Article de revue

Patrimonialiser l’immigration via les témoignages : enjeux et embûches

Pages 105 à 119

Citer cet article


  • Chauliac, M.
  • et Venel, N.
(2017). Patrimonialiser l’immigration via les témoignages : enjeux et embûches. Communications, 100(1), 105-119. https://doi.org/10.3917/commu.100.0105.

  • Chauliac, Marina.
  • et al.
« Patrimonialiser l’immigration via les témoignages : enjeux et embûches ». Communications, 2017/1 n° 100, 2017. p.105-119. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-communications-2017-1-page-105?lang=fr.

  • CHAULIAC, Marina
  • et VENEL, Nancy,
2017. Patrimonialiser l’immigration via les témoignages : enjeux et embûches. Communications, 2017/1 n° 100, p.105-119. DOI : 10.3917/commu.100.0105. URL : https://shs.cairn.info/revue-communications-2017-1-page-105?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/commu.100.0105


Notes

  • [1]
  • [2]
    Pour en savoir plus, voir : Marina Chauliac et Nancy Venel, « “Tous venus d’ailleurs, tous devenus d’ici ?” À Villeurbanne, la prise en compte paradoxale des mémoires de l’immigration au sein d’un établissement culturel municipal, le Rize », in Michèle Baussant, Marina Chauliac, Sarah Gensburger et Nancy Venel (dir.), Les Terrains de la mémoire. Approches croisées à l’échelle locale, Nanterre, Presses universitaires de Paris Ouest (à paraître). Et sur la rivalité entre Lyon et Villeurbanne : Boris De Rogalski Landrot, La fabrique matérielle et symbolique de la ville : le cas de Villeurbanne 1900-1950, thèse d’histoire contemporaine, ENS, 2014.
  • [3]
    Xavier de la Selle, « La mémoire des migrations à Villeurbanne : l’exemple du Rize », in Hélène Bertheleu (dir.), Mémoires des migrations en France. Du patrimoine à la citoyenneté, Rennes, PUR, 2016, p. 206.
  • [4]
    Michel Rautenberg faisait remarquer combien la construction de la nation française laissait peu de place au patrimoine de l’immigration, que celui-ci concerne un patrimoine culturel, lié à l’histoire particulière d’un groupe, ou un patrimoine en lien avec le parcours migratoire : tous les deux renvoient à la fois à la peur du communautarisme et à un imaginaire postcolonial empreint de stéréotypes. Michel Rautenberg, « Les “communautés” imaginées de l’immigration dans la construction patrimoniale », Les Cahiers de Framespa [en ligne], 3, 2007, mis en ligne le 1er octobre 2007 : http://framespa.revues.org/274
  • [5]
    Noël Barbe, « Actions patrimoniales », Les Nouvelles de l’Archéologie, 2003, p. 5-7.
  • [6]
    Jean-Paul Bret, « Et vous, qu’en pensez-vous ? », lettre adressée aux Villeurbannais lors de la campagne des élections municipales en septembre 2000. Citée par Xavier de la Selle, « Le Rize » : http://lerizeplus.villeurbanne.fr/arkotheque/client/am_lerize/encyclopedie/fiche.php?ref=31, consulté le 20 novembre 2016.
  • [7]
    Sarah Gensburger, Les Justes de France. Politiques publiques de la mémoire, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.
  • [8]
    Pour une analyse de cet engouement, Marie-Claire Lavabre, « Usages et mésusages de la mémoire », Critique internationale, no 7, 2000, p. 48-57 ou Philippe Joutard, Histoire et mémoires, conflits et alliance, Paris, La Découverte, coll. « Écritures de l’histoire », 2013.
  • [9]
    Dans un rapport remis en 1979 au ministre de la Culture et qui sera à l’origine de la politique ethnologique du ministère de la Culture, on peut lire la nécessité d’une « ethnologie d’urgence » pour pallier la disparition des anciens modes de vie (Redjem Benzaïd, « L’ethnologie de la France, besoins et projets », rapport du groupe de travail sur le patrimoine ethnologique, Paris, ministère de la Culture et de la Communication, 1979, p. 28).
  • [10]
    Voir sur ce point le projet de l’association « Génériques » de création d’archives orales de l’immigration mis en place à la fin des années 1990.
  • [11]
    Bertrand Müller, « Archives orales et entretiens ethnographiques. Un débat entre Florence Descamps et Florence Weber, animé par Bertrand Müller », Genèses, vol. 1, no 62, 2006, p. 97.
  • [12]
    Entretien avec Jean-Paul Bret, le 9 juin 2015.
  • [13]
    Olivier Chavanon, « Où sont passés nos Villages nègres ? », Revue européenne des migrations internationales, vol. 13, no 1, 1997, p. 191-200.
  • [14]
    Nous empruntons l’expression à Jean-Louis Tornatore qui constatait le même phénomène de table rase à propos des traces matérielles de l’industrie en Lorraine : Jean-Louis Tornatore, « Trou de mémoire. Une perspective post-industrielle de la “Lorraine sidérurgique” », inJean-Claude Daumas (dir.), La Mémoire de l’industrie : de l’usine au patrimoine, Cahiers de la MSH Ledoux, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, p. 49-80.
  • [15]
    Linda Idjéraoui, Le Témoignage exposé. Du document à l’objet médiatique, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 30-31.
  • [16]
    « Collecte “Quelle mémoire !”. Collecte de témoignages oraux. Les collectes de témoignages auprès de Villeurbannais continuent avec Cécile Mathias, biographe et écrivaine. Vivre, habiter, étudier, travailler ou même peut-être jardiner à Villeurbanne… Qu’il s’agisse d’événements lointains ou plus récents, vos témoignages apportent une connaissance nouvelle de l’histoire de la ville à travers les souvenirs de ses habitants. La collecte s’intéresse à tout témoignage en lien avec la mémoire de la ville. » Brochure de programmation du Rize mars-mai 2012, p. 30.
