Article de revue

De la complexité des modèles normatifs à l’œuvre dans les Réseaux Sport-Santé Bien-être

Pages 39 à 51

Citer cet article


  • Favier-Ambrosini, B.
(2019). De la complexité des modèles normatifs à l’œuvre dans les Réseaux Sport-Santé Bien-être. Corps, 17(1), 39-51. https://doi.org/10.3917/corp1.017.0039.

  • Favier-Ambrosini, Brice.
« De la complexité des modèles normatifs à l’œuvre dans les Réseaux Sport-Santé Bien-être ». Corps, 2019/1 N° 17, 2019. p.39-51. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-corps-2019-1-page-39?lang=fr.

  • FAVIER-AMBROSINI, Brice,
2019. De la complexité des modèles normatifs à l’œuvre dans les Réseaux Sport-Santé Bien-être. Corps, 2019/1 N° 17, p.39-51. DOI : 10.3917/corp1.017.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-corps-2019-1-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/corp1.017.0039


Notes

  • [1]
    Réseau « EFformip, la santé par l’effort en Midi-Pyrénées ».
  • [2]
    Le portage, la forme et le rôle des RSSBE diffèrent selon les régions.
  • [3]
    Celui-ci délivre un certificat de non-contradiction/inaptitudes partielles à la pratique.
  • [4]
    L’enquête présentée ici se fonde principalement sur des résultats concernant le fonctionnement des RSSBE avant la loi Nº 2015-29 du 16 janvier 2015 relative à la délimitation des régions, aux élections régionales et départementales et modifiant le calendrier électoral.
  • [5]
    Tel que celui publié par l’INSERM sur les activités physiques et sportives en 2008.
  • [6]
    Entretien du 12/09/2016 avec l’un des coordonnateurs du dispositif Prescrimouv’. Bougez sur ordonnance.
  • [7]
    Entretien du 12/09/2016 avec un des coordinateurs du dispositif Prescimouv’ – Bougez sur ordonnance
  • [8]
    Education Thérapeutique du Patient.
  • [9]
    Le questionnaire SF-36 est un questionnaire visant à évaluer la qualité de vie.
  • [10]
    Le questionnaire Ricci et Gagnon vise à évaluer le niveau habituel d’activité physique.
  • [11]
    Nous empruntons les expressions de « corps physique » et « corps mental » à Berthoz (2003 : 169).
  • [12]
    Entretien du 09/06/2017 avec la Chargée de mission ARS sur le sport-santé.
  • [13]
    http://reseaux-sante-ca.org/IMG/UserFiles/Files/STATS %20BMS %202012-2015(A %20 %20Brikci)site.pdf
  • [14]
    Entretien du 09/06/2017 avec la Chargée de mission ARS sur le sport-santé.

