de tradition de pensée autrichienne, qui soutint quant à lui la proposition d’un système de 100 % de réserves en or sur les dépôts en compte courant, qui ôterait tout pouvoir de création monétaire non seulement aux banques, mais également à l’État. Ce type de réforme continue d’être soutenu, par exemple, par Jesús Huerta de Soto ([1998] 2011).
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[15]
Conçu comme une alternative à l’assurance des dépôts pour sécuriser le système de paiement, le narrow banking préconise de séparer les institutions de prêt en plusieurs catégories : d’un côté, des narrow banks (« banques étroites »), qui ne pourraient investir que dans des obligations d’État ou d’autres actifs jugés sûrs, et qui seules seraient autorisées à fournir des services de paiement ; de l’autre, d’autres institutions qui pourraient investir dans des actifs risqués, mais sans que les éléments de leur passif ne puissent servir de moyens de paiement.
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[16]
Currie et Fisher appelaient « monnaie » l’ensemble des instruments remplissant communément la fonction de moyen d’échange, c’est-à-dire de moyen de paiement final permettant de régler une transaction, tels que les espèces et les dépôts en compte courant. Les auteurs du Plan de Chicago, quant à eux, usaient d’une acception plus large de ce terme, y incluant tout à la fois ce qu’ils appelaient la « monnaie effective » (effective money) – les moyens de paiement – et les « quasi-monnaies » (near monies) remplissant le rôle de réserve liquide de valeur, mais non celui de moyen d’échange ; tel était le cas, par exemple, des dépôts d’épargne ou autres actifs liquides, non transférables en eux-mêmes mais facilement convertibles en monnaie effective.
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[17]
Voir notamment Fisher ([1935a], p. 180-181). Ces enchaînements cumulatifs figuraient déjà au cœur de sa théorie des cycles de crédit développée en 1911 (Fisher [1911], chap. 4), ainsi que de sa théorie de la dette-déflation exposée au début des années 1930 (Fisher [1932] ; [1933]). C’est seulement dans son ouvrage de 1935, cependant, que Fisher appellera à supprimer le lien de dépendance entre création monétaire et prêts bancaires. Simons et al. ([1933] 1994, p. 45-48) décrivaient des processus cumulatifs essentiellement similaires, à ceci près qu’ils attribuaient un rôle prépondérant, et non secondaire, aux variations de V.
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[18]
Pour une discussion de cet argument du seigneuriage, voir Demeulemeester [2020].
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[19]
Dans le plan de Fisher, les réserves des banques de virement seraient conservées sous forme de dépôts (couverts à 100 %) au sein des Banques de la Réserve fédérale (Federal Reserve Banks), qui elles-mêmes auraient leurs propres comptes de virement (également couverts à 100 %) auprès de la Commission monétaire (Currency Commission) (Fisher [1935a], p. 28, 61). Seule cette dernière serait habilitée à créer de la monnaie.
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[20]
Voir Demeulemeester [2018] pour une analyse plus détaillée de ces deux approches.
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[21]
C’est nous qui insistons sur cette distinction. Currie et Fisher, bien qu’ils rejetèrent clairement l’idée d’assujettir les dépôts d’épargne à 100 % de réserves, affirmaient souvent que leurs plans de réforme respectifs mettraient fin au « système à réserves fractionnaires », ou aboutiraient à rendre les banques pleinement liquides. Or cela n’était vrai que pour les seuls dépôts en compte courant. De tels abus de langage de leur part pouvaient donner lieu à une certaine confusion. Concernant les coefficients de réserves obligatoires à appliquer aux dépôts d’épargne, Fisher ([1935a], p. 13) considérait que ceux-ci n’avaient pas lieu d’être affectés par la réforme, même s’il jugeait leur renforcement souhaitable. Currie ([1934b], p. 199 ; [1938], p. 361) recommandait au contraire qu’ils fussent abaissés à zéro.
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[22]
Ainsi que le précisait Fisher ([1935a], p. 69) : « Le département des prêts […] déposerait son propre cash au sein du département de virement et transférerait celui-ci par chèque tout comme n’importe quel autre déposant ». Les mouvements liés aux comptes d’épargne ne donneraient donc lieu à aucune création ou destruction de monnaie, les sommes transitant simplement entre les comptes courants respectifs des banques de prêt (ou départements de prêt) et de leurs clients.
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[23]
A la fois Currie ([1934a], p. 14) et Fisher ([1935a], p. 168-169) insistaient sur le fait que les dépôts d’épargne non transférables, même convertibles « sur demande » en moyens de paiement, étaient d’une nature différente de celle des dépôts transférables par chèque, servant eux-mêmes de moyens de paiement. Seuls ces derniers remplissaient le rôle de monnaie et devaient être couverts à 100 %. Ils n’excluaient pas cependant que des mesures prudentielles, telles que des préavis de retrait, puissent s’appliquer aux dépôts d’épargne (voir Currie [1934b], p. 199-200 ; Fisher [1935a], p. 165-166).
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[24]
Friedman ([1960], p. 65-70), par contre, reprendra à son compte l’essentiel du Plan de Chicago, dans lequel les banques de prêt disparaîtraient au profit de fonds d’investissement ; il refusera toutefois de suivre Simons dans sa préconisation d’interdire les contrats de dette à court terme (voir Friedman [1967], p. 3). Quant à Allais, celui-ci proposera de maintenir les banques de prêt dans leur fonction d’intermédiation, mais en leur interdisant néanmoins de pratiquer la transformation des échéances : « tout prêt d’un terme donné devrait être financé à partir d’un emprunt de terme au moins aussi long » (Allais [1975], p. 139).
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« Le système 100 % ne serait aucunement une panacée contre les fluctuations commerciales même s’il aiderait à réduire celles-ci. […] Il n’offrirait aucune garantie que les banques de prêt et les banques d’épargne soient complètement immunisées contre le risque de ruées et de faillites, ni que les sociétés d’investissement, les associations de crédit foncier, les compagnies d’assurance, les entreprises commerciales, les compagnies ferroviaires ou toutes autres personnes ou entreprises puissent bénéficier d’une telle immunité, à l’exception des banques de virement » (Fisher [1935a], p. 216).
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[26]
Sur ce point, l’interprétation de Fisher recevra plus tard l’appui d’études empiriques, telles que celles menées par Warburton ([1949], p. 91) ou Friedman et Schwartz ([1963], p. 682). Friedman ([1967], p. 12) réfutera explicitement l’interprétation opposée soutenue par Simons : « Les mouvements de la vitesse de circulation – que Simons considérait comme une source d’instabilité indépendante – surviennent plus tard que les mouvements de la quantité de monnaie et sont faibles lorsque les mouvements de la quantité de monnaie sont faibles. Ils n’ont été forts que lorsqu’il y a eu de forts mouvements de la quantité de monnaie ».
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[27]
Telle était notamment la position de Simons jusqu’en 1934, avant qu’il n’en vienne lui-même à préconiser une politique de stabilisation du niveau des prix.
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[28]
Cette position pouvait faire sens dans le cas du Plan de Chicago, sous lequel les banques de prêt disparaîtraient (voir supra). Currie, bien qu’il eût maintenu les banques dans leur fonction d’intermédiation, envisageait dans un premier temps de supprimer le réescompte (Currie [1934b], p. 224). Il proposera plus tard qu’il puisse être pratiqué par les Reserve Banks (Currie [1938], p. 361), mais à partir d’une création monétaire et non de réserves centralisées. Il n’envisageait donc pas, comme Fisher, le réescompte indépendamment de l’émission de monnaie.
