Article de revue

L'esprit multisensoriel, ou la modulation de la perception

Pages 37 à 46

Citer cet article


  • Howes, D.
(2010). L'esprit multisensoriel, ou la modulation de la perception. Communications, 86(1), 37-46. https://doi.org/10.3917/commu.086.0037.

  • Howes, David.
« L'esprit multisensoriel, ou la modulation de la perception ». Communications, 2010/1 n° 86, 2010. p.37-46. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-communications-2010-1-page-37?lang=fr.

  • HOWES, David,
2010. L'esprit multisensoriel, ou la modulation de la perception. Communications, 2010/1 n° 86, p.37-46. DOI : 10.3917/commu.086.0037. URL : https://shs.cairn.info/revue-communications-2010-1-page-37?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/commu.086.0037


Notes

  • [1]
    Ou encore à des périodes plus anciennes de la culture occidentale. Par exemple, une forme de synesthésie audio-graphème fut décrite pour la Renaissance?: «?À travers la main d’écriture de quelqu’un, Érasme déclarait pouvoir entendre la voix de cette personne?» (Smith, 2004, p. 28).
  • [2]
    Un exemple d’une odeur qui présente les propriétés d’un goût serait la classification d’une fragrance, la vanille, comme étant sucrée (voir Stevenson et Boakes, 2004).
  • [3]
    C’est-à-dire que la proximité des parties du cerveau ne serait plus un facteur déterminant (pace Ramachandran et al.) parce qu’elle ne représente en aucun cas la totalité des processus d’activation intermodulaire, de feed foward et de back projection qui ont commencé à faire surface dans maintes études sur l’intégration multisensorielle du cerveau menées par d’autres chercheurs.
  • [4]
    Cette présentation de l’ordre sensoriel des Desana découle des analyses de Classen (1993), Classen, Howes et Synnott (1994), et Howes (2003), celles-ci étant elles-mêmes fondées sur l’ethnographie de Gerardo Reichel-Dolmatoff.

1On présume généralement que chaque sens possède sa propre sphère de perception (i.e. la couleur est perçue par la vue, le son est perçu par l’ouïe, les saveurs sont perçues par le goût). Cette conception modulaire du sensorium se reflète dans l’orientation analytique «?une modalité sensorielle à la fois?» de la plupart des courants de recherche en psychologie de la perception. Mais, récemment, une approche relationnelle de la compréhension du fonctionnement des sens semble émerger du nombre croissant des évidences pointant vers l’«?organisation multi-sensorielle?» du cerveau. Comme l’ont écrit Calvert, Spence et Stein dans l’introduction du livre The Handbook of Multisensory Processes?:

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even those experiences that at first may appear to be modality-specific are most likely to have been influenced by activity in other sensory modalities, despite our lack of awareness of such interactions… To fully appreciate the processes underlying much of sensory perception, we must understand not only how information from each sensory modality is transduced and decoded along the pathways primarily devoted to that sense, but also how this information is modulated by what is going on in the other sensory pathways.
(Calvert, Spence et Stein, 2004, p. xi-xii)

3Parmi les exemples de modulation qui vont dans ce sens se trouve le fait, maintes fois documenté, que dans un environnement bruyant les gens qui parlent se font plus facilement comprendre s’ils peuvent se faire voir en plus de se faire entendre. Un autre exemple, encore plus intéressant, est l’illusion connue sous le nom de «?phénomène de fige?» (freezing phenomenon), où une présentation visuelle d’images se succédant rapidement peut sembler se figer sur une des images si celle-ci est synchronisée avec un son abrupt?: l’image apparaît alors plus claire ou semble durer plus longtemps aux yeux du spectateur.

