Article de revue

Héros… et héroïnes ? Marie-Anne Paulze-Lavoisier et les multiples ressorts de l’invisibilité

Pages 45 à 55

Citer cet article


  • Antonelli, F.
(2023). Héros… et héroïnes ? Marie-Anne Paulze-Lavoisier et les multiples ressorts de l’invisibilité. Communications, 113(2), 45-55. https://doi.org/10.3917/commu.113.0045.

  • Antonelli, Francesca.
« Héros… et héroïnes ? Marie-Anne Paulze-Lavoisier et les multiples ressorts de l’invisibilité ». Communications, 2023/2 n° 113, 2023. p.45-55. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-communications-2023-2-page-45?lang=fr.

  • ANTONELLI, Francesca,
2023. Héros… et héroïnes ? Marie-Anne Paulze-Lavoisier et les multiples ressorts de l’invisibilité. Communications, 2023/2 n° 113, p.45-55. DOI : 10.3917/commu.113.0045. URL : https://shs.cairn.info/revue-communications-2023-2-page-45?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/commu.113.0045


Notes

  • [1]
    Jean-Baptiste Dumas, Édouard Grimaux et Ferdinand-André Fouqué (éd.), Œuvres de Lavoisier. Tome I, Paris, Imprimerie impériale, 1864, surtout p. i-xi. Sur la présence de ces mêmes thématiques dans les premières études lavoisiennes : Bernadette Bensaude-Vincent, Lavoisier. Mémoires d’une révolution, Paris, Flammarion, 1993, cinquième partie.
  • [2]
    Sur cette tendance historiographique, qui ne s’applique pas exclusivement au cas de Lavoisier, voir Antonella Romano, « Ce que l’histoire globale fait à la “révolution scientifique”, ou la fin d’un grand récit et ses multiples conséquences », Rivista storica italiana, n° 2, 2020, p. 542-568 et « Fabriquer l’histoire des sciences modernes. Réflexions sur une discipline à l’ère de la mondialisation », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 70, n° 2, 2015, p. 381-408.
  • [3]
    Parmi les études dédiées à Marie-Anne Paulze-Lavoisier, voir notamment Keiko Kawashima, Émilie du Châtelet et Marie-Anne Lavoisier. Science et genre au xviiie siècle, Paris, Honoré Champion, 2013 ; Meghan K. Roberts, Sentimental Savants. Philosophical Families in Enlightenment France, Chicago, Londres, The University of Chicago Press, 2016, chap. ii ; Jean-Pierre Poirier, La Science et l’Amour. Madame Lavoisier, Paris, Pygmalion, 2004. On se permet de renvoyer aussi à Francesca Antonelli, Scrivere e sperimentare : Marie-Anne Paulze-Lavoisier, segretaria della « nuova chimica » (1771-1836), Rome, Viella, 2022 et « Note-taking and Self-promotion : Marie-Anne Paulze-Lavoisier as a Secrétaire (1772-1792) », in Francesca Antonelli, Antonella Romano et Paolo Savoia (dir.), Gendered Touch. Women, Men and Knowledge-Making in Early-Modern Europe, Leyde, Boston, Brill, 2022, p. 220-244. Sur les variantes du nom de Paulze-Lavoisier et les raisons pour lesquelles on choisit d’utiliser cette forme, voir Francesca Antonelli, Scrivere e sperimentare, op. cit., p. 26-27.
  • [4]
    Steven Shapin, « The Invisible Technician », American Scientist, vol. 77, n° 6, 1989, p. 554-563 ; Londa Schiebinger, The Mind Has No Sex ? Women in the Origins of Modern Science, Cambridge, Londres, Harvard University Press, 1989.
  • [5]
    Mémoires [de physique et] de chimie. Tome I, [p. i]. Ouvrage consultable sur la base de données Panopticon Lavoisier : http://moro.imss.fi.it/lavoisier/
  • [6]
    Pour une étude approfondie de la chimie de Lavoisier, centrée sur les pratiques de laboratoire, voir Marco Beretta et Paolo Brenni, The Arsenal of Eighteenth-Century Chemistry. The Laboratories of Antoine-Laurent Lavoisier, Leyde, Brill, 2022 (notamment sa riche bibliographie où l’on trouvera des références supplémentaires).
  • [7]
    Richard Kirwan, An Essay on Phlogiston, and the Constitution of Acids, Londres, J. Davis, 1787, surtout p. 4-5.
  • [8]
    Essai sur le phlogistique, et sur la constitution des acides, traduit de l’anglois de M. Kirwan ; avec des notes de MM. De Morveau, Lavoisier, de la Place, Monge, Berthollet, & de Fourcroy, Paris, Rue et Hôtel Serpente, 1788, p. i.
  • [9]
    Ibid., p. i-ii.
  • [10]
    Voir notamment la lettre de Paulze-Lavoisier à Guyton de Morveau, 16 novembre 1788, in Michelle Goupil (éd.), Œuvres de Lavoisier. Correspondance. Vol. 5, 1787-1788, Paris, Académie des sciences, 1993, p. 234.
  • [11]
    Sur cette image de la fémininité, voir Meghan K. Roberts, Sentimental Savants, op. cit., chap. i et ii.
  • [12]
