Article de revue

Discours sportif à vocation méditerranéenne

L’exemple tunisien, 1956-1985

Pages 59 à 74

Citer cet article


  • Erraïs, B.
(2004). Discours sportif à vocation méditerranéenne L’exemple tunisien, 1956-1985. Confluences Méditerranée, 50(3), 59-74. https://doi.org/10.3917/come.050.0059.

  • Erraïs, Borhane.
« Discours sportif à vocation méditerranéenne : L’exemple tunisien, 1956-1985 ». Confluences Méditerranée, 2004/3 N° 50, 2004. p.59-74. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2004-3-page-59?lang=fr.

  • ERRAÏS, Borhane,
2004. Discours sportif à vocation méditerranéenne L’exemple tunisien, 1956-1985. Confluences Méditerranée, 2004/3 N° 50, p.59-74. DOI : 10.3917/come.050.0059. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2004-3-page-59?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/come.050.0059


Notes

  • [1]
    Voir à ce sujet : Bourguiba Habib, « Le rôle du sport dans la bataille contre le sous-développement (30 septembre 1960) », in Discours, tome VIII,1960-1961. Tunis : S.E. à l’information, 1976.
  • [2]
    La distribution spatiale du discours sportif s’établit comme suit : 39,60 % des discours sont à vocation internationale et sont émis depuis des villes étrangères (7,30 %), depuis l’aérodrome de Tunis-Carthage (12,30 %), depuis Tunis à l’occasion de manifestations ou de congrès sportifs internationaux (18,85 %), à partir de villes de province et à l’occasion de manifestations ou de congrès internationaux (1,16 %).
  • [3]
    Il est intéressant de noter que le drapeau des Jeux méditerranéens symbolise la mer méditerranée en toile de fond, mais aussi les trois continents riverains représentés par trois anneaux olympiques.
  • [4]
    Bourguiba Habib, « Le sport dans la bataille contre le sous-développement », Discours du 30 septembre 1960.
  • [5]
    La présidence du Comité olympique tunisien était jusque-là assurée par M. Ben Abdelkader, légitimement élu par le mouvement associatif sportif justement eu égard à sa longue carrière militante en ce domaine.
  • [6]
    Etablissement secondaire, créé en 1874 et maintenu par les autorités coloniales. 90% des membres des différents gouvernements de la Tunisie indépendante ont fréquenté ce célèbre collège.
  • [7]
    Voir à ce sujet : Mzali Mohamed, La parole et l’action, Editions Publisud, p. 28.
  • [8]
    La Presse de Tunisie du 5 avril 1963.
  • [9]
    Le Petit Matin du 15 avril 1964.
  • [10]
    Le Petit Matin du 15 avril 1964.
  • [11]
    Il s’agit des Jeux méditerranéens d’Izmir qui se sont déroulés en Turquie en 1971.
  • [12]
    L’Action du 5 octobre 1971.
  • [13]
    Mzali Mohamed, « Portrait de l’athlète olympique », in Le Temps du 24 juillet 1982.
  • [14]
    Cette idéologie sécuritaire qui soutient la politique touristique en Tunisie s’est trouvée confortée par deux événements survenus au cours des années 80. Ainsi, le conflit gréco-turc qui a embrasé le bassin oriental de la Méditerranée a fait refluer des milliers de touristes vers la Tunisie qui a battu à cette occasion tous les records d’affluence. A contrario, en 1986, le bombardement du quartier général de l’OLP, installé à Hammam-Plage, lointaine banlieue de Tunis, a fait fuir de nombreux touristes vers des sites plus cléments.
  • [15]
    Il s’agit du Premier plan triennal ou Pré-plan mis en œuvre entre 1957 et 1959.
  • [16]
    L’Action du 16 août 1967.
  • [17]
    Cf. Beji Hélé, Désenchantement national : Essai sur la décolonisation, Paris : Cahiers libres 368, François Maspero, 1982, p. 148.
  • [18]
    L’Action du 9 septembre 1967.
  • [19]
    Schöffer Nicolas, La théorie des miroirs, Paris, Belfond, 1982, p. 29.
  • [20]
    Schöffer Nicolas, Op. Cit., p. 46.

Le contexte de l’indépendance

1En un peu plus d’un siècle, le sport moderne a envahi la planète. Le caractère massif et rapide de ce processus interpelle sociologues et politologues et invite à instruire la matrice des variables de la propagation et de l’expansion mondiale du sport.

2Né en Grande-Bretagne, le sport moderne a suivi les voies du commerce mondial pour conquérir l’ensemble des cinq continents. Si sa diffusion est concomitante à l’établissement des empires coloniaux, son expansion planétaire chevauche la phase de décolonisation afro-asiatique qui met sur la scène internationale des dizaines de nations en quête de reconnaissance et de légitimité. Au cours de la phase coloniale, le sport accompagne le combat pour l’indépendance et sert à donner plus de visibilité aux associations sportives autochtones qui occupent ce terrain pour rivaliser avec le colonisateur. Dans la phase post-coloniale, le sport moderne est mis par les élites nationales au service de l’éducation et du développement, mais il s’affirme en vérité comme support privilégié de la construction et de la pérennisation des Etats-nations.