  • [17]
    Entretien avec la biographe, le 9 juillet 2013.
  • [18]
    Id.
  • [19]
    « Et ils sont où les ouvriers ? », du 5 février au 20 septembre 2015.
  • [20]
    « Objets migrateurs » (Xavier Pagès, Philippe Barbier). Exposition présentée au Rize du 11 février au 24 avril 2010.
  • [21]
    Notons que cette fiche n’est que très rarement renseignée avec précision.
  • [22]
    Voir Lola Mandroyan, « Du traitement à la valorisation des archives orales par le Rize de Villeurbanne », mémoire de master 1 « Informations et communication », Lyon 3, 2014, p. 17 sq.
  • [23]
    Voir notamment Michael Pollak et Nathalie Heinich, « Le témoignage », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 62-63, « L’illusion biographique », juin 1986, p. 3-29 ; Gérard Mauger, « Enquêter en milieu populaire », Genèses, 6, 1991. p. 125-143.
  • [24]
    Gérard Mauger, art. cité, p. 130.
  • [25]
    Ibid., p. 134.
  • [26]
    Ce montant doit être pris avec précaution dans la mesure où il se base sur une évaluation demandée à la biographe en 2016, soit jusqu’à sept ans après les premiers entretiens menés. Le doute persiste sur trois entretiens, que nous avons fait le choix d’intégrer au corpus.
  • [27]
    Entretien avec la chargée des expositions, le 26 juin 2013.
  • [28]
    Abdelmalek Sayad, L’Immigration ou les paradoxes de l’altérité, Bruxelles, De Boeck, 1991.
  • [29]
    Voir Marina Chauliac et Nancy Venel, « “Tous venus d’ailleurs, tous devenus d’ici ?”… », op. cit.
  • [30]
    Il faudrait ajouter le fonds d’archives du Centre des musiques traditionnelles de Rhône-Alpes (CMTRA) qui est en lien avec l’immigration pour avoir une image plus juste de la place occupée par la thématique dans les archives.
  • [31]
    Nadia Mounchit « Immigration à Villeurbanne depuis la fin du xix e siècle », Manon Duret « Les ouvriers à Villeurbanne, de 1850 à nos jours », Le Rize+ : http://lerizeplus.villeurbanne.fr/ ; Sylvie Schweitzer, Renaud Chaplain, Dalila Berbagui et Émilie Elongbil-Ewane, « Regards sur les migrations aux xix e et xx e siècles en Rhône-Alpes », Hommes et migrations, 1278, 2009, p. 32-46 ; Philippe Videlier, Usines, Genouilleux, La Passe du vent, 2007.
  • [32]
    Le documentaire sonore présenté lors de l’exposition, le dossier de presse et le catalogue restent consultables sur Internet. Les témoignages recueillis par Cécile Mathias pendant la période de présentation de l’exposition ont été déposés aux archives municipales de Villeurbanne.
  • [33]
    Notamment l’historienne Michelle Zancarini-Fournel.
  • [34]
    Réalisé par Fouad Chergui, 2008, 52 minutes.
  • [35]
    Réalisé par Wahid Chaïb et Laurent Benitah, 2016, 52 minutes.
  • [36]
    Le mot « ghetto » est employé à propos de la cité Olivier-de-Serres par le journal Le Progrès en 1975, voir « Olivier de Serres. Radiographie d’une “cité ghetto” », Journal d’exposition, Le Rize, 27-31 janvier 2010, textes de Michelle Zancarini-Fournel.
  • [37]
    Les extraits d’entretiens menés en 2016 l’ont été avec seulement quatre des onze « témoins », une personne n’ayant pu faire d’entretien pour des raisons de santé et les quatre autres étant restées injoignables. Les entretiens menés par Cécile Mathias en 2009 sont nominatifs et accessibles à tous au sein des archives municipales. Ils seront donc cités en tant qu’archives orales.
  • [38]
    Liane Mozère et al., Intelligence des banlieues, Paris, Éd. de L’Aube, 1999, cité par Hélène Bertheleu, « Conclusion », in Marianne Amar, Hélène Bertheleu et Laure Teulières (dir.), Mémoires des migrations, temps de l’histoire, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2015, p. 311.
  • [39]
    « […] en 1977, sur 200 familles logées, plus de 95 % sont d’origine maghrébine », Journal d’exposition, « Olivier de Serres. Radiographie d’une “cité ghetto” », textes de Michelle Zancarini-Fournel/LARHRA, p. 10.
  • [40]
    Irène Berelowitch, Quartier lointain, http://www.arteradio.com/
  • [41]
    Dossier de presse de l’exposition « Olivier de Serres. Radiographie d’une “cité ghetto” », Le Rize, 2009, p. 4.
  • [42]
    Hélène Bertheleu, « Conclusion », op. cit., p. 312.
  • [43]
    Comme le rappelle Maurice Halbwachs, « il ne suffit pas de reconstituer pièce à pièce l’image d’un événement passé pour obtenir un souvenir. Il faut que cette reconstruction s’opère à partir de données ou de notions communes qui se trouvent dans notre esprit aussi bien que dans ceux des autres, parce qu’elles passent sans cesse de ceux-ci à celui-là et réciproquement, ce qui n’est possible que s’ils ont fait partie et continuent à faire partie d’une même société » : La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, nouvelle éd. de 1997, p. 60-63.
  • [44]
    Bernard Lacroix et Jacques Lagroye, Le Président de la République : usages et genèse d’une institution, Paris, Presses de la FNSP, 1992.
  • [45]
    Le futur « centre de la mémoire » ; présentation du projet. Direction des affaires culturelles, de la mémoire et du patrimoine architectural, décembre 2004, p. 8.
  • [46]
    Noël Barbe, « Le déploreur de l’utilité, l’expert fraternel et l’inventeur de science détaché. Production de savoir et action culturelle. Prolégomènes… », ethnographiques.org (en ligne), no 12, février 2007 : http://www.ethnographiques.org/2007/Barbe