Introduction

1Les textes des grandes instances internationales envisagent, depuis une trentaine d’années l’Activité Physique (AP) comme un élément central de la prévention primaire, secondaire et tertiaire en santé publique (OMS, 2010). Au plan national, on retrouve cette idée dans nombre de rapports, textes, plans et programmes depuis le début des années 1980 émanant d’instances hétérogènes (Favier-Ambrosini, 2016). Parallèlement, de nombreux dispositifs issus de plusieurs univers se sont développés aux niveaux national, territorial et local (Collinet & Schut, 2016 ; Perrin, 2016). On constate ainsi, localement, nombre de dispositifs et d’actions menées qui semblent éclatés, fragmentés et parfois redondants (Collinet & Schut, 2016). Afin d’optimiser l’action de prévention, de s’assurer de sa présence et de son efficacité, des tentatives de coordination ont été mises en place mais elles restent partielles. Celles-ci sont assez faibles et la dispersion autant que l’hétérogénéité restent très présentes au niveau local. La fragmentation semble être de mise, renforcée par le caractère intersectoriel de l’AP dans le cadre de la prévention. Ce manque de coordination a plusieurs conséquences dont la première est le manque de visibilité de l’offre auprès du public cible ainsi qu’un émiettement de l’action et un manque de continuité qui vont à l’encontre des recommandations en matière de prévention qui suggèrent un investissement régulier, notamment pour ce qui concerne l’AP. Pour répondre à cette problématique, la transformation de l’organisation du secteur sanitaire en réseaux depuis la réforme Juppé de 1996 et la mise en place effective des réseaux de santé au début des années 2000 (loi du 4 mars 2002) ont incité dès 2005  [1] à la création dans certains territoires de structures réticulaires censées coordonner l’offre d’AP à destination des publics spécifiques (malades chroniques, population âgée). Les initiatives locales ont été intégrées dans un dispositif plus vaste créé en 2012 (instruction du 24 décembre 2012) : les Plans sport santé bien-être (pssbe). Pensés comme des dispositifs partenariaux entre les Agences régionales de santé (ARS) et les Directions régionales de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS), ces plans ont l’objectif de structurer les Réseaux sport-santé bien-être (RSSBE) afin de coordonner les actions de prévention et de soin par les AP à tout niveau territorial  [2]. Par ailleurs, récemment, de nombreux dispositifs se sont développés visant la prescription de l’AP sur ordonnance par les médecins généralistes. Une quarantaine de villes, dont Strasbourg, financent cette forme d’organisation qui bénéficie d’une impulsion forte grâce à l’amendement n° 917 de la loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé qui encourage les médecins à prescrire des activités physiques adaptées aux personnes souffrant d’affections de longue durée.

2Il semble alors intéressant de porter la focale sur les RSSBE dans la mesure où ceux-ci se trouvent au carrefour des orientations politiques précédemment décrites. En effet, ces derniers cherchent, au niveau territorial, à coordonner l’ensemble des acteurs impliqués sur cette thématique. Cette démarche se concentre essentiellement autour de dispositifs de prescription de l’activité physique depuis la sphère médicale vers le monde sportif. L’objectif est d’organiser une coordination efficiente entre les différents professionnels par un processus de délimitation des interventions de chacun dans le parcours thérapeutique du bénéficiaire. Il s’agit d’accompagner au plus près la personne selon une démarche interventionniste (Perrin, 2013) afin de viser une pratique physique autonome. L’architecture des relations entre les différents professionnels peut schématiquement être décrite de la manière suivante : suite à une consultation avec le médecin généraliste, ce dernier repère des patients atteints d’affections de longue durée, éloignés de l’activité physique régulière, et les oriente  [3] vers le ou les coordinateur(s) du réseau (un enseignant APAS le plus souvent) qui, soit réalise lui-même un Bilan Médico-Sportif (BMS), soit oriente le patient vers un enseignant APAS afin qu’il réalise ce bilan. À l’issue de celui-ci, la personne est amenée à rejoindre une structure identifiée afin d’intégrer des groupes de pratique encadrés par un professionnel formé au sport-santé au sein de fédérations sportives.

3Si l’injonction à l’activité physique au nom de la santé s’enracine dans des mécanismes normatifs qui « instituent des normes » diffusées par le biais des institutions et de leurs acteurs, comment ces formes contemporaines d’organisation interprofessionnelles produisent-elles de la normalisation ? Quels sont les modèles normatifs à l’œuvre ? Sont-ils pluriels voire antagonistes entre les multiples acteurs issus d’univers hétérogènes agissant au sein des RSSBE ? Si oui, comment sont-ils conciliés ? C’est donc à l’analyse de la façon dont les différents modèles normatifs émergent et se diffusent au sein des RSSBE, dispositifs à la frontière de monde sportif, sanitaire et social, que cet article est consacré.

4Nous soutiendrons l’idée selon laquelle les RSSBE, en tant que structures réticulaires réunissant des acteurs issus d’univers divers, produisent des modèles normatifs variés de mise en mouvement des personnes. Ces dispositifs affichent la volonté d’une prise en compte de l’individu dans sa singularité afin de proposer des parcours d’accompagnement les plus adaptés possibles. Ils s’inscrivent ainsi, à des degrés différents, dans un refus de modèles normatifs imposant des normes externes à l’usager pour valoriser au contraire des processus de normativité définis comme la création de ses propres normes par la personne. Cependant, toute forme de normalisation n’est pas exclue. Si la norme est individualisée, la démarche « de progression et d’amélioration chiffrée de soi » est, quant à elle, présente dans ces dispositifs.