    Édouard Grimaux, Lavoisier, 1743-1794, d’après sa correspondance, ses manuscrits, ses papiers de famille et d’autres documents inédits, Paris, Félix Alcan, 1888, p. 43. Les quelques pages consacrées à Paulze-Lavoisier dans cette biographie (p. 42-44) s’appuyaient d’ailleurs beaucoup sur les lettres qu’elle a échangées avec Lavoisier pendant leur collaboration.
  • [13]
    Paulze-Lavoisier à Horace-Bénédict de Saussure, 2 janvier 1789, in Patrice Bret (éd.), Œuvres de Lavoisier. Correspondance. Vol. 6, 1789-1791, Paris, Académie des sciences, 1997, p. 1-2.
  • [14]
    Même à l’Académie des sciences, lors d’une séance où l’on a discuté de l’ouvrage pour lui accorder un privilège, on a fait quelques allusions à ce sujet : voir Archives de l’Académie des sciences, Procès-verbaux, 5 juillet 1788.
  • [15]
    Voir, par exemple, la note ajoutée au commentaire de l’introduction fait par Lavoisier : « 1) Voyez la note remise au Traducteur, pour être insérée à la suite de cette introduction, pag. 11 », Essai sur le phlogistique, p. 8, n. 1.
  • [16]
    Charlotte Guichard, La Griffe du peintre. La valeur de l’art (1730-1820), Paris, Seuil, 2018.
  • [17]
    Archives de l’Académie des sciences, Fonds Lavoisier, Registre de laboratoire n. 13, f. 1r-5r, « Expériences pour tenter la conversion du chevalier Landriani ».
  • [18]
    Voir les sources discutées dans Francesca Antonelli, Scrivere e sperimentare, op. cit.
  • [19]
    Arthur Young, Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789 (1792), t. I, Paris, Librairie de Guillaumin et Cie, 1860, p. 111.
  • [20]
    Voir à ce sujet Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon : essai sur le culte des grands hommes, Paris, Fayard, 1998 et (parmi d’autres) Geneviève Fraisse, Muse de la Raison. Démocratie et exclusion des femmes en France, Paris, Gallimard, 1989.
  • [21]
    Anthony La Vopa, The Labor of the Mind. Intellect and Gender in Enlightenment Cultures, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2017 ; Anne C. Vila, « “Ambiguous Beings” : Marginality, Melancholy, and the Femme Savante », in Sarah Knott et Barbara Taylor (dir.), Women, Gender and Enlightenment, New York, Palgrave Macmillan, 2005, p. 53-69.
  • [22]
    Concernant Paulze-Lavoisier, cette image se retrouve par exemple dans la comparaison faite entre son cas et celui d’Émilie du Châtelet par Keiko Kawashima, Émilie du Châtelet et Marie-Anne Lavoisier, op. cit. (surtout p. 283-290).
  • [23]
    Jacques-Louis David, Portrait de Monsieur Lavoisier et de sa femme (1788), huile sur toile, 259,7 x 194,6 cm, New York, Metropolitan Museum of Art, n° d’inventaire 1977.1. La reproduction de ce tableau est disponible en ligne sur le site du musée : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/436106
  • [24]
    Marco Beretta, Imaging a Career in Science. The Iconography of Antoine Laurent Lavoisier, Canton, Science History Publications, 2001, p. 25-41 ; Mary Vidal, « David Among the Moderns : Art, Science and the Lavoisiers », Journal of the History of Ideas, vol. 56, n° 4, 1995, p. 595-623.
  • [25]
    Marco Beretta, Imaging a Career in Science, op. cit., p. 25-41. Une version préliminaire du tableau, où les références aux liens des Lavoisier avec le milieu de la haute bourgeoisie financière étaient bien plus explicites, a été récemment découverte : David Pullins, Dorothy Mahon et Siliva A. Centeno, « The Lavoisiers by David : Technical Findings on Portraiture at the Brink of Revolution », The Burlington Magazine, vol. 163, n° 1422, 2021, p. 780-791.
  • [26]
    Mary Vidal, « David Among the Moderns : Art, Science and the Lavoisiers », art. cité, p. 620.
  • [27]
    Sur ce point, on conteste partiellement la thèse de Vidal qui veut que le regard de Paulze-Lavoisier soit dirigé uniquement vers David.
  • [28]
    Francesca Antonelli, Scrivere e sperimentare, op. cit., chap. v.
  • [29]
    Je remercie Antonella Romano pour m’avoir invitée à réfléchir davantage à la dimension genrée du mythe lavoisien dans cet article et pour les nombreuses discussions que nous avons eues à ce sujet au fil du temps. Merci également aux deux reviewers anonymes pour leurs commentaires, à Romain Debuys et Laurence Lippi pour leurs relectures de mon français et à Florence Neveux pour son assistance du point de vue éditorial. Dans la phase finale de la rédaction de cet article, j’ai bénéficié d’un financement de l’Union européenne (programme Horizon Europe, projet n° 01064575, HORIZON-MSCA-2021-PF-01).

