Article de revue

What's new pussycat ? Fantasmes et réalités de « la pornographie pour femmes »

Pages 217 à 226

Citer cet article


  • Boissonneau, M.
(2011). What's new pussycat ? Fantasmes et réalités de « la pornographie pour femmes » Corps, 9(1), 217-226. https://doi.org/10.3917/corp1.009.0217.

  • Boissonneau, Mélanie.
« What's new pussycat ? Fantasmes et réalités de “la pornographie pour femmes” ». Corps, 2011/1 N° 9, 2011. p.217-226. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-corps-2011-1-page-217?lang=fr.

  • BOISSONNEAU, Mélanie,
2011. What's new pussycat ? Fantasmes et réalités de « la pornographie pour femmes » Corps, 2011/1 N° 9, p.217-226. DOI : 10.3917/corp1.009.0217. URL : https://shs.cairn.info/revue-corps-2011-1-page-217?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/corp1.009.0217


Notes

  • [1]
    Dworkin A. 1981, Pornography : men possessing women, publié sur le site : http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/PornMen&Boys1.html
  • [2]
    Ezine, soit Electronic Magazine, destiné à être diffusé via le réseau internet, dans le cas présent, et dont le sujet principal est l’érotisme pour femmes.
  • [3]
    A naked couple stroll along a beach at sunset. A woman is seduced by her best female friend. Two nude sunbathers engage in a mutual masturbation session. A couple watch porn together. A handsome man gleefully applies a vibrator to his lover’s clit. A business woman is worshipped by her two male partners. A man and a woman fuck by a fast flowing river… Whatever your fantasy, whatever your erotic tastes, you’ll find it at For The Girls.
  • [4]
    La pornographie gonzo se caractérise par une absence de scénario et un très faible coût de production. Le dispositif cinématographique très peu contraignant (la plupart du temps, c’est l’acteur qui tient la caméra) apporte une forme de proximité et permet de filmer les pratiques les plus extrêmes. Face au succès de ces films, qui inondent le marché mondial, la majorité des studios X américains font du gonzo leur activité principal.
  • [5]
    L’auteur emprunte la notion de re-vision à Adrienne Rich, p. 232.
  • [6]
    www.lustfilms.com, notre traduction.
  • [7]
    Extrait : « Mon but suprême est de forcer la vérité à sortir de mes personnages et du cadre de l’action. Je jure de faire cela par tous les moyens disponibles et en dehors de tout bon goût et de toutes considérations esthétiques. Ainsi je prononce mon Vœu de Chasteté. » http://www.cineastes.net/textes/dogme95.html
  • [8]
    http://www.innocentpictures.com/constance_en_manifest.htm (notre traduction)
  • [9]
    Entretien avec Nicolas Barbano, Le X féminin a-t-il un avenir ? http://360.ch/blog/2003/11/le_porno_femini/
  • [10]
  • [11]
    Entretien de Édouard Dutour avec Lola Doillon, Helena Noguerra, Laetitia Masson, Caroline Loeb, Arielle Dombasle et Mélanie Laurent, Six filles tournent leur X, Porno Stars !, Elle, 20/10/2008.
  • [12]
    Propos extraits du documentaire bonus Canal + d’Isabelle Moureaux et Cécile Quiroz.
  • [13]
    « Réflexion artistique » ne faisant pas référence ici à la réflexivité moderniste et n’excluant pas le travail du fond, trop souvent méprisé, au profit de la forme.

Une pornographie pour femmes ?

