Le défi actuel de l'apparence
Une tragédie ?
Pages 191 à 200
Citer cet article
- VIGARELLO, Georges,
- Vigarello, Georges.
- Vigarello, G.
https://doi.org/10.3917/commu.091.0191
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Notes
- [1]
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[2]
« L’individu se détache de la “grande société” » (François Dubet et Danilo Martucelli, Dans quelle société vivons-nous ?, Paris, Seuil, 1998, p. 175).
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[3]
Ce qui rend plus « décalé » encore le problème du port du voile islamique dans nos sociétés. Revendication « communautaire », quelquefois individuelle, en butte aux références dominantes, ce phénomène joue avec la distance culturelle et ne saurait être étudié dans le cadre de cet article.
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[4]
Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, Propriété sociale, Propriété de soi, Paris, Fayard, 2001, p. 128.
-
[5]
Marcel Gauchet, « Essai de psychologie contemporaine. Un nouvel âge de la personnalité », Le Débat, mars-avril 1998, p. 177.
-
[6]
Jean-Claude Kaufmann, « L’expression de soi », Le Débat, mars-avril 2002 ; voir « l’individu produit comme nouveau centre de fabrication de la cohérence » (p. 121).
-
[7]
« Chaque acteur évolue par force dans plusieurs “cercles” de la vie sociale » (Marcel Gauchet, « Les deux sources du processus d’individualisation », Le Débat, mars-avril 2002, p. 135).
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[8]
Anne-Marie Seigner (dir.), L’Encyclopédie beauté et bien-être, Paris, Culture, Arts, Loisirs, 1964, p. 23.
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[9]
Votre beauté, décembre 1960.
-
[10]
Ibid., février 1970.
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[11]
Ibid., mai 1970.
-
[12]
Ibid., janvier 1965.
-
[13]
Voir la série éditée dans les années 1990-2000.
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[14]
« Entretien avec Virginie Ledoyen », Mods Marie Claire, mars-avril 2004.
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[15]
Réponses psy, mars 2004.
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[16]
Voir Mona Chollet, Fatale Beauté. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Paris, Zones, 2012.
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[17]
Guillaume Erner, Victimes de la mode ? Comment on la crée, pourquoi on la suit, Paris, La Découverte, 2004.
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[18]
L. Petit, Satyre contre la mode, Paris, 1686.
-
[19]
Satyre contre le luxe des femmes, Paris, s.d. (env. 1680).
-
[20]
Satyre nouvelle contre les mœurs et les modes des hommes, perruques de crin et de cheveux… têtes de mouton et barbes de bouc, Paris, s.d. (env. 1680).
-
[21]
La mode qui court et les singularités d’icelle, Paris, 1612.
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[22]
Consolation aux dames sur la réformation des passements, poincts coupés et dentelles, Paris, 1612.
-
[23]
Estelle Masson, « Le mincir, le grossir, le rester mince : rapport au corps et au poids et pratiques de restrictions alimentaires », in Annie Hubert (dir.), Corps de femmes sous influence, Les Cahiers de l’Ocha (Observatoire Cniel des habitudes alimentaires), n° 10, 2004, p. 26-46.
-
[24]
Votre beauté, mars 2004.
-
[25]
Voir le très classique Daniel Bell, Les Contradictions culturelles du capitalisme, Paris, PUF, 1979 (1re éd., 1976).
-
[26]
Estelle Masson, « Le mincir, le grossir, le rester mince », art. cité.
-
[27]
Gérard Apfeldorfer, Maigrir, c’est fou !, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 8.
-
[28]
« Quand le culte de l’apparence tourne à la tyrannie », Le Nouvel Observateur, n° 2045, 15-21 janvier 2004.
-
[29]
Savoir maigrir, février 2004.
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[30]
François Coupry, Éloge du gros dans un monde sans consistance, Paris, Robert Laffont, 1989, p. 144.
-
[31]
La Repubblica, 1er avril 2004. Voir aussi Jean Maisonneuve et Marilou Bruchon-Schweitzer, Le Corps et la Beauté, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1999.
