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F. Kydland et E. Prescott  : Prix Nobel d'Économie 2004

Pages 65 à 83

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  • Hairault, J.-O.
  • et Langot, F.
(2005). F. Kydland et E. Prescott  : Prix Nobel d'Économie 2004. Revue d'économie politique, . 115(1), 65-83. https://doi.org/10.3917/redp.151.0065.

  • Hairault, Jean-Olivier.
  • et al.
« F. Kydland et E. Prescott  : Prix Nobel d'Économie 2004 ». Revue d'économie politique, 2005/1 Vol. 115, 2005. p.65-83. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-economie-politique-2005-1-page-65?lang=fr.

  • HAIRAULT, Jean-Olivier
  • et LANGOT, François,
2005. F. Kydland et E. Prescott  : Prix Nobel d'Économie 2004. Revue d'économie politique, 2005/1 Vol. 115, p.65-83. DOI : 10.3917/redp.151.0065. URL : https://shs.cairn.info/revue-d-economie-politique-2005-1-page-65?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/redp.151.0065


Notes

  • [*]
    EUREQua (Université de Paris 1) Cepremap & IUF-joh@ univ-paris1. fr
  • [**]
    Cepremap & GAINS (Université du MMaine)-flangot@ univ-lemans. frAdresse : Cepremap, 142 rue du Chevaleret, 75013 Paris.
  • [1]
    Judd [1985] et Chamley [1986] montrent que si le gouvernement s’engage, la taxation optimale dans un problème à la Ramsey est nulle.
  • [2]
    Cette hypothèse de formation des anticipations en début de période peut être interprétée comme le résultat de la structure des contrats de salaire : ils sont signés pour une année en fonction des prévisions d’inflation.
  • [3]
    Crettez et Lavigne [1993] et Lavigne et Villieux [1996] proposent une revue de cette littérature.
  • [4]
    Malgré l’élégance de ces modèles de cycles à l’équilibre, ou E.B.C. (pour Equilibrium business cycle), ceux-ci se heurtent à de nombreuses critiques, en particulier leur lacune dans l’explication de la persistance des écarts au produit naturel.
  • [5]
    La fonction de production F est une fonction deux fois continûment différentiable, strictement croissante, homogène de degré un (à rendements constants), strictement quasi-concave et satisfaisant les conditions d’Inada.
  • [6]
    Voir King, Plosser et Rebelo [1988] pour une démonstration dans le cadre du modèle stochastique de croissance.
  • [7]
    Ce point est d’ailleurs mis en exergue dans le titre de l’article. Sur la base de d’estimation et de test statistiques, Altug [1989] montre que ces délais d’installation des équipements contribuent significativement à la capacité de ce modèle à expliquer les fluctuations économiques.
  • [8]
    En effet, le résidu de Solow se définit comme la partie du taux de croissance du produit non expliquée par la croissance des facteurs de production pondérée par les élasticités du produit aux facteurs de production.
  • [9]
    La fonction d’utilité u est une fonction bornée, deux fois continûment différentiable, strictement concave, strictement croissante et satisfaisant les conditions d’Inada. De plus, King et al. [1988] montrent que la classe de fonctions d’utilité compatibles avec un sentier de croissance équilibré est caractérisée par une élasticité de l’utilité marginale de la consommation et du loisir par rapport à la consommation indépendante de l’échelle de consommation.
  • [10]
    Dans l’article originel, ce sont les flux de service du loisir qui procurent de l’utilité, résultat d’une non-séparabilité temporelle.
  • [11]
    Voir Ljungqvist et Sargent [2000] pour une description détaillée de ces méthodes.
  • [12]
    Les résultats reportés dans ce tableau sont obtenus pour un écart type de l’innovation du choc technologique choisi afin que le modèle théorique engendre une volatilité du PNB identique à celle de la série observée.
  • [13]
    Voir Fève et Langot [1994] et Fève et Langot [1995] pour des détails sur cette méthode appliquée aux modèles dynamiques d’équilibre général.
  • [14]
    Hairault et Sopraseuth [2004] proposent une synthèse de ces développements en macroéconomie internationale.

1. Introduction

1Le prix Nobel d’économie décerné au Novégien Finn Kydland et à l’Américain Edward Prescott, a récompensé deux articles fondamentaux en macroéconomie. Le premier, publié en 1977, porte sur la cohérence temporelle des politiques économiques et se trouve à l’origine du renouveau de l’économie politique. Le second, de 1982, analyse les causes des fluctuations macroéconomiques et inaugure le courant des cycles réels. Ces travaux ont en commun mis l’accent sur la rationalité des comportements et des anticipations. Kydland et Prescott s’inscrivent ainsi clairement dans la lignée de Robert Lucas, prix Nobel de 1995. Loin d’être de simples théoriciens dans la tradition de Arrow-Debreu, Kydland et Prescott veulent contribuer dans le cadre de l’équilibre général à inscrire la science économique dans le champ politique en définissant et en quantifiant les meilleures options pour une société. Il s’agit de comprendre les interactions entre la sphère privée, les marchés, et les décideurs publics, en particulier le gouvernement et la Banque Centrale, mais également d’approfondir la dynamique de court terme de l’économie. Ouvertement anti-keynésiens, ils rejettent catégoriquement l’idée que la demande globale serait à l’origine des fluctuations économiques et qu’il conviendrait avant tout de la stabiliser.

2L’article de 1977 remet en cause la conception traditionnelle de la politique économique. Ce n’est pas l’outil mathématique du contrôle optimal qui permet de gouverner au mieux, mais les concepts d’équilibre développés en théorie des jeux. Cette première contribution apporte la démonstration de l’intuition de Friedman [1948] selon laquelle la règle domine la discrétion. Les agents privés ne peuvent pas être considérés comme passifs face aux politiques économiques. Kydland et Prescott vont plus loin que Lucas en supposant que les agents remontent aux objectifs propres des autorités pour former des anticipations véritablement rationnelles. Seules les politiques restant compatibles avec ces objectifs sont jugées crédibles ou temporellement cohérentes, et sont donc prises en compte dans le processus de formation des anticipations des agents privés. Une autorité publique en charge de la politique économique doit donc chercher paradoxalement un cadre institutionnel qui limite sa marge de manœuvre discrétionnaire, afin d’éviter les effets pervers des stratégies non-coopératives. Comment ne pas voir l’influence décisive de Kydland et Prescott dans le processus d’indépendance des Banques Centrales ou dans le pacte de stabilité européen ?