1Un détour du côté de l’étymologie du mot « pornographie » ne suffit pas à expliquer la domination masculine reprochée au milieu pornographique. Du grec ancien : pornos (qui se prostitue, sans précision de sexe), et graphein (écrire), rien ne la prédestinait à un destin filmique aussi phalliquement chargé, devant et derrière la caméra. Cette omniprésence du mâle provoque, entre autres conséquences, les critiques des féministes qui voient dans la pornographie la quintessence du « genre mâle », l’exemple le plus extrême de ce que les femmes ne supporteraient pas dans le pouvoir masculin. Ces chercheuses et militantes anti-pornographie vont même jusqu’à qualifier la pornographie de « génocide » (Williams, 1989 : 4). Un rappel de l’histoire des lois anti-obscénité conforte l’idée de la pornographie comme agression contre les femmes. En 1857, la première loi anglaise fait de la femme jeune et de classe moyenne la personne la plus en danger face à la pornographie. Les hommes responsables et puissants veulent la « protéger ». Aujourd’hui, l’individu « à protéger » est un jeune mâle, plus ou moins illettré, qui regarde des films le poussant à commettre des crimes envers les femmes. Finalement, que les lois la protégent directement, ou indirectement en empêchant les hommes de leur faire du mal, la femme est toujours désignée comme la victime de la pornographie.

2Quelles que soient les définitions, les idéologies, anti ou pro pornographie, l’enjeu principal est celui du pouvoir, de qui domine qui, pourquoi et comment. Les théories des féministes anti-pornographie comme celles de Robin Morgan ou d’Andrea Dworkin [1], respectivement à l’origine du slogan « la pornographie c’est la théorie, le viol c’est la pratique » et de la formule du « phallic ennemy » dénoncent le pouvoir et la domination masculine à travers la pornographie. Les anti-pornographie vont en fait bien au-delà de la censure des images, puisqu’en faisant de la pornographie un manuel à l’usage du violeur potentiel, elles rejettent l’idée de fantasme en le confondant avec une réalité supposée. En posant comme principe la violence inhérente au rôle masculin et à la sexualité hétérosexuelle, ces critiques féministes ne peuvent être que violement anti-pornographie, si l’on considère la pornographie comme un bloc uniforme et monolithique. La simple idée qu’une femme fasse des films pornographiques, en tant que réalisatrice ou productrice est donc a priori une façon de bouleverser les relations de pouvoirs installées dans ce milieu. Qu’en est-il vraiment ? Nous pouvons nous demander quelle est la place réelle des femmes pornographes dans un monde dit masculin.

Good for her ? La pornographie côté spectatrices

3Avant d’aller voir du côté de la production des œuvres, inversons le paradigme dominant des études filmiques « à la française » et tournons nous du côté de la réception de la pornographie « pour femmes ». Nous nous poserons la question de l’existence d’une pornographie pour femme au sens esthétique, mais pour l’instant, admettons la réalité de ce genre d’un point de vue commercial. Internet est aujourd’hui le lieu privilégié de la diffusion pornographique. En quelques clics, il est possible de voir une multitude de films, amateurs, professionnels, chic, arty, à trois, quatre ou deux cents acteurs ; tout est possible sur le net. Pour s’y retrouver, rien de plus facile, tant le monde de la pornographie est en fait un univers de catégories, d’étiquettes et de conformité. Gays, lesbiens, straight, threesome, mature ou gros seins, les films sont classés par catégories, censées satisfaire un public le plus vaste possible. Dans cet esprit, la catégorie « porn for women » se développe depuis quelques années. Argument strictement marketing, certains sites affichent le label « pour femmes » sans que le contenu ne soit différent de n’importe quel autre site, proposant d’acheter des scènes ou des films par paiement en ligne.

