Article de revue

Introduction. L’équilibre dynamique : vivre les paradoxes dans un monde complexe

Pages 9 à 16

Citer cet article


  • Monot-Fouletier, M.
  • et Thelisson, A.-S.
(2022). Introduction. L’équilibre dynamique : vivre les paradoxes dans un monde complexe. Revue CONFLUENCE : Sciences & Humanités, 2(2), 9-16. https://doi.org/10.3917/confl.002.0009.

  • Monot-Fouletier, Marjolaine.
  • et al.
« Introduction. L’équilibre dynamique : vivre les paradoxes dans un monde complexe ». Revue CONFLUENCE : Sciences & Humanités, 2022/2 N° 2, 2022. p.9-16. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluence-2022-2-page-9?lang=fr.

  • MONOT-FOULETIER, Marjolaine
  • et THELISSON, Anne-Sophie,
2022. Introduction. L’équilibre dynamique : vivre les paradoxes dans un monde complexe. Revue CONFLUENCE : Sciences & Humanités, 2022/2 N° 2, p.9-16. DOI : 10.3917/confl.002.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluence-2022-2-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/confl.002.0009


Notes

  • [1]
    RICOEUR, Paul. 1996. Le mal, un défi à la philosophie et à la théologie. Genève : Labor et Fides, p.13.

1 La crise du COVID, en questionnant les équilibres à ménager entre protection de la santé et garantie des libertés, croissance de l’activité humaine et respect des équilibres naturels, semble bouleverser nos repères. En réalité, elle n’est qu’une illustration supplémentaire de l’équilibre dynamique qui semble devoir guider « tout système » pour assurer sa pérennité par son adaptabilité, dans un contexte ontologiquement traversé de tensions paradoxales. Ces tensions peuvent naître en particulier de la confrontation de concepts, de besoins ou de désirs paradoxaux soutenus par différentes entités en interactions (cellules, environnement, personnes, corps social, entreprises, etc.) : partout et pour tout, l’appartenance à un système fait de relations à la fois complémentaires et d’interdépendances conduit à des mouvements d’ajustements permanents, entre harmonie et compromis, chaos et stabilité, raison et pulsion, pour préserver la stabilité de l’ensemble.

2 La montée en puissance simultanée de l’individualisme et de la mondialisation d’une part, les avancées dans la connaissance et la maîtrise de notre écosystème d’autre part, exacerbent les tensions paradoxales existantes et en font émerger de nouvelles.

3 Le chercheur est alors invité à penser de nouvelles approches/méthodes de gestion de ces paradoxes. Nous évoluons dans un monde infiniment complexe, changeant, fragile, qui requiert de savoir identifier les lieux de tensions, créer les moyens permettant de définir puis maintenir un équilibre dynamique au sein du système considéré, afin de contenir la tension paradoxale sans pour autant y renoncer tant elle participe à la richesse de celui-ci.

4 Ainsi, à l’opposé de l’équilibre statique, artificiellement figé, promesse de ruptures par incapacité d’adaptation à la complexité même du système, il convient de penser des équilibres en mouvement, dynamiques, précaires par définition, mais dont la précarité même apparait comme la condition de la pérennité du système. Pour que ce paradoxe-là d’un équilibre instable soit maitrisé, il faudra identifier et peut-être sanctuariser l’intention du mouvement et par la suite sa trajectoire, qui tiendra lieu de cap : par-delà le chaos apparent, il conviendra de déterminer comment se construisent les équilibres dynamiques, entre sérendipité et affirmation d’objectifs communs, de valeurs communes.

5 Les contributions de ce deuxième numéro de la Revue CONFLUENCE : Sciences & Humanités abordent les trois points suivants :

Le concept d’équilibre dynamique et l’impératif de maintien des paradoxes

6 Le paradoxe est fréquemment représenté via le symbole du Yin et du Yang, signe chinois matérialisant une vision holistique, dynamique et dialectique du monde. D’après cette représentation, les deux pôles sont en dualité et ont un caractère contradictoire. Cependant ces éléments cohabitent, ils appartiennent à un tout et forment un seul et même ensemble. Cet ensemble est illustré par le rond extérieur du schéma. Il existe donc deux synergies : celle créée par le rapport entre les pôles, et celle entre l’intérieur de l’ensemble et son extérieur. Dans ce symbole taoïste, l’équilibre est perpétuel et sans cesse renouvelé, il est en ce sens dynamique. En sciences de gestion, de nombreux travaux mettent en exergue la dynamique et la continuité du processus de gestion des tensions paradoxales. Certains auteurs soutiennent que la persistance de forces contradictoires, tels les paradoxes, assoit la durabilité de l’organisation. Ils opposent alors un modèle d’équilibre dynamique à un modèle d’équilibre statique, état à l’extrême opposé, où aucun processus continu ne pourrait s’opérer, où la recherche d’équilibre reviendrait à une recherche de neutralisation stérile des forces, phénomènes ou concepts en présence. Ce modèle d’équilibre statique apparaît comme étant à l’arrêt, sans aucune dynamique, inadaptable aux situations et non propice aux changements ou évolutions possibles. Les études soutiennent qu’un équilibre entre les paradoxes doit être recherché mais ne doit pas être figé, au risque d’entraîner des effets négatifs pour l’organisation. Pour de nombreux auteurs, l’équilibre d’une tension paradoxale n’est que provisoire, et certains auteurs se réfèrent à la notion d’équilibres « ponctués » pour maintenir le paradoxe.