5Nos investigations portent sur trois RSSBE : ceux de Champagne-Ardenne, de Franche-Comté ainsi que le dispositif Prescrimouv’ en région Poitou-Charentes  [4]. Sur le plan méthodologique, nous avons constitué un corpus comprenant les textes de présentation des différents plans sport santé bien-être (n = 28), les premiers bilans publiés (n = 23) ainsi que les présentations descriptives des RSSBE à ce jour constitués. Nous avons pu dépouiller un ensemble de documents de travail internes aux trois réseaux ainsi que les comptes rendus des réunions de copilotage de deux des trois réseaux étudiés depuis leur création (n = 40). Enfin nous avons conduit des entretiens approfondis (n = 30) au sein des RSSBE.

Les RSSBE : un modèle psycho-social générateur de normativité

6Les trois RSSBE étudiés sont des dispositifs revendiquant un ancrage dans une conception de la mise en mouvement des personnes pour leur santé qui cherche à prendre en compte les individus dans leur singularité afin de proposer des parcours que leur sont les plus adaptés possible. L’imposition de normes prescriptives extérieures que l’individu aurait l’obligation de suivre est ainsi refusée.

1 – Le refus d’imposer des normes chiffrées externes à l’individu

7Aux plans international et national, de nombreux textes de santé publique travaillent à la transmission, auprès des populations, de recommandations de bonnes pratiques en termes d’activité physique pour leur santé. Sur la base d’expertises scientifiques, des inventaires de comportements que chacun se doit d’adopter sont définis. Ceux-ci reposent en grande partie sur des seuils chiffrés basés sur des moyennes, à atteindre. S’organise ainsi une injonction à la pratique physique selon un certain nombre de normes qu’il s’agit d’adopter au quotidien. Par exemple, le rapport de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation (2016) incite à être actif physiquement en jouant sur trois déterminants : le développement de l’endurance cardio-respiratoire, le renforcement musculaire ainsi que la capacité de souplesse et de mobilité articulaire. Concernant le premier point, l’individu est encouragé à pratiquer « au moins 30 min d’AP par jour. Des bénéfices supplémentaires sur la santé peuvent être obtenus avec une pratique de 45 à 60 min » (p. 399). Il est également précisé que « la marche étant une activité particulièrement accessible, 7 100 et 11 000 pas quotidiens sont recommandés pour les adultes ». En ce qui concerne le renforcement musculaire, la personne doit pratiquer « 8 à 10 exercices différents impliquant les membres supérieurs et inférieurs, répétés 10 à 15 fois par série ; chaque série peut être répétée 2 à 3 fois (…) 1 à 2 fois par semaine (…) en respectant 1 à 2 jours de récupération entre deux séances (…) avec une intensité de contraction permettant la répétition de 10 à 15 mouvements sans douleur musculaire ». Bien que ces dernières recommandations se spécifient pour s’adapter à plusieurs catégories de population, il n’en reste pas moins qu’elles s’imposent comme des normes collectives que les individus sont amenés à respecter. Ces recommandations prennent appui sur des travaux scientifiques et rapports d’expertises  [5]. La norme à suivre est ici extérieure à la personne qui est sommée de la suivre (Génolini & Clément, 2010).