1 À Villeurbanne, le Rize appartient désormais à ces nombreuses initiatives locales qui participent de la mise en lumière de l’immigration dans l’espace public. Né en 2008 d’un projet politique du nouveau maire de la ville, Jean-Paul Bret, cet établissement public en régie municipale est chargé d’œuvrer à la production/reconnaissance de la mémoire ouvrière, urbaine et immigrée de la ville. Mis au service des Villeurbannais, le Rize est censé travailler pour et en partie avec eux « à faire connaître et reconnaître [leurs] cultures [1] ». En participant à la mise en avant d’une histoire industrielle et immigrée de la ville, il s’inscrit également dans une politique culturelle volontariste permettant à Villeurbanne de toujours mieux se distinguer par rapport à Lyon [2].

2 Cette structure hybride rassemble les archives municipales, une médiathèque, un lieu de résidence pour chercheurs, une salle d’expositions temporaires, un auditorium ainsi que différents espaces pour accueillir des interventions artistiques ou scientifiques. Si le Rize se revendique comme un lieu de mise en visibilité, de partage et de débats, de la mémoire plurielle des habitants, il est aussi en puissance un espace de patrimonialisation. Qu’en est-il dès lors de ce rôle potentiel dans le domaine des migrations ?

3

[Le Rize fonde] son action patrimoniale sur des archives et non pas sur des objets muséaux, [et] s’est très rapidement posé la question des sources de l’histoire des migrations qu’il pourrait collecter et conserver aux archives municipales. Mais en dehors des registres de l’état civil et des listes nominatives des recensements de la population, la présence des immigrés dans la ville n’a pas laissé beaucoup de traces archivistiques [3],

4 explique son premier directeur. C’est ainsi que l’établissement culturel s’est orienté vers les sources orales. Au travers de cette démarche, cette institution municipale peut apporter une qualification patrimoniale aux mémoires des groupes migrants et aux artefacts qui leur sont liés dans un contexte où la constitution d’un patrimoine de l’immigration à l’échelle nationale reste pour le moins timide [4]. Nous voudrions ici interroger cette « qualification patrimoniale [5] », autrement dit le processus qui mène une autorité quelle qu’elle soit (étatique, locale, associative, populaire, etc.) à construire et labelliser comme patrimoine, et à sélectionner les éléments choisis pour en faire partie.

5 Dans quelle mesure et de quelle manière le témoignage peut-il devenir un « objet » et/ou un outil de patrimonialisation ? Enfin, au-delà du point de vue de l’institution, comment le témoin perçoit-il l’acte de témoigner et comment qualifie-t‑il son témoignage ? L’article abordera en miroir la question du témoignage à travers sa construction par l’institution et par le témoin afin de mieux cerner les enjeux et les décalages possibles entre les deux.

Migrations et témoignages : les enjeux autour de la constitution des archives orales.