4Plusieurs études présentées dans le livre The Handbook of Multisensory Processes utilisent des techniques modernes de neuro-imagerie pour révéler les nombreux sites de processus multisensoriels présents dans le cerveau. Ces sites incluent plusieurs régions cérébrales qui ont été considérées pendant longtemps comme spécifiques à une modalité. En plus de démontrer l’interdépendance fonctionnelle des modalités, nombre de ces études pointent leur équivalence fonctionnelle ainsi que leur capacité d’adaptation. Par exemple, il est maintenant certain que des régions attachées spécifiquement à un sens peuvent être «?recrutées?» ou encore réorganisées par d’autres régions attachées spécifiquement à un autre sens dans le cas d’une privation sensorielle, comme la malvoyance ou la surdité. C’est ainsi que le cortex visuel des aveugles peut présenter de l’activité lors de tâches auditives, tandis que le cortex auditif des sourds peut être activé par des tâches visuelles.

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Of note, the quality of sensation associated with activating the visual cortex in congenitally blind individuals, or the auditory cortex in congenitally deaf individuals, appears to derive from the nature of inputs. That is, visual inputs are perceived as visual even when auditory cortex is activated [in the case of the blind, while the reverse holds true in the case of the deaf]… Furthermore, even in normal, nondeprived humans, there is evidence for extensive multisensory interactions whereby primary sensory areas of the cortex can be activated in a task-specific manner by stimuli of other modalities… Common to these findings is the principle that inputs recruit pathways, cortical areas, and networks within and between areas that process the information, and the sensoriperceptual modality associated with the input is driven by the nature of the input rather than by the cortical area activated per se.
(Sur, 2004, p. 690)

6Ces démonstrations du processus d’adaptation ou, si l’on préfère, de la «?plasticité inter-modulaire?» du cerveau viennent défier le modèle conventionnel du sensorium, qui consiste en cinq modalités distinctes sur les plans structurel et fonctionnel. À la lumière de ces preuves, certains chercheurs ont avancé que le phénomène de la synesthésie (i.e. l’union des sens, ou encore l’intersensorialité, comme entendre les couleurs ou goûter les formes) pourrait être en mesure d’offrir un modèle plus productif pour la conceptualisation des processus de perception que l’approche conventionnelle sens-par-sens qui a dominé la recherche sur les sens et les sensations jusqu’à ce jour.

7L’état de synesthésie est habituellement considéré par les neuropsychologues comme plutôt rare. Les estimations quant à la fréquence de manifestation varient de 1 individu sur 200 jusqu’à 1 individu sur 2000 (Ramachandran et al., 2004, p. 868). La forme de synesthésie la plus documentée est la couleur-graphème, dans laquelle les mots écrits ou encore les lettres sont perçus comme possédant des couleurs particulières. On se demande si les sujets interrogés ne parlent pas tout simplement par métaphores lorsqu’ils disent que la lettre e évoque la blancheur, ou encore que la lettre i est associée à la couleur cramoisie, etc. L’«?explication en termes de métaphore?» pour comprendre la perception synesthétique est rejetée par V.S. Ramachandran, E.M. Hubbard et P.A. Butcher dans leur chapitre «?Synaesthesia, Cross-Activation, and the Foundations of Neuroepistemology?». Leurs objections reposent sur une base méthodologique?: «?parce que l’on connaît très peu [de choses] sur les fondements neurologiques de la métaphore, expliquer la synesthésie en affirmant que “ce n’est seulement qu’une métaphore” n’aide à expliquer ni la synesthésie ni la métaphore?» (Ramachandran et al., 2004, p. 868). Cela ne fait que repousser le mystère. Les auteurs décrivent ensuite la procédure expérimentale qu’ils ont élaborée afin de déterminer si certaines expériences synesthétiques sont «?vraiment perceptuelles?» ou seulement conceptuelles (cette distinction est primordiale dans le choix des sujets étudiés puisque seuls les individus chez qui les effets de la synesthésie sont involontaires peuvent être considérés comme adéquats pour la recherche). Ils offrent enfin une explication physiologique aux effets de l’«?interactivation des régions neurologiques?». Cette interactivation peut ainsi, selon eux, prendre place à travers les deux mécanismes distincts suivants?:

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(1) cross-wiring between adjacent brain areas, either through an excess of anatomical connections or defective pruning, or (2) excess activity in back-projections between successive stages in the hierarchy (caused by defective pruning or by disinhibition) (ibid., p. 872).

