Esquisse sur les Études Sociales sur les Corps et Émotions en Amérique Latine
- Par Adrián Scribano
- et María Noel Miguez
Pages 319 à 328
Citer cet article
- SCRIBANO, Adrián
- et MIGUEZ, María Noel,
- Scribano, Adrián.
- et al.
- Scribano, A.
- et Miguez, M.-N.
https://doi.org/10.3917/corp1.015.0319
Citer cet article
- Scribano, A.
- et Miguez, M.-N.
- Scribano, Adrián.
- et al.
- SCRIBANO, Adrián
- et MIGUEZ, María Noel,
https://doi.org/10.3917/corp1.015.0319
Notes
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[1]
Chercheur Principal de CONICET, IIGG – Universidad de Buenos Aires/// Directeur du CIES www.estudiosociologicos.org
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[2]
Professeure Agrégée et Chercheuse de la Facultad de Ciencias Sociales de la Universidad de la República (Uruguay).
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[6]
Por un estado del arte en Argentina CFR Scribano, A. (Dir.) (2014) Los estudios sociales sobre cuerpos y emociones en Argentina : un estado del arte 1a ed. Buenos Aires : Estudios Sociológicos Editora.
Introduction
1Au cours des 20 dernières années, en Amérique Latine, les études sociales sur les corps et émotions se sont multipliées à grand rythme tout en construisant un ensemble d’espaces d’échange, soit : institutionnalisation du Groupe de Travail sur les Corps et Émotions dans l’Association Latino-américaine de Sociologie (2007) ; création du Réseau Latino-américain d’Études sur les Émotions et les Corps ; fondation de la Revue Latino-américaine d’Études sur les Corps, les Émotions et la Société (2009). La logique d’exposition du présent article est la suivante : 1) schéma du travail des corps comme médiation dans les processus d’enquête sociale ; 2) synthèse des supports théoriques les plus utilisés ; 3) ébauche des études empiriques de plus grande importance effectuées dans la région ; 4) résumé de quelques expériences d’institutionnalisation. Dans le contexte présenté, on fait référence à la nécessité de générer des échanges globaux dans les études sur les corps/émotions.
1 – Connaissance à travers les corps
2Au cours des dernières années, l’un des aspects de plus grande importance dans le domaine des stratégies de recherche dans les Sciences Sociales en Amérique Latine, est la manifeste focalisation de « l’usage » et le « sauvetage » du corps et ses sens comme base pour lesdites stratégies. Le théâtre, la danse, la performance et la musique sont devenus progressivement des processus et des médiations pour l’observation. La musique, par exemple, a été reprise depuis l’anthropologie et la sociologie en partant de différentes positions théoriques. Il n’y a pas très longtemps, les sons ont été récupérés comme maillon entre la vie des sujets et l’expression de leurs identités, notamment dans la recherche qualitative et sociale, en général. (Sánchez Aguirre 2015 ; Olivera Pinto 2001). Un autre exemple possible pour illustrer la façon dont on mène la recherche depuis les corps, c’est l’utilisation des nombreuses manières d’utiliser la mise en scène. En Amérique Latine, la connexion entre le théâtre (et d’autres façons de mettre en scène, telles que la comparsa) et la recherche sociale existe depuis longtemps. Un cas paradigmatique est l’expérience menée au Brésil par Augusto Boal suivant Freire (Arvind Singhal 2004 ; Marcus 2004). Du théâtre à la comparsa, de la danse rituelle à la danse populaire, la présentation sociale des corps devient accessible à travers la mise en scène, ainsi que l’appropriation des habitus corporels et la puissance réprimée de la sécurité apportée par la jouissance faite chair. Dans cette direction, il est possible de « systématiser » les diverses possibilités de la connaissance à travers les corps, dans, au moins, quatre potentialités : 1) comme techniques d’obtention d’information, 2) comme déclencheurs d’expression, 3) comme appareils ou objets sociaux, 4) comme modalités d’intervention sociale.
3Dans le scénario décrit ces dernières années, on a dessiné et appliqué divers dispositifs : rencontres créatives expressives (Scribano, 2013), entretien dansé (Scribano, 2014), dialogues sonores (Scribano et al., 2004) et expériences du manger (Scribano et al., 2014), toutes saisies dans les croisements corps/émotions/créativité/expressivité (Magallanes G. ; Gandia C. & Vergara G. 2014 & 2015). Comme il parait évident de remarquer, ces médiations sont toujours utilisées depuis une inscription théorique, depuis des approches conceptuelles, depuis quelque vision du monde : en Amérique Latine il a existé des essais variés d’appropriation et de réélaboration de ces schémas. On en explorera quelques-unes dans le prochain paragraphe.