3En 1982, Kydland et Prescott s’attaquent à un sujet encore plus ambitieux, la compréhension des fluctuations de l’activité économique. L’objectif est clairement d’en finir avec la schizophrénie des macroéconomistes de la synthèse qui plaquent une analyse keynésienne de court terme sur un modèle néoclassique de la croissance tendancielle. Pourquoi ne pas utiliser le même modèle pour étudier simultanément la tendance et les cycles ? La théorie microéconomique élémentaire enseigne que ce sont les évolutions des prix relatifs des facteurs et les élasticités inter et intra-temporelles qui gouvernent l’allocation des facteurs. Ces mécanismes sont-ils vérifiés empiriquement ?

4

« Quand nous avons dérivé les implications de la théorie de la croissance sans chocs monétaires, nous avons trouvé, avec surprise, que les mouvements cycliques observés étaient proches de ceux prédits par la théorie » (Prescott [1996]).

5Les fluctuations observées dans les pays développés résulteraient des comportements parfaitement rationnels d’agents économiques, soumis à des chocs technologiques aléatoires. La théorie des cycles réels apparaît ainsi aux antipodes d’une macroéconomie keynésienne faite d’imperfections de marchés et d’anticipations volatiles et contagieuses faisant fluctuer la demande globale. Les fluctuations économiques de la production et des heures travaillées traduisent maintenant les réponses optimales d’agents économiques soumis à un environnement changeant sur lequel le gouvernement n’a pas de prise.

6Au-delà d’un schéma explicatif particulier, Kydland et Prescott proposent une démarche empirique nouvelle où des simulations de modèles calibrés miment des expériences de laboratoire. La théorie n’existe que si elle évolue en comparant ses prédictions à l’observation. Il est donc nécessaire de doter l’économiste d’un protocole expérimental lui permettant de faire progresser sa compréhension du système économique. C’est d’ailleurs la réussite la plus éclatante de Kydland et Prescott : avoir su proposer une méthode permettant un dépassement de leur théorie initiale. Ainsi, des travaux postérieurs dans les années 1990, acceptant le projet d’une représentation théorique où les comportements sont explicites et rationnels et d’une analyse empirique codifiée, ont progessivement intégré une dimension financière et monétaire aussi bien que des imperfections de marché. Comment ne pas considérer Kydland et Prescott comme les fondateurs de ce que d’aucun appelle la nouvelle synthèse néoclassique ?

7Ainsi résumée, l’oeuvre de Kydland et Prescott revêt une portée considérable : elle touche à la fois aux dimensions positive et normative de la macroéconomie. Elle traduit une volonté systématique et cohérente de jeter aux oubliettes de l’histoire économique la (première) synthèse néoclassique, renvoyant dos à dos Keynes et Friedman. Leur apport méthodologique est indéniable et irréversible : ils ont amené le débat de politique macroéconomique, entre tenants du laisser-faire et de l’intervention publique, sur leur terrain. Que ce débat soit toujours aussi vif et tendu est la marque de scientificité d’un projet qui dépasse, bien qu’il en ait été profondément nourri, leur idéologie libérale.

8Nous présentons successivement dans les deux sections suivantes la double contribution de Kydland et Prescott, ainsi que leurs prolongements principaux.

2. Règle versus discrétion

9L’article de 1977 s’inscrit dans la lignée des travaux de M. Friedman et de R. Lucas. Il s’agit bien d’une étape supplémentaire dans la réfutation de la politique de stabilisation keynésienne. Cette contribution montre comment les interactions entre un décideur public et les agents privés peuvent conduire à un équilibre sous-optimal tel que celui décrit par Nash, prix Nobel 1994. Elle donne les principes de base de l’analyse moderne des cycles politico-économiques.

2.1. Le projet

10Les années soixante dix sont synonymes de crise du keynésianisme de la synthèse. Depuis l’après-guerre, celui-ci vit dans l’illusion que les modèles macroéconométriques permettent aux décideurs publiques de réguler l’activité et surtout de protéger nos économies contre le chômage de masse. L’estimation de maquettes macroéconométriques, fondées sur le modèle IS-LM augmenté d’une courbe de Phillips, dote les économistes d’un outil puissant : comme un physicien cherchant à contrôler la dynamique d’un système, l’économiste, grâce aux techniques du contrôle optimal, détermine la stratégie optimale que le gouvernement doit adopter pour atteindre son objectif.

11La crise économique des années soixante-dix, caractérisée par la monté simultanée de l’inflation et du chômage, révèle les limites de cet outil : comme l’avaient déjà remarqué Friedman [1968] et Phelps [1968], les anticipations des agents semblent être un déterminant fondamental des décisions contemporaines. Lucas, en publiant ses trois articles fondamentaux sur la critique de la macroéconomie à l’ancienne en 1972,1973 et 1976, enfonce le clou : l’équilibre économique dépend tout autant du futur que du passé.

12La contribution de Kydland et Prescott en 1977 consiste à démontrer qu’il est possible de penser la politique économique autrement que comme un simple problème de contrôle optimal. Les agents cherchent à prévoir le plus rationnellement possible et par conséquent leurs anticipations intègrent les actions présentes et futures de l’État. Il démontrent alors que l’équilibre d’une économie doit être pensé comme celui d’un jeu où les agents, connaissant les stratégies possibles de l’État, forment une anticipation cohérente.

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« Tout ce qui est nécessaire pour notre argumentation, est que les agents aient une certaine connaissance de l’évolution des décisions de politique économique en fonction des changements de l’environment économique » Kydland et Prescott [1977], p. 474.