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[29]
Fisher ([1935b], p. 41) précisait ainsi : « Il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin que le préconise le sénateur Cutting en faisant racheter par le Trésor le Federal Reserve System, qui est aujourd’hui une affaire privée. Au contraire, je garderais plutôt le Federal Reserve System comme rempart des entreprises privées de banque, mais sans lui laisser le contrôle du pouvoir d’achat du dollar, contrôle qui est une fonction véritablement gouvernementale. » Une autre alternative, que Fisher ([1935a], p. 89) semblait prêt à considérer, était de se passer du réescompte des Federal Reserve Banks, en laissant chaque banque trouver par elle-même une autre banque auprès de laquelle réescompter.
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[30]
Fisher ([1935a], p. 203n1) notait ainsi que, si la Currency Commission devait être amenée à réescompter, elle pourrait toujours compenser (ou, en termes plus modernes, stériliser) la création monétaire qui en découlerait en vendant des titres sur l’open market.
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[31]
Seul Currie, après l’avoir initialement rejetée, envisagea réellement cette option dans son mémorandum de 1938 ([1938], p. 361, 364). Dans le plan de Fisher, comme nous l’avons noté, les Federal Reserve Banks pourraient toujours réescompter, mais sans que cette pratique ne donne lieu à une création de monnaie.
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[32]
Fisher ([1935a], p. 208n3) précisait que ces opérations pourraient se dérouler selon la procédure habituelle, le Trésor vendant des titres sur le marché primaire (en échange de monnaie préexistante), tandis que la Commission monétaire en achèterait parallèlement sur le marché secondaire (en créant de la monnaie).
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[33]
Remarquons ici qu’un système « 100 % monnaie » permettrait potentiellement de réduire les effets de distorsion mis en avant par Richard Cantillon [1755], selon lequel une injection de monnaie impacterait la structure des prix relatifs en fonction des marchés spécifiques par lesquels elle entre en existence. En étant émise par la voie des prêts bancaires (des banques commerciales comme de la banque centrale), la monnaie entre nécessairement en existence là où les banques prêtent – principalement, aujourd’hui, sur les marchés d’actifs. En étant émise par voie de crédit d’impôt ou d’allocation aux citoyens, en revanche, elle pourrait atteindre l’ensemble des secteurs de l’économie tout à la fois. L’avantage potentiel d’une réforme « 100 % monnaie » à cet égard, ignoré par les auteurs des années 1930, n’a été souligné que récemment dans la littérature (voir par exemple Baeriswyl [2017]).
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[34]
L’un des rapporteurs de cet article soulève la question de la résonance de la proposition « 100 % monnaie » par rapport à l’évolution des banques centrales, qui, dans les années 1930, passaient sous un contrôle accru de la part des États (voir Blancheton [2016]). Comme illustré dans cette section, le positionnement des auteurs du « 100 % monnaie » à cet égard n’était pas uniforme. Ils avaient en commun de réclamer un monopole d’État sur l’émission monétaire, mais divergeaient quant au choix de l’institution devant assurer cette fonction, sur le degré d’indépendance à octroyer à celle-ci, ainsi que sur l’opportunité de maintenir ou non une banque des banques – sans parler de la question de savoir si cette dernière, le cas échéant, devait être privée ou publique, indépendante ou non, voire confondue avec l’autorité d’émission. Leurs positions de principe admettaient de plus des exceptions – Fisher ([1935a], p. 113) soulignant par exemple qu’en cas de grande guerre, le Congrès pourrait être amené à autoriser l’autorité monétaire à financer les besoins du Trésor sans égard pour la stabilité des prix.
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[35]
Fisher ([1935a], p. 19, 27, 29) assimilait lui-même exagérément le plan « 100 % monnaie » à la réforme de 1844, sans relever leurs différences. Pour une comparaison détaillée entre la proposition « 100 % monnaie » et les idées de réforme de la Currency School, voir Demeulemeester [2021].
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[36]
Il est par exemple notable que l’argument selon lequel un système « 100 % monnaie » mettrait fin aux interactions cumulatives entre le volume des prêts, le volume de monnaie et le niveau des prix, que l’on trouve encore chez Allais ([1947], p. 278-279, 360-361), n’apparaisse nulle part chez Friedman. Ce dernier soulignait que les choix des agents quant à la forme de détention de leurs encaisses, dans un tel système, cesseraient d’entraîner des changements non souhaités dans le volume total de monnaie (Friedman [1960], p. 66-68). Mais à aucun moment n’a-t-il observé qu’il en irait de même pour les décisions relatives à l’octroi et au remboursement des prêts bancaires. Or, comme nous l’avons vu, c’est surtout ce dernier aspect qui était central pour les auteurs des années 1930.
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[37]
Tel fut le cas, par exemple, de Diamond et Dybvig ([1986], p. 65-66), Williamson et Wright ([2010], p. 28), Turner ([2015], p. 188-190), ou encore King ([2016], p. 262-264).
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[38]
Cette disposition propre au Plan de Chicago, comme nous l’avons souligné, fut cependant reprise par la suite par Friedman ([1960], p. 65-66). On la retrouve également dans la version « revisitée » du Plan de Chicago proposée plus récemment par Benes et Kumhof du FMI ([2012] 2013).
1. Introduction
1 La crise financière mondiale de 2007-2008, qui a pris au dépourvu un grand nombre d’économistes, a remis en lumière le rôle joué par le crédit (incluant le crédit bancaire) dans l’alimentation des bulles spéculatives et l’éclatement des crises (voir par exemple Schularick et Taylor [2012] et Aliber et Kindleberger [2015]). Elle a également attiré l’attention, de manière plus spécifique, sur le lien de dépendance entre création monétaire et prêts bancaires. Dès lors que la masse monétaire est principalement constituée d’éléments du passif des banques servant de moyens de paiement, en effet, les fluctuations du crédit bancaire s’accompagnent de fluctuations de la quantité de monnaie, participant aux dynamiques procycliques des mouvements de prix – sur les marchés d’actifs notamment [1]. Les interactions cumulatives entre variations du volume des prêts (ou de l’endettement), de la monnaie bancaire, et du niveau des prix, étaient déjà au cœur du mécanisme de la « dette-déflation » décrit en son temps par Fisher ([1932] ; [1933]). Suite à la crise de 2008, l’une des raisons ayant poussé les banques centrales à intervenir de manière massive, via le quantitative easing, était précisément d’éviter que la réduction des bilans bancaires ne se traduise en une contraction monétaire aux conséquences dévastatrices. Cet épisode a conduit plusieurs économistes et banquiers centraux à remettre en question le lien de dépendance de la monnaie envers les banques. Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre de 2003 à 2013, a par exemple livré le diagnostic suivant :
« [L]a fragilité de notre système financier découle directement du fait que les banques sont la principale source de création monétaire. […] Dans son rôle de moyen d’échange acceptable, la monnaie n’est pas seulement nécessaire, elle est un bien commun. […] La monnaie doit-elle être créée de manière privée ou publique ? […] [L]es États [ont] permis que la création de monnaie devienne le sous-produit du processus de création de crédit. L’essentiel de la monnaie est aujourd’hui créé par des institutions du secteur privé – les banques. Il s’agit de la ligne de faille la plus sérieuse en matière de gestion monétaire dans nos sociétés aujourd’hui. »
3 Cette question du lien de dépendance entre création monétaire et prêts bancaires était déjà au centre des réflexions de la Currency School anglaise au XIXe siècle, qui aboutirent, à travers une célèbre réforme de la Banque d’Angleterre de 1844, à séparer l’émission des billets de banque de l’activité d’escompte. L’idée de dissocier totalement la création de moyens de paiement, incluant la monnaie scripturale, de l’activité bancaire, fut quant à elle au cœur de la proposition « 100 % monnaie » débattue au États-Unis durant la Grande Dépression des années 1930. Comme nous allons le voir, en réaction à la forte contraction monétaire de 1929-1933, un certain nombre d’économistes de l’époque – incluant notamment Henry Simons, Lauchlin Currie et Irving Fisher – appelèrent à imposer 100 % de réserves en monnaie d’État derrière les dépôts bancaires transférables par chèque, de sorte à dissocier l’émission de monnaie des prêts de monnaie. Cette réforme ne fut cependant pas adoptée, et, bien qu’elle continuât à être soutenue par plusieurs économistes dans la seconde partie du XXe siècle – tels qu’Allais, Friedman ou Minsky –, elle n’a encore jamais été expérimentée à ce jour.
