Palestine
Le Hamas après le coup d'Etat de Gaza
- Par Michel Sakkar
Pages 147 à 154
Citer cet article
- SAKKAR, Michel,
- Sakkar, Michel.
- Sakkar, M.
https://doi.org/10.3917/come.064.0147
Citer cet article
- Sakkar, M.
- Sakkar, Michel.
- SAKKAR, Michel,
https://doi.org/10.3917/come.064.0147
2 Par la force, le Hamas a réussi à mettre fin à son perpétuel conflit avec le Fatah dans la bande de Gaza ; et c’est la population civile qui a payé le prix de ces affrontements, victime à la fois de l’insécurité provoquée par les combats et d’une instabilité politique et économique aggravée par l’éviction des instances officielles de l’Autorité palestinienne.
3 Il a également mis fin aux rivalités qui existaient au sein même du mouvement. S’est donc imposé le courant extrémiste qui préconisait l’usage de la force contre le Fatah pour le contrôle de la bande de Gaza, sans prendre en compte les craintes et les mises en garde du courant modéré, favorable à un compromis avec les nationalistes, courant désormais rejeté, lui et ses propositions d’alliance avec l’autorité palestinienne.
4 Cette action rappelle d’autres épisodes similaires antérieurs : plusieurs coups de force, étapes clés dans l’évolution du mouvement, ont ponctué la vie du Hamas. Le plus important est sans doute le passage à l’action armée, opéré par le cheikh Ahmed Yassine lui-même, au tout début des années 80, contre l’avis de ses compagnons, cofondateurs des Frères musulmans, qui pensaient que le moment n’était pas venu. La direction palestinienne de la confrérie estimant que les conditions politiques, sociales et régionales ne permettaient de franchir le pas, considérait cette action majeure précipitée.
5 Sans tenir compte de ces mises en garde, Cheikh Yassine avait lancé une opération militaire rapidement découverte par les services israéliens de sécurité ; lui-même avait été arrêté. Cette transformation avait eu pour conséquence de limiter le poids de nombreux vieux dirigeants des Frères musulmans en Palestine au profit d’un renforcement de son courant. Ce bouleversement des rapports de force au sein du chapitre palestinien de la confrérie lui permettra de fonder par la suite le Hamas sur la base théologique des Frères musulmans, à laquelle il ajoutera de nouvelles règles, dont celle de la lutte armée, le Jihad.
6 La première Intifada a vu le véritable lancement du Hamas, ainsi que la création de son aile militaire connue par la suite sous le nom des Brigades Ezzedine el Qassam. Cette branche armée a activement participé à l’Intifada, mais a aussi tenté de contrecarrer le processus d’Oslo en menant une série d’opérations kamikazes en Israël qui ont sérieusement entravé la normalisation des relations israélo-palestiniennes. L’Autorité a donc dû redoubler d’efforts pour isoler le Hamas : des mesures de sécurité ont abouti à la destruction de son infrastructure, à la paralysie de son aile militaire et à un arrêt total de ses activités de 1996 à 2000.
7 Le déclenchement de la seconde Intifada a donné l’occasion au Hamas de profiter de la complexité de la scène politique palestinienne et des rivalités au sein de l’Autorité, en raison notamment de l’affaiblissement du rôle de son président, Yasser Arafat, assiégé dans ses bureaux de Ramallah par l’armée israélienne. Le Hamas a commencé par reconstruire son infrastructure de prédication et de recrutement, en particulier ses institutions sociales qui ont joué un rôle important dans l’élargissement de sa base populaire et l’ont aidé à gagner très largement les élections législatives et municipales de 2006.
8 Il a également renforcé sa branche armée devenue à la fois la garante de sa protection et une menace contre l’Autorité et ses forces de sécurité. Et ce, d’autant plus que les différents services mis sur pied par le Fatah souffraient d’une vive compétition entre les chefs, rivalité nuisible à leur efficacité opérationnelle et à leur capacité de contrer la montée en puissance des Brigades Ezzedine el Qassam.