4D’autres, plus subtils, adaptent la forme du site à un hypothétique public féminin. C’est le cas par exemple de Goodforher.com ou Forthegirl.com, qui mettent en avant leur intérêt pour le bonheur des femmes, passant forcément par leur épanouissement sexuel. Le site Forthegirl.com se présente dès la page d’accueil comme « ezine and erotica for women[2] ». Le terme de pornographie est donc absent, le site préférant jouer la carte de l’érotisme, en accord avec les stéréotypes dénoncés par Linda Williams (1989 : 6), qui associent les hommes à la pornographie « hard » et les femmes à l’érotisme « soft ». Le site nous promet des photographies d’hommes nus et de couples destinées aux femmes (« that will appeal to women »), ainsi que des articles, de la fiction et de l’humour. Il est ensuite possible de choisir son fantasme (« choose your fantasy »), et l’internaute se retrouve face à plusieurs catégories dont la première est Romance & Passion, suivis de Lesbian Fantasy (fantasme lesbien), Sex Outdoors (sexe en extérieur), Erotic Threesome (trio érotique) et Loving sex. Le vocabulaire est donc soigneusement choisi pour correspondre à une image de la femme douce et romantique. Le contexte pornographique est adouci, presque aseptisé, par les images et les mots de la page. Ainsi, la case Romance & Passion est illustrée par un couple s’embrassant, dans une pose digne d’une couverture des éditions Harlequin. Les catégories qui s’apparentent plus explicitement à des pratiques sexuelles sont en quelque sorte atténuées par d’autres termes inhabituels dans ce genre de site. Ajouter l’adjectif « érotique » à trio (threesome) est une façon de gommer l’image de cette pratique prisée sur des sites « masculins » et qui montre soit deux hommes pénétrant simultanément une femme ou deux femmes pratiquant une fellation à un seul homme, c’est-à-dire une pratique très phallocentrée et peu admise comme un fantasme typiquement féminin. Mais si ce trio est présenté comme « érotique », ces considérations passent au second plan et l’on peut sans doute imaginer un autre déroulement de l’acte sexuel. Le texte de présentation de cette page va dans ce sens d’une adhésion aux stéréotypes de genre : « Un couple nu se promène sur la plage au soleil couchant. Une femme est séduite par sa meilleure amie (…) Une chef d’entreprise est adorée par ses deux associés. Un homme et une femme font l’amour au bord d’une rivière… quels que soient vos fantasmes, quelles que soient vos préférences érotiques, vous les trouverez sur For The Girls [3]. »

5Il n’est pas question ici de pornographie, mais de la mise en place d’un climat, un contexte de romantisme et de sensualité censé répondre aux désirs des girls internautes. Le site utilise une narration propre aux romans à l’eau de rose, en proposant pourtant des films pornographiques. Nancy Huston explicite les mécanismes de ces romans (Huston, 1982) qui ne décrivent pas les organes sexuels, mais s’attachent à dépeindre longuement, par métonymie, le vêtement, les décors, les émois. C’est le corps de l’homme tout entier qui a des qualités phalliques (le tout pour la partie), alors que dans la pornographie, la synecdoque s’inverse et c’est le pénis qui représente l’homme entier. Or, sur Forthegirls.com la page qui donne accès aux films et aux photographies est pensée dans les moindres détails sur ce modèle à l’eau de rose.

6Pour voir les films décrits, il suffit de cliquer pour se retrouver sur une page de paiement, illustrée par un homme nu, très musclé, et dont le sexe en érection est partiellement caché, souvenir de la fausse pudeur des romans et de la qualité phallique du corps de l’homme. Les pages non payantes, en accès libre donc, tout en propageant des stéréotypes sur le désir féminin, proposent a priori une autre forme de pornographie. Les films des pages payantes et les extraits gratuits sont cependant d’une autre teneur. Sous les extraits, encore une fois, un texte qui insiste sur le désir d’une femme pour son amant, sur les baisers passionnés du couple… alors que le film n’est ni plus ni moins qu’un film pornographique extrêmement classique, plutôt proche du gonzo [4] que l’on trouve sur youporn que d’un film luxueux disponible sur les chaînes cryptées. La présentation édulcorée « pour femmes » n’est en fait qu’un prétexte commercial pour attirer un public différent vers une pornographie des plus traditionnelles. La mention « romantic, realistic and hot » apposée à la fin de l’extrait ne suffit pas à changer le contenu du film, mais sert plutôt à appâter une hypothétique femme devant son écran, censée être « rassurée » par la mention « romantic ». Il s’agit en fait de la même idéologie qui sous-tendait les lois de censure anti-pornographies censées protéger les femmes des images obscènes.

Derrière la caméra ; des réalisatrices engagées

7Nous l’avons vu, s’adresser aux femmes peut être un bon argument commercial, mais qu’en est-il des femmes qui font la pornographie ? En Europe et aux États-Unis, les femmes passent derrière la caméra, deviennent productrices, scénaristes, auteurs. Elles participent ainsi à une re-vision de la pornographie, telle que Linda Williams la décrit (Williams, 1989) [5], c’est-à-dire, comme un « acte de survie » nécessaire aux femmes auteurs.