8A contrario dans les trois RSSBE étudiés, ces injonctions normatives ne sont jamais reprises. En effet, bien que des tests physiques ainsi que des questionnaires psychologiques sont effectués et que des résultats chiffrés sont relevés, à aucun moment un seuil chiffré à atteindre n’est imposé. Les coordonnateurs des réseaux sont explicites, l’objectif prioritaire n’est pas de faire atteindre aux personnes un certain IMC, de les faire pratiquer tant de fois par semaine ou de réaliser un certain nombre de pas par mois : « On travaille vraiment pas sur « vous vous êtes amélioré de tant au test, c’est très bien ». On est vraiment sur personnellement, quels bénéfices il en tire, du ressenti qui peut très bien être, si c’est pas physiologique, de dire, je me sens moins essoufflé, ça peut être très bien, j’ai renoué le contact avec un groupe alors que j’étais isolé chez moi ».[6]

9Cette prise de distance explicite avec l’imposition prescriptive de normes extérieures, s’incarne également dans les outils utilisés par les réseaux. Ceux-ci produisent en effet des carnets de suivi des bénéficiaires dans lesquels plusieurs informations sont inscrites, dont les résultats chiffrés à des tests cherchant à caractériser l’état de santé physique ainsi qu’à des questionnaires cherchant à mesurer l’état de santé psychique des personnes à différents moments de leur prise en charge. Ces données quantitatives ne sont jamais reliées à des normes extérieures à l’individu qu’il serait censé atteindre. L’objectivation des corps par le nombre constaté dans ces réseaux (Favier-Ambrosini & Delalandre, 2018) n’agit donc pas comme une entreprise de gouvernement des corps par l’imposition prescriptive de normes chiffrées. La norme est autoréférencée et individualisée. Sur le terrain des RSSBE, les « soignants aident ainsi le patient à définir sa norme propre » (Lecorps, 2004). En suivant par-là Canguilhem (1966) et Klein (2010), les RSSBE travaillent donc au développement d’un processus de normativité défini comme capacité de création de nouvelles normes. Les bénéficiaires sont invités à identifier leurs caractéristiques et à se créer leurs propres normes en définissant des objectifs qui leur sont singuliers.

2 – Des parcours adaptés aux « sujets » (Klein, 2010)

10Ce refus d’imposer des normes prescriptives génériques caractérise les RSSBE au-delà de l’étude des métriques en jeu. En effet, ces dispositifs s’inscrivent dans un modèle « psycho-social » (Herzlich, 1969) d’éducation en santé où la prise en compte de la personne dans sa globalité, sa complexité et sa singularité profonde est visée. Refusant de voir dans le patient un être calculateur et rationnel préservant son capital-santé sur la base de recommandations à suivre pour préserver voire améliorer sa santé (Lecorps, 2004), ces dispositifs considèrent que la mise ou remise à l’activité physique quotidienne de personnes ne va pas de soi et demande un travail profond avec la personne. Le comportement actif autonome et quotidien est affaire de ressenti, de sens, d’émotion, de sensations, de rapport au corps. Les parcours d’accompagnement se doivent donc d’être les plus individualisés et personnalisés possible dans le but de modifier, à long terme, les comportements. Pour cela, un entretien avec chacun des bénéficiaires est réalisé par un enseignant APAS au moment du BMS visant à repérer les motivations, les objectifs ainsi que les barrières personnelles à la pratique de l’AP. L’activité proposée doit être significative aux yeux de l’individu et ne pas être imposée de l’extérieur comme une norme générique : « Sur l’approche effectivement, on est vraiment dans le concept d’APA dans le sens où on se centre vraiment sur l’usager, ses capacités, ses ressources, ses besoins en activité physique. Mais on est vraiment centré effectivement sur l’usager, de se dire, quel est son besoin en activité physique et surtout, qu’est-ce qu’il est en mesure de faire ou de ne pas faire. On a une vision vraiment déjà centrée sur l’usager et puis à long terme. Si c’est dire à une personne, écoutez vous avez telle maladie, il faut aller faire de la marche nordique parce que c’est bien pour vous mais que ce n’est pas du tout un objectif de pratique de l’usager, bah au final on va se retrouver dans une situation similaire mais un an après où les bénéficiaires ils vont retomber dans l’inactivité »[7].

