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Robert Escarpit, précurseur de l’approche socio-économique du livre

Pages 3 à 19

Citer cet article


  • Bosser, S.
  • et Noël, S.
(2022). Robert Escarpit, précurseur de l’approche socio-économique du livre. Communication & langages, 211(1), 3-19. https://doi.org/10.3917/comla1.211.0003.

  • Bosser, Sylvie.
  • et al.
« Robert Escarpit, précurseur de l’approche socio-économique du livre ». Communication & langages, 2022/1 N° 211, 2022. p.3-19. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-communication-et-langages-2022-1-page-3?lang=fr.

  • BOSSER, Sylvie
  • et NOËL, Sophie,
2022. Robert Escarpit, précurseur de l’approche socio-économique du livre. Communication & langages, 2022/1 N° 211, p.3-19. DOI : 10.3917/comla1.211.0003. URL : https://shs.cairn.info/revue-communication-et-langages-2022-1-page-3?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/comla1.211.0003


Notes

  • [1]
    Laurence van Nuijs, « La sociologie de la littérature selon Escarpit. Structure, évolution et ambiguïtés d’un programme de recherche », Poétique, 149, 2007, p. 107-127 ; Anthony Glinoer, « Présentation de Sociologie de la littérature de Robert Escarpit », Socius, en ligne : http://ressources-socius.info/index.php/reeditions/17-reeditions-de-livres/173-sociologie-de-la-litterature (consulté le 21 septembre 2020).
  • [2]
    Robert Escarpit, La révolution du livre, Unesco et Puf, 1965.
  • [3]
    Voir les travaux d’Emmanuël Souchier sur la notion d’énonciation éditoriale, qui mettent l’accent sur la réalité matérielle, symbolique et sociale des œuvres à partir d’une démarche issue de la critique littéraire et de la génétique textuelle, notamment « L’image du texte : pour une théorie de l’énonciation éditoriale ». Les cahiers de médiologie, no 6, 1998, p. 137-145 et « Formes et pouvoirs de l’énonciation éditoriale », Communication & langages, no 154, 2007, p. 23-38.
  • [4]
    Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, L’apparition du livre, Albin Michel, 1958.
  • [5]
    La fécondité des travaux d’Escarpit dépasse le champ des industries culturelles. Pascal Robert montre ainsi comment le couple « événement versus document » permet d’interroger le régime de matérialité du numérique. Voir Pascal Robert, « Événement et document selon Robert Escarpit. Deux concepts toujours pertinents pour questionner le numérique », Études digitales, no 6, 2018, p. 181-190.
  • [6]
    RL, p. 30. Les abréviations suivantes sont utilisées au fil du texte : La révolution du livre : RL ; Sociologie de la littérature : SL ; Le livre et le conscrit : LC.
  • [7]
    SL, p. 61.
  • [8]
    Ibid., p. 56.
  • [9]
    Ibid., p. 63.
  • [10]
    Ibid., p. 62.
  • [11]
    RL, p. 124.
  • [12]
    Ibid., p. 130.
  • [13]
    SL, p. 65.
  • [14]
    RL, p. 30.
  • [15]
    De fait, il a déjà pris position, bien avant la querelle qui opposera entre 1964 et 1965, via Le Mercure de France versus Les Temps modernes, ceux qui stigmatisent l’illusion démocratique et égalitaire dont le « poche » est devenu le symbole et ceux qui défendent la démocratisation de la culture par le biais du livre de poche.
  • [16]
    LC, p. 92.
  • [17]
    Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, 1946.
  • [18]
    « Le livre se conduit un peu comme ces premières fusées téléguidées dont la plus grande partie retombait avant d’avoir pu prendre leur trajectoire alors que quelques-unes échappaient à tout contrôle pour prendre un vol erratique et imprévisible », ibid., p. 69.
  • [19]
    Sylvie Bosser, « Kindle Direct Publishing : perspectives et enjeux pour la plateforme d’autoédition d’Amazon en France », colloque De l’injonction de la créativité à sa mise en œuvre : quel parallèle entre le monde de l’art et le monde productif ?, MSH Ange Guépin, Nantes, 9-10 avril 2015. En ligne : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01413687.
  • [20]
    Sylvie Bosser, « La plateforme d’autoédition Librinova au prisme de la reconfiguration de l’intermédiation littéraire », tic&société, no 13, 2019, p. 195-223. En ligne : https://journals.openedition.org/ticetsociete/3274.
  • [21]
    « La plante va recroqueviller ses feuilles » : c’est par cette formule lapidaire affichée en première page de son site (www.stephenking.com) que l’auteur annonça l’arrêt de son initiative d’autoédition via le Web. L’aventure de The Plant, qui devait s’étaler sur huit chapitres, s’est arrêtée au 6e, le 1er décembre 2000, face à des lecteurs ayant rapidement mis en place un système de piratage.
  • [22]
    Francis Ponge, La rage de l’expression, Gallimard, 1976.
  • [23]