4 Suite à la crise de 2007-2008, la proposition « 100 % monnaie » a connu un renouvellement d’intérêt marqué. Parmi les auteurs ayant récemment discuté de cette idée de réforme, l’on trouve par exemple des chercheurs du FMI (Benes et Kumhof [2012] 2013), des économistes de banques centrales (Chari et Phelan [2014] ; Constâncio [2016] ; King [2016] ; Baeriswyl [2017] ; Assenmacher et Brand [2018] ; Pfister [2021]), l’ex-président de l’Autorité des Services financiers britannique Adair Turner [2015], l’éditeur en chef du Financial Times Martin Wolf ([2014a] ; [2014b]), ainsi qu’un grand nombre d’universitaires incluant plusieurs « Prix Nobel » d’économie (Buchanan [2010] ; Lucas [2013] ; Prescott [2014] ; Prescott et Wessel [2016]) [2]. Un certain nombre d’organisations non gouvernementales et de mouvements citoyens se sont également emparés du sujet. Au Royaume-Uni, par exemple, des membres de l’ONG Positive Money (Dyson et al. [2011], [2016]), reprenant une proposition rédigée en 2000 sous l’égide du think-tank New Economics Foundation (Huber et Robertson [2000]), ont proposé un système de « monnaie souveraine » inspiré du plan « 100 % monnaie » de Fisher – la principale différence étant qu’au lieu d’imposer 100 % de réserves en monnaie centrale sur les dépôts en compte courant, ils préconisent que la monnaie centrale elle-même soit directement utilisée, sous forme scripturale ou digitale, par l’ensemble des membres de la communauté de paiement [3]. Une réforme du même type fut préconisée en Islande dans un rapport commandé par le gouvernement (Sigurjónsson [2015]), tandis qu’en Suisse, une initiative populaire proposant une réforme essentiellement similaire, la « monnaie pleine » (voir par exemple Huber [2014]), a fait l’objet d’un vote par référendum en 2018 ; celui-ci s’est conclu par un net rejet de la proposition, non sans avoir suscité de nombreux débats au passage.
5 En dépit de ce regain d’intérêt, la proposition « 100 % monnaie » a été relativement peu étudiée dans la littérature, et continue de faire l’objet de nombreuses confusions quant à son concept et ses objectifs. Elle est par exemple fréquemment assimilée à l’idée d’abolir l’intermédiation bancaire [4], ou à celle de mettre en place une caisse d’émission (currency board) sur le modèle de la réforme anglaise de 1844 [5], lorsqu’elle n’est pas confondue avec la proposition de narrow banking apparue dans les années 1980 [6]. Bien que plusieurs travaux aient étudié l’histoire de cette idée de réforme (notamment Phillips [1995]), son aspect analytique reste donc à éclaircir. Partant de ce constat, le présent article entreprend de revisiter cette proposition telle qu’elle fut formulée dans les années 1930, afin d’en clarifier le concept et les objectifs. Nous nous concentrerons sur les auteurs de cette époque (principalement Simons, Currie et Fisher) qui ont fourni l’essentiel de l’argumentation théorique de cette idée de réforme, sans entrer cependant dans les débats auxquels celle-ci a donné lieu – notre objectif étant ici d’en clarifier les contours, plutôt que d’en fournir un examen critique détaillé [7]. Après un bref rappel historique (Section 2), nous étudierons donc les arguments théoriques (Section 3) et les implications pratiques (Section 4) de la proposition « 100 % monnaie » des années 1930, avant de conclure sur l’importance d’une telle clarification conceptuelle pour les débats actuels.
2. Rappel historique
6 La proposition de séparer la création monétaire des prêts bancaires remonte à très loin dans l’histoire des idées. Au XVIIIe siècle déjà, en Grande-Bretagne, un certain nombre d’auteurs – tels que Jacob Vanderlint, David Hume, ou Joseph Harris – condamnaient la pratique des banques consistant à émettre des billets dans une proportion excédant leur encaisse métallique, au motif qu’une telle création « artificielle » de monnaie produirait une hausse du niveau des prix défavorable au commerce extérieur (voir Demeulemeester [2019], chap. 1). David Ricardo, dans un pamphlet rédigé en 1823, remarquait quant à lui que les deux activités exercées par la Banque d’Angleterre – l’émission de papier-monnaie, et l’avance de monnaie par voie de prêt – n’avaient « aucune connexion nécessaire l’une avec l’autre » (Ricardo [1824], p. 276-277). Il appelait à confier l’exclusivité de la fonction d’émission à une Banque nationale publique, de sorte à ce que l’État soit seul bénéficiaire du revenu de seigneuriage. Quelques années plus tard, c’est cette fois la récurrence des crises bancaires qui poussait les auteurs de la Currency School anglaise (menée par Samuel Jones Loyd, George Warde Norman et Robert Torrens) à réclamer que l’émission des billets de banque soit dissociée de l’activité d’escompte. Leurs idées furent mises en œuvre à travers le Bank Charter Act de 1844, qui, tout en attribuant pratiquement à la Banque d’Angleterre un monopole d’émission des billets, instituait au sein de celle-ci une séparation institutionnelle entre l’activité d’émission et l’activité bancaire [8]. Cette réforme, cependant, ne s’appliquait qu’à la seule monnaie papier, ces auteurs refusant catégoriquement de reconnaître aux autres moyens de paiement (tels que les dépôts bancaires transférables) un caractère monétaire. L’idée de séparer l’émission de monnaie scripturale des prêts bancaires allait être avancée par d’autres auteurs – par exemple Charles Carroll [1860] aux États-Unis, Léon Walras [1898] en France, ou Ludwig von Mises [1912] en Autriche –, qui appelèrent à ce que les dépôts en compte courant soient intégralement couverts par des réserves en monnaie métallique. L’Anglais Frederick Soddy [1926], Prix Nobel de Chimie, anticipa la proposition « 100 % monnaie » des années 1930 de manière plus directe encore, en préconisant une couverture à 100 % des dépôts en compte courant par des réserves constituées, cette fois, de monnaie d’État inconvertible (fiat money) – affranchissant ainsi la création monétaire tout à la fois de sa dépendance envers les banques et de son lien avec l’or.