11La volonté de mettre en place des parcours adaptés à la personne afin de lui proposer des activités physiques qui font sens pour elle n’est pas uniquement perceptible dans les discours des acteurs. En effet, dans les trois dispositifs étudiés, les acteurs chargés de réaliser les BMS dans lesquels se joue l’orientation des personnes vers des structures particulières, ont un profil qui semble s’orienter vers ce type d’approche. Par exemple, concernant le RSSBE de Champagne-Ardenne, les « éducateurs médico-sportifs » (EMS) qui organisent les BMS doivent posséder comme « prérequis indispensable pour exercer » au sein du réseau une « formation universitaire : Licence ou Master STAPS (de préférence en APA(S) et/ou Sport santé), une formation à l’Éducation Thérapeutique du Patient ETP  [8] de Niveau 1 (40 h) minimum ainsi qu’une formation médicale initiale ou continue aux pathologies prises en charge dans l’activité encadrée » (Livret de l’Éducateur Médico-sportif du RSSBE, RSSBE de Champagne-Ardenne, 2017). La nécessité de posséder une formation en ETP est une caractéristique importante dans la mesure où celle-ci « vise à rendre le malade plus autonome par l’appropriation de savoirs et de compétences afin qu’il devienne l’acteur de son changement de comportement » (Rapport Saout, 2008). L’attention est mise sur l’accompagnement du patient et sur son autonomie afin qu’il soit acteur de sa mise à l’activité physique dans notre cas. Pour cela, le renoncement à une relation verticale descendante entre soignants et patients est clairement affiché (Tourette-Turgis et Thievenaz, 2014). Sans considérer l’ETP comme une pratique uniforme (Peljak, 2011), force est de constater que cette pratique cherche à mettre l’accent sur le patient afin de viser son autonomisation. Dans ce cadre l’imposition de normes externes génériques établies par des experts que des patients devraient suivre est mise de côté pour privilégier des programmes individualisés, personnalisés et adaptés. Ainsi, en posant comme contrainte l’obligation de posséder une formation à l’ETP pour les éducateurs médico-sportifs chargés de réaliser le BMS, le RSSBE de Champagne-Ardenne s’inscrit dans un modèle d’éducation à la santé « psycho-social » s’opposant au modèle normatif d’imposition de normes extérieures.

12Les RSSBE étudiés s’inscrivent donc dans la volonté de s’ancrer dans un modèle refusant l’imposition prescriptive de normes génériques externes auxquelles le patient devrait se conformer. Au contraire, l’objectif est de proposer un parcours le plus adapté possible à la personne en identifiant ses besoins, ses envies, ses représentations, ses barrières quant à l’activité physique pour sa santé. Ceci s’inscrit dans l’objectif de viser une pratique physique en autonomie et à long terme. En ce sens, le modèle normatif qui semble caractériser les RSSBE étudiés se rapproche d’une quête de normativité, c’est-à-dire que c’est l’individu, accompagné par les différents professionnels impliqués, qui identifie ses caractéristiques afin de construire de nouvelles normes et objectifs personnels qui font sens pour lui.