7 Certaines études du numéro mettent en lumière comment des logiques simultanément concurrentes sont appréhendées, verbalisées et comprises voire utilisées – au sens de « mises à profit » pour certains acteurs – dans certaines situations organisationnelles ou lieux paradoxaux. La description de phénomènes implique des demandes/attitudes simultanément contradictoires (paradoxes) ou faisant émerger une nécessité de trouver un ajustement entre des choix/situations relevant en apparence de dilemmes. Ces phénomènes peuvent se manifester aussi bien au niveau sociétal, qu’organisationnel ou individuel. La contribution de Patricia David et Nathalie Tessier présente les tensions et paradoxes auxquels les individus sont confrontés en entreprises en adoptant une lecture individuelle et organisationnelle de ces phénomènes. S’intéressant à l’image des sportifs de haut niveau en entreprise, les auteurs mettent en lumière un paradoxe lié à la notion de souffrance qu’ils éprouvent lors de leur reconversion en entreprise : dans l’univers du sport, la souffrance fait partie de la pratique même ; elle est valorisée, conçue comme un investissement, afin de permettre aux sportifs de se dépasser. Dans les organisations, au contraire, la souffrance individuelle est niée/occultée, appréhendée comme un élément négatif, contreproductif, dangereux pour la cohésion du groupe et son implication dans la progression économique de la firme. L’article souligne dans quelles mesures, au sein des organisations, les carrières des sportifs de haut niveau sont conditionnées par ce qu’ils ont préalablement vécu dans le domaine sportif. Il pointe notamment la manière dont ces sportifs ont investi la souffrance, leur degré de satisfaction au vu de leurs victoires, ainsi que leur aptitude à se dépasser eux-mêmes. Les auteurs montrent comment les sportifs de haut niveau sont parfois contraints de trouver de nouvelles stratégies pour se reconvertir et d’adopter de nouvelles postures sociales afin de progresser dans leur carrière et dans la (re)construction de leur identité, tant personnelle que professionnelle.

8 Dans le domaine du droit public, Christophe Alonso interroge le paradoxe consistant à recourir au concept de séparation et d’équilibre des pouvoirs, généralement considéré comme central sans être véritablement défini. La notion d’équilibre figure la justice elle-même, mais demeure indéterminée, ou tout du moins fondamentalement mouvante dans sa caractérisation. L’équilibre ainsi considéré s’apparente à une donnée intangible qui ne s’interroge pas. Abordant le principe de séparation et d’équilibre des pouvoirs, l’auteur propose d’analyser comment se conçoit et se perpétue l’équilibre des institutions françaises. Il en ressort une opposition radicale entre l’équilibre neutralisant, stérile, simpliste dans sa recherche du « juste » milieu et inapte à prendre en compte les évolutions du contexte dans lequel évoluent les institutions, et l’équilibre dynamique capable de suivre les mouvements sociaux comme de proposer une stabilité évolutive, en prise avec le réel. Dès lors, plutôt que de vouloir peser et opposer des réalités – ici des pouvoirs institués –, il s’agit de penser leurs points de synergie, leurs relations plutôt que leurs frontières. Les forces initialement pensées comme contradictoires et devant être neutralisées sont désormais des forces complémentaires dont la puissance respective évolue en fonction des exigences du contexte. À l’opposé de la vision classiquement statique du droit, un dynamisme juridique est alors suggéré comme condition de la stabilité sociale, un équilibre relevant non pas de la recherche de « l’égalité des forces », mais d’un « état relativement stable et évolutif résultant d’un ensemble de processus dynamiques d’interdépendances entre les pouvoirs ».

9 En amont de la réflexion sur le concept d’équilibre dynamique, François Laplantine propose de considérer l’enfermement intellectuel que constitue le postulat d’« équilibre initial, c’est-à-dire un état normal du vivant qui serait la stabilité ». L’anthropologue considère en effet que le mouvement, voire la crise, est en quelque sorte l’état normal de tout système qui tend vers une harmonie, une universalité permise par un processus constant d’oscillations et d’adaptations contenues dans le concept d’équilibre dynamique.