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[32]
Voir Brett Silverstein, Lauren Perdue et Barbara Peterson et al., « Possible Causes of the Thin Standard of Body Attractiveness for Women », International Journal of Eating Disorders, 1986. Comparant les magazines du début du xxe siècle et ceux des années 1980, les auteurs concluent que les modèles les plus « minces » correspondent aux années 1920 et aux années 1970, celles où le pourcentage de femmes dans la population active a le plus augmenté.
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[33]
Helen Fielding, Le Journal de Bridget Jones, Paris, Albin Michel, 1998.
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[34]
Voir la Ligue des mères de famille, Pour la beauté naturelle de la femme, contre la mutilation de la taille par le corset, Paris, 1908, p. 34. Voir aussi J. Rabant, « Ah, la belle histoire du corset », L’Histoire, n° 45, 1982.
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[35]
Ligue des mères de famille, Pour la beauté naturelle de la femme…, op. cit., p. 46.
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[36]
Voir Frantz Glénard, « Le vêtement féminin et l’hygiène », conférence faite à l’Association française pour l’avancement des sciences, le 25 février 1902, à Paris.
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[37]
Delphine Gardey, La Dactylographe et l’Expéditionnaire. Histoire des employés de bureau, 1890-1930, Paris, Belin, 2001, p. 66.
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[38]
Voir Joan W. Scott, « La travailleuse », in Georges Duby et Michelle Perrot (dir.), Histoire des femmes, t. IV, Le xixe siècle, Paris, Plon, 1991, p. 426.
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[39]
Citée par Paul Morand, L’Allure de Chanel, Paris, Hermann, 1976, p. 71.
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[40]
Lily Braun, Die Frauenfrage. Ihre geschichtliche Entwicklung und wirtschaftliche Seite, Leipzig, 1901, p. 278.
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[41]
L’Illustration, 18 février 1911.
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[42]
L’Illustration, 9 juillet 1910.
- [43]
1Baudelaire montrait que la femme était « dans son droit » et qu’elle accomplissait même « une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle » [1]. Un des premiers sans doute, il magnifiait l’artifice, évoquant la beauté physique comme un travail, l’apparence elle-même comme un affranchissement toujours plus nécessaire envers les « immédiatetés » naturelles. D’où cet apparent paradoxe contemporain, présent déjà chez le poète, magnifiquement décrit dans le texte de Jean-Paul Aron, étudié ici en regard, selon lequel ce travail d’artifice est censé rejoindre l’expression personnelle de l’individu. L’apparence est une construction où l’individu se fait et se parfait lui-même. Le thème s’aiguise et se systématise dans les sociétés individualistes. Ce travail correspond aujourd’hui, confirme très justement Jean-Paul Aron, à une « fureur d’épanouissement ». Ce qui peut accroître la disparité entre l’idéal et la réalité, accentuer les déceptions, les dépréciations. Faut-il pour autant conclure que la construction contemporaine, par ses exigences, ses urgences, ses pressions, son exhaustivité même, exercerait une pression telle qu’elle basculerait dans la « tragédie » ? Le mot paraît alarmant. Il ne manque ni de sens ni d’à-propos, sans aucun doute. Il me paraît pourtant devoir être discuté à la bascule du xxie siècle.
Individualisation
2Un changement majeur, celui du statut du corps, s’est opéré dans les sociétés individualistes. Plus que jamais l’identité se réduit aujourd’hui à l’individu lui-même, sa présence, son corps. La « grande société [2] » ne dit plus à chacun ce qu’il doit être. Les institutions ne gouvernent plus l’allure et la tenue comme l’ont fait longtemps les métiers, les géographies, les communautés. Elles n’obligent plus aux signes spécifiques d’appartenance [3]. Vertigineux éloignement des vieux traités de costumes où se catégorisaient les cités, les ordres, les professions. Oubli définitif de ce « théâtre » social où se portaient avec fierté, mais souvent aussi avec résignation ou passivité, les signes de son groupe ou de sa communauté. L’individu, et lui seul, est aujourd’hui comptable de ses manières d’être, de ses « images ». D’où cet enjeu de « montrer » porté au plus loin : ce travail sur le visible comme achèvement du sujet. Une ère naît où convergent le sentiment de pouvoir maîtriser l’apparence et celui de pouvoir la transposer en signe le plus marquant d’un soi individualisé. Le texte de Jean-Paul Aron a parfaitement mis en évidence ce qui, dans la seconde moitié du xxe siècle, est une nouveauté.