9 Enfin, les assassinats commis par les forces d’occupation israéliennes, qui ont eu pour cibles plusieurs dirigeants du Hamas, ont propulsé à la tête du mouvement de nouveaux dirigeants qui n’avaient ni l’expérience ni l’autorité politique nécessaires, d’où de nombreux problèmes internes qui ont affecté les prises de décision. Ces développements expliquent partiellement la décision du coup d’État militaire dans la bande de Gaza qui peut apparaître comme hors de toute logique car contraire non seulement à l’intérêt national palestinien mais encore à l’intérêt même du Hamas.
10 Nous allons passer en revue les défis auxquels le Hamas doit faire face à la suite de ce coup d’État, en mettant l’accent sur ses conséquences pour l’avenir de la scène politique palestinienne, pour l’évolution interne du mouvement lui-même, et pour ses positions sur la question d’un règlement politique du conflit avec Israël.
Les différents scénarios possibles
- En agissant comme il l’a fait, le Hamas a tenté de sortir de l’impasse dans laquelle il se trouvait depuis sa victoire aux élections législatives du 25 janvier 2006. Son entrée au gouvernement a réduit sa popularité. Il tentera par la suite de contrôler la bande de Gaza et de contraindre le Fatah au choix suivant : continuer à faire bénéficier les habitants de l’aide internationale mais en passant par les organes administratifs contrôlés par le Hamas ; ou alors priver le territoire de tout et montrer que le Fatah se range du côté des Israéliens dans le siège de Gaza. Certains, au sein du Hamas, semblent même envisager la pire des options : une opération militaire contre Gaza, soutenue par Israël, que ce soit par une intervention directe, une incursion de grande envergure, avec l’assassinat des chefs du Hamas, ou bien par l’apport d’un soutien logistique aux services de sécurité du Fatah dans la perspective d’une nouvelle confrontation avec le Hamas. Ces deux options sont risquées pour le Fatah car elles menacent le mouvement et son passé dans la lutte nationale. Mais si ces scénarios peuvent aujourd’hui, pour certains de ses membres, paraître servir les objectifs du Hamas, ils reviennent à remettre l’avenir des Palestiniens entre les mains d’Israël pour qui les conflits interpalestiniens sont l’occasion de faire accepter à la communauté internationale sa version d’un règlement de paix. En d’autres termes, si le Hamas a gagné sur le plan militaire, il a perdu sur le plan politique puisqu’il n’a pas pu transformer sa victoire militaire en gain tangible pour la cause et le peuple palestiniens.
- Le Hamas voulait faire cesser les pressions exercées sur lui par le Fatah et les services de sécurité, ainsi que les tentatives du président Mahmoud Abbas de rogner les prérogatives du gouvernement. Les résultats du coup d’État ont été contraires aux objectifs : il en est résulté un renforcement de l’autorité du président Abbas et un gel du Conseil législatif. Les prérogatives élargies offertes par la loi fondamentale de l’Autorité palestinienne ont donné à Mahmoud Abbas une marge de manoeuvres et une liberté d’action plus grandes dans la gestion de la situation depuis qu’il est dégagé des pressions du Hamas.
- En fomentant son coup d’État à Gaza, le Hamas a rompu l’accord de La Mecque, s’opposant directement au rôle joué par l’Arabie saoudite et par l’Égypte. Il se retrouve dans une impasse diplomatique puisqu’il ne peut plus mobiliser les États arabes qui ont toujours soutenu la cause palestinienne.
- Le coup d’État révèle les véritables intentions du Hamas à l’égard de l’OLP qu’il a toujours refusé de reconnaître comme l’unique représentant légitime du peuple palestinien. Le Hamas n’a jamais accepté d’intégrer les rangs de l’OLP puisqu’il aspirait à lui ravir la place dans la direction du peuple palestinien. N’ayant pu parvenir à ses fins par des voies légales et pacifiques, il ne lui restait que le coup de force pour s’imposer par le fait accompli. Le Hamas, avec l’aide de la Syrie, a donc appelé à la tenue d’une conférence à Damas avec l’objectif affiché de contrer la conférence d’Annapolis. Il s’agit en fait pour le Hamas d’un pas supplémentaire vers la constitution d’une organisation alternative à l’OLP. Nombre d’incertitudes planent sur sa capacité à aboutir en ce domaine, en raison notamment du refus du monde arabe et de la communauté internationale pour qui l’OLP est le seul représentant légitime du peuple palestinien.