Au-delà des discours, un modèle de normalisation sous-jacent

1 – Des processus de normalisation à l’œuvre

13Si les RSSBE ne s’inscrivent pas, du moins dans les discours, dans un modèle normatif imposant des normes extérieures aux patients, la question de la normalisation des comportements reste tout de même prégnante. En effet, les BMS effectués à différents moments du parcours des bénéficiaires consistent en un entretien visant à repérer les motivations et les barrières à la pratique d’une activité physique afin d’orienter la personne vers la structure la plus adéquate pour elle, mais également en des questionnaires afin de mesurer la qualité de vie perçue par les personnes et leur niveau d’activité physique (questionnaires SF-36  [9] et Ricci et Gagnon  [10]) ainsi qu’en des tests physiques. Ces derniers sont effectués soit par l’enseignant APAS lors du bilan, soit par « l’éducateur sportif lors des séances d’activités physiques » (Carnet de suivi Sport-Santé, Parcours d’Accompagnement Sportif pour la Santé, RSSBE Champagne-Ardenne, 2017). Les outils utilisés lors des BMS traduisent ainsi les corps en chiffres et en données objectivables. Par exemple, au sein du RSSBE de Franche-Comté, l’éducateur sportif fait effectuer aux patients, à trois moments du parcours (au début, au milieu et à la fin), un test permettant de mesurer la souplesse des membres supérieurs puis celle des membres inférieurs. Sont également mesurés la force des membres supérieurs et inférieurs, l’endurance (test de marche de six minutes), ainsi que l’équilibre statique et dynamique. Les résultats à ces tests sont notés dans le carnet de suivi. D’autres indices tels que les fréquences cardiaques au repos et à l’effort sont aussi relevés. De plus, au-delà du corps « physique » mis en chiffre, c’est également le corps « mental » qui est objectivé  [11]. Ainsi, le RSSBE de Champagne-Ardenne utilise le questionnaire SF-36 (qui vise à évaluer l’état de santé tel qu’il est perçu par la personne) pour donner un « score psychique » chiffré dont l’objectif est « d’évaluer l’état de santé de la personne sur le versant physique et psychique » (Livret de l’Éducateur Médico-sportif du RSSBE, RSSBE de Champagne-Ardenne, 2017). Le ressenti est ainsi chiffré et externalisé en données objectivables par l’utilisation des questionnaires visant à évaluer la qualité de vie des personnes. Comme nous l’avons précisé, ces données n’ont pas vocation à être comparées à des normes extérieures, elles sont individualisées. Cependant leur affichage ainsi que la manière dont elles sont utilisées conduit à penser qu’une forme de normalisation des comportements est à l’œuvre. Ce qui est normalisé n’est plus l’atteinte d’une norme externe mais la démarche même de progression par rapport à soi. Repérant des « manières de faire chiffre de soi », Pharabod et al. (2013 : 110) précisent que, dans une de ces métriques, « les chiffres prennent sens non en fonction de seuils, mais d’objectifs définis personnellement, lesquels peuvent être réévalués selon l’évolution de la performance, et la mesure est à la fois faite pour se motiver et pour améliorer sa performance » (Pharabod et al., 2013 : 110). Les mesures chiffrées produites dans les RSSBE, sur les plans à la fois physique et mental semblent se rapprocher de cette métrique de soi. En effet, les résultats sont censés inciter les participants à améliorer leurs « performances ». La disposition des résultats chiffrés dans le carnet de suivi des personnes est ici significative. Ceux-ci sont disposés les uns à côté des autres, ce qui invite fortement à leur comparaison. Plusieurs travaux de sociologie de la quantification ont montré que la manière de présenter des résultats chiffrés n’était pas sans conséquences et que la mise en forme des nombres était centrale pour la mise en action des individus (Espeland et Stevens, 2008). Comme le soulignent Pharabod et al. (2013 : 117), « les métriques de soi se présentent en effet comme l’un des instruments mis à la disposition du sujet contemporain pour motiver une action « autonome », poser des objectifs personnels et se donner les moyens de les atteindre, autrement dit comme l’une des incarnations de cette injonction à l’autogestion de soi et l’un des moyens de s’y conformer ». Le gouvernement de soi à l’œuvre ici consiste non pas à se conformer à un ensemble de normes de référence mais à améliorer ses propres scores tout au long du parcours de prise en charge. Au final, si les RSSBE se refusent à être prescripteurs de normes externes à atteindre en valorisant plutôt la création de ses propres normes par les bénéficiaires, ils produisent néanmoins de la normalisation.