9Dans le cas de la synesthésie de la couleur-graphème, les régions du cerveau correspondant aux graphèmes et aux couleurs sont situées l’une à côté de l’autre dans le gyrus fusiforme. La possibilité d’une interactivation accrue, ou encore d’une «?hyper-connectivité?» due à une mutation génétique, pourrait donc être fortement considérée dans le diagnostic des individus qui font naturellement l’expérience de cet effet. Ramachandran et al. en concluent?:

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far from being a mere curiosity, synaesthesia deserves to be brought into mainstream neuroscience and cognitive psychology. Indeed, [precisely because the neural basis of synaesthesia is beginning to be understood] it may provide a crucial insight into some of the most elusive questions about the mind, such as the neural substrate (and evolution) of metaphor, language and thought itself (ibid., p. 881).

11Il y a beaucoup à dire à propos de l’approche «?du bas vers le haut?» utilisée par Ramachandran et al., mais, en tant qu’anthropologue culturel, je trouve le réductionnisme physiologique de leur position excessivement restrictif. Je crois qu’une position tout aussi valable pourrait être proposée à partir d’une approche «?du haut vers le bas?». Une approche de ce genre commencerait par l’étude de l’organisation culturelle du sensorium pour descendre ensuite vers l’organisation physiologique du cerveau, en passant par son niveau psychologique. En fait, en raison de l’emphase sélective de leur discipline – la neuropsychologie –, Ramachandran et al. n’atteindront jamais le niveau culturel dans ce qu’ils appellent la «?hiérarchie?». Cette omission constitue une lacune importante si on prend en considération ce qu’a remarqué le psychiatre culturel Laurence Kirmayer au sujet des systèmes hiérarchisés de l’organisation neurologique (point de vue supposément partagé par Ramachandran et al.)?:

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Contemporary cognitive neuroscience understands mind and experience as phenomena that emerge from neural networks at a certain level of complexity and organization. There is increasing recognition that this organization is not confined to the brain but also includes loops through the body and the environment, most crucially, through a social world that is culturally constructed. On this view, “mind” is located not in the brain but in the relationship of brain and body to the world.
(Kirmayer, sous presse)

13Kirmayer affirme que, idéalement, «?nous voulons être capables de tracer le lien de cause à effet de haut en bas de cette hiérarchie de manière intégrale?».

14En suivant la direction donnée par Kirmayer, imaginons un moment à quoi pourrait ressembler un manuel «?interculturel?» des processus multisensoriels (en comparaison avec le Handbook dirigé par Calvert, Spence et Stein). Plutôt que de présumer que les processus sensoriels sont confinés au cerveau, le manuel commencerait par une étude des «?liens?» (loops) culturels créés à travers l’environnement – c’est-à-dire par l’étude de la relation du corps et du cerveau au monde environnant. Une étude de la perception synesthétique «?du haut vers le bas?» commencerait donc par la réalisation d’un inventaire des pratiques culturelles et des technologies qui ont généré des combinaisons sensorielles différentes à travers diverses cultures et différentes périodes historiques. Par exemple, c’est une question empirique intéressante que de se demander si la fréquence de manifestation de la synesthésie couleur-graphème serait la même dans une société orale, comparée à celle que l’on retrouve dans une société visuelle-lettrée, comme la société occidentale contemporaine [1]. Dans cette dernière, les mots et les lettres se présentent comme des marques silencieuses sur du papier ou encore sur l’écran d’un ordinateur, ce qui les rend disponibles pour une codification couleur. Par contre, dans une société orale, les mots, qui sont donc plutôt vécus oralement, n’auraient peut-être pas tendance à être vus, mais à être sentis, soit par l’odorat, soit par le toucher, en plus d’être entendus.