- Le problème de l’insécurité à Gaza n’est toujours pas réglé : c’était pourtant le principal argument avancé pour justifier le coup d’État. Là aussi, l’incertitude demeure sur la capacité du Hamas à contrôler la situation ; le Fatah conserve une forte capacité de nuisance et a déjà tenté d’organiser plusieurs attentats pour empêcher son rival d’atteindre ses objectifs. En outre, l’Intifada Al Aqsa a rendu plus complexe la situation sécuritaire en raison d’une augmentation de la puissance des groupes armés, qu’ils dépendent d’organisations politiques, de tribus, voire de familles. Ils ont contré la volonté du Hamas de contrôler la sécurité et ramené à la situation d’insécurité qui prévalait avant le coup de force, de façon plus sanglante encore. Même si les affrontements sont plus limités géographiquement, ils ont affecté la popularité du Hamas.
- Le défi le plus important à relever : l’économique. Le siège imposé par Israël a entraîné une hausse des prix sans précédent, de nombreuses usines et entreprises ont fermé. L’activité économique en général est sérieusement réduite. Un désastre économique et humanitaire menace la bande de Gaza. Le Hamas porte la plus grande part de responsabilité et sa popularité a chuté non seulement dans la population palestinienne en général mais aussi auprès de la base même du mouvement dont les intérêts ont été atteints en raison du siège.
- Le coup de force a donné à l’Autorité palestinienne le prétexte qui lui manquait pour s’attaquer à l’infrastructure du mouvement, fermer de nombreuses institutions et arrêter ses cadres. Ces mesures n’auraient pu être prises sans la justification offerte par le coup d’État.
Les luttes internes
12 Ces événements ont eu pour effet de renforcer le courant extrémiste, en particulier à Gaza, face au courant plus modéré qui représente 40 % des dirigeants du mouvement, notamment en Cisjordanie, bien que certaines personnalités symboliques à Gaza tentent de tenir une position nuancée et d’en informer le public. Ce courant modéré se montre plus souple à l’égard de la reprise du dialogue avec le Fatah pour mettre fin aux conséquences du coup d’État monté par les extrémistes qui refusent obstinément toute tentative de relance du dialogue avec le Fatah. En règle générale, les militaires sont soumis à la direction politique et à ses décisions ; dans le cas palestinien, c’est le contraire : les politiciens suivent les militaires.
13 Quelques dirigeants islamistes vont jusqu’à penser que le problème du Hamas réside dans les dirigeants de Gaza car il faut beaucoup de temps pour faire évoluer leurs positions politiques. Le Hamas de l’extérieur paraît désormais plus enclin à évoluer que la direction de l’intérieur, en particulier celle de Gaza.
14 Pour ce qui est des relations avec Israël, les modérés sont en faveur d’une trêve et d’un arrêt de toute forme d’opération militaire, y compris le lancement de missiles artisanaux. Pour eux, cette tendance pourrait bien mieux servir les intérêts du parti et montrer sa capacité à parvenir à un cadre d’intérêts communs à court terme avec les Israéliens, de façon à servir les intérêts stratégiques du Hamas. À cet égard, nous avons noté que l’appareil de prédication du parti commence à promouvoir l’idée de la nécessaire rationalisation de la résistance et de l’éventualité d’un accord d’accalmie avec Israël ; un tel accord comporterait des concessions douloureuses que la base n’accepterait actuellement pas.