14L’idée centrale de la contribution de Kydland et Prescott [1977] peut être exposée simplement lorsque l’on pense au problème de l’accumulation de capital dans une économie. L’État a intérêt à annoncer une taxation du capital faible pour susciter une épargne importante pour ensuite taxer fortement le capital une fois qu’il sera accumulé. Il est optimal pour le gouvernement que le taux de taxation annoncé ex-ante soit plus faible que le taux pratiqué ex-post. On dit alors que cette annonce est incohérente temporellement. Cette annonce ne sera pas jugée crédible par les agents qui internalisent cette stratégie et qui ne vont donc pas se laisser manipuler par le gouvernement. Comprenant l’intérêt de ce dernier à taxer leur capital une fois qu’ils auront épargné, les agents vont anticiper un taux de taxe élevé, ce qui va les dissuader d’épargner, seule façon de s’assurer contre ce risque d’expropriation. Finalement, agents privés et gouvernement sont piégés dans une situation défavorable avec un niveau de capital trop faible. Seule une règle de taxe faible engageant véritablement le gouvernement peut faire sortir l’économie de cet équilibre bas qu’une politique laissée à sa discrétion peut faire survenir [1].

2.2. Une illustration paradigmatique : la politique monétaire

15Dans leur contribution originelle, Kydland et Prescott [1977] développent également un exemple basé sur le dilemme inflation-chômage. Ainsi, ils s’attaquent directement aux fondateurs de la macroéconomie « à l’ancienne », pour qui

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« La courbe de Phillips modifiée, montre l’éventail des choix entre différents niveaux de chômage et d’inflation » (Samuelson et Solow [1960], p. 193).

17Reprenons leur exemple, en considérant que le décideur de politique économique peut réduire le chômage en augmentant l’inflation non-anticipée. Les comportements des agents privés sont résumés par la courbe de Phillips augmentée des anticipations d’inflation :

Description de l'image par IA : u indice t position de base égale u cubique moins 3 parenthèse gauche n indice t position de base moins n indice t exposant 5 position de base parenthèse droite

où ut et ?t désignent respectivement les taux de chômage et d’inflation courants, u* le taux de chômage naturel et ?ta l’inflation anticipée.

18Pour simplifier l’exposé, nous spécifions les préférences du gouvernement en supposant que ce dernier poursuit un objectif de chômage et d’inflation. Précidément, on suppose que sa fonction de perte est donnée par :

Description de l'image par IA : S majuscule en gras parenthèse gauche alpha u en gras indice t position de base virgule tau indice t position de base parenthèse droite égale négatif un-demi parenthèse gauche alpha u en gras indice t position de base moins k en gras u en gras exposant opérateur astérisque position de base parenthèse droite au carré moins un-demi gamma u en gras indice t exposant 2

où ? représente le poids que le décideur public accorde à l’inflation, relativement à celui accordé au chômage, et k < 1 la préférence du décideur à conduire l’économie en dessous du taux naturel de chômage.

19La structure du jeu est la suivante :
Les agents forment au début de la période leur anticipation d’inflation [2] ?ta. Ils connaissent la structure de l’économie (résumée ici par la courbe de Phillips) et la fonction objectif du décideur public.

20Pendant la période, le décideur public détermine le niveau de l’inflation en minimisant sa fonction de perte et en prenant comme données les anticipations des agents privés.

21Sous l’hypothèse d’anticipations rationnelles en univers déterministe, on a Description de l'image par IA : n indice t position de base égale n indice t exposant 2

La courbe de Phillips indique alors que ut = u*. Dans cette situation, si le décideur pouvait s’engager sur un taux d’inflation, alors nécessairement le taux optimal d’inflation serait ?t = 0, ce qui conduirait à une perte macroéconomique égale à Description de l'image par IA : S majuscule parenthèse gauche u en normal indice t position de base égale oméga exposant opérateur astérisque position de base virgule n indice t position de base égale 0 parenthèse droite égale négatif un-demi parenthèse gauche parenthèse gauche deux points début suscript 1 fin scripts moins k en normal parenthèse droite u en normal exposant opérateur astérisque position de base parenthèse droite au carré virgule résultat de la renonciation à l’objectif de chômage.

22Kydland et Prescott [1977] montrent cependant que cette politique d’engagement à pratiquer une inflation nulle n’est pas la solution du jeu entre le gouvernement et les agents privés, car cette politique n’est pas cohérente temporellement. Une fois que les anticipations sont formées sur la base d’un taux d’inflation nul, le gouvernement est tenté de surprendre les agents en augmentant l’inflation pour réduire le chômage. En effet, pour un niveau d’inflation anticipée nul, le gouvernement a intérêt à accroître l’inflation jusqu’à ce que le gain marginal issu de la diminution du chômage soit juste égal au coût marginal de l’inflation.

Description de l'image par IA : a en gras parenthèse gauche psi indice r en gras position de base moins psi u en gras exposant opérateur astérisque position de base parenthèse droite égale psi psi indice r en gras

23Étant donné l’expression de la courbe de Phillips, et l’hypothèse d’anticipation « naïve » d’inflation Description de l'image par IA : parenthèse gauche tau indice xi exposant a position de base égale 0 parenthèse droite

, l’inflation optimale est alors :
Description de l'image par IA : Formule mathématique avec "a", "k", "v", "Y", et "a²" dans une équation.

Le gouvernement diminue ses pertes Description de l'image par IA : S majuscule parenthèse gauche mû indice t position de base Pi majuscule en gras indice t position de base barre verticale Pi majuscule en gras indice t exposant a position de base égale 0 parenthèse droite inférieur à S majuscule parenthèse gauche mû indice t position de base égale mû exposant a position de base virgule Pi majuscule en gras indice t position de base égale 0 0 ) en arbitrant en fonction de ses préférences entre chômage et inflation. Cette stratégie est sa meilleure réponse à une inflation anticipée nulle, ce qui conduit les agents à ne pas croire à cette annonce. Ils vont au contraire anticiper un niveau d’inflation que le gouvernement aura effectivement intérêt à pratiquer compte tenu de leur anticipation. Inflation et chômage sont alors solution du système suivant :
Description de l'image par IA : a parenthèse gauche u en gras indice t position de base moins k en gras u en gras exposant opérateur astérisque position de base parenthèse droite égale v en gras indice t
Description de l'image par IA :
De cet équilibre non-coopératif, il ressort un chômage égal à son taux naturel et un niveau d’inflation strictement positif donné par :
Description de l'image par IA : L'image montre une équation mathématique avec des symboles et des lettres grecs, incluant π et Σ, sur un fond de ligne pointillée.