1 En 1864 paraissait le premier volume des Œuvres de Lavoisier, début d’un plus vaste projet visant à publier les écrits du célèbre chimiste français. Dès l’introduction, on comprend qu’il ne s’agissait pas seulement de rendre disponibles plusieurs textes inédits, tout en republiant certains ouvrages désormais devenus introuvables. L’objectif de cet ambitieux travail, réalisé aux frais de l’État, était aussi de célébrer Antoine Laurent Lavoisier (1743-1794) comme le « fondateur de la chimie moderne », voire comme un « prophète inspiré » – pour reprendre les mots de l’éditeur, le chimiste Jean-Baptiste Dumas – dont le génie avait su anticiper l’« avenir » de la discipline. Le revers de la médaille, moins évident et pourtant présent dans ce projet, visait à donner l’image d’un homme vertueux, « martyr » d’une Révolution qui, sans comprendre ses talents, l’avait conduit à l’échafaud. L’édition de ses écrits prenait dès lors valeur d’« hommage », ou plus précisément de « monument réparateur » que la France offrait à l’une de ses gloires nationales [1].

2 On ne peut pas entrer ici dans les détails de cette entreprise éditoriale complexe qui a construit, en l’espace d’une trentaine d’années, un important corpus de sources, transmis à plusieurs générations d’historiens de la chimie. Cette publication a sans nul doute contribué à la construction du mythe de Lavoisier comme « génie solitaire », capable à lui seul de « révolutionner » tout un domaine du savoir [2]. En effet, si l’on y sélectionnait les écrits du chimiste qui, au milieu du xixe siècle, pouvaient sembler particulièrement « modernes », on négligeait, dans l’introduction générale et les notes de bas de page, d’ailleurs peu nombreuses, la dimension collective de ses recherches, pour les présenter comme le travail d’un seul grand homme. Une omission en particulier peut surprendre les lecteurs d’aujourd’hui : celle de Marie-Anne Paulze-Lavoisier (1758-1836), jeune femme de la haute bourgeoisie que Lavoisier épouse en 1771 et qui, peu après, commence à prendre part à ses travaux par un ensemble assez varié de pratiques allant de la traduction et de l’illustration de textes à l’assistance qu’elle lui apporte dans son laboratoire. C’est à elle que l’on doit d’ailleurs la conservation de l’héritage de Lavoisier au xixe siècle, y compris celle des manuscrits sur lesquels les éditeurs des Œuvres se sont largement appuyés [3]. Lorsqu’on consulte ces volumes aujourd’hui, on est donc directement confronté à ce qu’on appelle parfois l’« invisibilité des assistants » et, plus généralement, des figures mises en marge de l’histoire, puis oubliées par l’historiographie [4]. Il ne faut pas pour autant situer trop loin dans le temps le processus d’invisibilisation dont Paulze-Lavoisier fait l’objet dans les Œuvres. On verra en effet que le problème de la visibilité, et donc du crédit accordé aux différents acteurs (et actrices) de l’histoire des sciences auquel renvoie ce cas, se pose sous des formes bien plus ambivalentes du vivant du couple Lavoisier. Nous nous concentrerons sur certaines de ces ambivalences pour essayer de montrer que c’est précisément en jouant de sa propre invisibilité – qui, on le verra, n’est à bien des égards que relative, ou pour ainsi dire mise en scène selon les normes de genre de l’époque – que Paulze-Lavoisier parvient à se forger une réputation dans les milieux savants de son temps.