3La Tunisie n’échappe pas à cette logique nationalitaire. Elle légitime le sport comme facteur de « lutte contre le sous-développement » et promeut cette pratique dans les secteurs scolaire, civil et militaire [1]. Pour se donner de la visibilité, elle s’inscrit dans les compétitions internationales et investit les instances internationales, véritables tribunes où se défendent les causes, se déploient les jeux de pouvoir et se conquièrent des légitimités. C’est au sein même de ces centres de gravité du sport mondial que se cristallisent des reconnaissances et que s’affirment des souverainetés. Les manifestations sportives sont l’occasion pour le chef de l’Etat tunisien et pour ses ministres des Sports de discourir sur le sport et sur ses valeurs. 260 discours à thématique sportive ont été prononcés au cours des trois premières décennies de l’indépendance. Deux discours-matrices à propos du sport ont été prononcés par le chef de l’Etat tunisien respectivement en 1960 et 1962. Ils constituent la source-mère des discours doctrinaux sportifs bourguibiens. Ces discours-matrices ont engendré des discours progénitures plus ou moins conformes, donnant son unité au discours sportif des élites politiques tunisiennes et son homogénéité au corpus qui l’englobe. Sont inclus dans cette catégorie des discours sportifs les allocutions du président de la République, les communiqués officiels, les conférences de presse, les déclarations et/ou interviews des ministres des Sports et les éditoriaux signés par ces mêmes dirigeants. L’ensemble de ces discours ayant pour objet le sport au sens large du terme ont été rapportés dans la presse tunisienne de langue française. Le corpus ainsi constitué s’avère pertinent, homogène, exhaustif et exclusif. Son analyse montre entre autres que le sport est instrumentalisé à des fins nationalitaires et qu’il fonctionne véritablement comme « un appareil de persuasion idéologique ». On peut ici admettre le caractère éminemment politique du discours sportif qui relève de toute évidence de la parole politique.

4L’analyse spatiale du discours [2] en révèle rapidement la vocation internationale et renvoie à la stratégie diplomatique de la Tunisie qui est d’être partout présente sur la scène internationale. Une véritable géopolitique du discours sportif se dessine montrant l’intime superposition des cinq pôles de la diplomatie sportive et des pôles de la diplomatie politique tunisienne.

5Le discours sportif se déploie d’abord vers l’aire occidentale qui regroupe les pays les plus nantis qui concentrent par tradition un important pouvoir sportif de légitimation. Le dosage du discours est à la mesure du poids politique et économique du pays récepteur. Son intensité se maintient dès lors qu’il s’adresse aux pays arabes les plus riches. Il est nettement moins audible lorsqu’il dialogue avec ceux du continent africain ou avec les voisins maghrébins. Sept discours seulement sont à vocation méditerranéenne, mais ils ont un poids considérable par leur longueur et par le fait qu’ils sont émis en majorité depuis l’Académie olympique d’Athènes, centre de diffusion de l’idéologie olympique. Le discours se fixe comme autres cibles privilégiées les ONG sportives comme le Comité international olympique (CIO), les Fédérations sportives internationales (FSI), l’Union arabe des sports (UAS), le Conseil supérieur des sports en Afrique (CSSA), le Comité international des jeux méditerranéens (CIJM), le Comité maghrébin des sports (CMS), cet ensemble d’institutions constituant un véritable système administratif du sport mondial.

6Dialoguer par l’entremise du sport avec ces nations ou ces institutions internationales, c’est pour la Tunisie ou ses représentants exister en tant qu’interlocuteur ; c’est aussi asseoir la souveraineté de l’Etat tunisien en le faisant reconnaître par l’opinion internationale, tout en facilitant et en renforçant sa légitimité au regard de la nation entière : il importe de montrer au peuple tunisien que l’Etat participe au dialogue des grands.

La stratégie sportive tunisienne en Méditerranée

7Le déploiement diplomatique à vocation commerciale et touristique trouve un soutien non négligeable dans la conquête par les représentants tunisiens des instances sportives méditerranéennes et en l’occurrence le Comité international des jeux méditerranéens (CIJM). La conquête de l’Europe passe par celle de la Méditerranée et le champ sportif sert de façon éloquente la stratégie méditerranéo-européenne de la Tunisie. Ses desseins, la Tunisie de Bourguiba cherche à les réaliser à partir d’une institution qui préexiste à son entrée sur la scène internationale sportive : les Jeux méditerranéens qui se cristallisent autour du CIJM, composé des représentants des pays riverains.

8Emise dès 1931 par le rénovateur des Jeux olympiques, le baron Pierre de Coubertin, l’idée de l’institution de « Jeux régionaux » se concrétise dans l’aire méditerranéenne en 1948, à l’occasion de la proposition émise par le président du Comité olympique égyptien, Mohamed Tahar-Pacha, alors vice-président du CIO, auprès des délégués des Comités olympiques méditerranéens, de créer des jeux pour la région. Cette initiative prend forme puisqu’en 1951, grâce au dynamisme de son représentant Mohamed Tahar-Pacha, l’Egypte a le privilège d’organiser à Alxandrie, les premiers Jeux méditerranéens qui connaissent un franc succès grâce à la participation de dix nations. Avec la décision prise par Barcelone d’accueillir les deuxièmes Jeux méditerranéens en 1955, une tradition s’instaure et se perpétue par la tenue de ces jeux dans les villes méditerranéennes de Beyrouth (1959), Naples (1963), Tunis (1967), Izmir (1971), Alger (1975), Split (1979), Casablanca (1983).