Ce biais inflationniste est d’autant plus important que la cible de chômage du décideur publique est faible relativement au taux naturel (k petit) et que le poids accordé à l’inflation est faible ( ? petit). L’équilibre non-coopératif conduit alors à sélectionner la plus mauvaise issue de ce jeu car on a Description de l'image par IA :
. Cet équilibre permet également d’expliquer comment l’inflation peut être positive sans que le chômage soit sous son niveau naturel. Elle permet surtout de montrer que ce sont les autorités politiques ayant le plus d’ambition en terme de réduction du chômage (k petit) qui auront le biais inflationniste le plus élevé.

2.3. Un renouveau de la politique économique

24Comment éviter qu’un tel équilibre ne se réalise ? De nombreux travaux [3] ont tenté d’apporter une solution au problème de l’incohérence temporelle de la politique optimale, au-delà de la proposition d’une règle inscrite dans le marbre constitutionnel.

25Une première réponse apportée par Barro et Gordon [1983] est de considérer le jeu de politique (monétaire) de façon répétée, ce qui permet d’introduire des stratégies de rétorsion de la part des agents privés à l’encontre d’autorités publiques reniant leur engagement initial. Les Banques Centrales peuvent alors asseoir leur crédibilité sur un capital réputationnel acquis au cours du temps. Ainsi, la contribution de Barro et Gordon [1983] donne des fondements à une politique d’inflation nulle. Mais elle ne fait que rendre plus précis le message de Kydland et Prescott [1977] en suggérant que le meilleur décideur public est une autorité indépendante qui n’est pas influencée par des calculs électoraux de court terme. Il n’est alors pas étonnant qu’une partie de la littérature se soit inscrite dans le cadre des cycles politiques (voir Alesina [1987] et Drazen [2002]) : comment assurer la crédibilité des politiques économiques lorsque les échéances électorales se succèdent à intervalles rapprochés ? Les agents privés soutiennent-ils les gouvernements qui respectent leur engagement (Cohen et Michel [1990]) ?

26Le problème posé par la contribution de Kydland et Prescott [1977] dépasse celui de l’efficacité de la politique monétaire ou fiscale, puisqu’il démontre que l’intervention détériore l’équilibre macroéconomique atteint. Ce résultat déplace alors le débat sur l’efficacité de la politique monétaire vers le rôle des institutions en charge de celle-ci. Ainsi, Rogoff [1985], montre que l’intérêt de la société est de choisir un Banquier central « conservateur » (c’est-à-dire désaprouvant relativement plus l’inflation que les agents) afin d’atteindre un niveau d’inflation plus bas, au prix certes d’une volatilité excessive de la production lorsqu’il existe des chocs conjoncturels. Walsh [1995] propose de lier par contrat le budget de la Banque Centrale aux performances réalisées en matière d’inflation. Cet accroissement du coût de l’inflation est internalisé par les agents privés et l’équilibre non coopératif peut déboucher sur une solution optimale pour un contrat adéquat.

27Au-delà de son impact réel sur les institutions monétaires, la contribution de Kydland et Prescott [1977] a également permis de revisiter les politiques fiscales et la dynamique de la dette (voir par exemple Lucas et Stokey [1983]), ainsi que la question des régimes de change (Obstfeld [1996]). Cette contribution est donc majeure et son intérêt dépasse largement le champ de la macroéconomie : c’est bien une nouvelle façon de penser la politique économique qui s’instaure.

3. Une théorie des fluctuations économiques

28L’économie étant politique, elle doit doter les autorités publiques d’outils de décision. Si Kydland et Prescott traitent de questions normatives dans leur contribution de 1977, ils se doivent également, et en cela leur projet est parfaitement cohérent et systématique, de dessiner les contours de l’analyse positive moderne.

3.1. Le projet

29Face aux échecs de la macroéconomie keynésienne, Kydland et Prescott, dans une équipe regroupant également Thomas Sargent, Neil Wallace et Robert Townsend, se donnent comme objectif de trouver un nouveau cadre d’analyse des fluctuations économiques. Celui-ci ne doit pas souffrir des incohérences théoriques des modèles keynésiens de la synthèse. De plus, ce modèle se doit d’être opérationnel et être capable d’évaluer des politiques économiques alternatives en répondant à la critique de Lucas.

30Plutôt que de chercher des fondements microéconomiques à des comportements ad-hoc, ils empruntent un chemin beaucoup plus direct, et surtout plus cohérent avec leur démarche méthodologique : dériver les implications quantitatives de la théorie de l’équilibre général. Cette approche répond alors aux exigences énoncées par Lucas [1977] quant aux spécificités d’une modélisation du cycle :

31

« une économie artificielle complètement explicitée qui se comporte dans le temps de façon à reproduire fidèlement le comportement des séries » (Lucas [1977], p. 11)
« une économie qui rende compte des mouvements observés des quantités (emploi, consommation, investissement) comme une réponse optimale aux mouvements observés des prix. »(Lucas [1977], p. 14).