15Lors de ma propre recherche ethnographique en Papouasie-Nouvelle-Guinée, j’ai pu trouver des preuves d’une synesthésie audio-olfactive. Dans plusieurs langues de Mélanésie, comme le kilivila (la langue des îles Trobriand), on parle d’«?entendre une odeur?»?; cette association est présente jusque dans l’anglais pidgin, où l’on retrouve l’expression «?mi harim smel?». La cause de cette association est que la plupart des communications prennent place en face à face (i.e. à une distance permettant l’échange olfactif). Dès lors, les substances odorantes (comme l’huile utilisée pour s’enduire le corps, le gingembre que l’on mâche, etc.) sont utilisées pour augmenter le pouvoir des mots et de la présence d’un individu. Dans plusieurs langues africaines – ainsi, celles parlées par les Dogon du Mali –, les gens parlent aussi d’«?entendre une odeur?». D’après les conceptions dogon, les odeurs et les bruits s’assemblent parce qu’ils ont la vibration comme origine commune (Calame-Griaule, 1986, p. 39, 48).

16Ces découvertes sur la synesthésie audio-olfactive, bien que connues des anthropologues, pourraient surprendre les spécialistes de la neuroscience cognitive. Par exemple, Stevenson et Boakes écrivent?: «?Les odeurs présentent les propriétés du goût, mais ne suscitent pas de sensations auditives ou visuelles?» (2004, p. 73) [2]. Au contraire, au Mali comme en Mélanésie, les sons suscitent des sensations olfactives et vice versa. Ainsi, ce que Stevenson et Boakes prennent pour une réalité physiologique est en fait fondé sur des présuppositions culturelles sur les divisions du sensorium et le potentiel pour une activation intersensorielle. Cet exemple souligne le besoin d’une discussion entre l’anthropologie et la neuroscience afin que la neuroscience cognitive contemporaine puisse atteindre une compréhension complète de la multitude des possibilités d’échange entre les sens. Cela implique qu’en commençant par des exemples interculturels tels que ceux mentionnés plus haut, qui sont des exemples «?pratiques?» (i.e. supportés par des pratiques culturelles faisant partie intégrante des liens [loops] à travers lesquels toutes les sensations doivent passer), et pas simplement métaphoriques, les neuroscientifiques pourraient bien être amenés à découvrir toutes sortes de liens intersensoriels jusque-là insoupçonnés – et peu importe leurs positionnements dans le cerveau [3].

17Un cas intéressant par sa manière d’amener à une appréciation culturelle – ou, si l’on préfère, «?du haut vers le bas?» – du phénomène de la synesthésie, et par lequel il serait possible d’entamer une telle discussion, est celui des Desana, un peuple qui habite la forêt tropicale colombienne et parle le tukano [4]. Pour les Desana, tous les phénomènes sensoriels sont interconnectés, et leur perception est accrue par l’ingestion rituelle de plantes hallucinogènes. Selon leur compréhension de la nature du cosmos, le soleil donne la vie à notre monde en l’infusant d’«?énergies couleurs?». Chacune de ces énergies couleurs représente un groupe différent de valeurs et de potentialités. Le rouge, par exemple, représente la fertilité féminine. Qu’elle soit visible, comme dans la couleur des fleurs, ou invisible, comme dans l’arc-en-ciel chromatique qui anime soi-disant les êtres humains, toute chose présente dans le monde contient une combinaison de ces énergies couleurs. (Cela étant dit, seul le chaman possède les capacités de détecter les couleurs invisibles, grâce à un vin hallucinogène et à sa roche de cristal spéciale.)

18Ces couleurs porteuses de vie forment un premier groupe d’énergies sensorielles pour les Desana. Le deuxième groupe comprend des phénomènes tels que les températures, les odeurs et les saveurs. Les Desana croient que les odeurs sont le résultat de la combinaison d’une couleur et d’une température et que, de leur côté, les saveurs naissent des odeurs.