La « chimie nouvelle » et son « fondateur ».

3 En passant sous silence le rôle de Paulze-Lavoisier dans les recherches de son mari, les éditeurs des Œuvres semblaient également oublier qu’elle avait été la première à œuvrer pour que Lavoisier soit élevé au rang de « fondateur de la chimie moderne ». En effet, cette entreprise avait été au cœur de plusieurs initiatives lancées par la « veuve Lavoisier » après la mort du chimiste, en 1794. En témoigne sa tentative, réitérée entre 1796 et 1805 et finalement vouée à l’échec, de publier les Mémoires de physique et de chimie : cet ouvrage en huit volumes, en rassemblant plusieurs écrits de Lavoisier, était déjà censé, selon elle, « faire l’histoire de la chimie moderne ». Ce projet, que Lavoisier avait lui-même esquissé en 1792, et qu’il concevait essentiellement comme un travail collectif, dans la mesure où ses écrits devaient alterner avec ceux de certains de ses collaborateurs, devenait entre les mains de Paulze-Lavoisier une opération destinée à honorer la mémoire de son mari. De son point de vue, la contribution des autres auteurs n’était qu’un ajout sans trop d’importance, visant simplement à rendre cette édition « plus intéressante et plus complette [sic] [5] ».

4 Dans une certaine mesure, la construction du mythe d’un Lavoisier « fondateur » a commencé de son vivant, notamment dans la seconde moitié des années 1780, lorsque le chimiste, à l’apogée de sa double carrière de savant et de grand commis de l’État – notamment comme fermier général, fonction qui le fera condamner à mort –, entendait se présenter comme l’auteur d’une manière entièrement « nouvelle » de faire de la chimie. On connaît aujourd’hui les points forts de ce programme, qu’il n’hésitait pas à définir comme une « révolution » dans les sciences : l’importance accordée à la répétition des expériences, l’utilisation d’instruments sophistiqués, le rôle central donné à l’oxygène dans les phénomènes chimiques et, à partir de 1787, l’adoption d’une nouvelle nomenclature des substances [6]. C’est néanmoins à Paulze-Lavoisier que, dès cette époque, revenait la mission de présenter Lavoisier comme seul responsable d’un changement radical dans la manière d’entendre et de pratiquer la chimie. Cette opération passait avant tout par l’écriture, qu’elle a maîtrisée, comme beaucoup d’autres femmes de son milieu d’origine, dès sa jeunesse. On en a un aperçu dans son travail autour de l’Essay on Phlogiston du chimiste irlandais Richard Kirwan, qu’elle a traduit en français en 1788, et auquel Lavoisier et certains de ses collaborateurs ont ajouté de longs commentaires sous forme de notes. L’objectif de l’ouvrage était non seulement de répondre aux arguments récemment avancés par Kirwan à propos de l’existence du « phlogiste », agent chimique que Lavoisier voyait comme le symbole d’une chimie obsolète, encore très proche de l’alchimie. Était en jeu l’image même de Lavoisier, dépeint par son collègue irlandais comme un savant en difficulté, incapable de répondre aux critiques, de plus en plus nombreuses, formulées à l’encontre de son « système [7] ». C’est Paulze-Lavoisier qui s’est chargée, tout en restant anonyme, de corriger ce portrait. En effet, dans la « préface du traducteur » de l’édition française de l’Essay, censée avant tout présenter les principes suivis dans la traduction, elle proposait un récit opposé à celui de Kirwan, où Lavoisier apparaissait comme le seul véritable protagoniste de toute l’histoire de la chimie. On lit en effet dans les toutes premières lignes de l’Essai :

5

L’étude de la Chimie devient de jour en jour plus générale & ses progrès semblent surtout plus rapides depuis qu’un Savant, connu par la scrupuleuse attention qu’il a portée dans ses expériences, & l’esprit philosophique qui a dirigé ses observations, a formé une nouvelle théorie, dans laquelle on n’admet que des vérités constatées [8].