32L’originalité des travaux de Kydland et Prescott est d’avoir su s’extraire du modèle unique de pensée de l’après seconde guerre mondiale. En effet, contrairement aux travaux de Lucas [1979], où les fluctuations sont expliquées par la composante non-anticipée de l’offre de monnaie dans une économie walrasienne [4], Kydland et Prescott décident de s’affranchir complètement de l’idée de la synthèse néoclassique plaçant la monnaie, et plus généralement la demande globale, au coeur de l’analyse des fluctuations. Henin [1989], en attirant l’attention des macroéconomistes français sur le développement outre-atlantique du courant des cycles réels, pose ainsi la question de la pertinence d’une macroéconomie sans monnaie. Kydland et Prescott [1982] privilégient en effet le modèle de croissance optimale en univers incertain afin de tester une hypothèse simple : des perturbations réelles ne sont-elles pas suffisantes pour expliquer le cycle économique ? Dans la lignée de la théorie de la croissance, ces perturbations réelles sont les écarts persistants du résidu de Solow, mesure du progrès technologique, à sa tendance de long terme.

33

« Quels sont les facteurs expliquant les changements technologiques ?
Les nouvelles connaissances sont un facteur. Je pense que concernant les fluctuations économiques, les changements de notre système législatif ou de régulation des marchés sont très importants. Certain de ces changements sont bénéfiques car ils permettent à des industries de se développer, ce qui tend à accroître la productivité de ce secteur d’activité. D’autres changements peuvent être bons même s’ils diminuent la productivité car ils réduisent les externalités - la pollution par exemple - mais il restent des chocs négatifs. Enfin, d’autres sont mauvais car ils conduisent à une allocation des facteurs vers des activités improductives » (Prescott [1996]).

34De toute façon, les chocs technologiques s’imposent dès lors que l’on a la prétention de démontrer empiriquement la validité d’un modèle walrasien. La consommation et le travail varient en effet dans le même sens dans le cycle, ce qui implique que la consommation et loisir varient en sens opposé. Cette observation pose un problème empirique dans le cadre du modèle de croissance optimale : les biens étant supposés normaux, une variation de la richesse implique que consommation et loisir varient dans le même sens. La solution est alors de supposer que le prix relatif de ces deux biens est affecté par un choc aléatoire. Le choc sur la productivité globale des facteurs accroît le salaire réel et donc modifie le prix relatif de la consommation et du loisir, laissant ainsi une chance à la théorie d’expliquer les faits.

35Au-delà des caractéristiques du cadre théorique privilégié, le projet se double en effet d’une volonté de confrontation systématique aux faits à partir d’un mode original de dérivation des implications quantitatives d’un modèle. Lors de la création de l’« Econometric Society », Irving Fisher, Joseph Schumpeter et d’autres avaient le désir de développer les méthodes quantitatives en économie. Econometrica, la revue de cette Société, devait promouvoir les découvertes dans les champs considérés comme majeurs en économie, parmi lesquels figurait l’analyse des cycles. Pour Frisch, dans son éditorial du premier numéro de la revue en 1933, l’économétrie était l’outil d’évaluation de la théorie néo-classique : seuls de multiples aller et retour entre la théorie et les statistiques permettraient d’améliorer notre compréhension de la réalité économique. L’approche quantitative de Kydland et Prescott [1991] se situe dans la droite ligne des travaux de Frisch [1933]. Ils définissent de la façon suivante les différentes étapes d’une analyse économétrique : (i) poser une question précise, (ii) construire un modèle, (iii) calibrer le modèle et (iv) reporter les résultats des expériences.

3.2. La contribution originale de Kydland et Prescott

36L’économie de Kydland et Prescott se décline autour des préférences des ménages et de la technologie des entreprises, affectée par des chocs aléatoires. Elle est confrontée aux faits sur la base de simulations stochastiques d’une version calibrée.

37Technologie. A chaque période t, un bien unique est produit en quantité Yt à l’aide d’une technologie décrite par la fonction de production F suivante [5] :

Description de l'image par IA : Y majuscule indice t position de base égale A majuscule indice t position de base F majuscule de ronde parenthèse gauche K majuscule indice t sub-exposant prime sub position de base X majuscule indice N majuscule sub-indice t sub t position de base N majuscule indice t position de base parenthèse droite

où Kt représente le stock de capital déterminé à la période t ? 1 et Nt la quantité de travail nécessaire à la période t. At est la productivité globale des facteurs supposée aléatoire et XN, t est le progrès technique déterministe portant sur le travail. Cette variable croit à un taux constant ?x. Seul le progrès technique augmentant le travail est introduit dans ce modèle afin d’assurer l’existence d’un sentier de croissance équilibrée, où les taux de croissance du produit, de la consommation, de l’investissement et du capital sont tous égaux au taux de croissance du progrès technique augmentant le travail (neutre au sens de Harrod) [6].

38Le capital physique est accumulé selon la loi d’évolution suivante :

Description de l'image par IA :

où It représente l’investissement de la firme. Dans le modèle original de Kydland et Prescott [1982], un délai d’installation des équipements est introduit [7].

39Source d’impulsion. Dans le cadre de cette économie à rendements constants et en concurrence parfaite, la productivité globale des facteurs correspond à l’intégrale du résidu de Solow [1957]. Celui-ci est composé du taux de croissance déterministe augmentant l’efficacité du travail Description de l'image par IA : X majuscule en gras indice N majuscule ajouré virgule 0 position de base Y majuscule en gras indice multiplié par exposant t

et d’un terme aléatoire At s’interprétant comme les diminutions ou hausses transitoires de cette croissance [8]. Afin de déterminer la composante stochastique stationnaire du résidu Solow, la fonction de production est réécrite en variables intensives :
Description de l'image par IA : y en gras indice t position de base égale A majuscule indice t position de base F majuscule sans empattement parenthèse gauche k sans empattement indice t position de base virgule N majuscule sans empattement indice t position de base parenthèse droite

où yt = Yt /XN, t et kt = Kt /XN, t. Ceci permet d’obtenir la série stationnaire du résidu de Solow :
Description de l'image par IA : début tableau 1re rangée  Delta majuscule en normal A majuscule indice t position de base 2e rangée  A majuscule indice t position de base fin tableau égale début tableau 1re rangée  Delta majuscule en normal V majuscule indice t position de base 2e rangée  dérivée partielle K majuscule indice t position de base 3e rangée  dérivée partielle K majuscule indice t position de base V majuscule indice t position de base fin tableau début tableau 1re rangée  dérivée partielle K majuscule indice t position de base Delta majuscule en normal K majuscule indice t position de base 2e rangée  dérivée partielle K majuscule indice t position de base V majuscule indice t position de base fin tableau début tableau 1re rangée  dérivée partielle F majuscule indice t position de base N majuscule indice t position de base Delta majuscule en normal N majuscule indice t position de base 2e rangée  dérivée partielle N majuscule indice t position de base V majuscule indice t fin tableau

