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L’Iran et ses alliés en Syrie : les répertoires du religieux, du politique et du militaire

Pages 193 à 207

Citer cet article


  • Haj-Assad, A.
  • et Blanc, P.
(2020). L’Iran et ses alliés en Syrie : les répertoires du religieux, du politique et du militaire. Confluences Méditerranée, 113(2), 193-207. https://doi.org/10.3917/come.113.0193.

  • Haj-Assad, Ahmet.
  • et al.
« L’Iran et ses alliés en Syrie : les répertoires du religieux, du politique et du militaire ». Confluences Méditerranée, 2020/2 N° 113, 2020. p.193-207. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2020-2-page-193?lang=fr.

  • HAJ-ASSAD, Ahmet
  • et BLANC, Pierre,
2020. L’Iran et ses alliés en Syrie : les répertoires du religieux, du politique et du militaire. Confluences Méditerranée, 2020/2 N° 113, p.193-207. DOI : 10.3917/come.113.0193. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2020-2-page-193?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/come.113.0193


Notes

  • [1]
    Nadia Von Maltzahn, “Iran’s Cultural Diplomacy”, in Iran and the Challenges of the Twenty-First Century, Costa Mesa, Mazda Publishers, 2013.
  • [2]
    Arash Reisinezhad, The Shah of Iran, the Iraqi Kurds, and the Lebanese Shia, Londres, Palgrave Macmillan, 2019, p.264
  • [3]
    Pour les sunnites, son tombeau serait dans la mosquée Sayyida Zaynab du Caire.
  • [4]
    Beaucoup de pèlerins iraniens sont venus en Syrie après les incidents de 1987 en Arabie saoudite qui les ont privés d’accès aux lieux saints du Royaume. La monnaie iranienne y était fortement utilisée avant la guerre civile.
  • [5]
    Laurence Louër, Chiisme et politique au Moyen-Orient : Iran, Irak, Liban, monarchies du Golfe, Paris, Autrement, 2008
  • [6]
    Hisham Othman, Mashahid wa Mazarat Al Albyait Alayaihom As Slam fi Souriyah, Beyrouth, Alaalami, 1994, p.11 et p.116
  • [7]
    En 680, après la défaite de son frère Hussein à Kerbala contre les troupes de Yazid, elle fut envoyée à Damas au palais de celui-ci avant d’être relâchée.
  • [8]
    La Brigade du peuple de Zaynab (Liwa Zainabyoun) serait composée de Pakistanais et la brigade des fatimides (liwa fatemiyoun) d’Afghans. http://www.slate.fr/story/126569/armee-syrienne-soutiens-etrangers. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/irans-afghan-and-pakistani-proxies-in-syria-and-beyond
  • [9]
    L’Husayniyah est un espace de recueillement où ont lieu des cérémonies rituelles commémorant la vie et le martyr de l’Imam Husayn.
  • [10]
    Toutefois, cette chiitisation guerrière n’est pas l’apanage du chiisme duodécimain iranien. En 2017, deux mois après avoir pris le contrôle d’Alep, le même Général Suhail al-Hassan a confié là encore à l’architecte Mohamed Jamul la réhabilitation du Maqam Imam Abdullah Hussein bin Hamdan al-Khusaibi, cette fois pour en faire un lieu saint alaouite. Ce martyr est considéré comme un des fondateurs de cette secte, alors que pour les experts d’Alep ce Maqam avait été érigé pour le cheikh sunnite, Cheikh Shams al-Din Mohammed Ben Ahmed bin Mahmoud al-Rifai al-Ahmadi. Cette insistance vient certainement de la position stratégique de ce Maqam, qui se trouve à côté d’une caserne militaire Hanano.
  • [11]
    Clément Therme, “Iran and Russia in the Middle East : towards a regional alliance ?”, Washington, The Middle East Journal, Fall 2018, p.560
  • [12]
    Fadi Adleh & Agnès Favier, “‘Local Reconciliation Agreements’ in Syria : A Non-Starter for Peacebuilding”, in Middle East Directions, Research Project Report n°1, Florence, European University Institute, June 2017, p.8-10. Online : http://cadmus.eui.eu/bitstream/handle/1814/46864/RSCAS_MED_RR_2017_01.pdf ; Bassma Kodmani, “Europe Is the Key Player in Syria : An Alternative Template for Transition”, Paris, Arab Reform Initiative, October 2018. Online : https://www.arab-reform.net/publication/europe-is-the-key-player-in-syria-an-alternative-template-for-transition/
  • [13]
    Alors qu’il était directeur de la sécurité nationale, il avait tancé l’ex-Premier ministre syrien devenu chef du parti Ba’ath à Deir al-Zur Riyad Hajab qui lui avait écrit pour lui demander d’interdire au directeur du conseil culture d’Iran de venir à Deir al Zur. Cette venue intervenait dans un contexte de tension locale née d’un projet de sanctuaire chiite dans une région sunnite. Hisham Ikhtyar le convoqua à Damas. À son arrivée, Ikhtyar lui posa la question : comment avez-vous osé écrire cette lettre ? « Intervieweur - Hijab : l’Iran a mis la main sur la Syrie et Assad » (arabe), Doha, Al-Jazeera, 24/11/2016. En ligne : http://bit.ly/2Lxq5FV (passage 30 : 00)
    De même il semble qu’il fut à l’origine de l’établissement de 15 Hawza et du département des Hawza créé en 2005.
