Intifada ou lutte de libération ?
Pages 11 à 18
Citer cet article
- CHAGNOLLAUD, Jean-Paul,
- Chagnollaud, Jean-Paul.
- Chagnollaud, J.-P.
https://doi.org/10.3917/come.037.0011
Citer cet article
- Chagnollaud, J.-P.
- Chagnollaud, Jean-Paul.
- CHAGNOLLAUD, Jean-Paul,
https://doi.org/10.3917/come.037.0011
1 Le monde est trop habitué aux multiples et incessantes recrudescences de violences dans le conflit israélo-palestinien pour ne pas les voir comme des moments répétitifs qui éloignent chaque fois un peu plus d'une véritable solution politique... Dans cette perspective, on parle donc de la nouvelle Intifada, comme si elle n'était qu'une révolte de plus qui finira par s'épuiser d'elle-même avant que ne surgissent d'autres événements de même nature. Cette approche est, je crois, erronée car cette forme de résistance est très différente de celle de l'Intifada de la fin des années 80. Elle présente, en effet, de multiples analogies avec une lutte de libération « classique » portée par un mouvement national palestinien qui n’a jamais été à la fois si compact et si déterminé.
Les temps ont changé...
2 Cette lutte se déroule d'abord dans un contexte international radicalement nouveau : partout et depuis des années on n'en finit pas de discuter des innombrables conséquences de la fin de la guerre froide, partout sauf au Proche-Orient ; les conséquences y sont pourtant claires : cette région ne constitue plus l'un des enjeux décisifs d'une confrontation bipolaire où l'Union soviétique armait et soutenait ses clients régionaux contre les relais et les alliés des Etats-Unis. Concrètement les Etats arabes qui s'arc-boutaient sur les Soviétiques sont aujourd'hui dépourvus de toute base arrière. Depuis la guerre du Golfe, la faiblesse de l'Irak n'est plus à démontrer sauf pour insister sur les dimensions tragiques d'un interminable blocus qui affecte gravement une population civile et fait de cet Etat un pays brisé pour très longtemps. Depuis la mort de Hafez el-Assad, la Syrie tente de trouver de nouveaux repères tout en essayant de faire face aux lourdes difficultés économiques et sociales auxquelles elle est confrontée, tandis que son armée n'est plus que l'ombre chancelante de ce qu'elle fut il y a trente ans. La Jordanie, qui n'a jamais été une menace pour l'Etat hébreu, a pu enfin signer avec lui une paix à laquelle elle aspirait depuis des années, ce qui peut aider le jeune roi à stabiliser un régime en proie à de multiples contradictions. Quant à l'Egypte, elle a, dès 1979, choisi de conclure la paix et, malgré toutes les graves vicissitudes que cette région a connues, elle s'y est toujours strictement tenue. Enfin, le Liban, qui lui non plus n'a jamais été une menace pour Israël, en a été par contre à plusieurs reprises la victime expiatoire dans des conditions toujours dramatiques.
3 En d'autres termes, et même s'il subsiste encore quelques contentieux territoriaux, il n'y a plus de véritable menace pesant sur Israël venant des Etats arabes. Nous ne sommes plus en 1960, en 1970 ou en 1990... Même s'il faut prendre en compte le potentiel d'hostilité de l'Iran, le rapport de forces militaires est désormais plus que jamais en faveur de l'Etat hébreu, rapport de forces consolidé par l'alliance stratégique avec la Turquie, l'indéfectible lien privilégié avec les Etats-Unis récemment réaffirmé par la nouvelle administration républicaine et, naturellement, la puissante force de frappe de son armée dotée - faut-il le rappeler ? - de moyens nucléaires opérationnels.
4 Pendant près de quarante ans le conflit israélo-arabe a largement occulté le conflit israélo-palestinien, faisant même oublier la réalité d'une occupation militaire qui confisquait les droits de tout un peuple ; aujourd'hui cette dimension n'existe plus et il n'y a plus de conflit armé potentiel entre les Etats de la région sauf à en susciter un dans une absurde et terrible fuite en avant. Il reste donc l'essentiel : la confrontation entre deux peuples avec l'un des deux qui exerce une domination illégale, arbitraire et sans partage sur la terre, les ressources et la vie de l'autre.
5 A ce contexte international et régional inédit, viennent s'ajouter de multiples éléments nouveaux propres à la situation interne des Palestiniens.