19La compréhension et les usages que les Desana ont de ces phénomènes sensoriels ou, si l’on préfère, qualia sont larges et complexes. Les Desana sont particulièrement attentifs aux odeurs de leur environnement, allant jusqu’à se désigner eux-mêmes comme les «?wira?», «?les gens qui sentent?». Ils prétendent que chaque individu possède sa propre odeur – un peu comme une signature. Cette odeur soutenue peut être altérée par des changements dans l’état émotif, par des changements dans le cycle de vie, telle la grossesse, ou encore par des changements dans l’alimentation. On dit que les tribus ou les groupes familiaux élargis partagent une odeur caractéristique semblable qui embaume l’endroit qu’ils habitent. On va jusqu’à dire que, même lorsque tous les habitants de ces endroits sont absents, l’odeur de la tribu demeure. En fait, lorsqu’ils se déplacent à travers leur forêt tropicale, les Desana reniflent constamment l’air, afin de détecter l’odeur des gens habitant la région, en plus de déceler l’odeur des plantes et des animaux amazoniens. Ils affirment laisser eux-mêmes ainsi un chemin odoriférant, qui peut être à son tour discerné par d’autres habitants de la forêt, qu’ils soient humains ou animaux.

20Les odeurs ne sont pas de simples indicateurs de présence pour les Desana, pas plus qu’elles ne sont des indicateurs d’état émotif ou de préférence alimentaire. On croit aussi que, tout comme les couleurs, les odeurs sont des valeurs clés. Par exemple, une odeur particulière, qui associe plusieurs fragrances, dont celles du cerf et du palmier, dit la fertilité masculine. À l’opposé, les odeurs de certaines variétés de fourmis et de vers sont associées aux pouvoirs féminins. De telles associations olfactives permettent une variété de substitutions rituelles. Pendant certaines cérémonies, fourmis et vers peuvent symboliser les femmes, avec lesquelles ils partagent ces odeurs. Être desana nécessite d’accorder une attention particulière aux interrelations olfactives, parce que l’on considère comme hautement dangereux de combiner des odeurs (ou des couleurs) qui représentent des forces contrastantes. Cette réalité est particulièrement bien illustrée par la cuisine desana, dans laquelle on prend grand soin de mélanger harmonieusement les arômes de la nourriture, non pas pour créer des plats alléchants, mais dans le but de préserver l’ordre inhérent au cosmos.

21L’artisanat des Desana contient lui aussi des significations plurisensorielles. Les valeurs associées à un panier desana, par exemple, ne se manifestent pas seulement à travers ses couleurs et ses motifs, mais aussi à travers ses textures, ses odeurs, et même à travers la saveur de la vigne avec laquelle il fut fabriqué. En passant, cela illustre bien à quel point la signification d’un objet d’artisanat plurisensoriel est réduite lorsque ce dernier est exhibé uniquement pour ses caractéristiques visuelles, exposé dans un musée occidental (voir Classen et Howes, 2006).