6 Les débats qui divisaient les chimistes au xviiie siècle, y compris au sein de l’Académie des sciences, dont Lavoisier était un membre éminent, étaient ensuite réduits à une seule « doctrine », qui selon la traductrice avait été « promptement adoptée par la plupart des Savans François ». Il était « difficile », ajoutait-elle, de s’opposer à une théorie « qui explique tous les faits chimiques sans aucune supposition, qui suit pas à pas la marche de la nature, & dont les résultats sont toujours d’accord avec le calcul le plus rigoureux [9] ».

7 Cette image de Lavoisier et de sa « nouvelle théorie », aux traits presque caricaturaux, se trouve ultérieurement enrichie dans la correspondance de Paulze-Lavoisier, au moins à partir de 1775. En effet, c’est surtout au fil de ces échanges que les propos théoriques de Lavoisier semblent prendre l’allure d’un « culte » que tous les chimistes sont supposés observer. Cela passe, entre autres, par l’utilisation d’un vocabulaire à connotation religieuse que l’on ne trouve pas dans les écrits du chimiste, dont l’enjeu était aussi de se défaire de toute « ambiguïté » et « obscurité » linguistique. À plusieurs occasions Paulze-Lavoisier décrit par exemple l’adhésion à la « chimie nouvelle » comme nécessitant une « abjuration », relevant d’une « profession de foi » ou encore d’une « conversion » [10]. Mais la lettre constitue aussi l’espace dans lequel Paulze-Lavoisier fabrique sa propre image de femme « modeste », dont la seule ambition est de se rendre « digne » de son mari et de ses talents [11]. Dans une certaine mesure on trouve ici, ante litteram, la femme décrite à la fin du xixsiècle par Édouard Grimaux, premier biographe de Lavoisier : une épouse dévouée et sachant toujours s’effacer devant le chimiste, dont elle a vite appris à apprécier « le caractère et le génie [12] ». À maintes reprises, en effet, elle semble minimiser son rôle dans les recherches de Lavoisier, tandis que ce dernier, sous sa plume, se trouve élevé au rang de savant capable de dévoiler tous les secrets de la nature. Par exemple, en réponse au géologue genevois Horace-Bénédict de Saussure, qui la complimentait pour sa traduction de l’Essay on Phlogiston, Paulze-Lavoisier se dit « indigne » d’un tel éloge et dénuée d’« amour propre » ; comparée à Lavoisier et à ses collègues, bien « plus habiles » qu’elle, elle ne serait qu’une « petite fille ». Elle écrit ainsi :

8

Je suis très flattée Monsieur que vous m’ayéz choisi pour recevoir votre profession de foi, moi indigne qui n’ai d’autre merite que la traduction. Les choses aimables que vous me dites à ce sujet seraient bien faites pour me donner de l’amour propre si je n’avais toujours à mes cotés plus habiles que moi et auprès de qui je suis bien petite fille. La science chimique fait des progres qu’il est difficile de suivre, et c’est à la nouvelle theorie qu’on les doit. Le regne vegetal sera parfaitement connu sous quelques tems. M. Lavoisier a fait du vinaigre artificiel en laissant exposé à l’air un melange de crème de tartre et de sucre ; tous les acides vegetaux, les gommes, les resines sont à peu près analysés avec la justesse qui accompagne les experiences de M. Lavoisier et tout s’explique parfaitement sans supposition de principes inconnus [13].

9 L’image de l’humble épouse, prête à laisser son mari et ses collègues occuper le devant de la scène, semble de ce point de vue complémentaire de celle du savant « fondateur », au point qu’elles paraissent en quelque sorte se construire ensemble et se renforcer mutuellement. Il n’y a pourtant rien de naïf dans tout cela, mais plus probablement – comme on le verra par la suite – un choix délibéré, voire la mise en œuvre d’une stratégie précise de la part de Paulze-Lavoisier.

Le « fondateur » et son double.