6 La « mémoire » des Villeurbannais est au cœur du programme du futur maire Jean-Paul Bret en 2001, qui souhaite par cette approche valoriser la « mémoire ouvrière, multiethnique et fraternelle des villes du xx e siècle [6] » et par là, travailler à la cohésion sociale de la cité. On est ici dans l’utilisation de la « mémoire » comme catégorie d’action publique [7]. Dans son projet initial, l’une des missions du Rize consiste à « collecter » une mémoire orale, écrite et iconographique considérée comme susceptible de disparaître. Le projet du Rize rentre en congruence de ce point de vue avec un contexte national où les actions autour du recueil de témoignages destinés à conserver des traces d’une société (paysanne, ouvrière) [8] ou d’une catégorie sociale (les survivants de la guerre de 14-18, les résistants…) en train de disparaître se sont mises en place sur le modèle notamment de ce qui avait constitué l’« ethnologie d’urgence » des années 1980 [9] et le développement de l’histoire orale [10] pour donner une voix aux « dominés [11] ». Cette « collecte » est initiée sur un principe de justice – recueillir la mémoire « des gens simples, la petite mémoire » – sur lequel se greffe une démarche scientifique [12].

7 L’enjeu autour des archives orales prend une tournure particulière lorsqu’il s’agit d’immigration dans la mesure où les services d’archives publiques présentent des lacunes importantes en la matière : de façon générale, le vécu des personnes (trajet, installation, liens avec les autres immigrés, etc.) en est absent, les archives écrites reflètent avant tout le point de vue des pouvoirs publics (via les recensements de populations et les registres de l’état civil). En outre, la disparition de nombreuses traces matérielles en lien avec l’histoire de l’immigration (habitat vétuste, bidonvilles, « villages nègres [13] », foyers, bureaux de l’ONI) renforce l’importance accordée au témoignage en tant qu’outil permettant de combler les « trous de mémoire [14] ».

8 Comment et à partir de quels outils le Rize a-t‑il traduit l’intention première portée par l’équipe municipale d’écrire un grand récit de la ville qui tienne compte des origines culturelles et sociales diverses de ses habitants, notamment sur la base du recueil de témoignages ? Il faut tout d’abord souligner le fait que les récits des habitants concernant leur vécu à Villeurbanne sont avant tout, pour le moment, pensés comme des outils de médiation visant à tisser une relation entre le lieu d’exposition et la population « exposée » considérée comme également détentrice d’un savoir [15].

9 Au sein même de la structure et selon les services considérés, on relève des conceptions et des usages assez divers du témoignage, ce qui a des effets sur la manière dont la mémoire est conçue et le récit archivé. D’un côté la mémoire est appréhendée comme un processus de co-construction d’un récit (au travers d’échanges au sein d’un groupe ou dans le cadre d’un entretien individuel). De l’autre, la mémoire des Villeurbannais est envisagée comme un récit préexistant qu’il conviendrait de « collecter » auprès de personnes-témoins pour nourrir la narration de/sur la ville. La mémoire est dans ce cas perçue comme pouvant être matérialisée à travers l’archive, audio ou audiovisuelle. La notion de « collecte » découle de cette vision d’une mémoire – objet du passé, mobilisable pour être archivée, mise en scène dans le cadre d’une exposition ou intégrée dans un projet artistique. Cette dernière conception prédomine dans le cadre de la constitution du fonds d’archives orales.

10 À partir des archives accessibles, des observations et entretiens menés auprès des salariés du Rize, mais aussi de la personne en charge de la « collecte de témoignages », il s’agit d’analyser la manière dont ces témoignages ont été construits par le Rize, le statut qu’ils revêtent et la place qu’y occupe l’immigration.

Pluralité des récits : constructions et usages.

11 Depuis 2009, le Rize est engagé dans un travail de recueil de témoignages de Villeurbannais intitulé « Quelle mémoire [16] ! », conforme à son cahier des charges initial. Certains témoignages correspondent à des propositions « spontanées », mais la grande majorité d’entre eux est produite dans le cadre des expositions/thématiques traitées par le Rize : les jardins, le sport, tel ou tel quartier de Villeurbanne… Ils sont enregistrés pour certains en amont des expositions (à des fins de documentation et/ou d’illustration) et pour d’autres en aval, déclenchés par une visite ou une rencontre.

12 Une biographe considérée comme un « agent révélateur de la mémoire » a été recrutée pour réaliser ce travail. Elle est l’« oreille des habitants [17] ». Fondatrice de l’association lyonnaise « Les mots d’une vie » en 2000, son profil est singulier : après des études de cinéma (licence et maîtrise) et un DESS en communication, elle débute son insertion professionnelle en librairie, puis se reconvertit dans l’écriture en commençant par répondre à des commandes de centres sociaux ou d’établissements scolaires. Elle estime que son travail actuel est basé sur l’écoute et l’aide à l’écriture. L’approche initiée est principalement de l’ordre de la médiation et se veut étrangère à toute préoccupation scientifique. « Je ne suis ni historienne, ni psychologue quand je suis avec des particuliers, je suis vraiment là pour… [aider] à la mise en forme autour de la mémoire, autour des souvenirs [18]. » D’ailleurs, la rencontre avec les habitants et l’enregistrement de leurs propos ne sont pas réalisés selon une procédure codifiée. Avant 2014, il n’y a pas de grille d’entretien, pas de protocole d’enquête défini, mais la volonté de « collecter des récits de vie » et des récits d’expériences pour des expositions et temps forts. La pratique même de cette collecte rend la prise en compte des cadres sociaux de la mémoire difficile pour qui voudrait utiliser ces témoignages.