  • [14]
    Interview du Général Nabil al Dandal, « Série documentaire, Intelligence Memory, le premier épisode » (arabe), Dubaï, Orient news (YouTube), 24/03/2014. En ligne : http://bit.ly/2LuZ1Y8 (passage 36 : 40)
  • [15]
    Philip Smith, « L’Iran dépasse Assad dans le contrôle des milices chiites en Syrie » (arabe), Newington, Al-Hurra, 16/04/2018. En ligne : https://arbne.ws/2XlcBQc
  • [16]
    Cité dans « Khaddam : l’Iran pleure la Syrie et Amal, et le Hezbollah prévoit un coup d’État » (arabe), Beyrouth, Al-Akhbar, 22/11/2006. En ligne : https://al-akhbar.com/International/205390
  • [17]
    Le Jihad al Bina est une ONG dont la création remonte à 1988, c’est-à-dire durant la dernière phase des guerres libanaises. Comme son nom l’indique, cette ONG voulait participer à la reconstruction du Liban. Dans un premier temps, il s’agissait d’un soutien à la réhabilitation des infrastructures et des logements endommagés mais avec le temps cette organisation est intervenue dans le domaine social, éducatif mais aussi agricole, développant plusieurs centres de développement dans le pays. Concernant son intervention en Syrie, on peut se reporter notamment lire « Iran-funded foundation makes ‘soft power’ inroads in Syria » https://almashareq.com/en_GB/articles/cnmi_am/features/2018/09/11/feature-02
  • [18]
    Dans cette région de plateaux à l’est de l’anti-Liban, les djihadistes s’étaient établis jusqu’au printemps 2014 menaçant aussi bien Damas que le Liban. Une offensive conjointe de l’armée syrienne et du Hezbollah avait permis de reprendre progressivement cette zone stratégique entre Damas et l’est du Liban.
  • [19]
    À l’exception de quelques postes et administrations contrôlés par le régime, Qusayr et les villages à l’est de l’Oronte sont passés sous le contrôle de l’opposition syrienne armée dès février 2012. Cette région est devenue la plaque tournante des routes de ravitaillement vers Homs, Qalamoun, Zabadani et la Ghouta de Damas. De plus, le contrôle de la rive est de l’Oronte a entraîné le déplacement des familles libanaises résidant dans les villages syriens de Koukaran et de Diyabieh. Puis, au début 2013, l’opposition syrienne a pris le contrôle des villages à forte population libanaise à l’ouest de l’Oronte (Abou Houri, Al-Hammam, Al-Safsafé, Al-Sarqajié, Al-Nahrié et Al-Burhanié) entraînant ainsi la multiplication des incidents armés entre agriculteurs libanais et miliciens syriens, tandis que ceux-ci ont fait pression sur les lignes de ravitaillement du Hezbollah, soit la route Lattakieh-Tartous-Hermel. L’avancée de l’opposition à l’ouest de l’Oronte a finalement entraîné une contre-offensive du Hezbollah et de l’armée syrienne, qui ont repris le contrôle de la région de Qusayr en juin 2013. Cette bataille a révélé au grand jour l’engagement du Hezbollah dans le conflit syrien.
  • [20]
    Turki Mustafa, Nouvelles dimensions et variables de la présence iranienne dans le sud de la Syrie, Baladi News, 14.01.2019, Page visité 12.05.2019.
  • [21]
    Qoutaybah Alhaj Ali, Daraa : Hezbollah supervise l’entrainement des groupes militaires de la réconciliation, Almodon, 10.11.2018. page visité le 24.05.2019.
  • [22]
    Turki Mustafa, Nouvelles dimensions et variables de la présence iranienne dans le sud de la Syrie, Baladi News, 14.01.2019, Page visité 12.05.2019.
  • [23]
    Contacts et médias. Turki Mustafa, Nouvelles dimensions et variables de la présence iranienne dans le sud de la Syrie, Baladi News, 14.01.2019, Page visité 12.05.2019.
  • [24]
    Qutaiba Hajj Ali, « Daraa : le Hezbollah supervise la formation des ‘factions des colonies’ » (arabe), Beyrouth, Al-Mondon, 10/11/2018. En ligne : http://bit.ly/2JmgAqD
  • [25]
    Son importance revient à sa position géographique, qui la relie aux gouvernorats de Damas, Suwayda et Daraa. Ainsi, son terrain naturel est un vaste terrain rocheux où les véhicules militaires ne peuvent pas se déplacer. Il y a une abondance de grandes grottes souterraines profondes qui sous-tendent les diverses activités de surveillance et de ciblage militaire. Les forces du Hezbollah ont détruit plusieurs villages dans la région d’al-Lajah.
  • [26]
    Les milices contrôlent toutes les zones du triangle de la mort (qui se trouve entre les trois provinces (Rif Damas, Quneitra et Daraa)). Dayr al ‘Adas et les villages du triangle de la mort sont contrôlés par Liwa Al Fatimyoun.
  • [27]
    Adnan Ahmad, « Iran et Hezbollah : pénétration directe et médiatisée dans le sud de la Syrie » (arabe), Londres, Al-Araby, 17/11/2018. En ligne : http://bit.ly/2ROBQcw
  • [28]
    Sinan Hataher, “Russia and Iran : Economic Influence in Syria”, in Research Paper, Chatam House, Mars 2019.