8En 1984, Candida Royalle, après avoir été une star de « l’âge d’or du porno américain », crée sa société de production : Femme Productions, pour financer des films « sensuellement explicites » et « donner une voix féminine aux films pour adultes » (www.candidaroyalle.com). En 2006, elle remportait un Feminist Porn Award, pour l’ensemble de sa carrière. Annie Sprinkle, qui clame fièrement être la première porn-star à avoir un doctorat, commence sa carrière d’actrice en 1973, en introduisant des éléments encore tabous dans ses films, comme le plaisir et l’éjaculation féminine. Dès les années 80, elle devient auteur, et se produit tant pour le théâtre que pour le cinéma et les scènes burlesques, où elle met en avant ses thèmes de prédilection : l’éducation sexuelle ou l’orgasme féminin. En 2004, la jeune Erika Lust a fondé sa société, LustFilms, en Espagne, pour produire des films « toujours réalisés par des femmes, qui explore la sensualité avec courage et innovation, avec un point de vue frais sur le monde des films pour adultes, aujourd’hui fatigué et monotone [6] ».

9Cette re-vision de la pornographie est visible dans le positionnement théorique et artistique de ces femmes. Candida Royalle, Annie Sprinkle, Erika Lust ou Petra Joy sont des réalisatrices de films X, mais pas seulement. Elles ont en commun de s’adresser à un public féminin, mais mettent également en avant leur démarche intellectuelle. Les films pornographiques ne sont qu’un moyen parmi d’autres de faire passer un message artistique et féministe. Annie Sprinkle donne des cours d’éducation sexuelle, se produit au théâtre et dans une multitude d’activités artistiques. Elle écrit également des livres (Sprinkle, 2001), toujours à destination des femmes et des couples, tout comme Erika Lust (Lust, 2010) et Candida Royalle.

10Cette façon de se positionner en faisant de la pornographie sans en adopter tous les codes, donne aux femmes pornographes une place particulière. La pornographie semble être, au contraire des autres productions artistiques et audiovisuelles (notamment le cinéma traditionnel) rendue plus « noble », plus « respectable », plus « artistique » lorsqu’elle est faite par des femmes. En se détachant du cadre de la pornographie habituelle, ces femmes ont réussi à lui donner une nouvelle dimension artistique, sans pour autant oublier la finalité masturbatoire du genre. Les exemples qui vont suivre illustrent les tentatives de ces femmes réalisatrices, qui abordent la pornographie comme un outil d’éducation, et un support possible pour l’épanouissement sexuel. Il s’agit donc d’aller contre la censure de l’obscénité, censée protéger les femmes des hommes, et de leurs propres désirs.

11Cette façon de concevoir la pornographie a déjà été mise en avant dans des sites internet spécialisés « pour femmes », mais nous avons constaté une inadéquation entre la réalité des films proposés et leur présentation. Cependant, les femmes réalisatrices indépendantes comme Royalle, Lust ou Sprinkle, mettent en scène leurs intentions féministes, en proposant une véritable réécriture pornographique. Pour changer les codes de la pornographie, il existe différentes stratégies, dont certaines ont bien du mal à se détacher des stéréotypes.