    Serge Proulx, « L’injonction à participer au monde numérique », Communiquer. Revue de communication sociale et publique, no 20, 2017, p. 15-27. Philippe Bouquillion, Bernard Miège, Pierre Mœglin, L’industrialisation des biens symboliques : les industries créatives en regard des industries culturelles, Presses universitaires de Grenoble, 2013.
  • [24]
    Patrice Flichy, Le sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires, Seuil, 2010.
  • [25]
    Myriam Revault d’Allonnes, La crise sans fin, Seuil, 2012.
  • [26]
    Emmanuël Souchier, « Préface », Raymond Queneau, Exercices de style, Gallimard, « Folio anniversaire », no 5393, 2002, p. 17.
  • [27]
    Jean-Charles Pajou, « L’Observatoire du dépôt légal. Un certain regard sur l’édition », Bulletin des bibliothèques de France, 2006. En ligne : https://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2016-09-0134-002/ (consulté le 21 janvier 2021).
  • [28]
    En ligne : https://www.bnf.fr/fr/ra2019-le-depot-legal (consulté le 21 janvier 2021).
  • [29]
    Pascal Fouché, Anne Simonin, « Comment on a refusé certains de mes livres. Contribution à une histoire sociale du littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, no 126-127, 1999, p. 103-115.
  • [30]
    François Moreau, Stéphanie Peltier, Fondamentaux et mutations du secteur de l’édition : les ressorts de l’économie de la création, Syndicat National de l’Édition, 2015.
  • [31]
    RL, p. 126.
  • [32]
    Jérôme Lindon, « De l’édition sans éditeurs », Le Monde, 9 juin 1998. En ligne : https://www.lemonde.fr/ (consulté le 30 septembre 2020).
  • [33]
    Sur la notion d’indépendance, voir Olivier Alexandre, Sophie Noël, Aurélie Pinto (dir.), Culture et (in)dépendance. Les enjeux de l’indépendance dans les industries culturelles, Peter Lang International, 2017.
  • [34]
    RL, p. 154.
  • [35]
    Robert Escarpit, La rentabilité de la littérature, Actes du Ve congrès de la Société française de littérature comparée, 1962.
  • [36]
    Le hashtag PayeTonAuteur correspond à un mouvement collectif initié dans le cadre de la Charte des auteurs jeunesse et soutenu par le Syndicat de la bande dessinée. Si la première revendication portait sur la rémunération (jusque-là inexistante) du temps de présence des auteurs lors du salon du livre de Paris en 2018, c’est désormais une demande de reconsidération plus globale de la situation financière des auteurs qui anime ce mouvement dont l’ampleur dépasse les secteurs de la jeunesse et de la bande dessinée. En ligne : https://www.payetonauteur.com (consulté le 20 décembre 2020). Encore une fois, il convient de souligner l’antériorité d’une demande émise par les auteurs, à travers notamment la Charte des écrivains soutenue par la revue Trousse-Livres, porte-étendard de la Ligue française de l’enseignement et de l’éducation, qui aboutira à la reconnaissance des droits afférents aux auteurs jeunesse dès les années 1970-1980.
  • [37]
    RL, p. 49.
  • [38]
    En ligne : https://www.wattpad.com/?locale=fr_FR (consulté le 30 septembre 2020).
  • [39]
  • [40]
    After est une fan fiction développée par Anna Todd sur Wattpad.
  • [41]
    Pierre Bourdieu, « La production de la croyance : contribution à une économie des biens symboliques », Actes de la recherche en sciences sociales, no 13, 1977, p. 3-43.
  • [42]
    Voir à ce propos Vincent Bullich, « Grandeur et décadence de l’“édition prédictive”. Retour sur l’intégration manquée d’“une machine prédictive” au sein d’une maison d’édition », Réseaux, no 211, 2018.
  • [43]
    Bernard Miège, Capitalisme et industries culturelles, Presses universitaires de Grenoble, 1984.
  • [44]
    Olivier Bomsel, L’économie immatérielle. Industries et marchés d’expérience, Gallimard, 2010.
  • [45]
    Ces deux données ont été fournies par Wattpad dans le cadre du partenariat établi avec Hachette Romans.
  • [46]
    Clarisse Normand, « Création et reprises, le bilan 2019 », Livres Hebdo, no 1243, 13 décembre 2019.
  • [47]
    Une partie des résultats de cette enquête a été publiée dans Sophie Noël, « Le petit commerce de l’indépendance. Construction spatiale et discursive de l’indépendance en librairie », Sociétés contemporaines, no 111, 2018, ainsi que dans Les reconfigurations de la médiation en librairie face aux acteurs du numérique. L’indépendance comme identité et comme pratique dans le secteur du livre, Habilitation à diriger des recherches, vol. 1, Université Paris 2, décembre 2020.
  • [48]
    On peut supposer qu’en tant qu’angliciste, Escarpit a eu connaissance de ce texte publié en Angleterre en 1957 sous le titre The uses of literacy avant sa traduction en français chez Minuit. Richard Hoggart, La culture du pauvre, Minuit, 1970, trad. Françoise et Jean-Claude Garcias, Jean-Claude Passeron.