2 – Le poids de l’évaluation des dispositifs

14Comme nous l’avons précisé en introduction, les RSSBE sont des dispositifs d’actions publiques pensés dans le cadre d’orientations contemporaines visant à coordonner l’offre d’AP pour la santé au niveau territorial. Ces dispositifs sont donc soumis à des évaluations par diverses instances. Or, si les objectifs affichés et déclarés ancrent les réseaux dans une conception de la santé refusant le caractère normatif de normes génériques prescriptives et descendantes, l’étude des évaluations effectuées montre que celles-ci ciblent l’attention sur les progrès chiffrés des bénéficiaires durant leur parcours de prise en charge. La normalisation d’une « amélioration de soi » que nous avons mise en évidence plus haut semble s’inscrire dans le cadre de processus d’évaluation. Il s’agit de montrer que le réseau fonctionne concrètement et d’en donner la preuve. En effet, si le nombre de bilans médico-sportifs et de créneaux sport-santé reste un critère prioritaire quant à l’évaluation des principaux financeurs, l’évaluation des indicateurs relevés lors des BMS est également au cœur de ces évaluations : « Ce qui était très important pour nous c’était l’évaluation du programme. Parce que c’était tout nouveau, et on voulait voir si ça allait fonctionner. Puisque, c’est le souci qu’on a en « prévention, promotion de la santé », c’est d’évaluer, de trouver des objectifs dans le programme, et de les évaluer. Et là, de voir, s’il y avait un réel bénéfice. Et donc l’évaluation commence à, bien là ça fait 5 ans. Puis de faire une procédure avec tous leurs différents éducateurs médico-sportifs sur tout le territoire pour récupérer les données des bilans médico sportifs initiaux et finaux pour pouvoir faire une évaluation »[12]. Il s’agit ainsi d’évaluer les « réels bénéfices » qu’apporte le dispositif par une évaluation. Celle-ci analyse les résultats chiffrés aux différents tests physiques et psychologiques réalisés durant les BMS (Bricky et Boucherot, 2016) et met en évidence la progression des patients sur l’ensemble de ces critères. Plusieurs tableaux et graphiques sont produits donnant à voir les différences significatives entre l’avant et l’après programme. Les chiffres viennent ainsi prouver que le dispositif fonctionne. Cette étude permet non seulement d’évaluer le dispositif mais également d’afficher au grand public les résultats chiffrés puisque ceux-ci sont disponibles sur le site internet du réseau  [13].

15L’évaluation de ces dispositifs d’action publique semble alors peser de son poids dans les modèles normatifs que nous avons identifiés. Pour reprendre les propos de la Chargée de mission sport-santé de l’ARS Champagne-Ardenne cités, l’étude des différences significatives de paramètres chiffrés permet de « trouver un objectif » concret et d’évaluer « des bénéfices » qualifiés de « réels » des dispositifs. Les travaux de Jany-Catrice (2012 : 91), pour qui « l’évaluation des politiques publiques s’aménage de plus en plus en une succession de dispositifs qui visent, dans les pratiques, à mesurer les performances des services publics » sont ici éclairants. L’auteur explique que « la mesure de la performance des services est inscrite dans une posture réaliste qui prend pour acquis que ce qui est mesuré existe bien comme réalité non contestable » (Jany-Catrice, 2012 : 91). Les évaluations étudiées, grâce aux progressions chiffrées, permettent de rendre palpables à la fois des objectifs ainsi qu’une potentielle efficacité des dispositifs, justifiant alors leur raison d’exister. Pour autant, si ces évaluations s’inscrivent dans une métrique réaliste, nous suivons la lecture de Desrosières pour qui l’objet est créé par les conventions de la quantification (Desrosières, 2008). Ainsi, en évaluant le dispositif à l’aune des différences significatives aux différents tests et questionnaires effectués entre le début et la fin du programme, l’objectif central des dispositifs est déplacé. D’une volonté de départ cherchant à modifier le rapport profond des personnes à l’AP afin de les rendre actifs au quotidien de manière autonome et à long terme en limitant les processus d’imposition de normes extérieures à l’individu, on tend vers une normalisation de l’amélioration des indicateurs de santé chiffrés durant le temps de la prise en charge par le réseau.