que l’on peut approximer par :
Description de l'image par IA : Delta majuscule en normal l o g A majuscule indice t position de base égale Delta majuscule en normal l o g V majuscule indice t position de base moins début fraction delta F majuscule indice t position de base k indice t position de base sur delta k indice t position de base V majuscule indice t position de base fin fraction Delta majuscule en normal l o g k indice t position de base moins début fraction dérivée partielle F majuscule indice t position de base N majuscule indice t position de base sur delta N majuscule indice t position de base Y majuscule indice t position de base fin fraction Delta majuscule en normal l o g N majuscule indice t position de base

Dans un cadre de concurrence parfaite et sous l’hypothèse de rendements constants, les élasticités du produit par rapport aux facteurs de production sont égales aux parts des rémunérations de chacun de ces facteurs dans le revenu total, d’où :
Description de l'image par IA : Delta majuscule en normal l o g A majuscule indice t position de base égale Delta majuscule en normal l o g Y majuscule indice t position de base moins alpha Delta majuscule en normal l o g k indice t position de base moins parenthèse gauche 1 moins alpha parenthèse droite Delta majuscule en normal l o g N majuscule indice t

Sous ces hypothèses, log At représente les écarts à la tendance déterministe du progrès technique. L’estimation de son processus statistique donne alors une mesure de la loi des perturbations exogènes de l’économie. Afin de tenir compte de la persistance observée des fluctuations du résidu de Solow, sans toutefois introduire une dynamique trop complexe dans la variable exogène, il est supposé que logAt suit un AR(1) :
Description de l'image par IA : log A majuscule indice t en normal position de base égale rhô log A majuscule indice t en normal indice négatif 1 position de base parenthèse gauche 1 moins rhô parenthèse droite log suscrire A majuscule avec barre horizontalle epsilon indice t en normal

où ? ? [ 0,1 ], log A représente la moyenne, et ?t l’innovation du processus distribuée suivant une loi normale centrée d’écart type ?.

40Préférences. Les préférences des agents sont décrites par la fonction d’utilité suivante [9] :

Description de l'image par IA :

où Ct représente la consommation et Lt le loisir, à la période t [10].

41A chaque période, le ménage est confronté d’une part à une contrainte d’allocation de son temps disponible total T0 entre loisir Lt et travail Nt et, d’autre part, la contrainte traduisant le partage des revenus de la période entre la consommation et l’épargne. On suppose que les ménages ont accès à un marché financier complet. Ce modèle est alors résolu sous l’hypothèse d’anticipations rationnelles et Kydland et Prescott [1982] proposent une technique d’approximation de la dynamique autour de l’état stationnaire permettant de le résoudre numériquement [11].

42Calibration versus estimation. Kydland et Prescott [1982] jugent que leur modèle est trop irréaliste pour être testé directement par des méthodes économétriques traditionnelles : il ne peut pas être considéré comme l’hypothèse nulle d’un test statistique.

43

« La sélection d’un modèle de l’économie ne doit pas dépendre de la réponse qu’il apporte. Rechercher parmi l’ensemble des spécifications paramétriques celle qui s’ajuste le mieux aux séries agrégées n’a que peu de sens. Contrairement à l’approche par les équations simultanées, aucun effort n’est fait pour déterminer le vrai modèle. Tous les modèles étant des abstractions de l’économie, ils sont faux par définition » (Kydland et Prescott [1991]).

44De plus, Prescott [1986] dénonce l’incompatibilité des données observées avec la définition des agrégats dans le modèle : la théorie étant en avance sur la mesure, toute estimation est impossible.

45Ainsi, pour Kydland et Prescott, un exercice « économétrique » est plus fondé sur des critères théoriques que sur des critères statistiques :

46

« La réponse quantitative à une question est dépendante, bien sûr, du modèle. Le problème de savoir quelle est notre confiance en la réponse économétrique est subtil et il ne peut pas être résolu en calculant une mesure de la distance entre le modèle et les données. Le degré de confiance en notre réponse dépend de notre confiance en la théorie économique utilisée. » (Kydland et Prescott [1991]).

47La contribution méthodologique de Kydland et Prescott est alors d’élaborer un protocole original permettant de tester les implications quantitatives d’un modèle théorique :

  1. Soit ?1, le vecteur regroupant l’ensemble des paramètres structurels du modèle. Le choix des valeurs du vecteur ?1 sont issus d’informations externes qui correspondent à des estimations micro-économétriques et à des informations macroéconomiques, liées au régime de croissance, permettant de révéler, sur la base de restrictions de l’état stationnaire du modèle, les paramètres structurels.
  2. Soit ?2, un vecteur regroupant les moments du second ordre résumant les propriétés cycliques des données.
  3. Étant donné une valeur numérique de ?1 le modèle implique des valeurs particulières pour des moments du second ordre calculés sur les séries simulées. Ce vecteur de moments « théorique » est ?.
  4. La relation entre ?1 et ? est donnée par la fonction ?. ( . ). Pour obtenir cette relation, il est nécessaire de résoudre complètement le modèle (utilisation de méthodes numériques d’approximation) et d’effectuer des simulations à l’aide de cette solution pour en déduire la « loi jointe » des séries. Étant donné ?1, les implications du modèle ? sont obtenues par simulations ? ( ?1 ) = ?:
    1. Lors de la simulation i, on tire un vecteur, de longueur T × 1, d’innovations du choc technologique
      Description de l'image par IA : début tableau accolade gauche élargie 1re rangée  3 presque égal à 1 virgule 3 virgule trois points médians virgule fin tableau