  • [49]
    RL, p. 17.
  • [50]
    SL, p. 66.
  • [51]
    Voir par exemple Nicholas Garnham, Capitalism and Communication : Global Culture and the Economics of Information, Sage, 1990, p. 61-62.
  • [52]
    SL, p. 64.
  • [53]
    Robert Escarpit, avec Nicole Robine, Atlas de la lecture à Bordeaux, Centre de sociologie des faits littéraires, Faculté des lettres et sciences humaines, 1963.
  • [54]
    Ibid., p. 79.
  • [55]
    Observatoire société et consommation (ObSoCo), « Étude de la clientèle de la librairie indépendante », 2019 ; La dernière enquête quinquennale de l’INSEE (2014) sur les dépenses des ménages souligne la centralité des cadres et professions intellectuelles supérieures dans la clientèle de la librairie indépendante.
  • [56]
    Vincent Chabault, Éloge du magasin. Contre l’amazonisation, Gallimard, 2020.
  • [57]
    Frédérique Leblanc, « Être commerçant dans l’est parisien, une opportunité pour “gentrifieur” », Ethnologie française, no 165, 2017, p. 87-98.
  • [58]
    RL, p. 138.
  • [59]
    Entretien, librairie Au temps des livres (Sully-sur-Loire), 8 juin 2020.
  • [60]
    RL, p. 150.
  • [61]
    Les organismes de financement publics et para-publics comme le Centre national du livre et l’Adelc (Association pour le développement de la librairie de création) jouent par ailleurs un rôle certain dans le développement des animations à caractère culturel en en faisant un des critères d’attribution des aides aux librairies indépendantes.
  • [62]
    Entretien, librairie Atout livre (Paris), 8 juin 2016.
  • [63]
    RL, p. 143
  • [64]
    Ibid., p. 139.
  • [65]
    SL, p. 64.
  • [66]
    Ibid.
  • [67]
    RL, p. 141.
  • [68]
    Roger Chartier, Culture écrite et société. L’ordre des livres (xive-xviiie siècles), Albin Michel, 1996. Pierre Bourdieu, « Une révolution conservatrice dans l’édition », Actes de la recherche en sciences sociales, no 126-127, 1999, p. 3-27.
  • [69]
    Pour une critique de l’idéologie de la « dématérialisation » et ses implicites, nous renvoyons à Pascal Robert, « Critique de la dématérialisation », Communication & langages, no 140, 2004, p. 55-68.
  • [70]
    RL, p. 140.
  • [71]
    Ibid., p. 143.
  • [72]
    Entretien, librairie Folies d’encre (Saint-Denis), 3 novembre 2014.
  • [73]
    SL, p. 75.
  • [74]
    Voir par exemple l’émission « Le temps des libraires » sur France Culture, « Le coup de cœur du libraire » sur France Inter, ou encore les différentes interventions de Gérard Collard (LCI, France info…) de la librairie La Griffe noire à Saint-Maur (94).
  • [75]
    Pierre-Jean Benghozi et Thomas Paris « L’économie culturelle à l’heure du numérique : une révolution de l’intermédiation », in Laurent Jeanpierre et Olivier Roueff (dir.), La culture et ses intermédiaires dans les arts, le numérique et les industries créatives, Édition des archives contemporaines, 2014, p. 175-188.
  • [76]
    Entretien, librairie Zeugma (Montreuil), 20 février 2020.
  • [77]
    SL, p. 80.
  • [78]
    RL, p. 143.
  • [79]
    Selon l’étude de GFK, « Le marché du livre 2018 : une industrie de 4 Mds euro », 14 mars 2019, le chiffre d’affaires du livre numérique a dépassé les 100 millions d’euros en 2018 avec une croissance de 6 points par rapport à l’année précédente, soit 14 millions d’exemplaires vendus ; en ligne : https://www.gfk.com/fr/insights/marche-du-livre-2018-une-industrie-de-4mds-eur (consulté le 30 septembre 2020). La dernière étude de la Sofia, « Baromètre des usages du livre numérique, édition spéciale confinement » publiée le 14 décembre 2020, montre que les Français ont largement investi cette modalité de publication face à la fermeture imposée des librairies pendant le confinement ; en ligne : http://www.la-sofia.org/barometre-des-usages-du-livre-numerique-edition-speciale-confinement/ (consulté le 5 janvier 2021).
  • [80]
    Propos tenus dans le cadre du séminaire « L’auteur au prisme des mutations socioéconomiques » co-organisé par Sylvie Bosser et Bertrand Legendre, séance du 2 juin 2017, « Les éditeurs de littératures de genre et la notion d’auteur ».
  • [81]
    Robert Boure, « L’histoire des sciences de l’information et de la communication », Questions de communication, no 10, 2006, p. 277-295. Béatrice Fleury, Jacques Walter, « L’histoire des sciences de l’information et de la communication », Questions de communication, no 12, 2007, p. 133-148. Jean-François Tétu, Sur les origines littéraires des sciences de l’information et de la communication. Les origines des sciences de l’information et de la communication : regards croisés, Presses universitaires du Septentrion, 2002.

