Expériences de laboratoire en économie et incitations monétaires
Pages 383 à 418
Citer cet article
- ETCHART-VINCENT, Nathalie,
- Etchart-Vincent, Nathalie.
- Etchart-Vincent, N.
https://doi.org/10.3917/redp.163.0383
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- Etchart-Vincent, Nathalie.
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https://doi.org/10.3917/redp.163.0383
Notes
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Chargée de Recherche au CNRS. Adresse : Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CNRS/EHESS), Jardin Tropical, 45 bis, Av. de la Belle Gabrielle, 94736 Nogent sur Marne ; e-mail : eetchart@ centre-cired. fr. Je remercie les deux rapporteurs anonymes pour leurs très judicieuses remarques et suggestions, qui m’ont permis d’améliorer considérablement le texte. Je suis seule responsable des éventuelles erreurs qui pourraient subsister.
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Notamment, car il existe également une expérimentation de terrain et une expérimentation naturelle. Dans le premier cas, il s’agit de dépasser la critique faite aux expériences de laboratoire concernant leur éventuel irréalisme, en testant le comportement d’individus « réels » dans des situations de choix « réelles », face à des biens « réels ». Dans le second cas, c’est la réalité elle-même qui constitue un laboratoire vivant parce que, dans des contextes évidemment très particuliers, elle offre spontanément le contrôle requis sans qu’une expérience soit explicitement mise en place (c’est le cas par exemple lorsqu’une mesure de politique publique est introduite, toutes choses égales par ailleurs). Nous renvoyons à Harrison et List [2004] pour une comparaison détaillée des différentes modalités d’expérimentation.
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Il existe bien évidemment des formes non monétaires d’incitation (voir par exemple Bénabou et Tirole [2003]). On opposera les incitations du type « carotte » (délégation, autonomie, ...) et celles du type « bâton » (surveillance, sanction, ...) et, au sein de chaque catégorie, les incitations explicites et celles implicites (regards plus ou moins bienveillants, ostracisme, ...). Dans le cadre de l’expérimentation, ce sont les incitations monétaires – « carottes » explicites – qui prévalent. Il faut cependant se méfier des incitations implicites, qui ne sont pas introduites volontairement par l’expérimentateur mais peuvent se manifester au cours de l’expérience et affecter les résultats (par exemple lorsqu’un sujet ne répond pas assez vite et subit le regard agacé des autres sujets).
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Des questions identiques sont posées à deux reprises au cours de l’expérience ; la comparaison des réponses permet de mesurer le degré de cohérence des sujets.
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Dont on voit qu’il est un indicateur aussi bien d’effort que de performance, ce qui est intellectuellement peu satisfaisant dès lors que l’on souhaite interroger le lien entre effort et performance.
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Il est à cet égard symptomatique que les méta-analyses excluent les études qui ne comportent pas de standard de performance explicite (voir par exemple Bonner et Sprinkle [2002]).
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Les enjeux stratégiques autour de l’interprétation des résultats sont importants. L’idée selon laquelle l’existence de « paradoxes » expérimentaux est liée à l’absence d’incitations (qui empêcherait les individus de se comporter selon leurs véritables préférences, c’est-à-dire, en l’occurrence, de se conformer aux principes de rationalité) s’inscrit dans une stratégie immunisatrice, qui cherche à discréditer le recours à l’expérimentation pour minimiser la portée des résultats « gênants » (voir Etchart-Vincent [2006]).
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Nous illustrerons notre propos par deux exemples précis. Le premier est emprunté à Harless et Camerer [1994]. Ces derniers montrent que les données obtenues à partir de choix réels présentent des taux d’erreur plus faibles. Du coup, cette réduction dans la variance des réponses tend à accroître la signification statistique des « anomalies » constatées (par rapport au modèle de rationalité standard), ce qui amène paradoxalement à conclure à un impact négatif des incitations sur la performance si cette dernière est définie comme la conformité à la rationalité standard. Un second exemple paradoxal est fourni par Grether et Plott [1979]. Il apparaît qu’en stimulant l’effort (la concentration) du sujet, les incitations monétaires vont amener ce dernier à effectuer des choix qui seront certes plus proches de ses véritables préférences mais aussi moins conformes à la rationalité standard. Selon la définition retenue pour la performance, on conclura alors à une efficacité ou à une perversité des incitations.