3Il faut s’attarder à ce triomphe de l’« individu hyper-moderne » décrit par nombre d’analyses les plus contemporaines, l’« individu hypertrophié [4] », celui pour lequel « il n’y a plus de sens à se placer du point de vue de l’ensemble [5] », celui que notre société a installé brusquement en nouveau centre de « cohérence [6] », accentuant son sentiment de primer sur toute référence sociale. Que cette figure ait elle-même une origine historique et collective ne fait aucun doute : l’avènement d’une société de services, la diffusion de la consommation, l’appartenance de l’individu à des « cercles » toujours plus différents de la vie sociale [7] ont aiguisé son apparente autonomie, sa « délocalisation », alors que s’accélèrent les mobilités et les marchés. Une intense personnalisation du paraître s’est imposée en phénomène de masse comme en principe immédiat de valorisation.
4D’où la version éminemment personnalisée des conseils esthétiques donnés dès les années 1960 : le corps comme expression privilégiée de la personne. Magazines et manuels des sixties promettent de « vous guider dans la recherche de votre personnalité [8] », de « trouver la création exaltant votre personnalité [9] », suggérant coiffure, rouge à lèvres et teint de peau en « reflets de votre personnalité [10] ». Les produits se font plus intimes : le maquillage Jean-Pierre Fleurimon « révèle la véritable personnalité de votre visage [11] », le soutien-gorge Berlé « affirme votre personnalité [12] ». Cette dynamique d’individualisation s’accélère avec la société contemporaine, qui prétend prôner systématiquement initiative et autonomie. Jusqu’aux « Petits Pratiques Hachette [13] » qui disent multiplier ces choix dans une édition de grande diffusion : À chacune son style, À chacune son look, À chacune son maquillage, À chacune sa coiffure, À chacune sa gym. Le principe : « Un style particulier adapté à chaque personnalité », assure le logo de la collection. Ce qui engage plus que jamais un enjeu personnel, allant jusqu’à déplacer la définition de l’esthétique elle-même : « La beauté est ce que l’on dégage, la personnalité de quelqu’un. Sa gestuelle, sa façon d’être [14]. » Cette extrême personnalisation n’a pas seulement conduit à un émiettement apparent des repères esthétiques. Elle a conduit, il faut y insister, à une force, sinon une profondeur nouvelles, données aux indices du corps : « retrouver quelque chose de sa valeur originelle à partir de son paraître [15] ». D’où cet inévitable défi plus que jamais présent : celui, pour le sujet, de traduire « physiquement » et « totalement » ce qu’il est.
Au cœur du défi
5Le défi n’en est pas moins plus complexe et la norme résiste pourtant, malgré l’affirmation de l’autonomie. Elle est inévitablement « collective », y compris, et peut-être plus encore, dans son injonction d’individualisation. Elle se donne même sous forme d’affirmation « magnifiée » du sujet. Elle réclame alors travail complexe et insistant plus que détente et délassement, contrainte plus que relâchement. Impossible d’y échapper. L’obstacle est même décisif, confrontant ici deux versants traditionnels du paraître : le plus éminemment individuel, le plus éminemment collectif. Il les joint, d’ailleurs, l’individualisation, faut-il le redire, devenant aujourd’hui tout simplement « obligée ». Plus profondément, la norme est centrale. Elle fait exister le social. Elle est aussi « épreuve » : « challenge » à surmonter, signe à « réaliser », « incorporation » à acquérir pour entrer dans un collectif. Ce qui rend à coup sûr plus difficile son ignorance ou sa mise à l’écart. D’où la question constante : est-elle alors et pour autant une « tyrannie » ? C’est ici que le mot « tragédie », auquel recourt Jean-Paul Aron, peut être discuté. Une certitude s’impose, quoi qu’il en soit : la norme esthétique est incontournable. Sans