1Dans la tragique guerre civile en Syrie, qui ne cesse de faire des victimes et déchire son tissu social, on ne compte pas les ingérences de tous ordres. Si chaque camp a pu recevoir des soutiens plus ou moins massifs en fonction des périodes, la survie de Bachar Al-Assad a confirmé la victoire de certains. La Russie dans le ciel, l’Iran et ses alliés du Hezbollah au sol ont permis au président syrien de se maintenir alors que, dès les prémices du soulèvement, d’aucuns avaient annoncé la fin de son règne.

2Bien connue est la vision géopolitique de la Russie qui a conduit Moscou à soutenir le pouvoir syrien particulièrement à partir de 2015 : se ménager un territoire d’accueil pour sa flotte en Méditerranée orientale, lutter contre le djihadisme qui empoisonne le Caucase du nord, confirmer par l’unilatéralisme de son intervention son retour dans le concert des nations, éviter - et c’est lié- le scénario libyen où, en 2011, la coalition occidentale a outrepassé son mandat onusien en tuant le colonel Kadhafi, et, pour finir, faire montre de son expertise militaire.

3Quant à l’Iran, les paramètres de son intervention sont également connus. Il s’agit de soutenir celui qui lui garantit l’accès à un territoire stratégique à proximité de la mer Méditerranée et d’Israël. Cette alliance, on le sait, est durable. Elle est née dans un autre contexte, celui de la rivalité que Téhéran entretenait avec l’Irak de Saddam Hussein, depuis la guerre de 1980-1988. La relation avec Damas était alors dictée par la stratégie d’encerclement de l’Irak, basée en l’occurrence sur leur aversion commune envers le régime de Bagdad. En s’alliant à la Syrie, l’Iran a également pu se rapprocher du Liban, alors en pleine guerre civile, pour y avancer ses pions auprès d’une communauté chiite se ressentant globalement comme marginalisée. Ainsi, s’est créé le Hezbollah, point d’appui essentiel contre Israël, l’autre véritable priorité de l’agenda politique à Téhéran.

4Avec la guerre civile en Syrie, le Hezbollah libanais a pu retrouver son parrain iranien sur un même terrain d’opération. C’est sur cette intervention que nous souhaitons revenir en regardant en particulier comment, à la faveur de la guerre, l’Iran et ses alliés miliciens, à commencer par le Hezbollah, ont déployé une stratégie territoriale en Syrie. Cependant, il nous faut remonter plus loin dans le temps pour tenter d’évaluer ce que cette relation avait pu laisser comme empreintes dans le paysage religieux et politique. Quel était le niveau de chiitisation ? Quelle ingérence de l’Iran dans la vie politique syrienne ? Ces questions se posaient déjà avant 2011.

Chiitisation de l’espace ?

5En tant que telle, la Révolution de 1979 a été publiquement caractérisée comme étant ni iranienne, ni chiite, mais plutôt islamique et universelle - l’Ayatollah Khomeiny n’a pas centré sa communication sur le fait que les partisans de la Révolution islamique à l’étranger étaient généralement des figures chiites liées au clergé iranien [1]. Pour un pays comme l’Iran qui prône l’islam chiite comme norme du politique, l’empreinte du sacré doit néanmoins être déposée sur son territoire. Que cette territorialisation du sacré s’opère aussi à l’extérieur de ses frontières n’est pas pour déplaire à l’Iran qui a soutenu un mouvement en ce sens en Syrie, même s’il n’est pas de son seul fait, et que l’empreinte n’est pas massive.