10 Dans le même sens, Brigitte Cholvy plaide pour une « autre approche du réel », qui ne cherche ni à opposer rigoureusement les éléments d’un paradoxe, ni à réaliser à tout prix leur synthèse, mais à prendre conscience de leurs « interdépendances » et « interrelations ». La théologienne renonce à l’équilibre strict pour reconnaitre l’impératif d’un « boitillement », d’une « mystérieuse claudication ». Le paradoxe ne contiendrait pas « deux affirmations contradictoires, ni même une double affirmation », mais inviterait à un « double regard » permettant peut-être in fine, en fonction de la finalité visée, d’accéder à une « réalité énoncée sous le mode du paradoxe ».

Implications du/des critères d’équilibre dans l’appréhension des dilemmes et paradoxes

11 Plusieurs contributions interrogent l’existence et l’utilité d’une recherche d’équilibre, le plus souvent dynamique, entre des attentes contradictoires. Elles soulignent alors le choix d’un équilibre temporaire, au risque de transformer le paradoxe en dilemme. En effet, la notion de dilemme suggère qu’un choix entre les deux pôles identifiés est possible ou indispensable, dans une logique du « ou ». Cette situation conduit alors à un état non paradoxal et impliquant des choix concurrents. Le risque encouru serait de verser dans une approche dichotomique « (soit/soit) » tendant à hiérarchiser les deux éléments.

12 L’article de Jacques Demongeot, Timothée Aubourg et Giuliana Galli Carminati poursuit l’analyse en convoquant l’idée d’une co-existence possible entre les dualités en présence. Les trois scientifiques débordent le champ des mathématiques qui est le leur pour donner des exemples de tensions paradoxales dans d’autres domaines : l’amour pour le psychisme, l’immortalité pour la médecine, la moindre action pour la morphogénèse et la physique, et la tension sociale pour la sociologie. Dans chaque cas, les auteurs démontrent la présence d’une opposition entre deux injonctions contradictoires (psychiques, biologiques, physiques ou sociales), qui tendent néanmoins à un équilibre. Ils évoquent alors la notion de coexistence, en montrant qu’une même grille interprétative permet l’analyse de l’équilibre des tensions paradoxales. Ce dernier résulte d’un optimum réalisé sous l’effet des forces contraires, exercées à leur extrême limite. Un tel état permet leur coexistence possible. Les auteurs donnent l’exemple de tensions paradoxales observées dans l’Antiquité, et notamment celle de l’impossible relation entre Achille et Penthésilée, écartelés entre l’amour et la mort.

13 L’analyse relative à la séparation des pouvoirs institués dont nous avons déjà fait mention montre que la conceptualisation de cette séparation est la condition même de l’équilibre des institutions, lequel est considéré comme l’objectif ultime de la construction sociale. Cependant, cette séparation ne peut être pensée en termes d’opposition radicale, ni de cloisonnement des pouvoirs en présence. Elle permet leur caractérisation d’une part et la détermination des conditions de leurs relations, d’autre part. L’équilibre dynamique ainsi mis en place entre les pouvoirs apparaît alors à la fois comme le moyen et l’objectif d’une vie institutionnelle fonctionnelle : il en incarne la trajectoire. Les institutions sont plus vivantes que ne le laisse entendre leur dénomination. Leur force vive varie en fonction du contexte social dans lequel elles prennent place. L’équilibre entre les pouvoirs qu’elles désignent suit cette variation. C’est alors l’instabilité même des relations entre des pouvoirs interdépendants, les « oscillations » de l’équilibre des pouvoirs en résultant, qui garantiront la durabilité des institutions et le « vitalisme social ».

14 François Laplantine reprend cette idée d’oscillation en évoquant une pensée métisse incarnant « une pensée de l’entre l’un et l’autre dans l’alternance selon les besoins et les circonstances ». Se retrouve ici le fil rouge du présent numéro, à savoir l’enrichissement du réel par la préservation des oppositions dans un équilibre dynamique capable de les sublimer et les recomposer en un tiers état afin de construire une « universalité » en devenir. Les moments d’équilibres, si fugaces soient-ils, permettent alors, selon Brigitte Cholvy, de « rendre supportable le caractère épuisant de la constante fluidité des situations », l’inconfort du paradoxe.