13 La biographe n’est pas la seule à mener des entretiens : des artistes en résidence (comme ce fut le cas de la compagnie Anda Jaleo) peuvent y participer, tout comme ponctuellement l’« Interquartiers mémoire et patrimoines », le centre des musiques traditionnelles de Rhône-Alpes, ou même l’équipe du Rize (comme cela a été le cas pour l’exposition « Et ils sont où les ouvriers [19] ? »). Au final, la « collecte » n’a rien de systématique.

14 Chaque entretien réalisé par la biographe est aujourd’hui destiné à être archivé pour constituer cette « mémoire de Villeurbanne ». Un certain flou reste perceptible quant au processus d’archivage, tant dans son caractère non systématique (absence de transcription ou d’enregistrement pour certains témoignages) que dans le choix des entretiens susceptibles de constituer des archives (les entretiens collectifs menés avec des élèves dans le cadre de l’exposition « objets migrateurs [20] » ne sont ainsi pas pris en compte). Ce n’est qu’à partir de l’amorce du processus d’archivage et du traitement des témoignages que les enjeux méthodologiques se sont fait sentir et que la démarche a été en partie rationalisée.

15 De 2009 à 2015, 285 entretiens ont été menés par la biographe selon un tableau interne au Rize. Ce chiffre correspond en fait à 285 noms de personnes venues témoigner (273 en réalité, certains étant venus plusieurs fois). Si l’on tente de chiffrer le nombre exact d’entretiens (en ne comptant qu’un entretien pour chaque entretien collectif et en enlevant les 66 entretiens avec les élèves), on arrive au chiffre de 204. À ce jour, seuls les 140 entretiens réalisés entre 2009 et 2013 ont été archivés et indexés par le logiciel d’archivage électronique Avenio. Les entretiens, au format numérique, font l’objet d’une transcription réécrite par la biographe et depuis quelque temps littérale (à la demande du service d’archives). Ces transcriptions sont accompagnées de documents complémentaires utiles à la communication et l’exploitation des témoignages (une fiche témoin avec les coordonnées de la personne, une courte biographie et des informations sur son statut actuel [21] et une fiche entretien avec le sujet abordé, le lieu et le contexte de l’entretien, etc.). Elles font, en principe, l’objet d’un séquençage avec indexation [22] (par exemple : immigration ; logement social ; palais du travail ; guerre ; résistance, etc.). Notons que cette indexation opérée par plusieurs stagiaires comporte de nombreuses lacunes, selon l’archiviste.

Habitants « ordinaires » et témoignages spontanés.

16 Un balayage général du corpus de témoignages amène à constater la particularité du profil des personnes qui acceptent sur sollicitation (dans la majorité des cas) ou émettent le souhait (plus rarement) de témoigner. Cette question du témoin et des dispositions à la prise de parole bien connue des sociologues [23] amène toujours au même type de réponse : « la rencontre entre une “offre de parole” (un témoignage, des informations, un point de vue, un récit de vie sollicités) et une “disposition à parler” [24] » n’a rien d’aléatoire. « Les enquêtés n’acceptent de s’y prêter que s’ils pensent être en mesure d’y “revendiquer un moi acceptable”, que si l’enquête les “grandit” plutôt qu’elle ne les rappelle à leur “petitesse” [25] ». Il n’est dès lors pas surprenant de voir parmi les témoins une majorité de personnes ayant été ou étant encore impliquées dans la vie locale, syndicale et politique de la ville. L’équipe du Rize, qui les surnomme des « pivots » ou encore des « super-habitants », assume ce biais.

17 Dans les fichiers actuels du Rize, rien ne permet de faire la distinction entre les témoignages spontanés et les témoignages sollicités. Aussi a-t‑il fallu se tourner vers la biographe, qui a accepté de pointer les entretiens spontanés sur la seule base de ses souvenirs. Au final, le chiffrage estimé est de 40 entretiens [26] liés à une volonté personnelle ou collective de témoigner, soit environ 20 % de l’ensemble des 204 entretiens menés jusqu’en 2015. Parmi ceux-ci, 11 sont recensés dans la thématique « entreprises ou vie économique », 9 dans celle intitulée « le quartier d’habitations », auquel il faudrait ajouter les 13 qui portent sur « la vie locale » et 2 sur la Seconde Guerre mondiale, qui fait l’objet d’une attention spécifique de la part de l’Interquartiers « mémoire et patrimoine » avec lequel le Rize travaille étroitement. On peut supposer, sans trop s’avancer, que ces thématiques identifiées par le Rize correspondent au motif pour venir témoigner.

18 Quelles que soient la motivation ou la sollicitation pour venir s’entretenir avec la biographe, les liens interpersonnels qui amènent les personnes à témoigner sont évidemment très importants (ce qui n’est pas propre au Rize). « On n’arrive jamais par hasard à ceux qui veulent témoigner [27] ! » nous confirmait la chargée des expositions. Plusieurs témoins ont des liens directs avec la mairie de Villeurbanne ou avec le Rize.