12Ainsi, Zentropa, une des sociétés de production les plus importantes de Suède, qui travaille notamment avec Lars Von Trier reprend le principe du Dogme95 (dans lequel Lars Von Trier demandait aux réalisateurs de faire vœu de chasteté ! [7]) pour sa filiale « film pour adultes », dans son manifeste : The Puzzy Power Manifesto[8]. Certains points de ce texte méritent une attention particulière, notamment le paragraphe « eroticism » : « les sentiments, la passion, l’intimité doivent être mis en avant. » Il y est précisé que « les films doivent être basés sur le plaisir et le désir des femmes » et en même temps, « les joies de l’anticipation seront toujours les meilleures ». Encore une fois, la sexualité féminine est donc enfermée dans un souci de douceur, et l’érotisme préféré à la pornographie. Dans le paragraphe « what we hate », une seule chose : une scène de fellation dans laquelle l’homme tire les cheveux de la femme et termine par une éjaculation faciale. En d’autres termes, le money shot décrit par Linda Williams (1989 : 93) est interdit par les auteurs du manifeste. Malgré des intentions féministes, le manifeste s’avère hautement subjectif, et favorise en fait une pornographie soft, censée être exempte de domination masculine. Comme le révèle le producteur et chargé de création d’Innocent Pictures (ex Puzzy Power), ce sont des femmes qui ont écrit le Puzzy Power Manifesto ; « elles ont elles mêmes décidé de ce qui plaisait ou non aux femmes. Donc je pense que nos films satisfont les fantasmes féminins [9] ». D’une industrie faite par et pour les hommes, on passe donc à une autre industrie de la domination, où quelques femmes décident de ce qui est bon ou pas pour les autres, et où le goût des autres doit entrer dans le moule d’un manifeste. Cinématographiquement, les films issus du Puzzy Power Manifesto correspondent parfaitement aux critères prédéfinis. Dans All About Anna, réalisé par Jessica Nilsson en 2004, le manifeste est respecté, et la sexualité féminine encore une fois stéréotypée. L’héroïne est sans nouvelles de l’amour de sa vie, un beau marin parti sans laisser d’adresse cinq ans auparavant. Elle multiplie les aventures avant de rencontrer un homme avec qui elle décide de vivre, jusqu’à ce que leur déménageur se révèle être Johan, l’amour perdu. Le chapitre 1 du film est intitulé « All about fun », et montre les tentatives d’Anna pour oublier Johan, mais la sexualité récréative est montrée ici sous un angle très noir, dans un contexte alcoolisé et toujours dans des lieux glauques ; local poubelle ou toilettes pour hommes. C’est un homme qui va littéralement la sortir de cette boue, avant de provoquer involontairement les retrouvailles de Johan et Anna. On retrouve donc tous les ingrédients des comédies dites romantiques du type Bridget Jones (Sharon Macguire, 2001), qui présentent la quête de l’amour comme le but ultime des femmes. All about Anna est donc une comédie romantique classique, avec quelques scènes de sexe explicite, toujours dans le contexte très normatif du couple et de l’hétérosexualité (à l’exception d’une scène lesbienne avec l’actrice française Ovidie).

13La réalisatrice suédoise Erika Lust a choisi une autre stratégie pour réécrire la pornographie en respectant ses convictions féministes et artistiques. Avec The Good Girl, réalisé en 2004, elle revisite le mythe du « pizza guy », le bel inconnu qui sonne à la porte juste au moment où l’héroïne prend sa douche, toute prête à assouvir ses moindres désirs… En retravaillant ce cliché présent dans les films pornographiques, Erika Lust le bouleverse. Dans The Good Girl, Alex est une jeune femme à l’aise dans son travail et ses relations amicales (et pas la traditionnelle femme au foyer objet du désir du pizza guy), mais qui se pose des questions sur sa capacité à passer à l’action dans le domaine de la sexualité. Prenant son courage à deux mains, et après avoir laissé passer plusieurs hommes qui ne lui plaisaient pas, elle jette son dévolu sur un livreur de pizza à son goût. Au contraire du cliché, une certaine gêne est visible, des deux côtés, trahissant autant la surprise que l’angoisse des deux protagonistes. Le malaise dissipé, la réalisatrice met en scène une scène pornographique rythmée par une chanson pop. Contrairement au dogme du Puzzy Manifesto, la sexualité et le désir féminin ne sont ici nullement entravés, et Alex laisse libre cours à ses envies, fellation comprise. L’éjaculation faciale de rigueur dans le X classique est elle aussi de la partie, mais dans The Good Girl, point de maquillage outrancier, de bouche grande ouverte et de regard de défi. L’éjaculation, comme le reste du rapport, est avant tout montrée comme un jeu, une exploration des corps féminin et masculin et de leurs désirs respectifs. Loin du romantisme ampoulé de All About Anna, The Good Girl et l’ensemble de la filmographie de la jeune réalisatrice ne font l’objet d’aucun interdit, ni dans les pratiques, ni dans leur mise en scène. Ce refus de la censure permet de sortir du cliché de la pornographie comme instrument de la domination masculine, et de ne plus considérer certaines pratiques comme dégradantes ou immorales.