9Indépendante depuis seulement trois ans, la Tunisie est au rendez-vous de Beyrouth. Cette décision montre sa réelle volonté d’être présente à ces jeux organisés par un pays méditerranéen et de surcroît arabe. Pourtant, au seuil de l’indépendance, les dirigeants tunisiens étaient confrontés à d’autres problèmes autrement plus vitaux pour le jeune Etat qu’une participation à une compétition internationale : donner ses assises institutionnelles et juridiques au pays, instituer un statut de la personne et de la famille, assurer l’ordre et la sécurité en nationalisant et en renforçant la Police et l’Armée, décoloniser les structures administratives, frapper la monnaie nationale et s’attaquer au chômage endémique qui sévissait dans le pays. Pourtant, ces jeux de Beyrouth constituent une excellente plate-forme diplomatique. Ils permettent à la Tunisie d’entrer en contact et de nouer des relations avec des pays des continents européen, africain et asiatique [3]. Notons que cette volonté de rayonnement diplomatique de la Tunisie dans le bassin méditerranéen trouve d’autres occasions de se manifester par l’envoi de délégations sportives aux Jeux panarabes de Beyrouth (1957), aux Jeux méditerranéens de Beyrouth (1959), aux Universiades et aux Jeux olympiques de Rome (1960) ou encore à la Coupe de football des pays arabes, aux Jeux méditerranéens de Naples (1963), aux Jeux panarabes scolaires au Koweït (1965). A partir de ces années, la Tunisie participe régulièrement aux compétions sportives olympiques, méditerranéennes, arabes, africaines et maghrébines. Entre temps, elle se porte candidate à l’organisation des Jeux méditerranéens de Tunis en 1967.

10La Tunisie ne se contente pas d’être, à travers ses athlètes, présente dans les jeux sportifs, elle décide par le biais de ses représentants de conquérir le bastion institutionnel que représente le CIJM. Son porte parole auprès de cet organisme est Mohamed Mzali. L’objectif stratégique de cette conquête institutionnelle étant clairement défini, la diplomatie tunisienne se fonde sur une tactique qui avec le temps montre sa pertinence. Il s’agit de découvrir un représentant digne des ambitions de la jeune nation sportive. Mohamed Mzali, instigateur de cette stratégie, en est aussi le réalisateur, l’acteur et le fer de lance. Localement et face à un mouvement associatif balbutiant, il se fait élire, principalement grâce à sa fonction de Directeur des sports, à la présidence de la Fédération tunisienne de football. Le choix de cette fédération n’est pas neutre puisque le football est le sport le plus populaire en Tunisie et le rôle que peut jouer l’équipe nationale au plan international est de première importance pour cette jeune nation en quête de reconnaissance. Pour l’homme clef de cette stratégie, il n’est pas envisageable de confier à des « bénévoles » et à des « irresponsables » les destinées d’une institution clef telle que la Fédération de football. Le soutien du président Bourguiba en la matière lui est acquis, puisque celui-ci, sous-estimant l’importance du mouvement sportif associatif, insiste sur le rôle de l’Etat en matière de développement sportif : « Mais, je me dois de le dire aujourd’hui au peuple tunisien, cette évolution, cet enthousiasme, cette prolifération de sociétés nouvelles ne suffisent pas. Il nous faut avoir du sport une autre conception. Nous devons envisager le problème du sport comme un problème vital dont l’Etat porte la responsabilité vis-à-vis du peuple » [4]. Si le discours insiste sur la responsabilité d’un Etat providence, il omet par contre d’évoquer un objectif central de la politique bourguibienne, celui de la représentation de la Tunisie dans le concert des nations. Il se donne d’abord comme discours social : l’Etat au service du peuple doit se préoccuper du sport comme élément du bien-être de la jeunesse tunisienne, alors que les enjeux véritables sont ailleurs : diplomatie, quête de reconnaissance et construction de l’Etat-nation.