19 Deux constats ressortent de ce balayage du corpus de témoignages. Le premier révèle l’absence de témoignages « spontanés » en lien avec la question migratoire. Sans doute est-ce lié à la perception de l’expérience migratoire par les personnes concernées (le sentiment d’illégitimité et la double absence [28]), mais aussi aux représentations problématiques de l’immigration qui circulent dans la société et à la non-perception d’une possible valeur patrimoniale ou mémorielle dans l’espace public de leurs histoires. Bien entendu, il ne faut pas évacuer l’impact de la communication et des réseaux activés par le Rize pour cette « collecte » ainsi que la notoriété relative de la structure à Villeurbanne [29]. Enfin, le fait de venir témoigner dans le cadre d’une institution patrimoniale ne fait pas forcément sens pour tous et interroge ici le « besoin de mémoire » des habitants.

20 Deuxième constat, l’immigration en tant que thématique spécifique n’a fait l’objet d’aucune « collecte de mémoire » au Rize. On relève ici une réticence à aller au-devant de témoins en vertu de leur supposé passé migratoire. En revanche, selon la démarche propre à l’établissement, différents sujets choisis pour telle exposition ou tel « temps fort » sont susceptibles de faire appel à des personnes pouvant témoigner de leur vécu d’« étrangers » à Villeurbanne ou de cet héritage. Sept expositions sur les vingt-quatre principales qui se sont tenues entre 2008 et 2015 abordent directement ou indirectement la thématique migratoire. Mais, à ce jour, sur les 140 entretiens archivés (entretiens collectifs compris), seuls 12 sont indexés sous la thématique « immigration » (soit moins de 9 % du corpus d’archives orales du Rize) [30]. La majorité, 8 entretiens, a été réalisée à l’occasion de l’exposition « Olivier de Serres. Radiographie d’une “cité ghetto” » qui s’est tenue au Rize du 8 octobre 2009 au 30 janvier 2010. En partie collectifs, ces entretiens ont été menés avec onze personnes (cinq hommes et six femmes) nées en France ou pour les deux plus âgées arrivées enfant ou adolescent en France et dont les parents sont venus d’Algérie ou du Maroc. La plupart occupent des emplois peu qualifiés. Rappelons que Villeurbanne a accueilli des travailleurs immigrés venus pour la majorité d’entre eux du Portugal et surtout d’Afrique du Nord, à partir du milieu des années 1950. Main-d’œuvre peu qualifiée, ils ont été pour une grande part embauchés dans les secteurs de l’industrie et du bâtiment, avant que Villeurbanne ne connaisse une vague de fermeture d’usines dans les années 1970 [31].

Les récits des témoins dans le cadre de l’exposition Olivier-de-Serres.

21 La cité Olivier-de-Serres, composée de six immeubles, a été construite à la fin des années 1950 pour accueillir des rapatriés d’Algérie. Une vingtaine d’années plus tard, ce sont quasi exclusivement des familles maghrébines rejetées de toute autre offre locative qui y habitent. Il s’agit du premier des « grands ensembles » à avoir été démoli entre 1978 et 1984. Toute trace du quartier a été effacée : une nouvelle cité a été construite et un nouveau nom lui a été attribué (la résidence Jacques-Monod). L’exposition présentée au Rize [32] avait pour but de mettre en avant différents points de vue sur cette cité, à la fois cité ghetto et lieu de l’enfance et de la solidarité entre familles déracinées. Conçue en partenariat avec des universitaires [33], l’exposition confronte le point de vue des documents d’archives écrits, iconographiques et audiovisuels avec le témoignage d’habitants.

22 On retrouve, pour ces témoignages, le rôle important des réseaux du Rize et plus généralement des liens interpersonnels. Deux entretiens ont ainsi été menés avec des éducateurs du quartier qui ont pu jouer le rôle d’intermédiaires pour la suite. Une témoin a eu des activités de représentation au centre social du quartier Saint-Jean et est aujourd’hui à Est Métropole Habitat, dont le président n’est autre que le maire de Villeurbanne. Son fils, Fouad Chergui, est réalisateur de documentaires dont un porte sur le quartier Olivier-de-Serres : La Valise[34]. Il est aussi président de l’association villeurbannaise « Connexions locales d’actions plurielles » (où l’on retrouve encore une autre interviewée). Une autre témoin a, quant à elle, des liens familiaux avec Azouz Begag. Son fils Wahid Chaïb est connu pour être le chanteur du groupe Zen Zila et auteur du film Le Chaâba, du bled au bidonville[35].