elle, une communauté minimale de sensibilité ne pourrait exister. D’où aussi cette inévitable ambiguïté à réduire la norme esthétique, somme toute « normale », à quelque torture ou quelque obligation dramatisée, même si les textes récents ne se comptent plus qui assimilent le travail sur l’apparence à une « souffrance fatale [16] », ou qui transforment en « victimes aliénées » ceux ou celles qui prétendent s’y conformer [17]. Les textes traditionnels, eux aussi, ne se comptent plus qui réduisaient le travail sur l’apparence à une illusion douloureuse ou à une prétention ridicule. Depuis longtemps s’accumulent les satires « contre la mode [18] », « contre le luxe des femmes [19] », « contre les mœurs et les modes des hommes [20] », les diatribes sont innombrables sur « la mode qui court et les singularités d’icelle [21] », comme les critiques en tout genre sur les coiffures, les étoffes, les dentelles, les barbes, les chapeaux, et cette demande très circonstanciée au xviie siècle de « réformation des passements, poincts coupés et dentelles [22] ». La réduction du défi esthétique à une « déraisonnable contrainte » possède sa suite interminable de remises en cause et de causticité. Rien de plus compréhensible au premier abord : le choix du paraître semble toujours le plus arbitraire, le plus aléatoire, le plus primesautier. Ce défi pourtant mérite d’être revisité, ré-étudié. Il ne peut manquer, en dernier ressort, d’avoir un sens. Il ne peut manquer surtout d’épouser une culture. Le thème de l’amincissement contemporain en est un bon exemple, lui qui se donne aujourd’hui en critère majeur de l’esthétique physique, lui qui se fond parfaitement dans la quête toute individuelle de la beauté.
6Autant le dire d’emblée, cet amincissement ne peut se concevoir sans travail. Il est contrainte. Plus encore, il est injonction adressée aujourd’hui à tous : obligation quasi généralisée. C’est dans ce sens qu’il peut effectivement se donner en « torture » collective. Il s’oppose inévitablement aux séductions toutes superficielles des rhétoriques publicitaires, comme à l’image de quelque individu « isolé » fabriquant de part en part ses critères et ses aspects. Le régime alimentaire « amincissant », par exemple, s’impose à grande échelle, avec sa suite de crispations et d’aléas. Il est jugé « difficile » par 77 % des femmes et « très difficile » par 35 % d’entre elles, « combat permanent [23] » pour plus de la moitié. La promesse des « 8 à 15 kg en moins en se faisant plaisir [24] » joue alors avec le bien-être, tout en masquant l’inévitable contrainte des démarches de transformation de soi. Aucune originalité sans doute, la difficulté reflète les contradictions apparentes de nos sociétés : s’abandonner, se relâcher pour mieux consommer, mais aussi s’obliger, se dominer pour mieux s’affirmer, comportements « opposés » et pourtant consubstantiels à l’approfondissement de soi [25].
7La méthode, plus encore, peut avorter, l’amincissement s’éloigner, un gouffre se creuser entre la décision et le résultat. La réussite des régimes est limitée par les enquêtes à 43 % des tentatives [26]. Plus limitée même, une fois confrontée au temps : « entre 75 % et 95 % d’échecs sur une période de 5 ans [27] ». Le sentiment de « raté » est alors proportionnel à la valeur marquante de la norme : « pression insupportable [28] » pour des lecteurs de magazine regrettant une réussite impossible ; désappointement pour d’autres : « Je ne crois plus à ce que je lis dans les magazines [29] » ; exaspération aussi : « Je me sens rétréci(e) dans un corps rétréci avec un esprit rétréci [30]. » Ou ce jugement encore, extrême, caricatural, tenu par une majorité de femmes selon un récent sondage italien : « Le donne davanti allo specchio, un solo verdetto : sono bruta [31] » (Les femmes devant le miroir, un seul verdict : je suis moche).