2 – Connaissance depuis les corps
4Dans notre région, notamment et, dans les sciences sociales, en général, la place épistémologique du corps et des émotions a été transformée. Ceci a entraîné d’innombrables « approches théoriques » avec un caractère pluri-paradigmatique. Compte tenu du contexte latino-américain et sans prétention d’exhaustivité, les approches théoriques peuvent être systématisées de la manière suivante : a) une ligne de travail liée à Foucault et ses concepts de contrôle, discipline et technologies du moi ; b) une approche liée à Bourdieu et ses notions de habitus, habitus corporels et espace social ; c) un ensemble de recherches dans le domaine du biopolitique qui réfèrent d’une part à Espósito, Agamben, et de l’autre, à Negri et Hardt ; et, d) les enquêtes qui, depuis une vision postcoloniale, reprennent la corporalité comme piste pour une pensée contre-hégémonique. Une perspective différente pour comprendre les traditions théoriques qui soutiennent habituellement les recherches dans ce domaine d’enquête, c’est de faire appel aux auteurs classiques sur le sujet : Nietzsche, Merleau-Ponty, Spinoza, Marx. Un regard complémentaire est obtenu en relevant la présence d’auteurs contemporains de la sociologie tels que Goffman, Simmel et Elias, de la philosophie tels que Derrida, Buttler, Rancière, Honneth et Deleuze ou depuis la psychanalyse tels que Freud, Lacan et Zizek. À ces possibles classements, il faut ajouter le fait que les études de genre(s), avec tout ce que le pluriel utilisé implique, celles consacrées aux peuples originaires et paysans, celles focalisées sur la déprédation de la nature et de l’énergie, celles relatives au handicap et les lignes de démarcation entre corps « normaux » et corps « anormaux », et celles qui sont réalisées autour du vaste domaine de l’éducation corporelle, seulement pour mentionner les plus étendues, ont reçu et reconstruit les traditions et les problématiques décrites en donnant une place aux corps et les émotions dans leurs recherches.
3 – Connaissance des corps
5Au cours de ces dernières années, les sciences sociales latino-américaines ont produit d’innombrables explorations et enquêtes qui ont le corps comme centre de leurs recherches et observations. Depuis les travaux sur la santé reproductive en passant par les études de et depuis le(s) genre(s) et en arrivant à la centralité des politiques des corps, ces recherches ont gagné un vaste terrain dans le continent. Dans le cadre de multiples et différentes recherches où le corps, la corporalité et les émotions sont construits comme « objet » de recherche, il est possible de réaliser – seulement avec des fins analytiques – la systématisation suivante : a) le corps comme centre de la construction et de reproduction institutionnelle (éducation, santé publique, organisation du travail, etc.) (Ortega 2005 ; Crespo Melo 2005 ; Groissman 1999 ; Guerrero Jiménez 2004 ; Cervio, A. & D’hers, V. 2014 ; Lisdero & Quattrini 2013 ; Lisdero 2015 ; De Sena 2014). b) le corps comme locus du conflit social, domination et rébellion (sexualités, mouvements sociaux, exclusion, violence, etc.) (Pina Mendoza 2004 ; Renta 2004 ; Citeli 2004 ; Bello y Vilera 2000 ; Martínez 2003 ; D’hers 2013 ; Lisdero 2015). c) le corps comme territoire – primaire – des pratiques « colonisatrices » du social (soins corporels, modes, chirurgies, etc.) (Alves Texeira 2001 ; Pérez Henao 2004 ; Uribe Merino 2006 ; Vergara Mattar G. 2005). d) le corps comme démarcation du « normal » – « anormal », l’accepté – le rejeté, le permis – l’interdit (handicap, traitement avec des psycho médicaments, etc.) (Míguez 2010 ; Sánchez 2012 ; Taberna 2013 ; Míguez et al 2015).
6Au-delà des travaux mentionnés, il est possible de constater la multiplicité d’approches et de recherches empiriques, si l’on tient compte du Dossier « Gestes, sens et regards : études sociales sur les corps/émotions en Amérique Latine », dans le magazine Coletiva [3] (14/2014) de la Fundação Joaquim Nabuco (Recife, Brésil) dans lequel ont été présentés des travaux du Mexique, du Guatemala, de la Colombie, du Pérou, du Brésil, du Chili, d’Uruguay et d’Argentine, qui à leur tour, présentent un autre regard sur ce que l’on pensait en rapport aux corps et aux émotions dans ces pays.