23 De quoi est-il question dans le contenu même de ces témoignages ? L’image ghettoïsée du quartier [36] est mobilisée par tous les anciens habitants de la cité, mais les récits enregistrés évoquent surtout longuement la solidarité, voire l’amitié qui unissaient ses habitants : « Les mariages, quand il y avait une fête, tout le monde des huit étages était convié ; on se passait les apparts, quand il y avait un décès tout le monde était touché [37]. » Certains évoquent aussi la nécessité pour les femmes ou les hommes qui arrivaient d’Algérie sans parler français de se retrouver entre eux, de s’entraider. Sans contredire cette vision, deux femmes qui ont vécu leur adolescence dans la cité y voient également un fort contrôle social : « C’était un quartier fermé et pour nous, les femmes, c’était pas ça. […] Je n’ai pas vu beaucoup de femmes qui travaillaient. Il y avait une femme qui conduisait, on lui jetait des pierres. »

24 L’attachement à la cité se manifeste par la « tristesse » ou le « choc » évoqués lors de la destruction des immeubles :

25

Quand on nous a dit qu’on allait partir, c’était à la fois un soulagement mais aussi une grande tristesse parce que nous avons assisté à la destruction de la barre et c’était comme si on nous enlevait une identité. Nous avons beaucoup pleuré et c’était comme si on perdait une personne chère ou un ami.

26 Le sentiment d’injustice, l’exclusion et le racisme transparaissent dans la plupart des récits. La dégradation de la cité (les ascenseurs cassés, les rats…), voire les heurts avec la police sont aussi présents. On remarque dans deux des témoignages une démarche davantage politisée et axée en grande partie sur la dénonciation des discriminations vécues par eux-mêmes et par leurs parents.

27 Le discours reste à la fois consensuel et attendu sur un quartier populaire conçu comme un « espace-refuge » pour des habitants en situation de précarité économique et sociale [38], mais aussi axé sur le « quartier ghetto », dénoncé par les médias dans les années 1970, repris avec une volonté d’objectivation et d’explicitation dans l’exposition du Rize [39]. Les témoignages, recueillis après la visite de l’exposition, reflètent assez justement l’intention du Rize de trouver un compromis entre l’émotion, la volonté de redonner « la parole aux habitants » via un documentaire sonore [40] et une démarche scientifique (historienne) qui prendrait de la distance avec des « souvenirs parcellaires, affectifs, voire déformés [41] », autrement dit de parler du quotidien des habitants sans oublier le contexte politique et social. D’autres éléments propres au quartier demeurent en retrait, comme la présence des familles harkies ou des rapatriés d’Algérie. Au final, on a le sentiment d’entendre un récit « lissé » mais aussi peu spécifique, porté aussi bien par les historiens associés à l’exposition, la mairie que les différents témoins. Compte tenu du choix des témoins (lié aux réseaux mobilisés autant qu’à la conscience de la valeur de leur parole), cette homogénéisation des souvenirs fait écho au constat d’Hélène Bertheleu selon lequel l’invisibilité de certains souvenirs collectifs d’un quartier d’habitat social (par exemple, les conflits entre habitants) correspond à « la capacité d’un groupe [d’habitants] à monter en visibilité [42] ».

L’impact du témoignage sur le témoin.

28 La singularité de cette cité, très enclavée mais avec des solidarités fortes, a eu un effet sur les liens qu’ont pu maintenir ses habitants entre eux après la destruction des immeubles. Beaucoup évoquent des contacts réguliers avec d’anciens amis du quartier. La plupart sont restés à Villeurbanne, le maintien des liens sociaux avec la famille et les amis après avoir quitté la cité étant un critère important pour qualifier son nouvel environnement. Mais surtout le passé en lien avec Olivier-de-Serres continue d’être un sujet de discussion, une forme d’identité commune : « On en reparle tout le temps. Mais cela reste inoubliable. […] Quand je rencontre une personne dans la rue, c’est incrusté ; c’est comme un disque dur. » Une des femmes rencontrées explique retrouver régulièrement ses anciennes voisines d’Olivier-de-Serres dans le cadre de repas au restaurant organisés plusieurs fois par an par une élue de la ville. Une autre raconte que, malgré son déménagement hors de l’agglomération lyonnaise, elle revient souvent profiter des activités proposées par le local commun résidentiel de la nouvelle résidence Jacques-Monod où elle retrouve des connaissances. Aussi dans les échanges entre amis ou membres d’une même famille, le souvenir est entretenu, partagé et en définitive un récit collectif peut s’y élaborer [43].

29 Les personnes interrogées se souviennent d’avoir été interviewées par une femme, la biographe, mais elles sont unanimes à réfuter tout changement dans leur rapport à ce passé à la suite de leur témoignage. D’après leurs dires, ce témoignage ne les aurait pas amenées à plus ou moins parler de cette histoire avec leurs enfants ou leur famille. On peut émettre ici l’hypothèse que le fait d’évoquer son vécu à Olivier-de-Serres à de multiples occasions lors de rencontres amicales ou familiales minimise ou annule l’effet que peut avoir l’entretien dans la mise en cohérence de sa biographie. Notons par ailleurs que l’entretien, qui dure de trente minutes à une heure et vingt minutes, ne correspond pas à ce qu’on pourrait nommer un récit de vie. C’est enfin le contenu même du témoignage qui, comme on l’a vu, demeure très formaté, en conformité avec un discours véhiculé par le Rize en tant qu’institution publique et, plus généralement, avec les discours usuels sur ce type de quartier. L’absence d’enjeu dans l’acte de parler de son histoire, dans ce contexte singulier et dans ce format imposé, est ici notable.