6Le mausolée syrien de Zaynab, la fille de Fatima et d’Ali, est ainsi devenu un point d’appui pour le chiisme duodécimain, que l’Iran a contribué à promouvoir après la révolution islamique de 1979. En fait, ce lieu de culte a été promu quelques années auparavant par Sayyed Hassan Shirazi arrivé dans le pays en 1974. Ce dignitaire appartenait à une grande lignée de religieux chiites irano-irakiens. Il avait très tôt embrassé le chiisme politique pour lutter contre la montée en puissance du parti communiste irakien qui attirait bien de ses coreligionnaires. En 1965, après avoir fondé les jeunesses de Hussein (al Shabab al-Hosseini), il rencontra l’ayatollah Khomeiny à Nadjaf dont il devint très proche. Emprisonné en 1969 pour cause de prêche enflammé, il partit au Liban en 1970 avant de parvenir en Syrie où il s’installa dans le village du tombeau de Zaynab, situé à une dizaine de kilomètres de Damas. Là, il fonda le premier séminaire chiite (Hawza) dans un pays largement sunnite. S’il put faire cela, c’est au regard de son profil qui offrait une opportunité considérable pour le nouveau président Hafez Al-Assad. En tant qu’alaouite, celui-ci n’était pas encore vu par toutes les autorités islamiques sunnites et chiites comme musulman. Or, comme la constitution syrienne stipulait l’obligation d’avoir un musulman à la tête du pays, les propos du charismatique Shirazi avait eu pour lui une portée extraordinaire puisque, deux ans avant son arrivée en Syrie, il avait pris soin de déclarer de façon audacieuse : « Deux mots, alaouite et chiite, ont la même signification. Cela signifie qu’un alaouite est un chiite et qu’un chiite est un alaouite. » [2]. En accueillant cette personnalité qui avait totalement oblitéré le caractère hétérodoxe des alaouites au regard de l’islam duodécimain, Hafez Al-Assad trouvait ainsi en lui un allié considérable dans sa légitimation politique. Hassan Shirazi commença à jouer un rôle certain auprès d’Hafez Al-Assad qui avait bien saisi la carte maîtresse qu’il tenait, également dans sa rivalité avec l’Irak, dont Hassan Shirazi était originaire. Avec Moussa Sadr, grande figure du chiisme duodécimain libanais sur lequel Hafez Al-Assad s’était aussi appuyé, celui-ci disposait de deux figures d’influence. Bien qu’Hassan Shirazi tomba en disgrâce du pouvoir syrien avant de mourir en 1980, le séminaire chiite (Hawza Zainabiyya) qu’il avait édifié, ainsi que le sanctuaire de Zaynab, érigé autour de son tombeau supposé [3] avec le soutien de l’Iran, allaient devenir un point d’ancrage pour la relation entre une Syrie, d’apparence laïque, et un Iran à prétention théocratique depuis 1979. Au-delà de leur ennemi commun irakien, le village de Rawiyah, devenu la ville d’Al Sayyidah Zaynab avec le développement des pèlerinages chiites, ajoutait une dimension sacrée à leur relation. Non seulement le tourisme religieux avait fait exploser le nombre d’habitants de cette localité – avant la guerre civile le tourisme amenait 1,5 million de pèlerins [4] – mais l’arrivée de chiites irakiens, en rupture de ban avec le pouvoir de Saddam Hussein, particulièrement après 1991, et de chiites venus d’Arabie saoudite, en avait accru les effectifs. Si dans les années 1970, Rawiyah comptait quelque 1500 habitants, la ville d’Al Sayyidah Zaynab en comptait 200000 en 2012. Pour autant, si le sanctuaire de Sayyidah Zaynab a été au centre des attentions de l’Iran dans sa relation avec Damas, il ne faut quand même pas le considérer comme une sorte d’ambassade religieuse iranienne en Syrie, et ce même si le guide suprême Ali Khamenei en personne y a établi des institutions qui lui sont liées. Ce centre était au cœur du « réseau transnational shiraziste » [5] plus que captif de l’État iranien.

7Outre ce lieu central pour le chiisme, cette tendance a connu une certaine promotion en d’autres endroits du territoire, profitant d’une généalogie partiellement commune entre ses branches alaouite et duodécimaine. Au milieu des années 1990, 49 lieux sacrés (Maqamat) chiites en Syrie avaient ainsi étaient recensés, tandis que leur valorisation avait été souvent appuyée par le centre culturel iranien en lien avec le pouvoir syrien : vingt à Damas, sept à Alep, quatre à Lataquieh, quatre à Hama, trois à Homs, et onze dans la Jazeera (Raqqa, Deir ez-Zor, al-Hassakah). À cela s’est ajoutée une politique de promotion du chiisme duodécimain via l’envoi de Syriens en Iran, notamment à Qom [6].