10 En ce qui concerne l’invention par Paulze-Lavoisier d’un Lavoisier « fondateur », un point surtout mérite d’être relevé : non seulement cette opération ne l’empêche pas de construire sa propre réputation auprès de ses contemporains, mais elle semble, au contraire, y contribuer. Le jeu mis en place par les deux conjoints et collaborateurs dans ce domaine est effectivement ambigu et finit par échapper à toute opposition trop radicale entre visibilité (des hommes) et invisibilité (des femmes). Il convient tout d’abord de souligner que l’anonymat derrière lequel Paulze-Lavoisier se dissimule dans l’Essai sur le phlogistique – souvent interprété comme la preuve la plus évidente de son invisibilité dans le milieu savant – était en réalité largement relatif, puisque les lecteurs n’avaient guère de doute sur l’identité du « traducteur [14] ». D’ailleurs l’Essai tel qu’il a été publié durant l’été 1788 comportait plusieurs mentions qui semblaient amplifier le rôle de la traductrice : si trois notes sur la chimie de Kirwan, dont l’auteur réel était peut-être Lavoisier, étaient de fait attribuées à son épouse, d’autres indications, dans le corps du texte, pouvaient laisser penser que cette dernière avait en quelque sorte joué le rôle d’éditrice de l’ouvrage, en rassemblant les textes rédigés par les autres contributeurs [15]. D’autres textes auraient mis en œuvre des dispositifs différents et bien plus explicites. Le célèbre Traité élémentaire de chimie, par exemple, publié par Lavoisier à la veille de la Révolution et pensé comme une sorte de manuel pour former les nouvelles générations de chimistes à la « nouvelle doctrine », réservait une place d’exception à Paulze-Lavoisier. Les treize planches gravées montrant les instruments considérés comme essentiels à la chimie telle qu’elle était conçue dans cet ouvrage, et que l’on sait aujourd’hui être le fruit d’une collaboration étroite entre les époux Lavoisier, étaient en effet accompagnées de la mention, bien visible, « Paulze-Lavoisier sculpsit », riche de sens dans le monde de l’art, où elle constituait une manière codifiée d’attribuer une œuvre à son auteur [16].

11 Néanmoins, c’est lorsqu’on s’intéresse à l’ensemble de pratiques qui caractérise au quotidien la collaboration entre les deux époux que l’on peut repérer le plus d’éléments allant dans le sens d’une « mise en visibilité » de Paulze-Lavoisier. Cela passe avant tout par la sociabilité. Pour bien saisir ce point, il importe de replacer le travail savant dans son espace : les Lavoisier vivent et travaillent ensemble, dans les logements successifs qu’ils occupent à Paris et où ils installent leur laboratoire. De l’appartement de la rue des Bons-Enfants, dans le quartier du Palais-Royal, où ils habitent dès leur mariage, jusqu’à la grande résidence de l’Arsenal, qui leur est attribuée en 1776, à la suite de l’élection de Lavoisier au poste de codirecteur de la Régie des poudres et salpêtres, lieux de vie et de travail ne font qu’un. Ils participent à la construction d’une « chimie nouvelle », non seulement en tant qu’espaces privilégiés de pratique expérimentale, mais aussi comme ressources supplémentaires pour gagner à la « chimie nouvelle » de nouveaux partisans ou, comme on le disait parfois dans le cercle des Lavoisier, des « prosélytes ». Un élément clé de cette démarche consiste à mettre en place certains rituels typiques de la haute société, notamment en matière d’hospitalité : liés à la haute bourgeoisie d’Ancien Régime, les Lavoisier reprennent l’usage d’accueillir régulièrement chez eux une société variée, à laquelle ils offrent des dîners, de petits concerts et des spectacles de société. Dans ce va-et-vient d’invités – savants, bien sûr, mais aussi administrateurs, diplomates et voyageurs –, la visite du laboratoire, avec ses instruments en fonction et ses « ouvriers » au travail, fait en quelque sorte partie des attractions que les deux collaborateurs entendent offrir. Plusieurs récits évoquent ce qui s’apparente à des visites guidées de son laboratoire menées par Lavoisier, pendant que Paulze-Lavoisier entretient la conversation auprès de leurs invités. Parfois, ce sont des séances expérimentales entières qui sont montrées, dans le but explicite de convaincre un certain interlocuteur de la pertinence des théories de Lavoisier, et c’est précisément à ce genre d’initiatives que l’on se réfère dans la correspondance lorsqu’il est question de « conversions [17] ». Mais ce qui nous intéresse le plus ici est que cette spectacularisation des espaces de travail de Lavoisier, enracinée dans les mécanismes de la sociabilité de l’Ancien Régime, devient aussi un moyen pour Paulze-Lavoisier de se présenter comme une figure clé de ce grand projet qu’était la « chimie nouvelle ». Il peut s’agir de faire état de son travail dans le laboratoire, centré notamment sur la mise en écrit des expériences dans laquelle elle s’investit tout au long de sa collaboration avec le chimiste. Cet effort, réalisé en amont de la publication et invisibilisé dans les travaux que Lavoisier parvient à publier de son vivant, attire à plusieurs reprises l’attention des invités, surpris de voir une femme jouer le rôle de « secrétaire » de son mari [18]. Dans d’autres cas, ce sont les connaissances en chimie dont Paulze-Lavoisier fait preuve dans la conversation ou tout simplement ses qualités de maîtresse de maison, capable de s’entretenir avec ses hôtes sur les sujets les plus divers, qui font l’objet de commentaires élogieux. Ces différents motifs d’étonnement se retrouvent concentrés, par exemple, dans le récit de voyage d’Arthur Young, l’agronome anglais qui, en 1787, lors d’un séjour dans la capitale française, se rend chez les Lavoisier pour voir, lui aussi, le fameux laboratoire qui y est installé. Sa rencontre avec Paulze-Lavoisier ne semble cependant pas l’avoir moins surpris. Il écrit en effet dans son journal :