L’expérience X-femmes

Une pornographie esthétique ?

14Sophie Bramly, la créatrice du site internet SecondSexe, qui diffuse notamment les films de ces réalisatrices engagées, a décidé en 2008 d’inventer un genre annoncé sur le site ; « la pornographie esthétique ». Cette nouvelle pornographie est mise en images grâce au projet X-Femmes, qui réunit dix femmes réalisatrices ou artistes dont c’est la première expérience dans cet univers. Pour Sophie Bramly, il s’agirait de présenter des œuvres « à l’écoute du plaisir féminin, en prenant en compte ses critères esthétiques », il faut aussi que les films respectent les critères suivants : « une montée progressive du désir, un parti pris esthétique, des acteurs et actrices naturels et des sensations justes, où la libido féminine est au centre de la proposition. »

15L’expérience X-Femmes, destinée à une diffusion sur Canal Plus, durant le créneau réservé aux films X, puis à une vente par l’intermédiaire du site secondsexe.com, est donc censée être une pornographie nouvelle, impliquant les femmes du début à la fin de la chaîne qui va de la production à la consommation. Cependant, si l’on regarde la définition de la pornographie (TLF 2009), on peut se demander s’il s’agit encore de pornographie : « Pornographie : Représentation (sous forme d’écrits, de dessins, de peinture, de photos, de spectacles, etc. de choses obscènes, sans préoccupation artistique et avec l’intention délibérée de provoquer l’excitation sexuelle du public auquel elles sont destinées. »

16L’inadéquation de la définition du projet X-Femmes avec celle de la pornographie est évidente. D’un côté, les films X-Femmes doivent répondre à un critère artistique et esthétique fort, qui motive le choix de femmes déjà expérimentées dans le domaine du cinéma. D’un autre côté, la définition traditionnelle de la pornographie la conçoit comme un outil sans qualités artistiques, dont la finalité serait de provoquer une excitation sexuelle. Même si cette dimension n’est pas explicite dans le discours de Sophie Bramly, le site secondsexe est tout de même sous titré « le site dédié au plaisir féminin ». De plus, nous verrons que cette dimension masturbatoire des films n’est pas toujours exclue du travail de réflexion des réalisatrices qui se sont lancées dans ce projet. Le projet X-Femmes, et les œuvres des réalisatrices engagées dans un parcours pornographique et féministe, au lieu de lutter contre « un film porno tel qu’on le connaît, fait par des hommes, pour des hommes, centré sur la violence, le goût du pouvoir, la domination [10] », choisissent de travailler à une nouvelle définition de la pornographie, qui inclurait un sujet féminin.