22La nature particulièrement plurisensorielle du modèle cosmique des Desana signifie que chaque arôme floral, chaque chant d’oiseau, chaque battement d’ailes de papillon propose une valeur cosmique. Ces valeurs peuvent être regroupées avec d’autres valeurs similaires de manière à former un système sensoriel de classification qui outrepasse les frontières entre les espèces. Le cosmos des Desana, par sa nature synesthétique, offre une réalité dans laquelle un phénomène sensoriel peut stimuler un autre phénomène qui fait partie d’un champ de perception différent – lorsqu’il ne stimule pas toute une ribambelle de sensations. Une odeur inspire une couleur, et une couleur inspire une odeur, qui peut même être agrémentée d’une température et d’une vibration. Un arrangement de couleurs ou encore un design particulier rappellent des odeurs, des saveurs et d’autres sensations qui leur sont traditionnellement liées, en plus de représenter une multitude de valeurs cosmologiques. Pour illustrer ce phénomène, les associations synesthétiques que les Desana font avec une certaine sorte de flûte sont particulièrement intéressantes?: on dit que le son de cet instrument est de couleur jaune, possède une température chaude et une odeur masculine. On prétend que les vibrations produites rappellent aux gens la façon correcte de veiller aux soins des enfants. J’insiste sur le fait que ces associations synesthésiques sont partagées culturellement et non pas réservées aux quelques rares perceptions idiosyncrasiques d’un individu génétiquement prédisposé (comme le suggère l’interprétation de la synesthésie proposée par la neuroscience cognitive). Cette forme de synesthésie transcende le domaine de la neuropsychologie en impliquant ces liens (loops) mentionnés plus tôt qui connectent ensemble le corps, l’environnement et le monde social. Il est certain que la technique d’ingestion d’hallucinogènes supporte ces connexions, mais elles prennent aussi forme dans la culture matérielle des Desana (la maroquinerie, les instruments de musique), dans leur culture rituelle (les pratiques de guérison) et ainsi de suite.

23De plus, les Desana ont leur propre science neurologique. L’hémisphère droit du cerveau, disent-ils, est impliqué dans les activités pratiques et biologiques, il est donc connu sous le nom d’«?existence d’abord?». L’hémisphère gauche dispose comme sphère d’activité du divin (en d’autres mots, les idéaux abstraits), et on y réfère sous l’appellation d’«?abstraction d’abord?». L’hémisphère droit perçoit les différents phénomènes sensoriels tandis que le gauche les transpose en valeurs morales intégrées. De manière imagée, le cerveau est conceptualisé comme une ruche d’abeilles en effervescence, chacun des compartiments contenant du miel d’une couleur, d’une saveur et d’une texture différentes, reliées aux différents aspects de la vie humaine. Tout comme les associations synesthétiques qu’ils reflètent, de tels modèles cérébraux ne sont pas propres à quelques individus spécialisés, mais font bien partie du sens commun des Desana.

24En ce qui concerne l’art, son rôle principal chez les Desana est d’offrir les images de divers champs sensoriels, afin d’assister les individus dans leur harmonisation avec les énergies vibrantes du cosmos et les valeurs qu’elles représentent. Il est en fait une manière d’échapper aux activités pratiques du quotidien et de s’unir aux idéaux abstraits appartenant au domaine du divin. Plus il y a de connexions sensorielles impliquées dans le processus, plus la transcendance est complète.

25Le cas des Desana illustre bien ce que David Le Breton (2006) a nommé la «?conjugaison des sens?», ou encore ce que j’ai appelé ici la «?modulation de la perception?». Les sens ne peuvent être étudiés indépendamment les uns des autres, mais en intégration – une vérité reconnue dernièrement à l’intérieur des cercles de neuropsychologues (voir le livre The Handbook of Multisensory Processes). Le cas des Desana défie le réductionnisme physiologique, de même que l’individualisme de la neuroscience cognitive contemporaine (par exemple, l’insistance de Ramachandran et al. sur la notion de la synesthésie comme une prédisposition congénitale et non comme un code culturel), et illustre bien la nécessité de discussions plus approfondies. Conjugaison, modulation, médiation culturelle, sociabilité des sensations sont des sujets critiques que les neuroscientifiques se doivent d’explorer de concert avec les anthropologues, afin d’arriver à une compréhension intégrale du fonctionnement du sensorium.

Remerciements

Une partie de la recherche sur laquelle se fonde cet article fut rendue possible grâce à une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines et sociales du Canada. Je voudrais aussi remercier Marie-Ève Boucher pour son aide dans la traduction de cet article.

Bibliographie

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Date de mise en ligne : 01/01/2012

https://doi.org/10.3917/commu.086.0037