7 Dans le contexte de la Grande Dépression, la question du lien de dépendance entre création monétaire et prêts bancaires allait se poser avec une acuité renouvelée. Suite au krach boursier d’octobre 1929, le volume de moyens de paiement aux États-Unis (espèces et dépôts transférables par chèque) chuta drastiquement, passant de 27 à 20 milliards de dollars entre 1929 et 1933 (Fisher [1935a], p. 5). Cette « Grande Contraction » monétaire (Friedman et Schwartz [1963], p. 299) s’accompagna d’une série de faillites bancaires, au point que lors de l’entrée en fonction du président Roosevelt, au début du mois de mars 1933, tout le système bancaire du pays était menacé d’effondrement. C’est à ce moment qu’un groupe de huit économistes de l’Université de Chicago entreprit de faire circuler un programme de réforme bancaire, diffusé de manière privée par voie de mémorandums (Knight et al. [1933] en mars 1933 ; Simons et al. [1933] en novembre), qui appelait, en substance, à confier le privilège exclusif de la création monétaire à l’État fédéral, en imposant 100 % de réserves en monnaie d’État derrière tous les dépôts en compte courant [9]. Ce « Plan de Chicago » (selon l’appellation véhiculée par Hart [1935]) suscita un vif intérêt au sein de l’administration Roosevelt (voir Phillips [1995], chap. 4-6). Plusieurs de ses auteurs, notamment Simons ([1934] ; [1936] ; [1946]), qui en était le principal inspirateur, continuèrent à le soutenir dans leurs publications individuelles ultérieures. A partir de 1934, cependant, deux autres économistes allaient jouer un rôle prépondérant dans la préconisation de cette idée de réforme. Le Canadien Lauchlin Currie, alors jeune professeur à Harvard, publia un ouvrage remarqué (Currie [1934a]) dans lequel il critiquait en détail le fonctionnement du système monétaire existant. Soutenant que « le contrôle le plus parfait pourrait être obtenu par une émission directe par l’État de toute la monnaie, à la fois les billets et les dépôts transférables par chèque », il proposait à cette fin d’assujettir les dépôts en compte courant à 100 % de réserves (Currie [1934a], p. 151). Irving Fisher, surtout, professeur à l’Université de Yale, allait progressivement devenir le plus fervent défenseur de ce type de réforme, qu’il proposa d’appeler « 100 % monnaie » (100 % money) dans un ouvrage éponyme publié en 1935 (Fisher [1935a]).
8 Sur le terrain législatif, plusieurs initiatives tentèrent, en vain, d’intégrer cette proposition aux réformes du New Deal – notamment un projet de loi porté par le sénateur Cutting et le député Patman, introduit au Congrès une première fois en juin 1934, puis à nouveau en mars 1935 (voir Phillips [1995], p. 79-84, 122). Fisher fit preuve d’un militantisme particulièrement actif dans ce contexte, rencontrant Roosevelt à la Maison blanche et multipliant les discours et articles de presse (voir Allen [1993]). Currie, quant à lui, eut l’occasion d’œuvrer en faveur de cette réforme au sein même des institutions fédérales. En juin 1934, invité à rejoindre un groupe de travail auprès du Département du Trésor à Washington, il y rédigea un rapport (Currie [1934b]) reprenant plus en détail la proposition de 100 % de réserves qu’il avait esquissée dans son ouvrage. En novembre de la même année, il rejoignit le Federal Reserve Board, où Marriner Eccles venait d’être nommé président. La réforme du Federal Reserve System était alors devenue une priorité pour l’administration Roosevelt, et Currie allait jouer un rôle clé dans la préparation du Banking Act de 1935, dont il fut avec Eccles le principal rédacteur (voir Sandilands [1990], p. 64). L’une des dispositions du projet de loi initial prévoyait de conférer au Federal Reserve Board le pouvoir de modifier, sans limites spécifiques, les ratios de réserves obligatoires s’appliquant aux dépôts bancaires (Phillips [1995], p. 116-117). L’intention de Currie, selon son biographe (Sandilands [1990], p. 66), « avait été d’octroyer au Board des pouvoirs illimités de modification des ratios de réserve, en vue de réaliser un jour l’instauration d’un système de 100 % de réserves ». Lors de son passage au Sénat, cependant, ce projet de loi initial – qui, d’une manière générale, renforçait considérablement les pouvoirs du Federal Reserve Board comme autorité monétaire centralisée – rencontra la farouche opposition du sénateur Carter Glass, hostile à toute révision trop substantielle du Système de Réserve fédérale qu’il avait lui-même contribué à établir en 1913 [10]. Dans la version finalement adoptée, modifiée sur un certain nombre de points, le Board n’était plus autorisé qu’à doubler, au maximum, les ratios de réserves par rapport à leur niveau existant au moment de l’entrée en vigueur de la loi. Ainsi que le note Phillips ([1995], p. 127), « cela rendit toute tentative d’élévation des ratios de réserves à 100 % impossible dans les faits » [11].
9 Cet échec ne marqua pas, loin s’en faut, la fin des débats académiques au sujet du « 100 % monnaie », qui se poursuivirent jusque dans les années 1940. A partir de 1939, Fisher fit circuler un « Programme pour une réforme monétaire » reprenant cette proposition, coécrit avec cinq autres économistes (Douglas et al. [1939]), qui récolta plus d’un millier de soutiens au sein des membres de l’American Economic Association (selon Fisher [1997], p. 240) [12]. Il chercha également, jusqu’à sa mort en 1947, à convaincre le président Roosevelt (puis son successeur Truman) de l’intérêt du plan, et tenta en vain de rallier Keynes à sa cause (voir Allen [1977] ; [1993] ; Fisher [1997], p. 217-220). Les débats sur le « 100 % monnaie » s’estompèrent ensuite avec la Seconde Guerre mondiale [13]. Certains économistes continuèrent cependant à défendre cette idée. En France, Maurice Allais la soutint tout au long de sa carrière (voir Allais [1947] ; [1967] ; [1975] ; [1977] ; [1987] ; [1993] ; [1999]). Milton Friedman préconisa lui aussi une réforme « 100 % monnaie » à diverses reprises (voir par exemple Friedman [1948] ; [1960]), mais celle-ci jouait au sein de sa pensée un rôle nettement moins crucial que pour ses prédécesseurs de l’école de Chicago [14]. Dans les années 1980, suite à la crise des Savings and loan aux États-Unis, une idée de réforme présentant certaines similarités avec la proposition « 100 % monnaie » (et souvent confondue avec celle-ci), le narrow banking, fit son apparition dans les débats (voir, par exemple, Kareken [1986] ou Litan [1987]) [15]. Dans ce contexte, des auteurs tels que James Tobin ([1985] ; [1987]) ou Hyman Minsky ([1994] ; [1995]) en vinrent, à leur tour, à suggérer 100 % de réserves derrière les dépôts en compte courant. Ce n’est néanmoins qu’à la suite de la crise financière mondiale de 2007-2008, comme nous l’avons mentionné en introduction, que la proposition « 100 % monnaie » des années 1930 allait connaître un réel regain d’intérêt.
3. L’argumentation théorique
10 Un premier argument de la proposition « 100 % monnaie », directement lié aux crises bancaires du début des années 1930 aux États-Unis, était de rendre la masse monétaire indépendante des opérations de dépôt ou de retrait d’espèces effectuées par les déposants. Avec 100 % de réserves sur les dépôts en compte courant, celles-ci ne conduiraient plus qu’à changer la forme de détention des moyens de paiement (espèces ou dépôts), sans impacter leur volume. Même en cas de ruée aux guichets, aucune unité de monnaie ne pourrait être détruite, et le système de paiement serait parfaitement sûr. Bien que cet objectif puisse paraître le plus évident, ce n’était pas le principal pour autant. Le problème des bank runs fut d’ailleurs largement réglé par le Glass-Steagall Act de juin 1933, qui instituait un système d’assurance des dépôts, ainsi qu’une séparation entre les activités de banque d’investissement et de banque commerciale.