11Fort du soutien présidentiel, Mohamed Mzali « se fait élire » à la tête du Comité olympique tunisien, confisquant ainsi le pouvoir au mouvement associatif sportif [5]. Il cumule dès lors les trois plus hautes fonctions de l’administration sportive en Tunisie : une fonction politico-administrative, celle de Directeur des sports, et deux fonctions de représentation associative, président de la Fédération tunisienne de football et président du Comité olympique tunisien. Ce cumul des responsabilités assure à ce personnage central du sport tunisien le pouvoir de conduire la politique sportive bourguibienne dans le territoire de la République et l’autorise conjointement à promouvoir la politique sportive internationale du régime. En confisquant la présidence du Comité olympique tunisien, Mohamed Mzali s’approprie les moyens d’accéder aux plus hautes fonctions de la hiérarchie sportive internationale. Il devient membre du CIO en 1965, membre du bureau exécutif de cette instance internationale (1973) au sein de laquelle il se hisse à la vice-présidence (1976). Le caractère insolite et paradoxal de cette ascension sociale subite est souligné par le fait que les statuts du CIO stipulent que « les membres du CIO sont élus pour leur expérience du sport amateur, pour leur caractère et leur autorité, pour leur esprit international et indépendant ». Or la seule expérience dans le domaine sportif dont peut se prévaloir ce nouveau membre du CIO, c’est son engouement en tant que spectateur pour le football : « A Sadiki[6], nous étions en majorité supporters de l’Espérance. Pour ma part, je connaissais parfaitement et j’admirais les joueurs de cette équipe populaire et je découpais soigneusement leurs photos, en lisant les pages sportives de la Dépêche tunisienne, de Tunis soir ou du Petit matin » confiait-il à Xavière Ulysse qui a enregistré son témoignage concernant son itinéraire de vie. « … Cependant, ajoutait-il, je n’ai jamais osé signer une licence de joueur de football dans un club sportif. Le sport en général, le football en particulier, étaient mal vus par mes parents et par la société “fermée” dans laquelle j’ai vécu les belles années de ma jeunesse (…) Je me contentais à Sadiki de jongler avec le ballon et à défaut avec des boîtes de tomates vides, ou avec des chaussettes rembourrées de chiffons ou encore de manière plus élégante avec des pièces de cinq sous suspendues à un bout de papier en forme de papillon (papillote) » [7]. La double présidence qu’il assume permet à Mohamed Mzali de faire le tour de certaines capitales pour promouvoir le sport tunisien. Cette qualité de porte-parole du mouvement sportif tunisien, le Directeur des sports ne manque pas de la rappeler : « En tant que président du Comité olympique tunisien, je me rends à Beyrouth en compagnie de mon ami le commandant Baly, secrétaire général du Comité olympique tunisien, pour représenter la Tunisie à la réunion des Comités olympiques arabes sur l’initiative du Comité olympique libanais » [8]. Le mot Tunisie apparaît comme particulièrement ambivalent. S’agit-il de la Tunisie politique ou bien de la Tunisie sportive ?

12Au-delà de cette double identification du locuteur à ces deux institutions, notons que Mohamed Mzali fait sienne la stratégie diplomatique tunisienne qu’il combine avec ses ambitions personnelles, en conciliant ses intérêts propres avec ceux de l’Etat tunisien.

13On peut rappeler que l’itinéraire de cet homme politique chevauche la trajectoire de l’Etat national. L’effort qu’il déploie durant les années 50 et 60 s’oriente selon deux lignes de force : l’une en direction du CIO, l’autre vers le Comité international des Jeux méditerranéens. Notons que ces stratégies différenciées se combinent et se renforcent. Ainsi toute avancée enregistrée dans la conquête de l’un de ces bastions vient en soutien de la conquête de l’autre.

14La première victoire diplomatique, M. Mzali l’obtient auprès de l’institution internationale la plus prestigieuse, le CIO. En 1965, à l’occasion de sa session de Madrid, ceui-ci se voit contraint d’intégrer dans sa politique générale une donnée nouvelle : la décolonisation qui libère dans le concert international de jeunes nations assoiffées de reconnaissance et dont les représentants ambitionnent ardemment de conquérir des sièges au sein de ces instances internationales. C’est ainsi qu’au cours de cette même session le CIO élit cinq nouveaux membres en son sein, portant le nombre total de ceux-ci à soixante douze. Parmi les nouveaux élus, deux sont africains. Il s’agit de Mohamed Mzali et d’Amadou Barry, représentant du Sénégal. En sa qualité de nouveau membre du CIO, le président du Comité olympique tunisien participera à toutes les réunions de la Commission exécutive du CIO. Il sera invité par de nombreux comités olympiques nationaux, en particulier par ceux dont les pays sont organisateurs d’une importante manifestation sportive mondiale. Le Comité soviétique, chargé de l’organisation des JO de Moscou, accueillera Mohamed Mzali dans la capitale pour une visite des installations sportives de la future ville olympique.

