Les interrogations de la société civile
- Par Paule Grazianii
Pages 65 à 69
Citer cet article
- GRAZIANII, Paule,
- Grazianii, Paule.
- Grazianii, P.
https://doi.org/10.3917/come.036.0065
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- Grazianii, Paule.
- GRAZIANII, Paule,
https://doi.org/10.3917/come.036.0065
1 La société corse est une société vivante qui s'insère mal dans les schémas où, sous prétexte de l'expliquer, on souhaiterait l'enfermer. Des associations de citoyens se sont tôt constituées pour protester contre les multiples dérives dans l'île. La montée de la violence et de la criminalité, qui a culminé avec l'assassinat du préfet Erignac, a mis certains de ces mouvements à la une des journaux télévisés. Des femmes ont souvent été au premier rang de la mobilisation citoyenne. Parmi elles, Paule Graziani, présidente de la Fédération des Œuvres laïques de Haute-Corse, est aussi l'une des fondatrices du mouvement : “Manifeste pour la Vie”. Elle nous a adressé le texte ci-après, accompagné de la prise de position initiale du “Manifeste” à l'égard du “processus de Matignon”. Les deux textes traduisent certaines des interrogations qui traversent une partie de la société corse. Ils sont d'abord l'expression d'une certaine sensibilité, mais également d'une perception aiguë de l'ampleur des enjeux politiques actuels.
2 Dans mon enfance, on disait “Acqua in boca”, “De l’eau dans ta bouche”... pour mieux te taire, et cette expression n’a aucune chance de disparaître.
3 Le processus de Matignon repose sur ce comportement archaïque. Certes, il a au moins le mérite de se passer au grand jour, entre gouvernement et élus locaux. Mais il ne donne la parole qu’aux politiques, professionnels et notables de la parole. Nos voix leur donnent le pouvoir, le pouvoir leur donne la parole. Dans ce dialogue entre experts parisiens et élus experts de la Région, où sommes-nous ? Dans le silence, puisqu’on se garde bien de nous interroger.
4 Une phrase est tombée de l’Olympe “Il faudra bien, à un moment ou à un autre, consulter les Corses”. Cette consultation étant considérée comme “non fondamentale dans la première phase, sauf à vouloir retarder les choses...”
5 Or, nous sommes nombreux à penser que, sans participation démocratique, la démarche n’aura pas de légitimité. D’autant qu’aucun des élus appelés par Matignon n’a, en se présentant devant les électeurs, évoqué l’urgence de changements institutionnels. Ceci à l’exception des candidats nationalistes, clairs sur leur projet pour la Corse : “toujours plus d’autonomie jusqu’à l’indépendance” et clairs aussi sur les moyens pour y parvenir : “Nous sommes pour la clandestinité ; cela a été notre stratégie depuis trente ans ; nous n’avons pas changé, parce que tout ce que nous avons obtenu jusqu’à maintenant, nous l’avons obtenu grâce à la violence politique” (interview accordée à l’Irish Times par J.G. Talamoni et publiée le 26 août 2000). Dès que le processus de Matignon a commencé, il y a eu chez nos élus des conversions massives aux vertus pacificatrices des changements institutionnels.
6 On échangera entre experts propositions et modifications, textes et navettes, ajouts et rajouts pour aboutir à ce projet de loi qui va concrètement modifier la vie des habitants de l’île dès 2001, sans bien sûr leur demander leur avis.
7 Cet avis, la société civile le donne là où elle le peut : dans des sondages, de rares réunions publiques, une élection partielle. A l’heure où j’écris (7-8 décembre), où va intervenir à l’Assemblée Régionale le vote sur ce projet de loi, elle pourrait bien s’inviter, cette société civile : salariés dont l’outil de travail doit disparaître (Offices, Agences...), universitaires, syndicalistes, socioprofessionnels, mouvements associatifs... Tous, pour des raisons différentes, se sentent frustrés.
8 Un transfert massif des compétences n’aurait rien d’inquiétant a priori à condition que les forces sociétales et les citoyens de l’île soient les acteurs de ces transformations. Une consultation des Corses - occasion de débat public - permettrait d’effacer les ambiguïtés du texte et de légitimer le processus engagé. Ce débat local devrait être le point de départ d’un débat national sur la nécessaire évolution de la République.
9 Dans le cas contraire, octroyer ce nouveau statut ne serait plus que le remplacement du centralisme parisien par un centralisme ajaccien devenu interlocuteur direct de Bruxelles.
10 Nationalistes sincères, persuadés de défendre les valeurs d’une terre sacralisée, persuadés d’être des Indiens, des tiers-mondistes exploités, pendant que - croyant faire l’histoire - vous occupiez la scène (par des tragédies, des larmes et du sang), le grand banditisme s’installait et en coulisse s’écrivaient d’autres projets pour l’île : en faire un laboratoire de l’ultra-libéralisme, vieux rêve d’une partie de nos hommes politiques au pouvoir ; installer une zone très franchement ouverte aux appétits mafieux. Les deux projets étant compatibles et pouvant même être complémentaires.
11 Observez attentivement ce qui se passe chez nous, ce que l’on tente de nous imposer, et notre capacité à y résister ou pas. Cela se passera chez vous demain dans vos régions et vos banlieues.
12 Nous ne sommes pas étrangers ; nous sommes singuliers. Singuliers d’être à la fois corses, français et méditerranéens, et nous ne voulons rien abandonner de ces composantes, car c’est beaucoup de richesses bien que ce soit beaucoup d’inconfort.