15 Le Hamas a commencé à lancer des signaux indiquant qu’il serait prêt à accepter un compromis historique sur la base des résolutions de l’ONU et la création d’un État palestinien indépendant sur les territoires occupés en 1967, à côté d’Israël. Le parti a fait preuve de sa capacité à respecter les accords conclus et a lancé des idées pour tester les réactions : ainsi du document du Dr Ahmad Youssuf, conseiller du Premier ministre limogé, Ismail Haniyyeh. Mais il semble que le Hamas manque aujourd’hui d’une direction capable de faire accepter une telle orientation. Malgré son charisme et sa popularité, Haniyyeh manque d’expérience pour imposer ses orientations audacieuses auxquelles le courant extrémiste continue de s’opposer. La base du mouvement – militants ou sympathisants – s’oppose à tout dialogue ou contact avec les Israéliens, alors même que le siège de Gaza devrait renforcer le courant appelant au dialogue.
Le Hamas et un règlement avec Israël
16 Le parti a déjà modifié sa position quant aux élections : il avait frappé d’un « interdit religieux » la participation au scrutin législatif de 1996 ; en 2006, il s’est prononcé pour la participation. Ses tergiversations à reconnaître les engagements internationaux ont conduit au siège et au sabotage de la légitimité de l’Autorité palestinienne, tant à l’intérieur qu’à l’étranger. Le Hamas a tenté de faire face en proposant des compromis conformes à son idéologie mais non contradictoires avec les réclamations des Palestiniens : c’est un premier pas vers un changement du discours politique.
17 Pour sortir de l’impasse, le Hamas a proposé un report ou un gel provisoire du conflit – ce qui ne constitue ni un règlement définitif, ni un projet intérimaire mais une trêve à long terme – en échange d’un retrait d’Israël sur les frontières du 4 juin 1967. Aucune des questions cruciales : réfugiés, frontières, eau, etc., n’a été abordée pour approfondir ces ouvertures. En revanche, la trêve, renouvelable, pourrait durer des dizaines d’années.
Scénarios pour l’avenir
18 Le Hamas paie politiquement sa prise de pouvoir dans la bande de Gaza, ses capacités d’administration restant très faibles en raison de son isolement tant intérieur qu’extérieur. L’ambiguïté de ses objectifs tactiques pour le peuple palestinien ainsi que sa volonté de faire régner l’ordre et la sécurité et de limiter les opérations de résistance, vont entraîner de nombreux problèmes et avoir un impact négatif sur sa popularité.
19 Quant aux luttes internes pour la prise de contrôle du mouvement, tout indique qu’elles vont se poursuivre pour diverses raisons, dont le fait de n’avoir réalisé aucun progrès dans les contacts secrets avec les Israéliens n’est pas le moindre. En conséquence, l’ampleur des concessions à consentir demeure inconnue, ce qui pourrait entraîner à brève échéance de violentes secousses au sein du mouvement. Dans ce cas, des courants religieux extrémistes pourraient se multiplier dans les territoires palestiniens et on ne peut exclure un renforcement de la présence d’Al Qaïda qui trouverait un sol fertile à son expansion chez les sympathisants du Hamas opposés à des concessions de sa part, notamment à l’égard d’Israël. D’ici là, il est probable que le conflit entre le courant extrémiste et le modéré restera confiné dans les instances dirigeantes du parti et n’éclatera publiquement qu’à l’occasion d’éventuels développements évoqués plus haut.
20 Il est à craindre qu’Israël ne profite de la situation pour faire avaliser son projet d’Etat palestinien provisoire à Gaza. Cette solution servirait les visées stratégiques de l’Etat hébreu qui cherche à plonger la question palestinienne en hibernation prolongée en profitant des conflits interpalestiniens et de la situation internationale qui lui est favorable.
21 Malgré la popularité dont jouit Ismail Haniyyeh, la direction politique capable d’adopter les orientations qui permettraient d’avancer vers un vrai règlement du conflit avec Israël semble faire défaut au Hamas. Et ce pour de nombreuses raisons dont le manque d’expérience et d’autorité des cadres actuels qui ne permet pas de faire accepter des orientations innovantes à une base intransigeante et à une aile militaire influente.
22 Malgré les signes positifs lancés tant par le Fatah que par le Hamas indiquant qu’un rapprochement serait possible, il paraît probable qu’Israël va continuer à exercer des pressions pour enrayer la reprise du dialogue et faire durer les divisions palestiniennes au profit de ses intérêts stratégiques. ?