11 Au-delà des conséquences monétaires des dépôts et retraits d’espèces, ce sont surtout celles des décisions relatives à l’offre et la demande de prêts bancaires qui préoccupaient les théoriciens du « 100 % monnaie » dans les années 1930. Ceux-ci considéraient l’association entre création de monnaie et prêts de monnaie comme un facteur d’instabilité majeur, et c’est avant tout le lien de dépendance entre ces deux fonctions que leur réforme visait à rompre. Ainsi que le résumait Fisher ([1935a], p. xvii) : « l’essence du plan 100 % est de rendre la monnaie indépendante des prêts ; c’est-à-dire, de dissocier le processus de création et de destruction de monnaie de l’activité bancaire ». Ils rejoignaient sur ce point l’analyse de la Currency School anglaise du XIXe siècle, à ceci près que cette dernière, comme nous l’avons déjà mentionné, ne prenait en considération que la seule monnaie papier. La réforme « 100 % monnaie » portait quant à elle sur le périmètre entier des moyens de paiement [16]. Dans le système existant, que Fisher appelait le « système 10 % », le volume de ces derniers augmente lorsque les banques prêtent, et diminue lorsque ces prêts sont remboursés. Ces variations, insistaient ces auteurs, sont procycliques : toute augmentation du volume de monnaie (M) tend à entraîner une hausse du niveau général des prix (P) et des profits commerciaux (π) (les prix de vente étant plus flexibles que les coûts de production) ; cette hausse des prix et des profits entraîne une hausse du volume d’emprunts et de dettes (D), qui, dans le système existant où les prêts bancaires induisent une création de monnaie, se traduit par une hausse de M, entraînant une nouvelle hausse de P et de π, et ainsi de suite – ces variations étant encore accentuées par celles de la vitesse de circulation de la monnaie (V) [17]. La dépendance du moyen d’échange envers l’activité bancaire, affirmaient-ils, engendre ainsi des interactions cumulatives entre le volume des prêts, le volume et la vitesse de circulation de la monnaie, et le niveau des prix et des profits, qui, à défaut d’être contrebalancées par une intervention contracyclique de la banque centrale, se produisent alternativement à la hausse ou à la baisse :
- En phase de boom : ↑ P (et ↑ π) = > ↑ D = > ↑ M (et ↑ V) = > ↑ P, et ainsi de suite.
- En phase de dépression : ↓ P (et ↓ π) = > ↓ D = > ↓ M (et ↓ V) = > ↓ P, et ainsi de suite.
13 Les auteurs du « 100 % monnaie » voyaient dans cette « élasticité perverse » (Currie [1934a], p. 130) de la monnaie bancaire un facteur d’aggravation majeur des fluctuations commerciales. C’est pourquoi ils réclamaient 100 % de réserves sur les dépôts en compte courant : le lien de causalité entre les variations de l’endettement et celles du volume de monnaie serait alors rompu, empêchant les processus cumulatifs décrits ci-dessus de se développer. Telle était du moins la position à laquelle s’en tenaient Currie et Fisher. Les économistes de Chicago – Simons en particulier –, attribuant quant à eux à un rôle moteur (et non simplement aggravateur) aux variations de V, considéraient comme insuffisante la seule prise en compte des dépôts en compte courant. Il était indispensable à leurs yeux de compléter cette réforme par une refonte radicale des institutions et pratiques financières, comme nous le verrons plus loin (Section 4.2).
14 Ces différents auteurs ne tenaient pas, pour autant, une interprétation purement monétaire des fluctuations commerciales. Ils affirmaient surtout que ces dernières, quelles que soient leurs causes, deviendraient nettement moins sévères en cessant d’être amplifiées par les fluctuations procycliques du volume de moyens de paiement. Ils n’attribuaient pas non plus l’occurrence des crises monétaires aux seuls travers du « système 10 % » existant. Currie et Fisher, tout en affirmant que la contraction monétaire de 1929-1933 n’aurait jamais pu se produire sous un « système 100 % », n’ont pas manqué de souligner la responsabilité du Federal Reserve Board dans cet épisode, anticipant ainsi la critique formulée plus tard par Friedman et Schwartz [1963]. La Fed, affirmaient-ils, aurait très bien pu prévenir la chute du volume de monnaie en intervenant plus tôt et plus massivement via l’open market, et ainsi enrayer la spirale déflationniste. Le « système 10 % » n’empêchait donc pas de pouvoir mener une politique monétaire efficace. Mais il rendait la conduite de celle-ci nettement plus indirecte, incertaine et malaisée : la banque centrale devait sans cesse « agir à contre-courant » des mouvements procycliques de la monnaie bancaire (Simons et al. [1933], p. 48 ; Currie [1934a], p. 131). Ces difficultés, soulignait Fisher, furent mises en lumière lorsque la Fed procéda temporairement à des opérations d’open market en 1932 :
Des opérations d’open market […] furent tentées dans l’objectif d’une reflation ; mais leur seul effet d’ampleur fut […] de doter les banques de réserves « excédentaires » qu’elles allaient soit ne pas utiliser (parce qu’elles avaient peur de prêter), soit ne pas pouvoir utiliser (parce que les commerçants n’emprunteraient pas). […] Finalement l’État est intervenu et s’est lui-même lourdement endetté auprès des banques. L’on est voué à souvent connaître un tel embarras tant que nous aurons un système dans lequel le moyen d’échange est un sous-produit des dettes privées. Les moments où personne ne veut s’endetter sont précisément les moments où l’on a le plus besoin de monnaie, et où l’on espère ainsi le plus que quelqu’un nous rendra gentiment service en s’endettant. Peu le feront […] en dépit des bas taux d’intérêt. Cela revient à conduire un cheval à l’eau sans être capable de le faire boire. Ou à « pousser sur les rênes » pour faire avancer le cheval. […] Sous le système 100 % il n’y aurait pas de tel « mouvement à vide ».
16 De plus, continuait-il d’observer, même dans les cas où l’autorité monétaire parvenait à stabiliser le niveau des prix avec succès, sous le « système 10 % », un tel résultat ne pouvait être obtenu qu’au prix d’une manipulation des taux d’intérêt, empêchant ceux-ci d’atteindre leur niveau « naturel » par le seul jeu du marché (Fisher [1935a], p. 139). A cet égard, le « système 100 % » présentait un double avantage à ses yeux. D’un côté, le marché des prêts serait libéré des interférences de la politique monétaire, celle-ci ne requérant plus de manipuler les taux d’intérêt pour encourager ou décourager la création de monnaie par les banques. De l’autre, la politique monétaire serait libérée de toute contrainte liée au marché des prêts : l’autorité d’émission serait toujours en mesure d’injecter de la nouvelle monnaie dans la circulation, quelles que soient les dispositions des banques à prêter ou celles des agents à emprunter, et pourrait pleinement se concentrer sur son seul mandat monétaire.