12

Le 16 – Rendez-vous chez M. Lavoisier. Madame Lavoisier, personne pleine d’animation, de sens et de savoir, nous avait préparé un déjeuner anglais au thé et au café ; mais la meilleure partie de son repas, c’était, sans contredit, sa conversation, soit sur l’Essai de M. Kirwan sur le Phlogistique, qu’elle est en train de traduire, soit sur d’autres sujets qu’une femme de sens, travaillant avec son mari dans le laboratoire, sait si bien rendre intéressants. J’eus le plaisir de visiter cette retraite, théâtre d’expériences suivies par le monde scientifique. Dans l’appareil pour les recherches sur l’air, rien ne frappe autant que la partie destinée à brûler l’air inflammable et vital et à condenser l’eau ; c’est une machine admirable [19].

13 Ces quelques exemples, loin d’être exhaustifs, sont révélateurs de la manière dont Paulze-Lavoisier construit sa propre réputation – que ce soit comme traductrice, illustratrice, secrétaire ou maîtresse de maison –, à mesure qu’elle avance dans la fabrique du génie lavoisien.

Jeux de regards.

14 En croisant les perspectives ouvertes jusqu’ici, on se trouve confronté à un double mouvement. D’une part, on voit clairement les efforts de Paulze-Lavoisier pour élever Lavoisier au rôle de découvreur d’un nouveau domaine du savoir et auteur d’une théorie « révolutionnaire ». D’autre part, on relève une mise en évidence délibérée du rôle qu’elle-même a joué dans ce projet. On pourrait alors faire l’hypothèse que la volonté de hisser Lavoisier au rang de « fondateur » sert aussi de point d’appui, ou pour mieux dire de tremplin, à Paulze-Lavoisier, lui permettant de se tailler une place dans une société où l’on tend de plus en plus à vouer un culte aux grands hommes et à marginaliser les femmes dans l’espace public [20]. Sa tendance à s’effacer devant l’image agrandie de son mari et de sa « chimie nouvelle » pourrait également être lue comme une réinterprétation d’un lieu commun qui avait cours chez les femmes au xviiie siècle (et à leur propos) : il fallait adopter une posture humble, dissimulant toute ambition intellectuelle, pour éviter les critiques adressées aux « femmes savantes », souvent considérées comme des êtres contre-nature, voire monstrueux [21]. En d’autres termes, des dispositifs que l’on associerait de prime abord à une condition d’« assistante invisible » semblent au contraire lui avoir donné accès à des formes de visibilité qui, pour une femme de son époque, auraient autrement été difficiles à atteindre sans encourir la désapprobation du public. On est de ce point de vue très loin de l’image de la femme « victime » qui a parfois été mise en avant par l’historiographie [22]. Ce que l’étude de ce cas semble faire apparaître, c’est plutôt la dimension genrée du mythe d’un Lavoisier « fondateur » et, parallèlement, les multiples usages que Paulze a faits elle-même de ce mythe.