Du sport à la diffusion de l’idéologie bourguibienne

15Cette conquête de la citadelle méditerranéenne qu’est le Comité international des Jeux méditerranéens s’inscrit précisément dans la stratégie globale du déploiement diplomatique de la jeune Tunisie. C’est à partir et autour de cette institution que se diffusera, entre autres, l’idéologie bourguibienne en matière de politique internationale. Sept discours à vocation véritablement méditerranéenne vont soutenir cette stratégie diplomatique sportive. Les grands thèmes qui sont développés gravitent autour de l’idée de l’appartenance à la grande famille méditerranéenne, à la nécessaire solidarité de cette zone géopolitique et culturelle, au renforcement de l’idée de faire de la Méditerranée un lac de paix. Le processus de légitimation est transparent. Il s’agit, à travers le discours, de s’identifier à l’entité légitimatrice : la Méditerranée, pour être en retour reconnu et légitimé de la sorte. Au passage, il importe de glorifier l’instance légitimatrice comme le fait si adroitement Mohamed Mzali : « Notre pays, depuis l’ère chrétienne jusqu’à nos jours, ne cesse de croire aux valeurs morales qui ont marqué les pays du bassin méditerranéen » [9]. « En plus de notre appartenance à la grande famille maghrébine et africaine, nous croyons en la nation arabe, ainsi qu’en l’esprit méditerranéen. Cet esprit qui a fait régner la civilisation sur ses proches continents et qui permit au bassin méditerranéen de jouer un rôle important dans l’histoire » [10]. La fonction idéologique du discours prend tout son sens puisqu’elle autorise le locuteur à inscrire la Tunisie dans l’espace méditerranéen et dans l’histoire universelle. En l’insérant dans cette entité géopolitique et historico-culturelle, le discours confère implicitement à la Tunisie un rôle évident dans le mouvement civilisationnel. L’idée de l’appartenance à ce cadre méditerranéen développée par le discours sert à symboliser et à cristalliser des valeurs morales puisées dans un passé lointain et auxquelles l’idéologie bourguibienne fait appel pour s’autolégitimer. La revendication « méditerranéiste » des discours correspond en fait à un phénomène d’identification de la classe politique en quête de légitimité à un « Nous méditerranéen », un « Nous » qui se positionne entre une identité arabo-musulmane, maghrébine, africaine et orientale, et un destin à partager et à assumer avec un Occident moderne et dominant.

Le stade : « oasis de paix »

16Le deuxième thème qui transparaît dans le discours concerne la solidarité et la fraternité qui doivent souder entre elles les nations méditerranéennes. En attribuant aux Jeux méditerranéens un pouvoir d’unification des Etats riverains, Mohamed Mzali ne souhaite-t-il pas exorciser les menaces de déstabilisation qui pèsent sur eux ? « Je suis certain, affirme-t-il, que les jeux présents[11] renforceront les relations amicales et fraternelles entre les pays du bassin méditerranéen » [12]. Cette fonction conviviale du sport, le dirigeant tunisien y croit très fermement. Dans une conférence consacrée au portrait moral de l’athlète olympique, cet apologiste du sport, en faisant l’exégèse de la philosophie olympique, souligne avec force cette fonction du sport : « Notre rôle à tous, sportifs, responsables, éducateurs, est de réagir et de mieux cerner l’esprit de l’Olympisme et de redonner au stade sa fonction première - la seule légitime - d’être une oasis de paix, un lieu de rencontre vraie, de connaissance réciproque, de communion, de convivialité, d’amitié. Surtout que l’Olympisme est un véritable internationalisme (…) L’amitié entre les races, entre les peuples, entre les hommes doit toujours avoir le dernier mot de l’Olympisme » [13]. Le discours sportif de façon redondante vient soutenir les thèmes développés par les discours-matrices prononcés par le président Bourguiba. Comme les thèmes de la construction et de la pérennité de l’Etat, celui de la paix revient de façon lancinante voire obsessionnelle. Il traduit parfaitement l’idéologie pacifiste sécrétée par la classe politique tunisienne et relayée par le discours sportif faisant du stade une oasis de paix.

17Les rituels qui entourent le déroulement des Jeux méditerranéens viennent étayer cette symbolique de la paix. Ainsi l’union renforcée des trois continents africain, européen et asiatique, à travers les trois anneaux olympiques qui leur tiennent lieu d’emblème ou encore cette jarre, remplie des eaux des différentes rives de la Méditerranée, substitut de la flamme olympique, et qui trône, tel un totem de paix, en bonne place dans les stades ayant accueilli les Jeux méditerranéens ; conjurer la guerre par le verbe, c’est à cela que s’emploie entre autres le discours sportif.

18Il importe pour les dirigeants tunisiens qui misent principalement sur les retombées du tourisme européen de donner à ces milliers d’hôtes potentiels l’image réconfortante d’un pays stable où règne une parfaite sécurité [14]. Le discours sportif rejoint ainsi les slogans publicitaires touristiques renforçant cette image légendaire de la Tunisie hospitalière : « Tunisie, terre d’accueil », « Tunisie amie », « Tunisie fraternelle », « Tunisie, une terre, des hommes », « Tunisie, terre de rencontre ». Plus subtil encore le slogan « Tunisie, le pays proche » joue sur le rôle polysémique de l’adjectif proche. La proximité qu’il suggère est certes géographique mais surtout culturelle : la Tunisie se sent en effet proche de l’Occident, de ses modes de vie et de ses modes de pensée, par l’histoire lointaine ou immédiate qu’elle a partagée avec lui sur les bords de la Méditerranée.