Les Palestiniens sont sur leur territoire
6 Pour la première fois dans l'histoire de leur lutte, la distinction entre les responsables politiques de l'intérieur et ceux de l'extérieur n'a plus de portée puisque désormais tous les leaders sont sur le territoire de la Palestine : à Gaza, à Ramallah ou ailleurs ; cela ne signifie pas que soudain il n'y aurait plus de contradictions ni de divisions au sein du leadership palestinien, mais simplement - et c'est considérable - que tous ont pu rentrer sur une terre autour de laquelle ceux de l'extérieur n'ont cessé de tourner pendant près de trente ans : Amman, Beyrouth, Tunis ou Alger d'où fut proclamé symboliquement l'Etat palestinien à l'automne 1988 à la suite de l'Intifada déclenchée par ceux de l'intérieur.
7 Depuis Oslo, ces leaders - à commencer par le premier d'entre eux - ne sont plus considérés comme des terroristes mais comme des responsables politiques légitimes, tant sur le plan international que sur le plan intérieur, d'autant plus qu'ils ont été élus démocratiquement en janvier 1996. Cette légitimité avait évidemment tout son poids pour les négociations et elle en a au moins autant quand il s'agit de diriger une révolte pour obtenir ses droits et/ou faire pression pendant des négociations. On retrouve même là des configurations assez classiques dans les relations internationales où les protagonistes d'un conflit se servent de la force sur le terrain pour peser sur les discussions diplomatiques.
8 A cette dimension est venue s'en ajouter une autre tout aussi essentielle : la reconnaissance internationale de la légitimité de leurs revendications ; cela s'est fait par avancées successives à Oslo (1993), à Washington (1995), à Berlin (1999) et tout récemment encore avec le sommet de Camp David (juillet 2000). Tour à tour, les Européens, les Etats-Unis (avec l'administration Clinton) et la plupart des autres Etats du monde ont admis la nécessité de mettre un terme à l'occupation militaire, de démanteler la plupart des colonies de peuplement installées en Cisjordanie et à Gaza, de permettre aux Palestiniens d'avoir un Etat territorialement cohérent avec Jérusalem-Est pour capitale et de trouver des solutions équitables pour la difficile question des réfugiés qui est au départ le noeud du conflit israélo-palestinien. Cette légitimité internationale est d'autant plus forte que ces revendications sont fondées sur le droit international : ce que veulent les Palestiniens se trouve dans les résolutions des Nations unies (notamment les résolutions 181, 194, 242, 338 et 465).
9 Ces éléments sont encore renforcés par le fait que jamais le nationalisme palestinien n'a été aussi compact, aussi dense, aussi fort... Dans les années 50, les Palestiniens ont été dispersés un peu partout et donc divisés en plusieurs segments (en Israël, à Gaza, en Cisjordanie, au Liban...) qui ont chacun entamé une histoire singulière coupée de celle des autres. Au fil du temps et de la lutte menée par l'OLP, ces différents segments se sont retrouvés dans une même conscience nationale... Le dernier segment à entrer en symbiose avec ce mouvement a été celui des Arabes israéliens qui se nomment aujourd'hui de plus en plus les Palestiniens d'Israël. Tout en conservant la dimension centrale de leur revendication fondée sur l'exigence d'un statut de citoyen israélien à part entière, ils n'ont cessé ces dernières années de se sentir palestiniens et donc solidaires de leur peuple. Les tragiques événements du mois d'octobre 2000 en Galilée qui ont vu treize d'entre eux tués par des tirs de la police israélienne ont provoqué un profond traumatisme qui n'est pas près d'être oublié et qui leur a clairement rappelé qu’ils ne sont pas des citoyens israéliens comme les autres tant il est patent que jamais la police n'aurait tiré sur des citoyens juifs israéliens.
10 Enfin, autre caractère spécifique de cette Intifada : la non-violence qui était au coeur du mouvement de 1987-1988 est ici absente puisqu'il s'agit d'une lutte pour chasser l'occupant des territoires qu'il domine par la force. Marwan Barghouti, le responsable du Fatah en Cisjordanie, me disait que les Israéliens n'ont aucun droit à être dans les territoires palestiniens ; tous les moyens, y compris les armes, lui paraissent donc légitimes pour se débarrasser des occupants, en l'occurrence les soldats et les colons armés dont les attitudes constamment agressives sont plus que jamais insupportables. Des comités de coordination rassemblant tous les groupes (du Fatah au Djihad islamique en passant par les partis de gauche) ont été constitués dans chaque agglomération pour tenter d'organiser le combat de la manière la plus efficace possible, ce qui ne signifie évidemment pas qu'ils contrôlent tous les actes émanant de personnes isolées, actes qui pourraient se multiplier si le climat se détériorait encore.