8Pour autant, malgré l’apparence d’une politique de chiitisation, surtout par la valorisation des sanctuaires, la population duodécimaine en Syrie, répartie dans plusieurs villages et quartiers des villes de Damas, Homs et Daraa, représentait moins de 1 % de la population avant la révolution de 2011, les conversions n’ayant pas été massives. Ceci confirme que l’Iran n’a pas fait de la promotion du chiisme duodécimain l’axe privilégié de son agenda extérieur, mais seulement un élément annexe de son répertoire d’influence. Dans sa « stratégie d’archipel », selon l’expression de Bernard Hourcade, la présence de références au chiisme duodécimain pouvait suffire surtout quand, comme en Syrie, une autre minorité chiite gouvernait le pays, quels que soient les différends historiques entre ces deux branches. Plutôt qu’une politique de chiitisation d’envergure, critiquée alors par certains secteurs religieux sunnites, le soin porté aux sanctuaires chiites soulignait au moins une forte alliance entre le pouvoir syrien et l’Iran.

9Il n’empêche : la présence de ce lieu saint du chiisme et de lieux de moindre importance a joué un rôle considérable dans la guerre civile en cours. Ils ont facilité l’engagement des jeunes iraniens, irakiens et libanais, venus servir en tant que miliciens dans la lutte contre les rebelles, essentiellement sunnites puis contre Daech. Dès le début de la transformation de la révolte civile en un conflit armé, l’Iran a facilement mobilisé les chiites duodécimains pour s’engager en Syrie au motif qu’il fallait protéger les lieux saints, notamment sous le slogan « Zaynab ne sera pas insultée deux fois » [7]. Le premier attentat contre la mosquée de Sayyidah Zaynab le 14 juin 2012 a de fait constitué un élément de mobilisation des chiites en Iran mais aussi en Irak et au Liban. Toutefois, c’est surtout à partir de 2013 que l’intervention iranienne s’est accélérée avec la formation, l’armement et l’envoi de milliers de miliciens chiites venus d’Iran, du Liban, d’Irak mais aussi, semble-t-il du Pakistan et d’Afghanistan [8]. Leur réponse à l’appel était d’autant plus forte qu’il s’agissait de défendre le chiisme contre ses opposants dont l’islam sunnite était le porte-drapeau, que ce soit chez certains rebelles ou dans les groupes djihadistes.

10Profitant du conflit, les milices pro-iraniennes ont pu dans certains cas apposer la marque du chiisme duodécimain, notamment dans certaines régions sunnites. Ainsi dans la zone de Deir ez-Zor, le village de Naba’ ‘Ali, important pour les chiites du fait de sa toponymie, a finalement pu accueillir une Husayniyah[9]. Ce faisant les chiites, minoritaires dans la zone, ont pu faire aboutir un projet qu’ils n’avaient pas pu mettre en œuvre au préalable, la population locale s’étant opposée à sa construction en 2006. Suite à la reprise du village par les forces du régime et ses alliés pro-iraniens, le Général syrien Suhail al-Hassan a alors confié à l’architecte Mohamed Jamul la construction d’un dôme sur le lieu, les travaux étant financés par le conseil iranien de Mazarat Ahl al-Bayt. [10]

11Outre la confessionnalisation symbolique de l’espace par l’Iran qui n’est somme toute pas d’une grande portée en Syrie, la question est désormais de savoir s’il y a une recherche de chiitisation démographique à la faveur de la guerre civile. Cette question de la chiitisation en Syrie fait référence à l’installation de chiites dans des zones conquises par les milices pro-iraniennes dont les sunnites et d’autres ont été plus ou moins chassés. À défaut de pouvoir quantifier ce phénomène qui fait l’objet d’une guerre de l’information, il est possible de noter le désaccord que ce sujet semble susciter entre Moscou et Téhéran, la Russie préférant le retour des sunnites originaires des villes une fois celles-ci reconquises, tandis que l’Iran privilégie le transfert de chiites pour remplacer les populations évacuées ou ayant fui les combats. Néanmoins, comme les intérêts sectaires de l’Iran ne sont pas le principal facteur déterminant de ses relations avec la Russie [11], l’espoir d’une partie de l’opposition syrienne d’obtenir le soutien de la Russie sur cette question de la « chiitisation » risque donc de demeurer un vœu pieux [12]. Le partenariat entre l’Iran et la Russie est structurellement fondé sur la concurrence entre Washington et Moscou ainsi que sur les tensions entre l’Iran et les États-Unis plutôt que conditionné par des tensions sectaires au niveau local.