13 Alors que toute ma vie j’ai cherché à équilibrer la nécessaire solidarité collective et l’individualisation vitale, que j’ai voulu sortir de l’indivis relationnel classique (famille, village, communauté), vous m’y renvoyez, vous dites “les Corses” comme les Juifs, les Arabes.
14 Je suis corse, française, méditerranéenne et femme parmi beaucoup d’autres femmes qui ont pris la parole dans une société corse tétanisée par vingt-cinq années de violence et qui exigent que cette parole soit prise en compte.
15 Né en 1995, dans l’urgence, devant les dérives aveugles, l’Etat de non-droit, l’enchaînement des meurtres, le “Manifeste pour la Vie” a rompu le silence - silence de la peur ou de la complicité - silence de mort. En cinq ans, il ne s’est jamais structuré ; il n’a été que cela : un lieu où s’élaborait - difficilement - une parole citoyenne à porter sur la place publique.
16 Entre celles qui s’expriment avec une parole libre et exigeante et ceux qui ont confisqué la parole, qui le gouvernement a-t-il envie d’entendre ?
C’est pourquoi les femmes signataires du Manifeste pour la Vie se sont réunies à Corte le 5 février 2000 pour mettre en commun leur réflexion.
Bien entendu, pour respecter la pluralité et la finalité du Manifeste, nous n’avons pas à prendre parti sur d’éventuelles évolutions institutionnelles.
Nous voulons seulement souligner des éléments essentiels qu’il faut prendre en compte.
La paix
Tout le monde souhaite que “les choses changent”, c’est-à-dire que l’on en finisse avec la violence.
On n’entend parler que du “retour de la paix”.
Mais de quelle paix parle-t-on ? Si guerre il y a, c’est celle que les bandes armées et les réseaux criminels font à la population pour exercer une pression sur l’Etat ou simplement pour contrôler les activités les plus lucratives et s’en emparer.
Nous en sommes soit les otages, soit la cible, en tout cas les victimes.
Alors, la paix pour qui ?
La paix pour ceux qui rackettent, la paix pour ceux qui tuent ?
De quelle paix parle-t-on quand les bandes armées sont toujours là et que la trêve annoncée par certains ne fait que souligner leur présence menaçante ?
Pour imaginer la paix encore faudrait-il que les enquêtes sur les meurtres et sur les affaires financières aient avancé de manière significative, ce qui est loin d’être le cas. Encore faudrait-il que des mesures aient été prises pour mettre fin aux dysfonctionnements des services de l’Etat - dévoilés par les parlementaires - qui entravent la lutte contre le terrorisme et le grand banditisme.
De quelle paix parle-t-on si le crime organisé bénéficie d’une amnistie de fait, en attendant demain, sans doute, une amnistie légalisée par l’Assemblée nationale ?
De quelle paix parle-t-on si cette amnistie nous condamne pour longtemps à ne connaître des meurtres qui n’endeuillent que les victimes et jamais les meurtriers ?
Vouloir la paix, c’est refuser de la payer n’importe quel prix. On ne peut la vouloir au prix de l’amnistie des crimes de sang et des délits financiers, au prix d’une amnistie qui conférerait à ces actes une légitimité et donnerait à leurs auteurs carte blanche pour l’avenir.
Le débat sur l’avenir de la Corse
Que le Premier ministre ait décidé de dialoguer publiquement avec les élus de l’avenir de la Corse est un progrès. En démocratie représentative, ils sont les seuls “représentants du peuple” et comme tels habilités à parler en son nom.
Pourtant un véritable malaise s’est installé.
Si l’on excepte ceux de Corsica Nazione, les élus n’ont pas, lors des dernières campagnes électorales, abordé les questions fondamentales sur lesquelles ils sont aujourd’hui conduits à faire des propositions. Ils ont été élus pour gérer dans le cadre des institutions actuelles et personne ne les a mandatés pour décider d’en changer.
Cela pose aujourd’hui un vrai problème de démocratie, d’autant plus que lors des dernières élections territoriales l’abstention a été massive.
La “représentativité” des élus dans ce débat est donc plus que remise en cause.
Il faudra bien résoudre ce problème et donner au peuple les moyens de décider démocratiquement de son avenir.
Mais, nous le répétons, pour que ce choix démocratique soit possible : encore faudra-t-il qu’il ne se fasse pas sous la menace des armes.
La “loi du silence”
En tant que représentants du peuple corse, les élus doivent se faire l’écho de ses inquiétudes.
Une de ces inquiétudes est de voir, dans un proche avenir, l’essentiel de ses richesses aux mains de ceux qui s’en emparent par la violence et par le meurtre.
De cela, personne ne parle aujourd’hui.
S’il y a une “loi du silence” en Corse, c’est bien celle-la.
La responsabilité des élus est d’interpeller le Premier ministre là-dessus, s’ils ne veulent pas que la Corse de demain, autonome ou non, soit la Corse des parrains, des réseaux criminels et des bandes armées, s’ils ne veulent pas que la Corse qui travaille, crée et entreprend, soit réduite au rôle de faire-valoir et ne bénéficie que des miettes du développement qu’ils appellent de leurs voeux.
S’ils se taisaient là-dessus, chacun serait en droit de se demander pourquoi.
Comme tout le monde, nous voulons pouvoir “tourner la page”.
Mais, le passé l’a montré, l’amnésie, l’aveuglement et la mauvaise foi n’amènent toujours que ruine et deuil.
Nous voulons que les choses changent vraiment et que chacun puisse vivre en Corse dans une société libre, ouverte et démocratique.
Cela exige qu’aujourd’hui tout le monde, et en premier lieu l’Etat et les élus, fasse preuve de responsabilité et de courage politique.
Manifeste pour la Vie (Ajaccio et Bastia) le 05/02/2000