8C’est autour de l’amincissement que ces inquiétudes se cristallisent aujourd’hui. « Souffrance » face à une minceur gage d’efficacité, mélange d’élégance et de mobilité [32], épanouissement physique aussi quasi unique et définitif. C’est bien autour de l’amincissement que se focalisent les avatars actuels de l’embellissement. Ce que le journal de Bridget Jones transforme en récit littéraire, rythmé par les kilos, quelquefois infimes, gagnés ou perdus :
Mardi 3 janvier. 59 kg (abominable tendance à l’obésité. Pourquoi ? Pourquoi ?)…
Mercredi 4 janvier. 59,5 kg (état d’urgence : on jurerait que la graisse emmagasinée dans une capsule pendant les fêtes est lentement libérée sous ma peau)…
Dimanche 8 janvier. 58 kg (super bien mais à quoi bon ?)…
Lundi 6 février. 56,8 kg (ai fondu de l’intérieur, mystère)…
Lundi 4 décembre. 58,5 kg (maigrir absolument avant le gavage de Noël) [33]…
10Ne l’oublions jamais pourtant : toute période possède ses contraintes. Le corset n’était pas plus facile à porter qu’une gaine musclée.
La silhouette et le sens d’une mutation
11La minceur surtout a un sens. C’est lui qu’il faut d’abord saisir. La minceur « actuelle » n’est pas simple exigence arbitraire ou abstraite. Elle ne joue pas seulement avec la perfection formelle. Elle ne magnifie pas seulement un corps-liane ou un corps-tige. Elle suggère une particularité décisive du corps féminin, celle que les années 1920 mettaient déjà en scène. Tout commence avec la résistance à l’égard du corset. Les femmes elles-mêmes en formulent le rejet. Elles invoquent les changements de la vie quotidienne, l’exigence de liberté : « Je n’ai jamais pu écrire dix lignes passables lorsque mon buste subissait la torture du corset [34]. » Elles invoquent l’activité dans « les ateliers, les bureaux [35] ». Une mobilisation collective est même déclenchée. Une ligue internationale pour la « réforme du vêtement féminin » regroupant des associations de « Dames et de Médecins » hollandaises, allemandes, anglaises, autrichiennes prend position contre le corset au début du xxe siècle [36]. L’univers du travail est décisif : les employées de bureau multiplient leur nombre par neuf entre 1860 et 1914, passant de 95 000 à 843 000 [37]. Le « déplacement des activités domestiques vers les emplois en col blanc » est « massif » [38] : les femmes occupent, en 1906 et en France, 40 % de tels emplois. D’où la conviction croissante d’une incompatibilité entre la présence nouvelle du métier féminin et la rigidité du fourreau baleiné. D’où aussi, et c’est central, la conviction croissante de faire exister un corps fluide et léger, celui de la minceur précisément, un corps qui ne soit pas seulement « décor ». D’où encore cette volonté de joindre un imaginaire de la mobilité et de l’efficacité à celui des formes linéaires et élancées. L’entrée de la femme dans l’espace public change son profil physique comme sa mobilité. Coco Chanel dit se mobiliser pour « une femme active ayant besoin d’être à l’aise dans sa robe [39] ». Et Lily Braun affirme en 1901 : « Toute l’évolution du travail féminin montre clairement à ceux qui ne sont pas aveuglés ou qui prétendent ne pas l’être qu’aucun autre phénomène dans le monde moderne n’a produit d’effets aussi révolutionnaires [40]. » Conséquence si importante, autrement dit, qu’elle transforme la manière même de « dévoiler » le corps.