Discussion : de la difficile négation de la normalisation

16Les RSSBE cherchent à s’inscrire dans une conception des liens entre AP et santé qui s’éloignent de modèles normatifs dans lesquels sont imposées aux destinataires, des normes extérieures. Pour autant, la structure de ces dispositifs semble véhiculer une forme de normalisation, celle d’une démarche d’amélioration constante de soi par rapport à des indicateurs chiffrés. Cela s’inscrit, dans une nécessité de coordination interprofessionnelle (Favier-Ambrosini et Delalandre, 2018), et dans le fait que ces dispositifs soient soumis à des évaluations des politiques publiques difficilement compatibles avec des modèles de mise en mouvement des corps valorisant des processus de normativité plus que de normalisation.

17En effet, ce modèle d’éducation à la santé vise des transformations de comportements à long terme voire à très long terme puisque c’est bien la pratique physique en autonomie tout au long de sa vie qui est visée. Sont alors envisagés des changements profonds des rapports au corps et aux significations investies dans l’AP. Pour reprendre les propos éclairants de Klein (2008), c’est ici la question du sujet comme être individuel ou comme être social qui se pose. Selon l’auteur, la santé publique, en tant qu’elle synthétise la médecine et la politique, cristallise le problème du sujet : « l’individualité du sujet met en déroute les analyses et actions globales » (Klein, 2010 : 7). En ce sens, évaluer ce type de processus mettant au cœur des préoccupations la prise en compte du « sujet », nécessite des suivis longitudinaux qualitatifs sur la base d’entretiens réguliers sur plusieurs années après la prise en charge des bénéficiaires par les RSSBE. Cela implique des procédures méthodologiques lourdes au coût financier et humain important difficilement envisageables dans le cadre de politiques publiques. Cette difficulté est notamment soulignée dans l’évaluation de l’action Parcours d’Accompagnement Sportif pour la Santé du RSSBE de Champagne-Ardenne par le Service Communal d’Hygiène et Santé de la ville de Reims : « Il aurait été intéressant de faire une évaluation du ressenti des patients qui ont pu profiter de ces créneaux. Cependant, cette évaluation est lourde à mettre en place, cela nécessite une logistique humaine importante pour recueillir l’avis d’un nombre suffisant de patients et ainsi avoir une puissance suffisante dans les résultats » (Ardoin, 2016 : 9).

18Parallèlement à la question de l’évaluation de formes d’organisations récentes, prouver que son dispositif possède une légitimité certaine, passe également par communiquer sur son efficacité. Or là encore, focaliser l’attention sur la progression chiffrée des destinataires dans le temps de la prise en charge permet de donner à voir des objectifs précis ainsi que leur atteinte. La Chargée de mission sport-santé de l’ARS de Champagne-Ardenne citée plus haut soulève cette difficulté à définir des objectifs précis dans le département promotion de la santé et prévention de l’ARS : « Ce qui était très important pour nous c’était l’évaluation du programme. Parce que c’était tout nouveau, et on voulait voir si ça allait fonctionner. Puisque, c’est le souci qu’on a en « prévention, promotion de la santé », c’est d’évaluer, de trouver des objectifs dans le programme, et de les évaluer »[14].

19Inclure des données chiffrées permet alors de communiquer aisément sur le dispositif : celui-ci est efficace par rapport à des objectifs précis identifiables. Au contraire, en définissant comme objectif la modification de comportements globaux vis-à-vis de la pratique physique, celui-ci prend alors des contours flous difficilement identifiables par le grand public. En ce sens, les coordonnateurs du dispositif Prescrimouv’ – Bouger sur ordonnance qui refusent explicitement l’imposition de quelconque forme de normalisation, signent pourtant un bilan d’activité rendu visible sur le site internet du dispositif dans lequel la progression des personnes par rapport aux différents indicateurs retenus est mise en avant.

20Au final, comment concilier politique publique et mise en place de dispositifs s’éloignant de modèles normatifs de normalisation pour valoriser des processus de normativité ? L’étude RSSBE montre que l’équation est difficilement résolvable. Cohabitent ainsi, au sein de ces dispositifs, des modèles normatifs de mise en mouvement des individus quelque peu divergents.

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Date de mise en ligne : 22/07/2020

https://doi.org/10.3917/corp1.017.0039