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A l’issue d’une relecture minutieuse des études de Eisenberger et Cameron [1996] et Deci, Koestner et Ryan [1999a], Kunz et Pfaff [2002] estiment que les résultats obtenus par ces derniers sont finalement moins défavorables (que ne le souhaiteraient leurs auteurs) aux incitations monétaires.
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Comme le souligne Camerer [1997], l’unanimité officielle en faveur des incitations dissimule en fait un certain scepticisme, qui se manifeste lors de discussions informelles. Cependant, depuis ses débuts (Wallis et Friedman [1942]), l’économie expérimentale a fait de la mise en place d’incitations un passage obligé, presque un rite initiatique (voir Roth [1993] pour des détails historiques). Nous verrons plus loin que la force du rite s’est cependant assouplie ces dernières années.
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On mentionnera notamment le recours à des techniques qui, telle la procédure Becker-De Groot-Marshak, font de la révélation des véritables préférences une stratégie optimale pour l’individu et sont donc des mécanismes révélateurs au sens de la théorie des contrats.
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Notons que ce point de vue se discute : selon Kühberger [2001], les décisions économiques sont fondamentalement hypothétiques, puisqu’elles obligent l’individu à se projeter dans le futur et à anticiper des événements, des revenus ou des sentiments qu’il ne connaît pas encore.
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Citons l’étude de Deci, Koestner et Ryan [1999a], qui montre l’incidence négative de cette rémunération sur la motivation intrinsèque et donc sur l’effort de l’individu.
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Les conclusions de Hertwig et Ortmann [2001] se situent dans la lignée de celles de Smith et Walker [1993] et apparaissent plus favorables aux incitations. Mais outre que leur échantillon est plus réduit que celui de Camerer et Hogarth [1999] (10 études seulement, publiées dans une seule et même revue qui plus est, ce qui crée un biais d’échantillonnage), la teneur du message reste substantiellement la même.
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Or rien ne prouve que le niveau d’aversion au risque, plus élevé dans le cas fortement incité, soit pour autant plus proche des préférences réelles des sujets.
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Notons cependant la position dissonante de Kunz et Pfaff [2002], qui considèrent d’une part qu’un biais de publication existe en faveur des résultats contraires aux incitations monétaires et d’autre part que la présentation des résultats n’est pas toujours objective (voir leur relecture de Deci, Koestner et Ryan [1999a]).
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Solow et Arrow considèrent quant à eux que les effets de l’incitation monétaire s’ajoutent à ceux du don altruiste. Au total, le marché du sang serait un marché comme les autres : lorsque le prix augmente, la quantité totale offerte augmente également.
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En revanche, une rétribution importante réveille en eux l’homo oeconomicus. Cependant, dans la mesure où il est évidemment difficile de développer massivement un niveau élevé de rétribution, la leçon de ce résultat est qu’il vaut mieux ne pas introduire de rémunération du tout.
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Notons cependant qu’une étude similaire menée auprès de paysans indiens (Binswanger [1980], [1981]) concluait à un impact positif du niveau d’incitation monétaire.
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Cependant, ce résultat pourrait être dû à l’ordre (en l’occurrence celui des montants croissants) dans lequel les séries de montants ont été proposées aux sujets. Harrison et al. [2003] montrent que des effets d’ordre sont effectivement à l’oeuvre, qui réduisent de moitié les effets de taille des montants établis par Holt et Laury [2003].
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De façon générale, il est judicieux d’empêcher le sujet de déterminer l’espérance (faible en général) de gain. On peut ainsi choisir de dévoiler le montant des gains potentiels mais taire le nombre de candidats ou de choix sur la base desquels se fera le tirage aléatoire, pour éviter que le gain éventuel (élevé) ne soit transposé en gain espéré (faible).
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Notons que le concept de motivation intrinsèque fait toujours l’objet de discussions et que son contenu est à géométrie variable. Le lecteur intéressé se référera à Ryan et Deci [2000] et Fehr et Falk [2002] pour des détails conceptuels et à Kunz et Pfaff [2002] pour une analyse critique du concept et de sa mesure empirique, pour une présentation des théories cognitive et psychologique sous-jacente et pour de nombreuses références. Nous renvoyons enfin à Frey [1997] pour une discussion de la pertinence du concept pour l’économie.
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« Crowding out effect ». On parle aussi de coût caché.
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Eisenberger et Cameron [1996] récusent l’effet d’éviction et en dénoncent le statut de mythe.