Des réponses militaires sans aucune perspective politique
11 Face à cette Intifada, les Israéliens réagissent par la répression comme ils l'ont fait dans bien d'autres circonstances sans accepter de voir que la situation est pourtant radicalement différente.
12 Beaucoup d'entre eux, partisans sincères d'une paix avec les Palestiniens, ne comprennent plus ce qui se passe. Ils ne comprennent pas, par exemple, qu'à Camp David Yasser Arafat ait refusé les propositions d’Ehud Barak, considérées comme les plus novatrices qu'un Premier ministre israélien ait jamais faites. Ils renvoient donc la responsabilité de l'échec sur le leader palestinien sans vraiment essayer de comprendre les raisons de ce refus. Dans le même mouvement, ils sont comme submergés par une peur insidieuse, diffuse, intense qui les renvoie à d'autres époques (dans les années 60 ou 70) où effectivement les ennemis d'Israël dans la région étaient à la fois puissants, hostiles et donc vraiment menaçants. Ce syndrome de peur se focalise principalement aujourd'hui sur la question des réfugiés palestiniens dont le retour massif est présenté comme mortel pour l'Etat juif. Amos Oz a parfaitement illustré ce point de vue en considérant que "le droit au retour palestinien = annihilation d'Israël" (Le Monde, 9 janvier 2001).
13 Lorsqu’on tente de discuter avec ces hommes qui appartiennent à la gauche humaniste, on constate que toute analyse rationnelle sur les changements décisifs que le monde et la région ont connus ces dernières années se heurte à des réticences crispées et vite indignées qui font savoir à l'interlocuteur qu'il n'a rien compris aux menaces qui continuent de peser sur les Israéliens. Et la boucle est ainsi vite bouclée surtout quand l'argumentation va puiser dans les contradictions et les limites (avérées) du système politique d'Arafat, accusé de tous les maux. Dans un tel débat, l'idée qu'Israël est désormais un pays puissant sur tous les plans et d'abord sur le plan militaire ne passe pas. Cet enfermement psychologique leur permet d'oublier qu'il existe une occupation qui dure depuis plus de trente ans et de s'échapper ainsi de leur statut objectif d'occupant pour venir une fois encore se présenter sous les traits de la victime que le monde voudrait ignorer...
14 Quand on quitte les sphères les plus ouvertes de la société israélienne, cette argumentation change de ton. Elle se durcit et devient rapidement cynique, froide, sans concession et complètement indifférente aux droits de l'Autre. Seule compte alors la puissance des convictions fondées sur l'idée qu'Israël est partout chez lui en "Judée-Samarie" et que Jérusalem appartient tout entier au peuple juif. Dans cette perspective, la notion même d'occupation est pratiquement niée. Quant aux réfugiés, ils n'ont strictement aucune place dans leurs discours : c'est l'affaire des Etats arabes qui n'ont qu'à les intégrer.
L'absence de vision
15 Au lieu de se projeter dans un avenir où l'environnement régional aurait été pacifié par des choix historiques décisifs passant par une véritable reconnaissance de l'Autre et de ses droits, les gouvernements israéliens ont répondu par une intensification brutale de la répression avec des soldats qui n'hésitent pas à tirer même quand ils ne sont pas menacés (j'en ai été personnellement témoin), avec des assassinats de responsables politiques, avec des blocus systématiques des villes et des villages palestiniens, avec des contrôles incessants le plus souvent longs et humiliants, avec des routes coupées par de profondes tranchées faites dans le bitume avec des pelleteuses, avec des milliers d'arbres arrachés au grand désespoir des paysans... Bref avec tout l'arsenal de violence qu'une puissance occupante peut utiliser pour tenter de mater une population qui réclame la fin de l'occupation. Une fois de plus - mais dans des conditions particulièrement dures - la réponse israélienne est militaire alors que le problème est fondamentalement politique. Une réponse militaire d'autant plus absurde qu'elle va produire exactement le contraire de ce qu'elle prétend faire : au lieu de procurer davantage de sécurité aux Israéliens, elle va leur apporter davantage d'insécurité car cette répression systématique et aveugle ne pourra que radicaliser les attitudes de tous les Palestiniens y compris des plus modérés.