Les enjeux des jeux, les enjeux des mots

19« Les jeux », c’est-à-dire les compétitions internationales organisées en Tunisie qui drainent des milliers de spectateurs, recèlent sans conteste de multiples enjeux : politiques, économiques, culturels et sociaux. Pour s’en convaincre, nous analyserons dans les pages qui suivent l’organisation de ces compétitions à travers l’une des manifestations les plus significatives : les Jeux méditerranéens de Tunis en septembre 1967. A partir de l’examen de cette manifestation, il importe de dégager les effets attendus de celle-ci par les politiques ainsi que la fonction légitimante qu’elle assure. Ces Jeux méditerranéens révèlent ces enjeux et entrent dans le procès général de la politique instituant le sport en Tunisie. Il s’agit d’une démarche concertée, préparée de longue date, inscrite même dans la politique planificatrice de l’Etat : « Les études préliminaires ont été faites avant l’établissement du premier plan triennal de développement », déclarait Mohamed Mzali à l’agence Tunis Afrique Presse en faisant le point de la situation relative à l’organisation des jeux et plus précisément au sujet de l’avancement des travaux de la Cité olympique. « … Des discussions très utiles ont précédé l’inscription du projet au plan triennal[15] … Cela se passait en 1961. Dans le cadre de l’exécution des dispositions du plan triennal en la matière, j’ai eu l’honneur moi-même de signer avec nos amis bulgares, au mois de février 1962, l’étude de la construction d’une cité sportive nationale comportant un grand stade, un palais des sports et une piscine olympique, les crédits étant estimés alors à 3,5 millions de dollars. L’étude de ce projet est fixée à la fin de l’année 1962 » [16]. Le caractère prévisionnel, le sérieux et la minutie des préparatifs qui ont entouré l’organisation de ces jeux, en même temps qu’ils attestent de la détermination des dirigeants tunisiens de « réussir » dans cette entreprise, en révèlent les enjeux.

20Si la construction d’une cité olympique apparaît comme la condition première du bon déroulement de la manifestation sportive elle-même, celle-ci est érigée en totem à l’adresse des masses tunisiennes par les responsables politiques. Au-delà du souvenir de la fête sportive, qui s’estompe peu à peu dans la mémoire collective, ce qui reste c’est l’édifice symbolique du sport, ce sont les infrastructures sportives instituantes qui transforment le paysage architectural et urbanistique de la Tunisie en le parant des atours de la modernité. Réalisée par la société « Bulgarprojet », la Cité olympique comprend un grand stade aux gradins constitués de grandes travées de béton armé, un palais des sports en forme de dôme et une piscine représentant un navire. Cette architecture sportive a contribué, comme les édifices du même type tels les hôtels Hilton, Africa et du Lac, construits dans les années 60, à banaliser le paysage urbanistique de Tunis. Ces ensembles ont indubitablement participé à standardiser et à homogénéiser la capitale dans une reproduction universalisante prenant pour modèles, dans une projection de la société sur l’espace, les mégapoles occidentales. C’est en fait comme si ces équipements, pour reprendre cette idée chère à Hélé Béji, « imprimait à la nation un contenu de classe ». Cet auteur s’indignait au sujet de ce mimétisme servile : « Les choses qui surgissent ici et là comme de grosses entités aussi laides qu’indéchiffrables, les “réalisations” où se mêlent quelques visions hallucinées du progrès, l’importation, l’art folklorique, l’imitation détériorée, les signes morts, les raccords sans mystère. Sortis de la simplicité de l’histoire nous sommes entrés dans l’obscurité du monde » [17]. On aurait pu attendre de ces responsables, entichés de « culture spécifiquement nationale » et d’« authenticité » plus d’imagination pour confier ces études à des architectes nationaux imprégnés de culture locale. Les amphithéâtres d’El-Djem ou de Carthage et les magnifiques coupoles de l’art arabo-mauresque qui fleurissent dans toutes les villes de Tunisie n’auraient pas manqué d’inspirer la créativité des architectes autochtones. Cette fonction totémique des équipements est le plus souvent tue. Elle se glisse subrepticement et de façon inconsciente dans le discours sportif, principalement lorsque l’émotion du locuteur se trouve exacerbée, comme par exemple lorsqu’à l’occasion de l’ouverture des jeux de Tunis Mohamed Mzali s’adresse à près de 50 000 spectateurs et à une grande partie de la population tunisienne par médias interposés. L’émotion du locuteur est ici à son paroxysme car pour cet homme politique, c’est le couronnement de onze années d’efforts au service du sport national et c’est l’occasion pour lui d’être consacré par le public présent, par les masses tunisiennes rivées devant le petit écran et surtout par le père de la nation auquel Mohamed Mzali ne peut manquer de rendre hommage. Il importe donc de saisir cet instant privilégié pour inscrire de nouveau le leader charismatique dans l’histoire nationale en soulignant le rôle du « Combattant suprême », porteur de la légitimité historique : « L’histoire saura vous rendre hommage, Monsieur le Président, pour cette cité sportive grandiose. Si elle a pu être conçue et réalisée, si elle est devenue un titre de fierté pour notre régime républicain et l’un des monuments les plus glorieux de la Tunisie indépendante, c’est parce qu’elle n’a cessé, depuis plus de six ans, d’être l’objet de votre haute attention et de vos encouragements constants. Avec un esprit éminemment clairvoyant, vous avez saisi la mission du sport, sa portée immense dans la formation de la jeunesse, le rôle qui est le sien pour nourrir l’enthousiasme des jeunes, leur foi en eux-mêmes et en leur patrie et pour les faire accéder aux plus hauts niveaux de perfection et de grandeur » [18].