1 L’ouvrage Sociologie de la littérature paru dans la collection « Que sais-je ? » en 1958 constitue une référence bien connue des spécialistes de la littérature et de l’édition [1]. Pour autant, son titre est quelque peu trompeur dans la mesure où il réduit l’ampleur de la perspective embrassée par Robert Escarpit dans cet ouvrage fondateur, qui sera poursuivie dans La révolution du livre[2], publié sous les auspices de l’Unesco. Escarpit y aborde en effet la chaîne du livre dans son ensemble – de l’auteur au lecteur en passant par l’éditeur et les circuits de distribution – posant ainsi les bases d’une approche socio-économique du livre telle qu’elle est aujourd’hui mise en œuvre au sein des sciences de l’information et de la communication, mais aussi d’approches telles que l’énonciation éditoriale [3]. Si la perspective d’Escarpit n’est, à l’époque, pas sans parallèles avec celle des historiens du livre, notamment Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, dont L’apparition du livre est publié la même année [4], sa démarche n’en est pas moins pionnière. Elle s’applique en effet à analyser des phénomènes littéraires peu étudiés jusque-là – parce que non légitimes au sens de la littérature comme espace canonique – tout en appréhendant la chaîne du livre dans sa dimension à la fois éditoriale, économique, commerciale, symbolique et énonciative.