17 Un autre argument de ce plan de réforme était qu’en rendant la monnaie indépendante des prêts, le besoin de réglementation de l’activité bancaire serait allégé (Fisher [1935a], p. 36, 171). Les différents auteurs de cette proposition, comme nous le verrons à la section 4.2, divergeaient dans leurs approches respectives de l’intermédiation bancaire. Tous s’accordaient cependant sur le fait que leur réforme serait le meilleur rempart possible face au risque, à l’époque bien réel, de nationalisation des banques. De manière plus générale, à la fois Fisher ([1935a], p. 218-220) et Simons ([1934] 1948, p. 56) présentaient cette réforme comme une condition nécessaire à la survie même du capitalisme. Un dernier argument, déjà exprimé un siècle auparavant par Ricardo, était de nature fiscale : en exerçant de manière exclusive le privilège d’émission monétaire, l’État recevrait l’intégralité du revenu de seigneuriage (Simons et al. [1933], p. 37-38 ; Currie [1934a], p. 154 ; Fisher [1935a], p. 206-207) [18]. De surcroît, l’État fédéral n’aurait plus à devoir creuser son déficit pour maintenir le volume de monnaie en circulation lorsque le secteur privé se désendette, comme ce fut le cas dans les années 1930 (Fisher [1935], p. 104-105).
4. La réforme en pratique
4.1. Le système de paiement : 100 % de réserves sur les dépôts en compte courant
18 Afin d’obtenir un moyen d’échange dont l’émission soit entièrement dissociée des prêts bancaires, la proposition « 100 % monnaie » stipule que seule la monnaie d’État (lawful money), émise par l’autorité monétaire publique, puisse être utilisée comme moyen de paiement final dans les transactions. Les « promesses de payer » émises par les banques, sous forme de soldes de comptes de dépôt, ne pourraient donc plus remplir cette fonction, sauf à la condition d’être couvertes à 100 % par des réserves en monnaie d’État – auquel cas elles s’apparenteraient davantage à des « certificats de dépôts » qu’à des « promesses de payer », sans pouvoir rien ajouter ni soustraire au volume de monnaie en existence. L’on passerait ainsi d’un système mixte « de création de monnaie en partie privée et en partie étatique » (Currie [1934b], p. 225), à un système « complètement homogène » (Simons et al. [1933], p. 33), dans lequel « toutes les formes du moyen de circulation [seraient] sous le même contrôle » (Fisher [1935a], p. 201). La monnaie d’État existerait elle-même principalement sous forme scripturale, conservée in fine sur les comptes de l’autorité monétaire (voir Section 4.3 infra) [19].
19 L’administration des comptes courants s’apparenterait donc à une simple activité de gardiennage (warehousing) et de transfert des sommes déposées, qui serait exercée par des banques de virement (ou départements de virement au sein des banques). Celles-ci pourraient se rémunérer en appliquant des frais de service à leurs déposants, à moins que les coûts de tenue de compte ne soient pris en charge par l’État, en tout ou partie, « selon le même principe de service public qui avait conduit à supprimer les frais de frappe à l’Hôtel des Monnaies » (Fisher [1935a], p. 153n1). L’État pourrait alors verser une subvention aux banques de virement à cette fin (Fisher [1935a], p. 153n1), ou même assurer lui-même l’administration des comptes courants, via par exemple le réseau des banques postales (Simons et al. [1933], p. 35 ; Currie [1934a], p. 151). Quoi qu’il en soit, les sommes conservées sur les comptes courants seraient considérées comme la propriété de leurs déposants ; en aucun cas elles ne pourraient être mobilisées par la banque pour financer des prêts.
4.2. L’intermédiation bancaire et la question des dépôts d’épargne : deux approches
20 Si l’ensemble des auteurs du « 100 % monnaie » s’accordaient pour rendre l’émission de moyens de paiement indépendante de l’activité bancaire, ils divergeaient en revanche quant au rôle que devaient jouer les banques dans l’intermédiation financière. A cet égard, deux grandes approches sont à distinguer [20].
21 Sous les plans de réforme proposés par Currie et Fisher, les banques seraient maintenues dans leur fonction d’intermédiaire entre prêteurs et emprunteurs. Des banques de prêt (ou départements de prêt au sein des banques) financeraient des prêts et investissements à partir de fonds déposés en comptes d’épargne, à la condition expresse que les soldes de ces derniers ne puissent être rendus transférables par chèque ou virement. Seule une fraction de ces dépôts d’épargne serait conservée en réserve : le système bancaire à réserves fractionnaires, dans lequel les « promesses de payer » émises par les banques excèdent leur encaisse, serait maintenu. Mais ces promesses de payer ne pouvant servir de moyens de paiement, le volume du moyen d’échange n’en serait plus affecté : le système monétaire (de paiement) serait bien à réserves pleines [21]. Les banques de prêt disposeraient elles-mêmes, pour leurs propres transactions, d’un compte courant couvert par 100 % de réserves dans une banque de virement [22]. En usant des comptes d’épargnes, elles continueraient cependant de pratiquer la double transformation des risques et des échéances, offrant d’un côté des contrats de dépôts exigibles à plus ou moins court terme (si ce n’est « à vue »), et à rendement nominal fixe, pour financer de l’autre des investissements à plus long terme, et au rendement plus incertain [23]. L’activité bancaire resterait ainsi fondamentalement inchangée dans ses principes, à ceci près qu’elle ne donnerait plus lieu à la création ou destruction de monnaie.
22 Selon une seconde approche, suivie par les auteurs du Plan de Chicago et plus particulièrement par Simons, il serait au contraire mis fin à toute intermédiation bancaire basée sur des contrats de dépôts. Les mémorandums de Chicago de 1933, déjà, proposaient de restreindre les banques à la seule tenue des comptes courants (soumis à 100 % de réserves), et de réserver le financement des prêts à des institutions qui, sur le modèle des fonds mutuels, investiraient leur propre capital uniquement (Knight et al. [1933], p. 194-195 ; Simons et al. [1933], p. 35). Le système bancaire à réserves fractionnaires était ici condamné dans son existence propre, au-delà du fait qu’il donne lieu à une création de moyens de paiement. Simons ([1934] 1948, p. 320) considérait en effet que la seule pratique de transformation des échéances, même réalisée au moyen de dépôts d’épargne non transférables (donc sans impact sur M), tendrait à causer une « instabilité économique extrême » en exacerbant les mouvements de thésaurisation et de déthésaurisation de la monnaie (impactant V). L’intermédiation bancaire, parce qu’elle offrait des placements hautement liquides (contrats de dépôts exigibles à court terme) pour mobiliser l’épargne, devait à ses yeux être abolie. Considérant même la simple pratique d’endettement de court terme comme une source d’instabilité majeure, Simons ira jusqu’à suggérer d’abolir totalement les contrats de dette, envisageant un système dans lequel les entreprises se financeraient à 100 % par des fonds propres (Simons [1936], p. 6-7 ; [1946], p. 85). Sous sa plume, l’idée de « 100 % monnaie » dépassait donc largement le simple cadre monétaire lié à l’émission de moyens de paiement, pour impliquer l’abolition des banques et une refonte radicale des pratiques financières.