4 – Quelques expériences d’institutionnalisation
7Une autre manière de reconstruire les études sociales sur les corps et les émotions consiste à simplifier le domaine des études de chaque pays, au-delà du fait qu’il faille accepter la partialité de la reconstruction réalisée. On synthétise ici quelques-uns des groupes de travail du Réseau Latino-américain des Études Sociales sur les Émotions et les Corps : en Uruguay, il existe divers domaines où l’étude des corps et des émotions a un espace fondamental : le Grupo Montevideo de Cuerpos y Emociones (Groupe Montevideo des Corps et des Émotions), la Red Temática sobre Discapacidad (Réseau Thématique sur Handicap) (RETEDIS) de la Universidad de la República qui comprend plusieurs centres universitaires du pays. Plusieurs travaux ont été publiés autour du sujet du handicap et la discipline des corps à travers des psychotropes depuis différents regards disciplinaires : Cristóforo y Muniz, depuis la Psychologie ; Palummo, depuis le Droit ; Míguez, Sánchez, Taberna, depuis les Sciences Sociales.
8Au Mexique, il existe plusieurs efforts de travail collectif et individuel, parmi lesquels celui de Margarita Camarena de l’Instituto de Investigaciones Sociales de la UNAM (Institut des Recherches Sociales de l’UNAM), qui encourage un ensemble de publications et d’espaces de formation, dont le Seminario de Estudios sobre Experiencias Urbanas (Séminaire d’Études sur les Expériences Urbaines) ; Alicia Lindon avec ses travaux sur les espaces, sensibilités et corporalités de l’UAM Iztapalapa et, Rogelio Luna Zamora avec ses enquêtes sur les sociabilités et craintes de l’Université de Guadalajara.
9Au Chili, nous retrouvons le Núcleo de Sociología del Cuerpo y las Emociones (Noyau de Sociologie du Corps et des émotions), coordonné par María Emilia Tijoux et Roberto Merino et dont les objectifs sont : 1) Connaître les modèles d’analyse proposés par les différents courants sociologiques structuralistes, interactionnistes et philosophiques de l’expérience sensible de l’individu ; 2) Elaborer et développer des lignes de recherche à partir du corps comme objet théorique et empirique de l’individu ; 3) Examiner, réfléchir et décrire le statut que le corps a dans l’individualisme actuel ; 4) Comprendre les attentes contradictoires que le corps produit chez les individus ; 5) Connaître et comprendre le rôle que le corps joue dans la construction d’identités sociales.
10Au Brésil, le GREM Grupo da Pesquisas em Antropologia e Sociologia das Emoções de la Universidade Federal do Paraíba, coordonné par Mauro Koury, a comme objectif l’étude du comportement, des attitudes, des perceptions, des représentations et les imaginaires qui apparaissent à travers les sociabilités émergentes. Dans ce cadre, on propose d’enquêter sur la formation de l’individu et l’individualité dans la société contemporaine ; les craintes urbaines, la violence et la construction de villes ; souffrance sociale et sociabilités et consommation, culture et subjectivités parmi d’autres sujets depuis un regard des corps et les émotions. Le GREM publie le Revista Brasileira de Sociologia das Emoções et est la source de nombreux livres et événements académiques en rapport avec le sujet.
11En Argentine, trois groupes différents, mais aux agendas de recherche connectés, s’articulent et confluent au CIES [4] dirigé par Adrián Scribano : a) le Programme d’Études d’Action Collective et Conflit Social (CIECS-CONICET-UNCórdoba), au sein duquel on publie RELACES [5] ; b) Groupe d’Études sur les Subjectivités et Conflit (GESSYCO UNVilla María) ; c) Groupe d’Études sur la Sociologie des Émotions et les Corps (GESEC IIGG-Universidad de Buenos Aires) dont le point de confluence est la construction d’une sociologie des corps/émotions qui serve comme outil d’analyse des processus de structuration dans le Sud Global. Dans le contexte argentin, on peut aussi mentionner le groupe d’Anthropologie du Corps, dirigé par Silvia Citro et le Centre Interdisciplinaire Corps, Éducation et Société, dirigé par Ricardo Crisorio [6].
5 – En guise d’ouverture finale
12Dans le contexte développé, il est possible de remarquer que les batailles pour, dans et depuis les corps/émotions couvrent un espace multiple, pluriel et en franche croissance en Amérique Latine. Une manière de synthétiser ce qui a été schématisé ici : a) Au cours des dernières 20 années, il s’est produit une révision critique du statut théorique, méthodologique et politique des études sur les corps et les émotions. b) Les connexions entre les processus de structuration sociale, les sensibilités sociales et les histoires faites corps deviennent évidentes. c) Les connexions possibles entre corporalités, créativités et expressivités deviennent un sujet central académiquement et socialement. d) La trame du corps poreuse et indéterminée, sensation et action, réclame un regard latino-américain qui peut redéfinir son usage théorique et empirique. e) Les pratiques insoumises de genre, ethnie, âge et classe traversent les visions et divisions sur le passé, le présent et futur de la région.
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