2 Nous voudrions montrer ici comment le cadre théorique élaboré par Escarpit dans les années 1950 et 1960, ainsi que ses recherches empiriques sur le livre et la lecture, ont posé les bases d’un champ de recherche fondateur des SIC qui sera amené à se développer au sein des études sur les industries culturelles [5]. Les apports d’Escarpit à l’analyse de l’édition sont en effet nombreux : l’adoption de la catégorie « fait littéraire » en lieu et place des « œuvres littéraires », la prise en compte du lecteur comme membre à part entière de l’acte de communication que représente ce « fait littéraire », l’importance accordée à la littérature de masse et de genre, l’usage des statistiques, ou encore l’insertion de la littérature dans un « réseau de circonstances sociales » [6].

3 La pertinence du cadre d’analyse développé par Escarpit pour comprendre les évolutions actuelles de la filière du livre peut être saisie à partir de deux terrains contemporains menés en sciences de l’information et de la communication, situés aux deux extrémités de la chaîne du livre : à l’amont, sur les plateformes d’auto-édition en tant que nouvelle modalité de publication et, à l’aval, sur l’intermédiation en librairie. Ces terrains permettent d’éclairer de manière concrète l’originalité de l’approche de Robert Escarpit pour appréhender l’édition en tant qu’industrie culturelle, et de montrer dans quelle mesure ses outils conceptuels peuvent être mobilisés dans un contexte profondément transformé. Si Escarpit n’a évidemment pas envisagé certaines évolutions du marché du livre, sa démarche non essentialiste, au plus près des acteurs et enracinée dans des études empiriques constitue un cadre d’analyse toujours stimulant.

Une nouvelle modalité de ré-intermédiation : les plateformes d’auto-édition

4 Avant de nous pencher sur la question de l’auto-édition, il convient de rappeler la réflexion menée par Robert Escarpit autour de la fonction éditoriale. Cet aspect est d’autant plus important que nombre de discours actuels émanant de plateformes, notamment Kindle Direct Publishing, la branche d’auto-édition d’Amazon, tout comme de certains auteurs, tendent à fragiliser cette fonction essentielle de la chaîne du livre.

Mise en valeur de la fonction éditoriale

5 Après avoir brossé à grands traits le processus de spécialisation et d’autonomisation de l’éditeur par rapport à l’imprimeur et au libraire qui s’est finalisé au xixe siècle, trois verbes d’action sont convoqués par Escarpit pour caractériser sa fonction : « choisir, fabriquer, distribuer » [7]. Dans une perspective étymologique, Escarpit privilégie la racine latine edo (mettre au monde) pour cerner au plus près ce qu’est le travail d’un éditeur :

6

Toutes proportions gardées, on peut assimiler le rôle de l’éditeur à celui d’un accoucheur : ce n’est pas lui la source de vie, ce n’est pas lui qui féconde ni qui donne une part de sa chair, mais sans lui l’œuvre conçue et menée jusqu’aux limites de la création n’accéderait pas à l’existence [8].

7 On remarque qu’à aucun moment n’est fait mention du travail sur le texte qui s’instaure entre l’auteur et l’éditeur, la fonction de sélection impliquant de manière implicite ce travail. L’éditeur ne joue en aucun cas un « rôle passif entre auteurs et public » [9], il fait en sorte de choisir le livre qui correspond à la représentation qu’il a du public possible. Escarpit souligne à ce propos le caractère paradoxal du choix effectué qui peut être sous-tendu par « un jugement de valeur sur ce que doit être le goût du public » [10]. Dans La révolution du livre, ouvrage dans lequel les références au travail de Diderot sur le commerce du livre sont nombreuses, Escarpit fait ainsi la distinction entre deux sortes de réussite : la réussite « au comptant » (succès immédiat) et la réussite « à terme » (constitution d’un catalogue) [11]. Il utilise également les syntagmes « édition programmée » et « édition non programmée » [12].