21Enjeux des jeux, enjeux des mots ! M. Mzali déclenche toute une mise en état de résonance de l’environnement. En cet instant mémorable, l’homme politique devenu l’unique relais se trouve subitement face aux innombrables miroirs, tournant leurs facettes réceptrices et réfléchissantes fascinées vers ce miroir devenu central et diffusant ; celui-ci puise ses énergies dans la convergence des émissions de tous « les relais capteurs qui l’entourent et lui renvoient, démultipliés, ses rayons initiaux » [19]. Les Jeux méditerranéens se transforment en l’occurrence en un gigantesque radar capteur-diffuseur aux multiples facettes qui ne sont autres que : le chef de l’Etat, les augustes invités de la Tunisie, le gouvernement et la communauté politique, les organisateurs, les médias nationaux et internationaux, les athlètes, les bénévoles, les spectateurs, les familles des compétiteurs, le corps social.

22L’enjeu médiatique des jeux est tel qu’il hypertrophie l’enjeu des mots. Ceux-ci doivent être parfaitement choisis, mesurés et leurs récepteurs bien identifiés, car tout faux pas du locuteur pourrait lui être dommageable. Il importe dès lors, pour le président du Comité d’organisation des Jeux de Tunis, d’amplifier l’image charismatique du « guide de la nation » en parlant pour lui, en faisant partager sa vision personnelle de la mission du sport et en soulignant sa sollicitude à l’égard de la jeunesse. En glorifiant l’action du chef de l’Etat et sa personne, Mohamed Mzali construit un système acoustique à multiples facettes réfléchissantes : « Cité olympique », « régime républicain », « Tunisie indépendante », « sport », « jeunesse », « patrie » permettant aux uns et aux autres de s’identifier, de se reconnaître et d’être partie prenante de ces festivités ; partageant aussi les qualificatifs les plus valorisants : « grandiose », « titre de fierté », « portée immense », « les plus glorieux », « objet de votre haute attention », etc. Ce discours laudatif concerne évidemment tous les récepteurs repérés plus haut. Il s’adresse aussi à toutes les personnes ou groupes de personnes qui pouvaient s’identifier totalement ou partiellement à ces diverses entités politiques et/ou sociales ou encore à ces réalisations.

23Cette mise en état de résonance de l’environnement a largement participé à la légitimation de ces Jeux méditerranéens ainsi que de la politique sportive engagée par les divers gouvernements tunisiens qui se sont succédé depuis l’indépendance et, à travers eux, de la personne de Mohamed Mzali initiateur de ces jeux. L’écho de son discours lui est renvoyé par l’intermédiaire du cheikh Gabriel Jemayel, président du Comité international des Jeux méditerranéens mettant l’accent sur la fonction totémique des équipements réalisés : « Votre pays possède aujourd’hui une infrastructure remarquable qui fait non seulement honneur à la Tunisie, mais au sport dans le monde entier (…) C’est pour cela que votre pays mérite d’être félicité et récompensé pour l’effort qu’il a accompli notamment dans le domaine sportif ». C’est à l’occasion d’une réception au palais de Carthage organisée à l’intention des membres du Comité international des cinquièmes Jeux méditerranéens que Gabriel Jemayel, en remerciant le chef de l’Etat tunisien d’avoir bien voulu parrainer ces jeux, lui a adressé ces paroles élogieuses.

24Les effets de réfraction de ce discours en direction du chef de l’Etat tunisien affectent positivement par ricochet Mohamed Mzali promoteur de cette manifestation prestigieuse. C’est en quelque sorte la Tunisie entière qui est louée à travers son chef d’Etat. Ces paroles laudatives à l’adresse du régime tunisien, en soulignant le fait que l’effort accompli concerne « notamment le domaine sportif », supposent que la Tunisie a consenti aussi des efforts méritoires dans d’autres domaines : économique, culturel, éducatif, sanitaire et social. Quelle meilleure caution pour le régime que ces paroles louangeuses d’un homme de la dimension internationale de Gabriel Jemayel ? Celui-ci, en sa qualité de président du CIJM, parlait aux noms des autres membres du Comité, représentants des pays riverains, et à ce titre c’est la Méditerranée qui reconnaissait et légitimait de la sorte la politique sportive tunisienne et, à travers elle, le régime bourguibien. Ces laudateurs s’en trouvaient immédiatement récompensés puisqu’ils se voyaient, à l’occasion de cette cérémonie, décorés par le président Bourguiba des insignes d’officiers de l’Ordre de la république tunisienne. Ce jeu de miroirs sans fin incitera ces personnalités, de retour dans leurs pays respectifs, à faire l’apologie du pays hôte, de son hospitalité et des progrès qu’il a accomplis, symbolisés par la Cité olympique et par le faste de cette manifestation sportive : les cinquièmes Jeux méditerranéens de Tunis. L’ingéniosité du Comité d’organisation de ces jeux de Tunis et de son président, en l’occurrence Mohamed Mzali, a été d’avoir parfaitement compris le parti qu’ils pouvaient tirer de cette manifestation aux multiples fonctions absorbées et renvoyées hypertrophiées par les mass media. Cette stratégie se trouve confortée par cette observation de Nicolas Schöffer : « L’astuce du système est de flatter le narcissisme collectif en renvoyant à chacun - et aux masses qui le composent - sa propre image anamorphosée, inversée simplement ou doublement réfléchie ou éclatée. Les médias miroirs sont là pour exacerber de plus en plus cette complaisance à contempler la fascinante image de soi » [20].