Entre action politique et stratégies territoriales

12Par-delà le processus de chiitisation, dont la mesure est difficile à opérer, l’Iran a conduit une stratégie de pénétration politique jusqu’à l’entrée dans la guerre civile avant de conduire, avec ses alliés du Hezbollah, une action militaire guidée par des mobiles géostratégiques.

Une pénétration politique puis militaire

13La pénétration politique de la Syrie par l’Iran s’est faite indirectement via la force des liens qui se sont noués depuis les années 1980 entre dirigeants des deux pays, mais aussi directement via la promotion dans l’appareil d’État d’hommes très liés à l’Iran. Particulièrement déterminante a été l’arrivée d’Hisham Ikhtyar au sommet du pouvoir en 2001, qui a ouvert davantage le champ aux Iraniens pour implanter des réseaux au sein de l’administration syrienne et de l’armée. En devenant directeur du service de renseignement général jusqu’en 2005 puis directeur de l’Office de la Sécurité Nationale du parti Ba’ath, son influence a été considérable, intervenant lui-même d’ailleurs dans la promotion du chiisme, et usant même de la menace pour ceux qui s’y opposaient [13].

14Avant même la guerre civile, l’Iran avait aussi ciblé certains chefs de tribus pour s’assurer des relais dans le pays. Dès la fin des années 1990, l’ambassade d’Iran à Damas avait commencé à organiser des voyages à leur intention, notamment pour Jada’an al-Ghanam de la tribu Tayy, Awad al’Amalh de la tribu al-Wahab, et Faysal al-Aref de la tribu de Khafajah. Téhéran les appuyait financièrement et les soutenait parfois pour accéder au parlement syrien [14]. Lors des élections parlementaires de 2016, Omar Hassan al-Hussein al Aloush, qui revendique la chefferie de la tribu Bakara, a ainsi été appuyé par l’Iran [15].

15Sur le plan militaire, des coopérations avaient été initiées avant 2011. Si l’on en croit notamment Abd al-Halim Khadam, l’ancien vice-président syrien qui a fait défection au régime suite à l’attentat contre Rafiq Hariri en 2005, l’ambassadeur d’Iran aurait même voulu créer un Hezbollah en Syrie [16]. Que cette assertion soit vérifiée ou non, c’est bien sur des milices que l’Iran s’est appuyé depuis 2011 dans le pays. Certes des troupes de brigades iraniennes al-Qods, directement liées à Ali Khamenei, ont investi le pays pour combattre dans certains territoires clefs, notamment pour participer à la reprise d’Alep. Mais c’est aussi et surtout en agissant de concert avec des milices organisées de longue date, comme le Hezbollah libanais, ou plus récentes, comme les organisations chiites irakiennes (organisation Badr et Kataëb Hezbollah), ainsi que sur des groupes directement créés pendant le conflit. Dans ce cas, se trouve en particulier la brigade (Liwa) Abu al-Fadel Abbas qui accueille des Syriens chiites ainsi que des miliciens venus d’autres pays, notamment d’Asie centrale. Tous ces groupes à forte composition chiite ont en commun d’être loyaux au modèle iranien de Wilayet el-Faqih et d’être équipés militairement par l’Iran. D’autres milices moins liées au modèle iranien mais soutenues par Téhéran ont aussi vu le jour, les Forces de défense nationale, plus composites en termes d’appartenance religieuse, sont la plus importante.

16Tout au long de la guerre civile, l’engagement militaire de ces groupes a souvent été doublé d’une action civile. Ainsi, pour gagner les cœurs et faciliter le maintien des intérêts iraniens et pro-iraniens, leur hard power militaire s’est accompagné du soft power de l’action sociale (aide alimentaire, dons financiers, etc.) en direction des populations restées sur place. Vieux routier de l’action milicienne, le Hezbollah libanais est en particulier présent par sa fondation du Djihad al-Bina, bras social et caritatif de la milice [17].

Décryptage stratégique

17Dans cette guerre, les points de fixation en disent long sur la stratégie iranienne et celle de ses alliés ou affidés miliciens. Comme ligne de force stratégique, on retrouve bien sûr la défense des lieux saints. La brigade Abu al-Fadel Abbas a été chargée de la défense du principal lieu saint chiite, le sanctuaire de Sayyidah Zaynab. Mais par-delà cette dimension sacrée, la bataille pour les infrastructures informe sur les intentions de l’Iran à peser sur le conflit et son issue. Aéroports de Damas et d’Alep, villages aux alentours et routes qui y conduisent ont été particulièrement investis par ce système milicien pro-iranien avant d’attirer une riposte de la Russie qui, tout aussi désireuse de peser sur la suite des opérations, a repris l’aéroport d’Alep, le 19 mai 2019, avec pour objectif, parmi d’autres, de faciliter les opérations de bombardement de la région d’Idlib. De même, ces groupes pro-iraniens ont ciblé la base militaire d’al-Nasiriya, ce qui n’est guère fortuit. Cette base se situe en effet à proximité immédiate des silos de stockage dans la région de Damas où les céréales arrivent après avoir été convoyées depuis le port de Lattaquié via une voie ferrée réhabilitée par l’Iran. Ceci permet de contrôler la distribution d’une denrée de base comme le pain. Ajoutons que l’Iran a ainsi réhabilité lui-même la ligne de chemins de fer entre Lattaquié et al-Nasiriya. Cette présence est consacrée par un accord du 1er octobre 2019 qui permet à l’Iran de gérer officiellement le port de Lattaquié.