8 Faire coïncider un livre avec le désir du public est bien plus facile lorsque l’éditeur publie des livres à destination d’un lectorat identifiable tel que celui, par exemple, des littératures de genre. À ce titre, Escarpit donne l’exemple de la collection « Série blême » chez Gallimard. Le régime de visibilité constitué par le principe de collection peut être un moyen non négligeable pour l’éditeur d’atténuer la prise de risque en permettant au lecteur d’inscrire le livre dans une ligne éditoriale précise, instituant de la sorte une fidélisation, à l’instar du dispositif des clubs.

9 Le second tempo de la fonction éditoriale, la fabrication, s’inscrit dans la continuité de la sélection. La fabrication doit aboutir à la traduction matérielle du choix initial : « L’éditeur traduit techniquement, par des décisions matérielles, l’équilibre que, dès le début, il a tenté d’établir entre les écrivains qu’il propose et le public qu’il suppose ou suscite » [13]. La prise en compte de la matérialité du livre dans le « fait littéraire » est essentielle pour Escarpit. Opter pour telle ou telle couverture, exerçant la fonction d’accroche visuelle qui peut déclencher l’envie d’achat, est partie prenante du travail éditorial. Tout aussi essentiel est le choix du format, la question du livre de poche constituant un point cardinal dans la réflexion menée par Escarpit qui l’envisage comme une véritable « révolution » [14]. Cette nouvelle matérialité représente le pendant éditorial de sa sociologie engagée, tendue vers l’idéal égalitaire, Escarpit n’ayant eu de cesse de prôner la généralisation de la lecture et de la culture [15]. En d’autres termes, le format poche apparu en France en 1953 permet au « fait littéraire » de sortir de la gangue élitiste dans laquelle il a été jusque-là enfermé. Celui-ci doit être accessible à tous, vecteur d’une culture égalitaire, universelle et laïque. Dans la droite ligne de cette vision, Escarpit a dénoncé le fonctionnement de la production littéraire du circuit restreint :

10

[…] l’organisation scolaire et universitaire dans un pays pourtant de tradition démocratique comme la France tend de moins en moins peut-être, mais de manière encore écrasante, à faire de la littérature la chose d’une minorité de lettrés et à nourrir l’immense majorité des lecteurs soit de produits artificiels et standardisés, soit d’une manière littéraire préparée et en quelque sorte prédigérée par ceux qui ont eu la chance d’accéder aux niveaux supérieurs de l’éducation [16].

11 Reprenant l’idée fondamentale de Jean-Paul Sartre qui définissait la littérature comme un processus de communication [17], Escarpit distingue et délimite ainsi un « circuit lettré » et un « circuit populaire » du livre. Il faut, selon lui, forcer de fait le blocus du circuit lettré par la publication de classiques à bon marché. Soulignons que l’expression « la révolution du livre de poche » (utilisée à propos des paperbacks américains) ne figure que dans les éditions ultérieures de Sociologie de la littérature, même si Escarpit est déjà convaincu à ce moment-là de l’ampleur du phénomène.

12 La distribution est le dernier pan du triptyque constituant la fonction éditoriale. À rebours de la perspective légitimiste qui place la littérature dans une sphère sacrée, Escarpit ne remet pas en question le recours aux techniques publicitaires modernes (annonces dans les journaux, affiches) appliquées aux biens culturels. In fine, la gestion du risque généré par la recherche de la rencontre entre un livre et son public constitue le fil rouge de toutes les étapes de la fonction éditoriale. Reste qu’une fois le livre publié, la « perte de contrôle du livre par l’éditeur » [18] est inévitable.

Penser les plateformes d’auto-édition avec Escarpit

13 Pour l’auteur refusé par l’édition traditionnelle à l’époque d’Escarpit, le seul recours était l’édition à compte d’auteur, c’est-à-dire que l’auteur payait un « éditeur » spécialisé dans ce type de prestation pour être publié. Ce dernier ne participait nullement à la diffusion et à la promotion du livre (à titre d’exemple, La Pensée universelle). Le phénomène contemporain de l’auto-édition semble de ce fait pouvoir difficilement bénéficier de l’éclairage des recherches d’Escarpit. Pour autant, ses travaux sur la littérature de masse ainsi que sur la fonction éditoriale s’avèrent utiles dans la mesure où, d’une part, les littératures de genre sont fortement représentées dans le phénomène de l’auto-édition et que, d’autre part, les plateformes d’auto-édition réinterrogent la fonction éditoriale, ainsi que nous l’avons souligné.