23 Currie et Fisher, nous l’avons vu, ne suivirent pas les auteurs de Chicago sur ce terrain, s’en tenant à ce que l’on pourrait appeler une version « minimaliste » du « 100 % monnaie » [24]. Avec 100 % de réserves sur les seuls comptes courants, soutenaient-ils, « presque toutes les autres réglementations juridiques des banques pourraient être abolies » (Fisher [1935a], p. 171). Un grand nombre de critiques, dont Simons, leur reprochèrent de se focaliser sur les seuls instruments de paiement, constitutifs de M, en ignorant le rôle déstabilisateur joué par les instruments financiers au sens large et leur impact sur V. Fisher ([1935a], p. 167) reconnaissait que les ruées sur les comptes d’épargne avaient joué un rôle important dans les crises bancaires du début des années 1930, et qu’elles pourraient toujours se produire sous le système qu’il proposait [25]. Mais, selon lui, « les ruées sur les banques d’épargne surviennent généralement à la suite d’une contraction du moyen d’échange et d’une appréciation du dollar », et, « en supposant une stabilité du dollar, les ruées sur les banques d’épargne seraient extrêmement rares » (Fisher [1935a], p. 166, 170). Il considérait en effet que les variations de V tendaient à suivre et aggraver les variations de M, plutôt que de constituer une source d’instabilité majeure indépendamment de celles-ci (Fisher [1935a], p. 78-79, 102) [26]. Fisher ([1935a], p. 102-170) insistait aussi sur le fait que les effets des mouvements de V pourraient toujours être compensés par un ajustement de M en sens contraire – ajustement qui, de surcroît, pourrait être réalisé de manière bien plus directe et effective sous le « système 100 % » proposé. Par ailleurs, même si la couverture intégrale des seuls comptes courants devait finalement s’avérer insuffisante pour empêcher la survenue de graves dépressions, des mesures supplémentaires pourraient toujours être adoptées par la suite si besoin :
Ce qui est important, c’est que le système 100 % faciliterait l’étude de tous ces autres problèmes, débarrassés de la complication du problème monétaire qui les enveloppe maintenant tel un brouillard. […] Dès que nous aurons un bon système monétaire, nous pourrons déterminer de manière plus sûre ce qui a besoin d’être réparé. Être ainsi en mesure d’y voir plus clair, et de diagnostiquer plus correctement, serait d’une grande aide pour tous les efforts visant à trouver et appliquer des remèdes efficaces. Ceux-ci pourraient inclure des mesures de protection pour les banques d’épargne, des réglementations pour les émissions de titres, [etc.].
25 Un dernier point mérite enfin d’être noté ici : contrairement aux auteurs de Chicago, Fisher n’excluait pas qu’un prêteur en dernier ressort (même s’il n’employait pas ce terme) puisse continuer à secourir les banques de prêt en cas d’urgence – comme nous allons le voir dans la section qui suit.
4.3. L’autorité monétaire : au-delà du monopole d’émission, plusieurs questions ouvertes
26 A la fois Currie, Fisher et les auteurs du Plan de Chicago s’accordaient pour confier un monopole d’émission à une autorité monétaire publique, qui serait seule habilitée à créer des moyens de paiement selon un critère d’émission fixé par voie législative. Ils insistaient sur le fait que la réforme « 100 % monnaie », de nature institutionnelle, n’entraînait en elle-même aucun choix particulier concernant l’objectif de politique monétaire à poursuivre. Son avantage, selon eux, était d’offrir des conditions de contrôle monétaire idéales, quel que soit le mandat qui serait conféré par le Congrès à l’autorité d’émission. Cela n’empêchait pas ces auteurs, pour autant, d’exprimer leur avis sur la question. Ceux-ci s’accordaient pour privilégier la stabilité interne de la monnaie (en termes de pouvoir d’achat domestique) à sa stabilité externe (en termes de taux de change), prônant pour cela l’abandon de l’étalon-or et une flexibilité des changes. Ils divergeaient en revanche quant au critère d’émission spécifique à adopter. Fisher préconisait une politique de stabilisation d’un indice des prix, visant à maintenir constant le pouvoir d’achat du dollar – un critère qui semblait avoir les faveurs de Currie également. Les auteurs du Plan de Chicago, quant à eux, étaient partagés entre la stabilisation d’un indice des prix, impliquant une gestion monétaire active, et l’adoption d’une quantité fixe de monnaie, offrant à leurs yeux l’avantage d’être automatique [27]. Currie et Fisher, ainsi que Douglas et al. ([1939], p. 18-19), refusaient à l’autorité émettrice toute discrétion quant aux objectifs de la politique monétaire, mais insistaient sur l’importance d’une certaine discrétion quant à sa mise en œuvre. Notons enfin que Currie ([1934a], p. 155 ; [1934b], p. 209) était plutôt opposé à ce que cette autorité soit indépendante du pouvoir exécutif, au contraire de Fisher ([1935a], p. 206) qui insistait pour qu’elle soit « indépendante comme la Cour suprême, afin que le pouvoir d’achat du dollar puisse être maintenu stable en dépit des opérations bancaires et en dépit des opérations du Trésor des États-Unis ».
27 Le choix de l’institution amenée à exercer cette fonction d’autorité monétaire restait également sujet à débat. A la fois Currie et les auteurs du Plan de Chicago proposaient de nationaliser les Federal Reserve Banks ; celles-ci émettraient toute la monnaie du pays sous la supervision d’une instance qui pourrait être le Federal Reserve Board ou une nouvelle autorité monétaire fédérale. Ces auteurs semblaient surtout concevoir la banque centrale sous l’angle de ses fonctions monétaires, liées à l’émission de monnaie et à l’administration du système de paiement, plutôt que sous celui de ses fonctions financières, liées au refinancement des banques de prêts – fonctions qui, semblaient-ils parfois supposer, perdraient largement leur raison d’être sous le système proposé [28]. Seul Fisher discutait, dans son plan de réforme, des fonctions respectives d’autorité monétaire et de banque des banques. Il proposait que l’émission de monnaie, d’un côté, soit confiée à une Commission monétaire publique (la Currency Commission), qui aurait pour seule et unique mission de réguler la quantité de monnaie selon l’objectif fixé par le Congrès (Fisher [1935a], p. 27). La fonction de banque des banques, de l’autre, relèverait du Federal Reserve System que Fisher aurait maintenu globalement inchangé : les Federal Reserves Banks, dans son plan de réforme, ne seraient pas nationalisées, et continueraient de jouer leur rôle de refinancement des banques de prêts – sous réserve cependant qu’à l’instar de ces dernières, elles recourent pour cela à des fonds préexistants, sans possibilité de création monétaire [29]. Ces deux types de fonctions, insistait-il, requerraient des compétences différentes, et pouvaient interférer l’une avec l’autre si elles relevaient de la même institution :
L’on pense souvent que le Federal Reserve System devrait assurer la fonction monétaire et stabiliser le dollar. Mais, pour cette fonction, [il] est mal adapté en termes d’organisation, de personnel, d’inclinaison et de tradition. De plus, il a d’autres fonctions importantes à remplir – notamment le réescompte – et ces autres fonctions entrent souvent en conflit avec la fonction de stabilisation. […] Les efforts menés pour entreprendre une activité bancaire et, en même temps, stabiliser le niveau des prix, ont au final lamentablement échoué. Cela revenait à chercher à servir deux maîtres à la fois.
29 Sans y être favorable, Fisher n’excluait cependant pas que l’autorité monétaire elle-même puisse être autorisée à pratiquer le réescompte en cas d’urgence, jouant ainsi un rôle de « soupape de sécurité » pour le système bancaire, sans que cela n’interfère pour autant avec sa fonction d’émission (Fisher [1935a], p. 88-89) [30].