25A travers cette étude de cas qui souligne l’imbrication du politique et du sportif, nous avons mis au jour comment le stade devenait un espace de parole au service de la diplomatie et de l’idéologie d’un pays jeune en quête de reconnaissance et de légitimité. En tant que composante centrale de communication de masse, le discours sportif a pour fonction de construire et de faire accepter l’image que la société se donne d’elle-même. En désignant la Méditerranée comme cible privilégiée, la Tunisie diffuse à son endroit un discours pacifiste qui s’articule autour de la symbolique de la Méditerranée : lac de paix. Ce discours s’inscrit avant tout dans une logique économique et commerciale qui entend drainer une clientèle touristique européenne. Il vise à donner de la Tunisie l’image réconfortante d’un Etat stable où règne la sécurité, en même temps qu’il cherche à conforter l’image légendaire de la « Tunisie, terre d’accueil ». Les représentants tunisiens partent ainsi à la conquête des instances sportives méditerranéennes, antichambre du CIO, pour investir la vice-présidence de cette organisation non gouvernementale. Cette instance administrative suprême du sport mondial apparaît comme un champ spécifique de reconnaissance, de gratification symbolique, comme un champ de renforcement réciproque et sélectif des prestiges et des pouvoirs des autorités politico-sportives internationales et nationales. L’institution sportive fait office de tribune à partir de laquelle la communauté politique tunisienne s’adresse à l’opinion méditerranéenne et internationale pour capter du crédit, de la légitimité, une reconnaissance diplomatique et affirmer symboliquement sa souveraineté.

Le comité maghrébin des sports

Dès l’aube de l’indépendance de la Tunisie, une volonté d’unification du Maghreb se fait jour. Bourguiba, alors Premier ministre, suggère la création d’un « ensemble nord-africain » (1956). Il se rend un an plus tard au Maroc pour jeter les bases de cet ensemble et à Tripoli pour « consolider le Maghreb arabe ». Au plus fort de la guerre d’Algérie, le chef de l’Etat tunisien « espère (…) édifier bientôt le grand Maghreb arabe » ou encore « une fédération nord-africaine qui coopérera avec la France, une fois l’Algérie libre ».
Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, cette volonté d’union se concrétise par la création de commissions maghrébines de consultation ou de coordination dans les secteurs de l’économie, de la culture, de l’éducation et des sports. C’est compte tenu de cette motivation que voit le jour le Comité maghrébin des sports (CMS). L’objectif de cette structure est de coordonner les activités sportives à l’échelle du Maghreb et de servir de relais entre les ministres de la Jeunesse et des Sports et les instances internationales du sport. Ce comité qui regroupe de hauts fonctionnaires des sports des trois pays est rapidement opérationnel puisqu’il se réunit annuellement et se fixe pour tâche immédiate d’instaurer des compétitions sportives sous-continentales, comme les championnats universitaires et scolaires maghrébins. Ces compétitions sportives, que les dirigeants maghrébins présentent comme une chance donnée aux peuples de mieux se connaître, conduisent parfois à des affrontements où nationalisme et chauvinisme se trouvent exacerbés. Dès 1970 et suite aux incidents qui ont émaillé certaines rencontres dans le cadre des Jeux universitaires sportifs maghrébins (JUSM), le CMS adopte des mesures susceptibles d’atténuer l’expression du nationalisme et du chauvinisme et de faciliter le rapprochement des jeunes Maghrébins. Parmi ces mesures, on retiendra la suppression des hymnes nationaux lors de la remise des médailles et la substitution à ceux-ci d’un hymne des JUSM, l’établissement d’échanges épistolaires entre les athlètes avant le déroulement des jeux et l’accueil des jeunes des autres pays par les familles des sportifs du pays hôte. Le CMS a concentré ses efforts sur la coordination des compétitions sportives maghrébines et n’a pas cru utile de débattre de questions afférentes à la formation des cadres sportifs, à la pédagogie sportive et à la recherche.
Le CMS, créé immédiatement après l’indépendance de l’Algérie, deviendra le Comité supérieur maghrébin de la jeunesse et des sports. Mais au-delà de cette structure de coordination se sont multipliées des Unions maghrébines dans les diverses disciplines sportives regroupant les fédérations sportives nationales pour chacun des sports. Atitre d’exemple, citons l’Union des fédérations maghrébines de gymnastique ou encore l’Union des fédérations nationales de boxe. Ces unions, au nombre de 22, ont été finalement regroupées dans une seule Union Maghrébine des Sports qui a vu le jour en 1992 et regroupe les cinq pays de l’Union du Maghreb arabe (Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie, Tunisie). Aujourd’hui, l’Association des comités nationaux olympiques d’Afrique (ACNOA) de la zone « Une Afrique » a la mission de coordonner les activités sportives olympiques dans le Maghreb.
B.E.

Date de mise en ligne : 23/09/2018

https://doi.org/10.3917/come.050.0059