15 L’ambivalence de cette stratégie atteint probablement son point culminant dans ce qui reste aujourd’hui la représentation visuelle la plus connue des Lavoisier. Il s’agit du double portrait des époux par Jacques-Louis David en 1788 et connu sous le titre de Portrait de Monsieur Lavoisier et de sa femme[23]. Réalisé sur commande, et donc sous la supervision attentive des deux collaborateurs, cet immense et magnifique tableau a pu être interprété, notamment dans sa version finale, comme un moyen supplémentaire pour Lavoisier de célébrer à la fois sa propre personne et la « révolution » qu’il avait en programme [24]. Assis à une table de travail, dans un cadre qui pourrait être l’intérieur d’une habitation privée, le chimiste apparaît entouré d’objets symbolisant sa « nouvelle théorie » : des instruments placés à ses pieds et sur la table, évoquant ceux qui sont utilisés dans son laboratoire pour les recherches sur la composition des airs et notamment l’oxygène, aux feuilles partiellement compilées qu’il a devant lui, probable allusion au Traité élémentaire de chimie, alors en cours de rédaction [25]. Néanmoins, ce qui est plus frappant dans ce tableau, c’est la place donnée à Paulze-Lavoisier, pas exactement centrale et pourtant surplombante par rapport à Lavoisier. Debout, une main sur l’épaule de son mari, elle paraît en effet dominer la scène, magnifiée par ses proportions, la grande robe blanche qu’elle porte et sa volumineuse coiffure. Derrière elle, dans la pénombre, on distingue un carton à dessins, sans doute une référence à son travail d’illustratrice du Traité que David, qui avait été son professeur, connaissait bien. C’est surtout le jeu de regards mis en scène par le peintre qui fait de la figure de Paulze-Lavoisier le « point focal » du tableau, sur lequel le spectateur est d’emblée invité à se concentrer [26]. En effet, si Lavoisier regarde son épouse, celle-ci – contrairement à l’attitude habituelle de la Muse, au sens classique du terme – regarde ailleurs, et plus précisément, semble-t-il, le spectateur lui-même [27]. Cette manière d’attirer l’attention vers le tableau, et ainsi vers Lavoisier, paraît suggérer le rôle d’intermédiaire entre le chimiste et son public que joue dès cette époque Paulze-Lavoisier. Mais ce choix peut aussi introduire une ambivalence dans la représentation du couple, puisque c’est à elle, plutôt qu’à son mari, que revient la place principale. De ce point de vue, ce fameux portrait offre, à nos yeux, une représentation particulièrement efficace des multiples efforts réalisés par son épouse afin d’élever Lavoisier au rang de grand homme de la science moderne. Cette opération se poursuit d’ailleurs dans les premières décennies du xixe siècle, lorsque se précise et se renforce l’image d’un Lavoisier « fondateur » de la « chimie moderne », à laquelle vient s’ajouter celle du « martyr » de la période révolutionnaire : deux mythes qui seront bien à l’œuvre, comme nous l’avons dit plus haut, dans l’édition nationale de ses écrits dont la parution commence en 1864. Dans le cadre de ce texte, nous ne pouvons approfondir l’étude de cette longue phase de la vie de Paulze-Lavoisier, marquée par des changements politiques majeurs et de profonds bouleversements personnels. Il convient toutefois de mentionner que le tableau de David va être soigneusement conservé par la veuve du chimiste jusqu’à sa propre mort en 1836, avec les autres objets liés à leur collaboration (livres, instruments, collections d’histoire naturelle, papiers), récupérés et rassemblés, dès l’époque postrévolutionnaire, dans son nouvel hôtel particulier [28]. Exposé dans le hall d’entrée, le portrait ne manquait pas de surprendre les invités qui, passé le seuil, se trouvaient face à l’image imposante du couple. Si la vue de cette toile pouvait éveiller, chez certains, le souvenir de la vie d’Ancien Régime, elle témoignait aussi du rôle qu’avait joué une femme dans le projet de la « chimie nouvelle », peu avant qu’on ne l’efface des Œuvres de Lavoisier[29].


Mots-clés éditeurs : (in)visibilité des femmes dans les sciences, Antoine-Laurent Lavoisier (1743-1794), e, Marie-Anne Paulze-Lavoisier (1758-1836), mythe du « père fondateur », sciences et genre au, siècle, xviii

Date de mise en ligne : 15/11/2023

https://doi.org/10.3917/commu.113.0045