Les films X-Plicit

17Pour répondre à la demande (en particulier esthétique) de Sophie Bramly, les réalisatrices ont adopté plusieurs stratégies. La plupart ont choisi de répondre à la question de ce qu’est la pornographie dans une fiction proche de leur univers habituel. On retrouve ainsi un monde pop et flashy dans le film Peep Show Heros, d’Helena Noguerra, ou un film déstructuré autour de questions sociales pour Enculées de Laetitia Masson. Au contraire des clichés de la pornographie habituelle, où le désir masculin et féminin est toujours le même, sans nuances, ni de pratiques ni de mise en scène, les films de cette expérience sont avant tout la preuve de la diversité du désir féminin. Dans le discours, les réalisatrices parlent de leurs exigences « de filles », avec une force qui peut faire prendre leurs désirs pour ceux supposés de toutes les autres filles. Mais le principe de X-Femmes est de prendre ces discours et de les juxtaposer pour en faire une carte du tendre pornographique. Helena Noguerra ne veut pas filmer d’éjaculation mais travaille avec de vrais acteurs pornos, Lola Doillon travaille avec un couple formé pour le film, ne veut pas filmer le sexe de l’homme pendant l’orgasme, mais préfère se concentrer sur le visage ; quant à Laetitia Masson, elle ne se sent pas femme, mais cinéaste, la question du genre ne l’interpelle pas vraiment [11]. Pour échapper aux codes de la pornographie dite masculine, Lola Doillon dans Se prendre au jeu, choisit de dénoncer la mascarade de la pornographie, en filmant un couple en train d’imiter un film pornographique diffusé sur un écran dans leur chambre. Les pratiques sont les mêmes, et parfois en gros plan, fellation, pénétration, mais cette symétrie visuelle n’est jamais parfaite, puisque le couple ajoute la sensualité, la montée de l’excitation. Tout en acceptant les facultés érectiles de la pornographie, la réalisatrice y ajoute l’humour, la tendresse, la jalousie, et toutes les autres émotions qui sont échangées dans une relation de couple, mais absentes de la scène pornographique. Alors que le couple « réel » du film termine son rapport par des mots, des sourires, et de vrais baisers, le couple pornographique se dissout, le plan final étant la traditionnelle éjaculation faciale, avec le visage de l’actrice en gros plan. L’éjaculation n’est pas celle d’un homme, mais seulement celle d’un pénis détaché du corps de l’acteur, la femme n’est plus que surface de réception ; la désincarnation est paradoxalement à son comble, surtout lorsqu’elle est l’écho d’un acte sexuel entre deux personnes définies comme telles par la fiction de Se prendre au jeu.

18Autre réponse à la pornographie masculine, celle de Caroline Loeb avec Vous désirez ? : contrairement aux autres réalisatrices, Loeb exprime un très fort rejet de la pornographie masculine ; pour elle, « le regard porté sur les femmes dans les films pornographiques est extrêmement avilissant, humiliant, blessant et dramatique. [12] ». Or, son film est sans doute le plus soft de la série, et surtout le seul sans élément masculin, ce qui, ajouté au discours de la réalisatrice, fait de l’homme le problème de la pornographie ; on en revient au concept du phallic ennemy et à l’opposition systématique entre pornographie masculine et féminine.

19Le concept même de X-Femmes permet de bouleverser ces notions, et de donner une nouvelle définition de la pornographie, sans tomber dans les excès sentimentalistes de manifeste comme celui de Puzzy Power. Avec X-Femmes, le pouvoir est partagé, la femme dominée ou dominante, mariée, amante, mère, lesbienne ; le désir est multiple et sa représentation également. L’argument « porno pour femmes » peut être, nous l’avons vu, un argument commercial, toujours utilisé dans la sphère de la pornographie classique, dominée économiquement et visuellement par les hommes. Le travail de femmes pornographes d’obédience féministe depuis plus de 25 ans et les expériences comme X-Femmes proposent une alternative à cette industrie du X. Sans se contenter d’un érotisme soft, que l’on voudrait plus approprié aux femmes, ces réalisatrices contribuent non seulement à bouleverser les images de la pornographie traditionnelle, mais elles obligent également à en repenser la définition, qui associerait « excitation sexuelle du public » et réflexion artistique [13] ; le corps et l’esprit, enfin réunis.

Bibliographie

  • Huston N. 1982, Mosaïques de la pornographie, Paris, Denoël/Gonthier.
  • Lust E. 2010, Porn for Women, Seal Press/Perseus Group.
  • Sprinkle A. 2001, Hardcore From the Heart : The Pleasures, Profits and Politics of Sex in
  • Performance, London, New York, Continuum International Publishing Group.
  • Williams L. 1989, Hard Core, Power, Pleasure, and the « Frenzy of the visible », Berkeley, University of California Press.
  • Filmographie

    • All About Anna, Jessica Nilsson, 2005.
    • The Good Girl, Erika Lust, 2004.
    • X Femmes 1 : Arielle Dombasle (Le bijou indiscret), Lola Doillon (Se faire prendre au jeu), Laetitia Masson (Enculées), Helena Noguerra (Peep Show Heros), Mélanie Laurent (À ses pieds) et Caroline Loeb (Vous désirez ?), 2008.

Date de mise en ligne : 01/06/2017

https://doi.org/10.3917/corp1.009.0217