Perspectives pour la compréhension des tensions paradoxales

15 Analysant les logiques du recours à la formule de l’oubli de la guerre civile libanaise, Yves Mirman souligne la tension paradoxale entre d’une part, des acteurs engagés sur des héritages de la guerre civile dénonçant une amnésie collective du conflit – en raison du silence des autorités ou de la société à leur question –, et d’autre part, l’omniprésence des mémoires de la guerre dans l’espace public. L’auteur met en lumière trois logiques permettant de comprendre la persistance de cette tension paradoxale : (1) l’oubli imagé dans l’espace public, ou le traitement du passé conflictuel illustré par la cause des disparus ; (2) l’oubli pour les acteurs de la cause des disparus : témoigner avec douleur de sa mémoire face au trouble du silence ; (3) l’oubli dans un adage consensuel célébré : diffuser l’idée sans engager les responsabilités. Ces logiques soulignent comment certaines personnes « font avec » ce paradoxe, en réanimant le silence sur le conflit par la remémoration publique de souvenirs, en valorisant des objets de luttes mémorielles liés aux héritages de la guerre, notamment la cause des disparus, et en composant avec la diffusion du vocable. Ces éléments participent à rendre saillante une tension sociétale et individuelle parfois devenue latente, sans rechercher un équilibre possible entre les pôles mais en révélant chaque polarité de la tension.

16 De manière plus radicale, François Laplantine propose en quelque sorte de transcender la résolution des paradoxes et la recherche d’équilibre qui l’accompagne en privilégiant le recours à la pensée métisse. Celle-ci ne vise ni la séparation (l’un ET l’autre), ni l’assimilation (l’un OU l’autre) mais privilégie l’alternance, le mouvement, la dynamique dans la caractérisation des forces en présence. Il invite à une troisième voie qui ne résulte pas d’un mélange à part égale de chaque élément, mais d’un précipité conduisant à l’émergence d’un entre-deux singulier qui n’est ni l’un ni l’autre, qui est le mouvement même entre l’un et l’autre. On retrouve ici la symbolique du yin et du yang réunis en un tout, mais aussi celle de la trinité chrétienne posant que le Dieu unique comprend en son sein l’altérité.

17 À cet égard, Brigitte Cholvy, dans le contexte de la foi chrétienne, plaide pour l’acceptation du caractère « indépassable » de certains paradoxes qui structurent fondamentalement le fait chrétien (et plus largement nous semble-t-il, le fait social). Avec François Laplantine, mais chacun dans leur champ d’étude, les deux auteurs mettent en évidence le caractère ontologique de l’existence des paradoxes ou des déséquilibres, qui doivent être compris comme des composantes à part entière du système ou de la pensée dans lesquels ils prennent forme et qu’ils façonnent. L’un comme l’autre plaident pour l’acceptation d’une réalité plurielle, changeante (la possibilité de « développer plusieurs personnalités » pour François Laplantine, la possibilité d’un « Dieu qui s’incarne » et d’« un Dieu un et trine » pour Brigitte Cholvy) : il ne s’agit pas là d’une « contradiction impossible », mais d’« un paradoxe qui fait vivre » (Brigitte Cholvy), la promesse d’une universalité « en construction permanente » (François Laplantine). Appliquant cette pensée à la condition humaine, Brigitte Cholvy souligne le paradoxe structurel d’un homme fini qui, à travers sa spiritualité, « [est orienté] vers l’éternité », dans une« anthropologie de destinée ».

18 L’ensemble des contributions met en lumière à quel point l’équilibre ne se décrète pas objectivement, mais se vit et se réalise ; en ce sens, il ne peut qu’être dynamique. Cette conception implique de « mettre du jeu » dans nos modes de pensée et de privilégier les fluctuations du vivant plutôt que les certitudes mortifères. Le rejet d’une pensée mécanique de l’équilibre permet d’accompagner le chaos apparent de systèmes de pensée ou d’écosystèmes qui ne se maintiennent que dans l’échange, la coopération ou du moins la conciliation. Cela exige de mettre en place, non pas une stratégie d’évitement des paradoxes, mais leur dépassement en s’astreignant à déterminer les finalités qui doivent animer leur préservation. Il nous incombe alors de penser les paradoxes et les déséquilibres non pas en termes d’anormalité à éradiquer ou de dilemme irréductible, mais comme une « anomalité » enrichissante, un moment dans lequel on peut « demeurer » et finalement la manifestation de « quelque chose de plus grand » qu’il convient de cultiver. À cet égard, la recherche d’un équilibre précaire, pour reprendre les mots de Paul Ricœur cités par Brigitte Cholvy, consiste « à donner non une solution mais une réponse » [1] ponctuelle au paradoxe en « [continuant] le travail de la pensée dans le registre de l’agir et du sentir ».


Mots-clés éditeurs : dilemmes, équilibre dynamique, paradoxes, tensions

Date de mise en ligne : 01/06/2023

https://doi.org/10.3917/confl.002.0009