30 Interrogés sur le devenir de l’entretien, aucun n’a une vision claire de son usage : livre, film… Le fait d’avoir leur récit au sein des archives municipales de Villeurbanne n’apparaît pas comme un acte de conservation ou de reconnaissance. Les autres utilisations du témoignage par le Rize, via l’exposition ou le documentaire sonore, restent tout aussi peu investies. Pour tous, les différentes actions menées autour de l’ancien quartier Olivier-de-Serres sont appréhendées à travers la dimension intime du souvenir.

31 De façon générale, le témoignage ou encore la visite de l’exposition ne constituent pas pour les témoins un outil pour porter une parole à l’extérieur afin d’inscrire des récits individuels dans le récit de la ville, à l’adresse de tous les Villeurbannais, mais une occasion supplémentaire de se rappeler son vécu et donc son appartenance au quartier.

Conclusion : témoignage pour l’institution vs témoignage pour les témoins. Une patrimonialisation de l’immigration impossible ?

32 L’attention portée à la mise en place du projet du Rize à travers les investissements, engagements et activités différenciés des membres impliqués dans l’institution nous conduit à reconsidérer dans toute sa complexité la question des effets patrimonialisateurs de la structure. Il faut bien prendre acte, comme nous invitent à le faire Bernard Lacroix et Jacques Lagroye [44], du fait que l’institution échappe à ses auteurs comme à ses interprètes, même si ce sont eux qui lui donnent forme. La place occupée par la thématique migratoire dans le fonds d’archives du Rize demeure limitée au regard du projet politique initial. Cette situation incite à questionner les usages des termes de mémoire, de témoignages mais aussi les mécanismes de construction des témoins et des témoignages.

33 Dans un des textes de préfiguration du Rize, datant de décembre 2004, la mémoire est présentée comme un objet à partager entre « ceux qui possèdent la mémoire (associations, habitants…), ceux qui l’étudient (historiens, ethnologues, sociologues, urbanistes…) et ceux qui la médiatisent (professionnels de la communication et de la culture) [45] ». Au regard des entretiens menés et du travail réalisé au sein du Rize, cet objet semble loin d’être commun ou partagé. La terminologie flottante employée pour qualifier la parole des habitants – témoignages, mémoire orale, sources et archives orales, récits de vie – révèle ici une pluralité de conceptions de l’entretien et de son usage. Rappelons également que l’équipe est réticente à aborder les habitants par la seule entrée migratoire.

34 Au-delà de ce premier constat, le décryptage de l’action mémorielle du Rize au regard de la question migratoire nous amène à interroger aussi l’idée d’un « besoin de mémoire » présenté comme « allant de soi ». Une évidence qui tend à occulter l’imposition de cette thématique par le haut dans une logique de gestion de la question de la diversité culturelle, et rend d’autant plus difficile sa construction sous une forme participative.

35 Enfin, si l’on se tourne à présent du côté des témoins ayant un lien avec la question migratoire, et donc vers les habitants de l’ancienne cité Olivier-de-Serres, on remarque que la mise en visibilité publique de l’histoire de leur quartier se fait notamment via le Rize par les archives orales et l’exposition consacrée à la cité. Pour autant, aucun n’y voit un enjeu de reconnaissance, de conservation ou de transmission. Aucun ne prête attention à la dimension patrimoniale de l’archive. Il est manifeste que cette notion leur est étrangère, ce qui bien évidemment ne signifie pas que les « témoins » soient indifférents à la conservation des traces de cette période. La mémoire prend pour eux plus de sens dans les relations d’interconnaissance ou les relations familiales que confiée à une institution patrimoniale extérieure.

36 Dans ce cas précis, l’action menée par le Rize produit deux effets : d’une part elle participe à la production d’une mémoire collective des quartiers de Villeurbanne, d’autre part elle qualifie les entretiens menés dans le cadre de la « collecte de mémoire » de « témoignages » puis d’« archives orales » sans que l’on puisse véritablement les appréhender en tant que source orale (du fait du manque de rigueur de la démarche) ou en tant que patrimoine connu, reconnu et partagé. Le témoignage dans sa dimension d’archive orale ne répond ni à un objectif scientifique de documentation historique, ni à un objectif social ou politique de reconnaissance et de justice. Force est de constater que la personne érigée en témoin (ici d’un quartier détruit, du mal-logement ou de l’histoire de l’immigration) par l’institution ne se plie pas non plus aisément à ce rôle.

37 Associée à un lieu stigmatisé, la « collecte », ou le « recueil », des mémoires des migrations se heurte ici à un double obstacle : l’identité d’« immigré » ou de « descendants d’immigré » n’est pas toujours aisément endossable (et valorisable), mais aussi et surtout la mémoire n’est pas « un contenu sans pratique [46] », autrement dit elle ne peut être appréhendée sans que soit prise en compte la relation entretenue par le « témoin » à ce passé et au statut de témoin. Lorsque ce rapport au passé reste sur le mode personnel, sa mise en visibilité dans l’espace public étant peu investie, on peut se demander dans quelle mesure la démarche de production de témoignages et d’archives peut constituer du patrimoine.


Date de mise en ligne : 22/05/2017

https://doi.org/10.3917/commu.100.0105