      suivant les notations précédentes). Étant donné une condition initiale, chaque simulation donne une histoire particulière des variables Description de l'image par IA : accolade gauche x indice n position de base accolade droite indice t égale 1 exposant t de l’économie, spécifique à un tirage sur T périodes d’innovations technologiques (la ième simulation).
    2. La série Description de l'image par IA : début tableau accolade gauche élargie 1re rangée  x indice i exposant obèle position de base moins 1 fin tableau est alors décomposée en deux parties : la composante cyclique Description de l'image par IA : . et la tendance Cette décomposition entre cycle et tendance est effectuée à l’aide du filtre de Hodrick et Prescott [1980]. Hodrick et Prescott [1980] montrent qu’il est possible d’extraire de toutes les séries brutes les variations de celles-ci correspondant à des mouvements cycliques inférieurs à cinq ans. A partir de la composante cyclique de la série on calcule différents moments d’ordre deux permettant de résumer les propriétés cycliques de l’économie.
    3. L’opération précédente est effectuée N fois. La moyenne, sur l’ensemble des simulations, de l’ensemble des moments d’ordre deux donne alors la distribution théorique de ?
  5. Le test du modèle consiste alors à comparer les propriétés cycliques de l’économie artificielle ? à celles calculées à partir de données ?2.

48Les résultats. L’économie de Kydland et Prescott [1982] explique-t-elle les fluctuations observées de l’économie américaine ? Le tableau [12] 1 permet à ces auteurs de donner une réponse positive à cette question. Plusieurs indicateurs cycliques sont considérés :

  • l’écart-type des séries, indiquant leur volatilité relative,
  • les corrélations, retardées, instantanées et avancées entre ces séries et le PNB, mesurant les décalages cycliques entre les séries.

49Il apparaît que ce modèle très simple est capable d’approximer correctement les fluctuations du produit, de la consommation et de l’investissement, même si des imperfections peuvent être soulignées, comme par exemple, la faible persistance induite par le modèle (voir les auto-corrélations du produit), la trop faible volatilité de la consommation.

50Quels sont les arbitrages économiques au coeur de ce modèle qui constituent les forces guidant le cycle économique ? Suite à un choc technologique, la productivité du travail croît, ce qui rend l’emploi plus profitable pour les entreprises. La production augmente alors sous la double impulsion du choc technologique et de la hausse du nombre d’heures travaillées. Pour que ces ajustements soient possibles à l’équilibre, il est nécessaire que la hausse de la productivité (ici égale au salaire) incite les ménages à offrir plus de travail. Ceci n’est possible que si le choc est perçu comme étant transitoire : les agents voulant bénéficier de ces opportunités travaillent plus aujourd’hui, anticipant qu’ils travailleront moins demain (substitution intertemporelle). Ainsi, la hausse de la demande de travail peut être satisfaite, même si des salaires plus élevés conduisent les agents à fournir moins d’effort (effet-richesse).

51Si l’on considère suite à l’inspection du tableau 1 que l’adéquation aux données est correcte, alors le modèle peut être pris au sérieux et donc utilisé pour des expériences. En particulier, Kydland et Prescott insistent sur la question suivante : quel est le pourcentage des fluctuations du PNB expliquées par les chocs technologiques ? Dans leur modèle de 1982, où les fluctuations de l’emploi sont uniquement des variations des heures travaillées par personne, la volatilité du PNB de l’économie de Kydland et Prescott représente 55 % de celle observée aux USA, alors que dans leur modèle de 1991, où les fluctuations de l’emploi sont expliquées par les variations des heures travaillées par personne et par le nombre de personnes employées, le choc technologique explique 70 % de la volatilité du PNB américain.

Tableau 1

Comparaison des propriétés cycliques de l’économie américaine avec celle de l’économie de Kydland et Prescott [1982] (source Prescott [1986])

Tableau comparant les corrélations entre différentes variables économiques et le PNB sur plusieurs périodes.
Tableau 1 Comparaison des propriétés cycliques de l’économie américaine avec celle de l’économie de Kydland et Prescott [1982] (source Prescott [1986]) Corrélation entre le PNB et... Variable x Écart type x ( t ? 1 ) x ( t ) x ( t ? 1 ) PNB Données 1,8 % 0,82 1,00 0,82 Modèle 1,79 % 0,60 1,00 0,60 Consommation Données Services 0,6 % 0,66 0,72 0,61 Non-durable 1,2 % 0,71 0,76 0,59 Modèle 0,15 % 0,47 0,85 0,71 Investissement Données Dépense d’investissement 5,3 % 0,78 0,89 0,78 FBCF 5,2 % 0,54 0,79 0,86 Immobilier 4,6 % 0,42 0,62 0,70 Equipement 6,0 % 0,56 0,82 0,87 Modèle 5,19 % 0,52 0,88 0,78 Emploi Données Heures totales* 1,7 % 0,57 0,85 0,89 Durée moyenne du travail** 1,0 % 0,76 0,85 0,61 Modèle 1,23 % 0,52 0,95 0,55 Productivité Données 1,0 % 0,51 0,31 0,01 Modèle 0,71 % 0,62 0,86 0,56 * sans le secteur de l’agriculture ** secteur Industriel uniquement

Comparaison des propriétés cycliques de l’économie américaine avec celle de l’économie de Kydland et Prescott [1982] (source Prescott [1986])

52Toutefois, les limites majeures de ce modèle portent sur sa capacité à reproduire les caractéristiques cycliques du marché du travail, heures travaillées et productivité (ici supposée égale au salaire). Comme le remarquent Kydland et Prescott [1996], cet échec n’est que relatif. L’introduction de chocs de dépenses publiques, comme le proposent Christiano et Eichenbaum [1992], permet d’expliquer une proportion plus grande des fluctuations du PNB tout en améliorant l’adéquation entre la théorie et ce que l’on observe sur le marché du travail.