12La quête d’un nouvel amincissement dès les années 1930 a donc un sens. Elle fait basculer l’allure, effiler les hanches, alléger le pas, prolongeant le buste dans l’ascendance des jambes, privilégiant la dynamique, accentuant l’agilité. La marche surtout se « libère » : rendue à une « souplesse naturelle que l’entrave lui avait fait perdre [41] ». Telle est bien la ligne inventée au même moment par Poiret et décrite par L’Illustration, « plus droite, moins de buste, d’une souplesse élancée », œuvre d’art « donnant une âme à la matière » [42]. Tout, dans l’apparence, est redessiné. Les mots de Marcel Proust sur la métamorphose d’Odette demeurent une des plus éblouissantes évocations d’un tel renouvellement des formes entre 1910 et 1920 : « Le corps d’Odette était maintenant découpé en une seule silhouette, cernée tout entière par une “ligne” qui, pour suivre le contour de la femme, avait abandonné les chemins accidentés, les rentrants et les sortants factices, les lacis, l’éparpillement composite des modes d’autrefois, mais qui aussi, là où c’était l’anatomie qui se trompait en faisant des détours inutiles en deçà ou au-delà du tracé idéal, savait rectifier pour toute une partie du parcours aux défaillances aussi bien de la chair que des étoffes. Les coussins, le “strapontin” de l’affreuse “tournure” avaient disparu, ainsi que des corsages à basques qui dépassaient la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l’air d’être composée de pièces disparates qu’aucune individualité ne reliait. La verticale des “effilés” et la courbe des ruches avaient cédé la place à l’inflexion d’un corps qui faisait palpiter la soie comme la sirène bat l’onde et donnait à la percaline une expression humaine, maintenant qu’il s’était dégagé comme une forme organisée et vivante du long chaos et de l’enveloppement des modes détrônées [43]. »
13Cette norme d’une minceur débordante de sens s’est encore accrue aujourd’hui avec la mutation décisive du féminin. L’aspiration au corps « fuselé » n’est autre que l’affirmation d’une dynamique : celle d’une disponibilité « active », d’une mobilité toujours plus grande, soulignant avec une insistance majeure que ce corps participe dans l’évidence à la communauté du travail et à l’espace public. La minceur n’est pas seulement séduction, elle est « signe » : celui de l’assurance et de l’initiative ; principe d’aisance, manifestation d’autonomie. Qu’elle soit quelquefois perçue comme excessive, qu’elle soit quelquefois opposée aux images de « rondeurs » jugées plus « normales » (voir les numéros successifs consacrés aux « rondeurs » par ELLE ou par Vogue), doit être souligné mais ne change rien à l’enjeu du débat : le corps fortement élancé et musclé est un corps symbole. Il marque l’« activité » définitive du féminin.
14Est-ce à dire que seul l’emporterait le corps délibérément aminci ? Évidemment non. Chacun sent bien que l’enjeu actuel est celui de l’aisance et de la fluidité plus que celui de l’implacable géométrie des formes et des contours. L’attente va aux signes visibles de la mobilité, de l’agilité, de quelque plaisir esthétique de bouger, plus qu’à ceux de quelque absolue linéarité. L’aisance et la liberté sont tout autant sinon plus privilégiées que la ligne et son cordeau. D’où le succès d’un film comme Tournée (2010), œuvre de Mathieu Amalric, avec ses danseuses rondes et enjouées, mêlant générosité de chairs, volupté, tension, énergie, dans une justesse de gestes et d’effets. Le charme de ces danseuses vient d’une intensité troublante, quasi souterraine, emportée au-delà du visible, transfigurant leurs contours en une explosion de vitalité : une force d’emblée perceptible, séduisante, inattendue. La « réussite » de ces images, celle des magazines encore qui savent faire place aux « rondes » montrent déjà qu’un jeu, fût-il limité, existe avec la norme, un jeu rendant celle-ci moins implacable qu’il n’y paraît. Leur diffusion, l’adhésion à leur égard montrent aussi qu’elles participent d’une culture largement partagée : un goût très actuel, très commun aussi, au point d’en devenir implicite, pour le rapide, l’efficace, le léger. Tels sont bien les critères qui font du paraître actuel non pas une somme de signes arbitraires et « torturants » mais une combinaison de signes saisissables et signifiants.
15Reste le problème infiniment plus profond, qui, lui, est de tous les temps : celui de l’irrémédiable distance entre le constat de la réalité du corps et le souhait de sa perfection. Une déchirure ici peut s’installer. Tel est bien le sentiment que l’aspect individuel ne peut jamais répondre, point par point, au versant le plus idéalisé de la norme collective. Telle est bien l’irrémédiable disparité entre l’existant et le parfait. Que ce sentiment s’aiguise lorsque le corps devient, comme aujourd’hui, une manifestation majeure et immédiate de la personne ne fait aucun doute. Mais l’apparence est bien, dans chaque culture, dans tous les temps, non une adéquation d’arbitraire mais une adéquation de sens. Elle est moins torture ou tragédie que révélation du collectif et de soi.