18De même, des centres de douanes, dont ceux d’Abu Kamal et de Nassib ouvrant respectivement sur l’Irak et la Jordanie, sont tenus ou contrôlés indirectement par les milices pro-iraniennes, ce qui permet là encore un contrôle stratégique. La réouverture du poste-frontière d’Abu Kamal est en particulier pour Téhéran un passage essentiel qui permet à ses hommes et aux milices qui lui sont affiliées de se déplacer à leur guise d’Iran au Liban. Quant au point de passage de Nassib, il a un rôle essentiel dans le commerce avec la Jordanie et les pays de la péninsule arabique, ce qui n’est pas neutre pour ceux qui le contrôlent.

19Le contrôle des sources d’eau importantes pour les villes représente également un élément de la stratégie guerrière de Téhéran : les sources Ayn al-Fijeh et Ayn al-Tannur qui approvisionnent respectivement Damas et Homs, la station al Umayrihah qui fournit l’eau aux villes de Rastan, Salamiyah et Hama dans la région du bassin de l’Oronte (carte 1).

20Par-delà les points d’appui et de contrôle au sein du territoire syrien, le complexe militaire pro-iranien a également déployé son action selon une tactique régionale. D’une part, les milices ont installé des points militaires dans la steppe orientale de sorte à protéger le tronçon syrien de la route Damas-Bagdad-Téhéran. D’autre part, l’investissement militaire dans le Qalamoun [18] et la région de Qusayr [19], respectivement à l’est et au nord-est du Liban, ainsi qu’à proximité du Golan et de la Jordanie, offre une continuité de la présence iranienne le long de frontières internationales stratégiques pour Téhéran et ses milices. En fait, le niveau de présence militaire n’y est pas homogène (carte 2).

21D’une part, à Qusayr et dans le Qalamoun, territoires contrôlés par le Hezbollah dès le mitan de l’année 2013, le déploiement militaire et humain est très fort. De plus, étant donné que beaucoup de sunnites partis n’ont pas le droit de revenir, cette présence contribue à une certaine chiitisation de l’espace. C’est particulièrement évident dans la région de Qusayr, connue pour la richesse de ses terres agricoles. À l’issue de son intervention de juin 2013, pour faire pièce aux milices djihadistes qui y sévissaient, le Hezbollah a entravé le retour des habitants sunnites. Ce faisant, l’organisation, déjà très implantée dans la Bekaa-nord libanaise, élargit sa base de l’autre côté de la frontière pour y établir un glacis défensif.

22D’autre part, dans le sud-ouest syrien, qui est également stratégique du fait de sa proximité avec Israël et la Jordanie, l’emprise iranienne est plus discrète, quoique Israël prétende le contraire. Rappelons que cette région a été en grande partie détenue par des groupes rebelles anti-Assad, avant que les troupes loyalistes lancent une offensive qui a permis au pouvoir de reprendre les gouvernorats de Daraa et Kuneitra en juillet 2018, et d’opérer une « réconciliation » avec certains chefs rebelles qui participent désormais à la gestion de certains territoires du sud. Notons aussi que, en août 2018, dans la foulée de cette opération, quelques poches tenues par des groupes affiliés à l’État islamique étaient tombées. Soulignons enfin qu’après le retour de l’armée régulière syrienne en 2018, la médiation russe avait imposé une zone tampon de 40 km de largeur contre la frontière du Golan annexé par Israël et contre la partie nord-est de la Jordanie. Pour autant, l’Iran ne s’est pas désintéressé de cette zone. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que le représentant d’Ali Khamenei, Fadel Altabtibai a visité Daraa le 24 octobre 2018, montrant ainsi l’importance de cette région dans la stratégie du régime iranien et de ses alliés. Cependant, se sachant en territoire difficile, Altabtibai a envoyé des garanties en promettant alors de participer au projet de la reconstruction de Daraa. Sur le plan militaire, les milices pro-iraniennes (Hezbollah et Brigade 113 notamment) ont également adopté une stratégie adaptée au climat d’hostilité en vue d’y augmenter leur base populaire et de matérialiser une présence militaire, certes limitée mais efficace. Le Hezbollah a démarché certains chefs locaux en vue d’encourager des hommes à s’associer aux intérêts pro-iraniens moyennant paiement de salaires et dispense de conscription dans l’armée syrienne, en accord avec le régime de Damas, leur évitant de partir loin de chez eux. Ces recrues sont appelées à rester discrètes et à ne pas faire état de leur rattachement aux milices [20]. Le milieu visé est le cercle des anciens combattants de l’opposition et les jeunes [21]. Le Hezbollah a, de la sorte, formé deux groupes, l’un commandé par le chef Ahmed Kabul (Abu Dregham) l’autre par Radwan as-Shaba’ani supervisés par deux généraux du Hezbollah, respectivement le général al-Haj Hamzah et le général Majead Mansour, portant l’uniforme syrien [22]. Parallèlement, selon les informations en notre possession [23], une partie des milices pro-iraniennes aurait été intégrée dans l’armée syrienne et contrôlerait certaines unités militaires de la quatrième division. Ceci permettrait à leurs soldats de se déployer dans le sud sans provoquer les pays voisins et embarrasser la Russie dans sa relation avec Israël [24].