3.3. Vers une nouvelle synthèse néoclassique

53Selon Dantine [1998], le « successeur de IS-LM » sera un modèle issu de la théorie de l’équilibre général, il sera intertemporel et stochastique. Finalement, le principal apport de la contribution de Hydland et Prescott [1982] a été de construire les outils théoriques de la macroéconomie du XXIe siècle. En effet, l’originalité des travaux de Kydland et Prescott est d’avoir montré empiriquement que le modèle néo-classique de croissance en environment incertain pouvait également être considéré comme un modèle de base pour analyser le cycle économique. Kydland et Prescott ont ouvert une nouvelle voie indiquant que l’évaluation d’un mécanisme économique ne pouvait se faire sans tenir compte des contraintes liées aux comportements d’accumulation.

54En outre, Kydland et Prescott ont défini une « table d’expérience » et une méthodologie communes à l’ensemble des économistes s’intéressant à la théorie du cycle. Cet outil standardisé facilite l’évaluation comparative de chaque hypothèse théorique pour l’explication des fluctuations. De nombreuses contributions vont alors faire évoluer progressivement ce programme de recherche : Christiano et Einchenbaum [1992] introduisent ainsi, en plus du choc technologique, un choc de dépenses publiques, dans un modèle proche de celui de Kydland et Prescott. Ils utilisent une approche quantitative reposant sur des méthodes statistiques : l’estimation par la Méthode des Moments Généralisés [13]. Toutefois, le test statistique du modèle est partiel, seules la volatilité des heures et la corrélation entre la productivité (le salaire) et les heures font l’objet d’un test statistique. Ce simple exemple montre combien l’influence de Kydland et Prescott est importante quant aux choix métodologiques actuels en macroéconomie. Même si les théories statistiques adéquates existent, il n’est plus d’usage de les utiliser pour placer un modèle trop abstrait « sous H0 ». Si cette méthodologie s’est largement diffusée parmi les théoriciens du cycle économique, elle tend également à le devenir pour tous ceux qui utilisent, comme Kydland et Prescott, la théorie de l’équilibre général pour étudier des phénomènes tels que le développement, ou bien encore analyser les problèmes de finances publiques (Sécurité Sociale, taxation,...).

55Depuis 20 ans, de nombreux progrès ont été accomplis, et le modèle théorique originel de Kydland et Prescott a été dépassé, comme les nombreuses variantes qui ont essayé de trouver des formes fonctionnelles aux préférences et à la fonction de production pouvant améliorer les performances du modèle, tout en conservant des modèles walrasiens. Aujourd’hui, tous les apports non-walrasiens considérés comme significatifs dans les différents domaines de l’analyse macroéconomique ont été testés dans le cadre d’un modèle dynamique d’équilibre général stochastique :

  • Les théories du chômage, que ce soit le salaire d’efficience (Danthine et Donaldson [1990]), l’appariement et les négociations salariales (Andolfatto [1996] ou Langot [1996]) ou le processus de création et de destruction d’emploi, (Den Haan, Ramey et Watson [2000]).
  • Les théories monétaires, que ce soit la concurrence monopolistique et les rigidités de prix (Hairault et Portier [1993]), les rigidités nominale de salaire (Cho et Cooley [1995]) ou les rigidités d’ajustement de portefeuille (Christiano et Eichenbaum [1991]). Ces hypothèses ont été ensuite reprises dans un contexte d’économie ouverte intertemporelle pour donner naissance à la « nouvelle macroéconomie ouverte » [14].
  • Les imperfections sur les marchés financiers (Carlstrom et Fuerst [1997] et Bernanke, Gertler et Gilchrist [1999]).
  • Les prophéties auto-réalisatrices (Farmer et Guo [1994]).

56Il apparaît ainsi que la « provocation » de Kydland et Prescott a servi de catalyseur permettant d’aller « vers une nouvelle synthèse néo-classique » (Hairault [1999]). La plupart des Banques Centrales dans le monde utilisent dorénavant des modèles d’équilibre général stochastiques comme outil d’évaluation. Ils permettent de déterminer la politique optimale dans un cadre où la maximisation du bien-être est à la fois à l’origine des décisions et le critère normatif retenu (Woodford [2003]).

4. Conclusion

57Depuis la célèbre distinction de R. Musgrave, allocation des ressources, stabilisation et redistribution renvoient à des champs relativement autonomes de l’analyse économique. Depuis les travaux de Kydland et Prescott, efficacité et stabilisation ne peuvent plus être dissociées : le macroéconomiste ne peut plus se considérer comme un économiste à part, pouvant prendre beaucoup de libertés avec les principes de la théorie de l’équilibre général. Il reste en revanche beaucoup à faire pour prendre en compte de façon plus approfondie les problèmes de redistribution en macroéconomie. Le développement des modèles d’accumulation en présence d’hétérogénéité devrait permettre de comprendre les interdépendances entre le niveau de l’activité économique et la distribution des revenus et des richesses. Est-il fécond de s’émanciper de l’agent représentatif ? A cette question à laquelle il est (beaucoup trop) tentant de répondre positivement a priori, la tradition ouverte par Kydland et Prescott exige une étude précise, sur la base d’une question mieux identifiée, dans le cadre d’une théorie bien constituée, à l’aide d’une confrontation à certains faits solidement établis. Cette exigence, certains parleraient de discipline, n’est-elle pas au total appauvrissante en bridant l’imagination forcément féconde de l’économiste qui a choisi le champ macroéconomique ? Quand une hypothèse devient-elle contraire aux principes fondamentaux de l’économie ?

58Si cet article a cherché à montrer l’intérêt de l’approche initiée par Kydland et Prescott, ces questions sont là pour rappeler que le revers de toute oeuvre aussi systématique et cohérente est potentiellement son caractère exclusif, voire sectaire. Toutefois, si une école de pensée s’est effectivement structurée, prenant une forme concrète à travers la création de la Society of Economic Dynamics et de sa revue associée, la Review of Economic Dynamics dont le but est de « de rendre de compte de la vision de la Society of Economic Dynamics selon laquelle le champs de l’économie est unifié par une approche scientifique », cela reflète avant tout l’écho très important des thèses de Kydland et Prescott dans la communauté scientifique internationale, influence saluée par le prix Nobel en 2004.

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Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/redp.151.0065