Méthodologie

Notre travail s’appuie sur deux terrains conduits entre 2015 et 2019 à partir d’une analyse de sites. Le premier concerne la plateforme Kindle Direct publishing (KDP) d’Amazon [19] qui se distingue par une rhétorique basée sur la suppression de l’intermédiaire qu’est l’éditeur et sur la perspective de gains financiers importants pour les auto-édités. À partir d’un recensement des titres présents sur la plateforme, nous avons dégagé une nette prédominance des littératures de genre, en particulier des livres érotico-sentimentaux. Le second terrain porte sur l’étude de la plateforme d’auto-édition Librinova [20]. Contrairement à KDP (qui prône la gratuité de son service), les auteurs doivent s’acquitter d’un montant minimal pour accéder à la plateforme. Plusieurs formules payantes leur sont proposées afin de bénéficier de services supplémentaires (création de la couverture, etc.). La particularité de Librinova est de jouer le rôle d’agent littéraire auprès des éditeurs papier. C’est la notion d’accompagnement qui constitue le trait essentiel des discours présents sur le site.

14 Depuis l’échec de Stephen King avec la publication autonome de sa nouvelle The Plant en 2000 via Internet [21], l’auto-édition a acquis le statut de composante non négligeable dans l’écologie contemporaine du livre. Plusieurs facteurs peuvent être avancés pour prendre la mesure de ce phénomène qui, non seulement rebat les cartes des modalités d’édition, mais génère également une reconfiguration des positionnements au sein de la chaîne du livre, à commencer par ceux de l’éditeur et de l’auteur. La montée en puissance de la « rage de l’expression » [22] dans un Hexagone marqué par une injonction très forte à la créativité [23] et une valorisation de l’amateur [24], figure parmi les éléments explicatifs. Ces paramètres se conjuguent aux facilités de la publication numérique, à un relativisme culturel affectant l’autorité des grandes œuvres au sein du lectorat [25], ainsi qu’à une certaine désacralisation de l’acte d’écriture. Si la pratique du creative writing représente depuis longtemps un passage obligé pour les aspirants écrivains anglo-saxons (Toni Morrison l’enseigne par exemple à Princeton), celle-ci s’est généralisée en France avec la création récente d’ateliers conduits, entre autres, par des maisons d’édition (par exemple Gallimard, qui fait intervenir des auteurs maison) et de formations telles que le Master de Création littéraire de l’université de Paris 8, sans parler des sites web dédiés qui se sont multipliés. Pour autant, il serait quelque peu réducteur de ne prendre en compte que l’aspect récent des ateliers d’écriture en France. De fait, Emmanuël Souchier souligne, dans la Préface de l’ouvrage anniversaire d’Exercices de style de Raymond Queneau, l’existence dans les années 1960 de la mise en œuvre de « l’acte d’écriture » dans les milieux éducatifs militants. Libération de l’écriture qui constituera ensuite, entre autres, l’un des axes majeurs du mouvement littéraire oulipien [26].

15 Il est cependant assez difficile de fournir des indications chiffrées en ce qui concerne l’auto-édition tant « cette édition est complexe à circonscrire en raison de la multiplication des acteurs et des pratiques » [27]. Seules les données fournies par l’Observatoire du dépôt légal permettent de prendre la mesure de l’augmentation exponentielle de l’auto-édition dans le nombre de nouveautés publiées chaque année. Selon la Bibliothèque nationale de France, les publications relevant de l’auto-édition et de la publication à compte d’auteur ayant donné lieu à un dépôt légal représentaient 6 % du total des nouveautés en 2005 (c’est-à-dire 4 000 titres), 15 % en 2015 (11 500 titres) et 19, 8 % en 2019 (15 757 titres) [28]. L’évaluation de cette progression doit aussi prendre en compte le nombre de plus en plus important d’auteurs faisant le choix de s’auto-éditer sans passer par une structure dédiée, même gratuite. Le rapport de 2019 n’indique pas cette donnée, mais il est fort probable que ce chiffre a lui aussi connu une augmentation. Toutefois, soulignons que ces indications chiffrées ont leur limite dans la mesure où Amazon ne fournit de chiffres dans le cadre du dépôt légal que pour Createspace, la structure d’impression payante pour les titres présents sur KDP. Amazon étant leader sur le marché de l’auto-édition, on peut supposer que le nombre d’ouvrages auto-édités en France est beaucoup plus conséquent.