16 Et c'est bien là un des drames de ce conflit : on a le sentiment qu'aujourd'hui en Israël il n'existe plus d'hommes politiques importants ayant vraiment une vision de l'avenir du pays et de ses relations avec les Palestiniens. Itzhak Rabin en avait une : il a été assassiné. Shimon Pérès continue d'affirmer la sienne : il a été écarté de la candidature au poste de Premier ministre et n'est plus aujourd'hui qu'un des ministres du gouvernement conduit par Ariel Sharon. D'où ce spectacle affligeant des élections du 6 février 2001 où les Israéliens ne pouvaient choisir qu'entre deux anciens généraux : l'un qui venait de les déconcerter par ses multiples volte-face et l'autre qui leur montrait l'avenir en regardant derrière lui. Ceci a provoqué l'abstention la plus importante (38% sur l'ensemble de l'électorat et 74% chez les Palestiniens d'Israël) que le pays ait jamais connue depuis 1948...
17 Cela pose des questions essentielles sur l'identité même de la société israélienne qui n'a jamais été aussi segmentée et communautarisée : les Palestiniens d'Israël représentent un peu moins de 20 % de la population et les Russes, arrivés dans les années 90, à peu près autant. Le reste de la population (60%) se partage en parts presque égales entre les sépharades et les ashkénazes ; à ces clivages fondamentaux, on doit ajouter celui, particulièrement fort, qui oppose les religieux aux laïcs. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison fondamentale de l'émiettement de la représentation politique à la Knesset qui compte à l'heure actuelle une quinzaine de partis, dont les plus importants (les travaillistes, le Likoud et le Shass) ne dépassent pas les 20 sièges dans une assemblée qui en compte 120.
18 Cet éclatement politique, qui est donc le miroir à peine accentué de la société israélienne, empêche que ne se dégage une véritable majorité susceptible de contribuer à cette indispensable vision d'avenir qui fait tant défaut aux Israéliens.
19 Dans de telles conditions, les attitudes idéologiques et politiques dominantes en reviennent aux dogmes les plus anciens du sionisme. S'ils ont fait la force du pays dans certaines configurations historiques, ces dogmes sont aujourd'hui complètement inadaptés aux enjeux contemporains et même particulièrement dangereux car ils enferment les esprits dans des représentations qui empruntent beaucoup plus au mythe suicidaire de Massada qu'à une modernité capable d'inventivités fécondes pour la paix et le développement du pays. Dans cette perspective, l'élection de Sharon n'est pas un accident : elle est la traduction politique de cette totale impasse idéologique qui conduit à se tourner une fois encore vers les hérauts d'un sionisme conquérant et agressif dont Israël ne parvient pas à se défaire pour penser autrement ses relations avec les autres. Comme certains intellectuels israéliens l'ont bien montré, ce sionisme qui a trouvé ses racines au XIXe siècle dans la conception allemande de la nation fondée sur la communauté du sang et de la langue doit être dépassé par un post-sionisme qui intégrerait d'autres références plus ouvertes et plus dynamiques pour en finir avec cet enfermement idéologique qui permet d'occulter ou de justifier la négation des droits des Palestiniens.
20 En ce début de XXIe siècle, la plus grande menace qui pèse sur Israël est certainement cette conception idéologique et politique totalement inadaptée aux profondes évolutions que le Proche-Orient a subies en une dizaine d'années. Trop d'Israéliens en sont encore à se penser comme une tribu alors que la tribu a elle-même connu d'irréversibles mutations sociologiques et que désormais il est impératif de la penser autrement, c'est-à-dire comme une nation qui, comme bien d'autres, doit assumer ses propres transformations dans un monde globalisé qui a basculé dans d'autres types de rapports sociaux et politiques.
21 Les Palestiniens sont eux aussi dans une phase très particulière de leur histoire : ils se trouvent dans ce moment historique spécifique - dans la genèse de tout mouvement national - qui consiste à tendre de manière irrépressible vers la quête d'un Etat.
22 Les violences terribles, malheureusement très probables, qui risquent de se déchaîner dans les prochains mois trouvent leur fondement dans cet énorme décalage entre les histoires de ces deux peuples. Comme ils ne vivent pas dans le même temps historique, ils ne peuvent se rencontrer ailleurs que dans l'incompréhension, l'affrontement et le tragique. A moins une fois encore que des visionnaires courageux soient assez audacieux pour infléchir le cours de ces histoires séparées, comme Rabin, Pérès et Arafat avaient tenté de le faire en 1993.