30 La question du mode d’injection monétaire à privilégier demeurait également ouverte. D’une manière générale, les auteurs du « 100 % monnaie » considéraient le canal du réescompte comme inapproprié à cette fin, car trop indirect et incertain [31]. Les auteurs du Plan de Chicago envisageaient que les injections de monnaie puissent s’effectuer soit par des opérations d’open market (portant sur des obligations d’État ou d’autres types d’actifs), soit par la voie fiscale (via une hausse des dépenses publiques ou une baisse des impôts) – cette dernière option, ajoutaient-ils, étant bien plus efficace en période de dépression (Simons et al. [1933], p. 38). Currie ([1934b], p. 202) et Fisher ([1935a], p. 21) privilégiaient quant à eux le canal des opérations d’open market, portant de préférence sur des obligations d’État. Ces deux auteurs semblaient parfois considérer qu’en opérant sous un système « 100 % monnaie », les banques de prêt n’auraient plus guère de raisons de conserver des réserves, et mettraient systématiquement en circulation toute nouvelle monnaie reçue via l’open market (voir Currie [1934b], p. 224 ; Fisher [1935a], p. 109-110). Si tel n’était pas le cas, observait néanmoins Fisher (ibid., p. 109), l’autorité monétaire pourrait recourir à d’autres canaux plus directs, en achetant par exemple des obligations d’État directement auprès du public. Si le stock de dette publique existant devait s’avérer insuffisant, ajoutait-il, le Trésor pourrait toujours émettre de nouveaux titres qui seraient ensuite rachetés par l’autorité monétaire, avec « annulation mutuelle des intérêts » entre le Trésor et cette dernière (Fisher [1935a], p. 208) [32]. L’État pourrait alors mettre ces sommes en circulation de diverses manières, par exemple en réduisant les impôts (sans réduction correspondante des dépenses), ou même en versant une allocation (un « dividende social ») aux citoyens (Fisher [1935a], p. 208-209) [33]. Un tel mode opératoire nécessiterait cependant une certaine coordination entre les autorités monétaire et fiscale, un point sur lequel seul Simons ([1934] 1948, p. 65n7) semblait insister.
31 Au-delà du consensus de ces auteurs pour confier l’émission monétaire à une autorité mandatée par le Congrès, les questions concernant le cadre institutionnel et les modalités d’exercice de cette fonction étaient donc loin d’être tranchées [34].
5. Conclusion. De l’importance d’une clarification conceptuelle de la proposition « 100 % monnaie »
32 Le présent article a entrepris de clarifier les objectifs et les contours de la proposition « 100 % monnaie » telle qu’elle fut formulée aux États-Unis, dans les années 1930, par divers économistes incluant notamment Henry Simons de l’Université de Chicago (auteur avec plusieurs de ses collègues du « Plan de Chicago »), Lauchlin Currie de Harvard, et Irving Fisher de Yale. L’essence de cette idée de réforme, commune aux différentes versions de la proposition, était de dissocier la création de monnaie des prêts de monnaie, dont l’association dans le système existant était considérée comme un facteur d’instabilité majeur. Il était proposé d’imposer 100 % de réserves en monnaie d’État sur l’ensemble des dépôts bancaires en compte courant, et d’octroyer à une autorité monétaire publique un monopole total sur l’émission de moyens de paiement. Au-delà de cette idée-socle, comme nous l’avons vu, les différentes versions du plan divergeaient cependant sur un certain nombre de questions, liées en particulier à l’intermédiation bancaire, ainsi qu’à l’organisation et au fonctionnement de l’autorité monétaire.
33 Cette analyse conceptuelle nous mène à clarifier plusieurs points qui font régulièrement l’objet de confusion au sujet du « 100 % monnaie ». Un premier exemple concerne le degré de filiation entre cette proposition et celles de la Currency School du XIXe siècle. La réforme « 100 % monnaie » est souvent présentée comme une transposition des dispositions du Bank of England Charter Act de 1844, qui ne s’appliquaient qu’aux billets, à la monnaie scripturale [35]. Sans nier la proximité évidente entre ces deux réformes, il importe toutefois de souligner une différence importante. L’Act de 1844 entérinait l’adoption conjointe d’une réforme institutionnelle (dissociant l’émission des billets de l’activité bancaire) et d’une règle d’émission bien spécifique (le currency principle). La proposition « 100 % monnaie », quant à elle, relève uniquement d’une réforme institutionnelle, laissant à l’autorité législative le soin de déterminer séparément l’objectif de politique monétaire à poursuivre. Elle n’implique donc nullement la mise en place d’une caisse d’émission automatique (currency board), comme cela a pu être affirmé dans la littérature.
34 La proposition « 100 % monnaie » ne doit pas non plus être confondue avec la proposition plus récente du narrow banking. Cette dernière, en effet, entend dissocier la création de monnaie non pas des prêts de monnaie, mais seulement des prêts risqués : les narrow banks pourraient toujours créer des moyens de paiement en investissant dans des actifs jugés sûrs. La proposition « 100 % monnaie », quant à elle, va au-delà du narrow banking sur l’aspect monétaire, en préconisant d’ôter aux institutions de prêt dans leur ensemble tout pouvoir de création ou de destruction de monnaie ; elle reste en deçà, en revanche, sur l’aspect financier, en n’impliquant aucune séparation des institutions de prêt selon le niveau de risque de leur portefeuille d’actifs. Enfin, les deux propositions visent des finalités différentes. Le principal objectif du narrow banking est de sécuriser le système de paiement, en supprimant tout risque de liquidité sur les dépôts en compte courant. L’on pense parfois qu’il s’agit là également de l’objectif premier du « 100 % monnaie », qui offrirait de facto une telle sécurité. Les auteurs de cette proposition dans les années 1930, cependant, insistaient surtout sur le fait qu’elle mettrait fin aux variations cumulatives du volume de monnaie, considérées comme une source majeure d’amplification des cycles. Leur argumentation sur ce point fut toutefois largement perdue de vue par la suite, y compris parmi les économistes qui soutinrent l’idée de « 100 % monnaie » dans la seconde partie du XXe siècle [36].
35 Une autre confusion fréquente est l’idée selon laquelle la proposition « 100 % monnaie » impliquerait d’imposer 100 % de réserves sur tous les dépôts bancaires. Cela reviendrait à abolir les banques dans leur fonction d’intermédiation, qui, comparée à celle exercée par les intermédiaires non bancaires, se caractérise par la double transformation des risques et des échéances que permet la particularité des contrats de dépôt. C’est précisément sur la base de cette considération qu’un grand nombre d’économistes ont récemment rejeté l’idée de « 100 % monnaie » [37]. Or, comme nous l’avons souligné, seuls les auteurs du Plan de Chicago (et plus particulièrement Simons), parmi les principaux théoriciens de cette idée de réforme dans les années 1930, préconisaient d’abolir l’intermédiation bancaire [38]. Currie et Fisher (mais aussi Douglas et al. [1939]), quant à eux, auraient maintenu les banques dans leur fonction d’intermédiation, sous réserve que les soldes des comptes d’épargne ne puissent être rendus transférables.
36 Alors que la proposition « 100 % monnaie » continue d’alimenter les débats monétaires, en prenant parfois des formes plus modernes basées sur une monnaie digitale, il nous a paru important de remonter aux sources de cette idée de réforme pour dissiper certains malentendus dont elle fait souvent l’objet. L’applicabilité d’une telle réforme aujourd’hui soulève un autre ensemble de questions qui dépassent le cadre du présent article. Imaginons cependant que, demain, une monnaie digitale de banque centrale vienne supplanter les dépôts bancaires dans le règlement des transactions. L’on pourrait alors se trouver en présence d’un système « 100 % monnaie » sans même s’en apercevoir.
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Mots-clés éditeurs : 100 % monnaie, création monétaire, Irving Fisher, narrow banking, Plan de Chicago
Date de mise en ligne : 02/11/2022
https://doi.org/10.3917/redp.325.0835