23Plus en retrait de cette zone, les milices pro-iraniennes ont implanté leurs propres camps et points militaires dans des zones stratégiques telles que la région al-Lajah [25], Telal Fatimah et bien d’autres. Ce dernier point géré par al-Haj Abou Abdallah, un commandant du Hezbollah, représente une position stratégique à 923 m d’altitude [26] qui, du fait de son nom, a aussi une portée religieuse.

24Au-delà de sa présence militaire, souvent indirecte, du moins dans la zone tampon, l’Iran favorise le placement de personnalités pro-iraniennes dans la région. C’est entre autres le cas de Mahmoud Khidr et Mira’i al-Najar qui, avant d’entrer au conseil de Mohafazat de Daraa, était engagé militairement dans le Hezbollah. De même, le Hezbollah développe des liens économiques avec des personnalités d’influence et des chefs locaux. Le Hezbollah a en outre poussé l’un de ses groupes de sécurité pour servir en tant que personnel civil des sociétés de dédouanement [27] au centre de douane de Nassib. L’Iran, quant à lui, a développé un réseau qui facilite l’achat de terrains et de maisons à Daraa.

25Les faits évoqués ici ne sauraient être exhaustifs. Ne serait-ce que parce que certains de ceux qui sont rapportés dans le cadre d’entretiens sont accompagnés de flous trop importants pour être pris en compte. Toutefois, ce que nous avons décrit ici suffit à montrer que l’Iran a conforté sa politique d’alliance avec la Syrie jusqu’à intervenir durablement pour y maintenir un statu quo politique qui y garantit ses intérêts stratégiques. De la façon dont il a organisé son déploiement territorial, à grands renforts de relais miliciens, tout laisse penser qu’il veut peser sur l’après conflit pour garder des avantages stratégiques, mais aussi pour s’offrir des compensations économiques à la hauteur de ses engagements financiers conséquents tout au long du conflit. Cependant c’est également au prix de compétitions voire de tensions avec la Russie qui exprime aussi des convoitises [28]. C’est aussi au prix d’une certaine impopularité – voire davantage – de l’Iran et de ses alliés, y compris dans des régions réputées peu défiantes pour le régime. Les mobilisations du printemps 2020 dans la région de Souweïda au sud mais aussi dans les régions alaouites témoignent également de cela.

26Jusqu’à maintenant le soutien iranien a été une aubaine pour le pouvoir en ayant contribué à son maintien. Il l’est de fait aussi indirectement pour Israël qui trouve là une justification à ses violations régulières de l’espace syrien. La Russie, complaisante envers Tel-Aviv, laisse d’ailleurs faire, ce qui prouve son intention de ne pas consacrer la tutelle iranienne sur la Syrie qu’elle préfère assumer en grande partie. Pendant ce temps, alors que se jouent les intérêts des uns et des autres, la situation demeure pour beaucoup de Syriens une catastrophe humaine, humanitaire et sociale.

Carte 1

Le contrôle des sources

Description de l'image par IA : Carte montrant le contrôle des sources d'eau en Syrie, juin 2019. Présence militaire et forces pro-iraniennes.

Le contrôle des sources

Carte 2

Une stratégie de contrôle frontalier

Description de l'image par IA : Carte stratégique du sud de la Syrie, juin 2019, avec zones de contrôle et frontières.

Une stratégie de contrôle frontalier


Date de mise en ligne : 20/07/2020

https://doi.org/10.3917/come.113.0193