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Notons cependant que ce résultat dépend du niveau initial de motivation intrinsèque : si ce dernier est élevé, alors la rémunération ne sera pas forcément nuisible (Cameron, Banko et Pierce [2001]).
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Cette explication est cependant insuffisante. Intervient également un effet de présentation (et la présence d’un point de référence par rapport auquel les propositions des agents sont évaluées).
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On renvoie à Fehr et Falk [2002] pour une interprétation plus poussée de ce résultat en termes d’interaction conflictuelle entre normes sociales et incitations financières.
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« After a gain, subsequent losses that are smaller than the original gain can be integrated with the prior gain, mitigating the influence of loss aversion and facilitating riskseeking. The intuition behind this effect is captured by the expression in gambling parlance of « playing withthe house money ».[...] The essence of the idea is that until the winnings are completely depleted, losses are coded as reductions in a gain, as if losing some of « their money » doesn’t hurt as much as losing one’s own cash. » (Thaler et Johnson [1990], p. 657).
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Citons par ailleurs le résultat dissonant de Binswanger [1981], qui montre que les décisions des sujets à qui on donne une dotation initiale sur laquelle ils jouent par la suite ne diffèrent pas de celles qu’ils prennent quand les paiements ne sont donnés qu’après le jeu.
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Les études seraient distinguées selon que l’impact des incitations sur la performance y est apparu positif, négatif, nul, impossible à mesurer et/ou à séparer d’autres effets ou que la notion même de performance n’y a pas de sens.
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Comme le suggèrent Camerer et Hogarth [1999], il faudrait commencer par exprimer les incitations dans une même unité monétaire, en monnaie constante en particulier, avant d’effectuer des comparaisons.
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Dans cette optique, Camerer et Hogarth [1999] invitent les rapporteurs à la modération : « Referees who would reject a paper purely on the grounds that subjects were not paid must cite a preponderance of previous literature establishing that incentives affect behavior meaningfully, in a task similar to that studied in the paper under consideration. » (p. 35)
La mise en place d’une procédure monétaire incitative dans le cadre d’une expérience de laboratoire en économie suppose l’existence d’une relation positive étroite entre incitation et effort d’une part et entre effort et performance d’autre part. Pourtant, sur le plan empirique, l’impact des incitations monétaires sur l’effort et/ou la performance apparaît plus mitigé, voire négatif. Nous revenons ici sur un certain nombre d’arguments théoriques et empiriques avancés dans la littérature pour expliquer cet écart. Sont ainsi mis en cause le montant insuffisant des incitations, l’inadéquation des procédures incitatives utilisées, la fragilité du lien entre incitation et effort et/ou entre effort et performance, le rôle ambigu de la motivation intrinsèque. Nous nous intéressons ensuite au cas particulier de l’expérimentation dans des contextes de pertes, qui pose de manière plus fondamentale la question de l’opportunité des incitations monétaires. Nous concluons sur la nécessité d’une utilisation pragmatique de ces dernières selon la nature de l’étude envisagée.
- économie expérimentale
- incitations monétaires
- motivation intrinsèque
- contextes de pertes
Mots-clés éditeurs : contextes de pertes, économie expérimentale, incitations monétaires, motivation intrinsèque
Experimenting in the lab in economics and monetary incentives
A strong positive relation is generally assumed between monetary incentives and effort on the one hand, and between effort and performance on the other hand, which legitimates the introduction of monetary incentives in economic laboratory experiments. Still, the empirical impact of incentives on effort and/or performance appears to be rather mixed or even negative. We examine the ins and outs of the debate since they all are, in a more or less radical manner, an invitation to a more pragmatic attitude towards incentives. We first show that embarrassing empirical results cannot be ascribed to an alleged inappropriateness of the incentive procedure (as regards the level of incentives or the procedure itself). We then examine the robustness of the relation between incentives, effort, and performance and elaborate upon the reasons why incentives sometimes do not enhance (or even damage) effort and/or why effort sometimes does not induce better performance (whether it be ineffective or harmful upon it). Next, we discuss the peculiar case of experimentation in the loss domain, which raises the more fundamental question of whether monetary incentives can be introduced. We finally conclude on the need of a pragmatic use of monetary incentives, depending on the very features of the experimental design (including subjects’ cognitive and psycho-logical characteristics).
- experimental economics
- monetary incentives
- intrinsic motivation
- loss domain
Mots-clés éditeurs : experimental economics, intrinsic motivation, loss domain, monetary incentives