16 La croissance exponentielle des ouvrages issus de l’auto-édition peut être considérée comme une réponse, ou plutôt comme une stratégie face à la difficulté d’être publié. Outre le fait que la politique de commande a pris une place grandissante en littérature, surtout dans la sphère de la production élargie, la probabilité pour un auteur de voir son manuscrit publié est extrêmement réduite [29]. Les éditeurs reçoivent chaque année des milliers de manuscrits, dont moins de 1 % sont finalement publiés [30]. Or, pour Escarpit, la prise de risque relève d’une évidence. Plus précisément, il s’agit d’un « devoir » de la part de l’éditeur de « donner sa chance à l’écrivain inconnu », sous peine de voir à terme son métier disparaître, faute de n’avoir privilégié que les valeurs sûres [31]. On ne peut s’empêcher d’établir un lien avec l’article de Jérôme Lindon publié en 1998 dans Le Monde, qu’il concluait par la question : « Mais qui remarque l’absence d’un auteur inconnu ? » [32].

17 La notion d’indépendance (indie authors), terreau sur lequel s’est également développée l’auto-édition, possède certes une dimension symbolique – celle de se passer de l’avis d’un éditeur – mais aussi une dimension financière non négligeable dans la mesure où les auteurs estiment être lésés dans la chaîne de valeur. L’adoption de ce « contre-modèle particulièrement valorisé » [33] est bien souvent revendiquée comme un label. Il s’agit d’un problème également pointé par Escarpit qui souligne que l’éditeur se doit d’assurer la « rentabilité financière de l’écrivain » [34]. Il revient à plusieurs reprises sur la nécessité d’une insertion plus conséquente de l’écrivain dans la chaîne de valeur [35]. L’ampleur du mouvement actuel #PaieTonAuteur montre que cette question demeure encore une pierre d’achoppement [36]. Il semblerait que la nouvelle donne que constitue l’auto-édition soit un des leviers dans ce réajustement économique et symbolique. Soulignons toutefois que l’absence de données quant au chiffre d’affaires dégagé par l’auto-édition constitue un des points aveugles de cette pratique multiforme.

18 Enfin, Escarpit a émis, à plusieurs reprises, un regret quant à l’impossibilité d’un retour de la part des lecteurs par rapport à ce qui leur est proposé :

19

Ni le client du drugstore ni celui de ces magasins n’ont les moyens de participer à l’échange qui peut susciter de nouveaux Steinbeck et de nouveaux Camus. Tel est sans doute, pour l’avenir de la culture écrite, le problème à la fois le plus angoissant et le plus difficile posé par la moderne révolution des livres [37].

20 Si Internet regorge désormais de vecteurs d’expression pour les lecteurs (les blogs des lecteurs, des auteurs, les chaînes Youtube, etc.), l’une des valeurs ajoutées des plateformes d’auto-édition est bien de donner la parole aux lecteurs, via des commentaires ou par le biais d’une notation qui nourrit notamment l’algorithme développé par Amazon sur sa plateforme KDP, la plateforme d’écriture en ligne Wattpad [38] cumulant les deux possibilités. Dans ce cadre, les retours sous forme de « j’aime », de commentaires, de suggestions, etc. relèvent d’un « dispositif » technique et sémiotique, et partant politique, qui s’inscrit dans la lignée de la réflexion foucaldienne. L’opportunité de repérer des auteurs préalablement adoubés par le lectorat n’a pas échappé aux éditeurs, qui envisagent désormais les plateformes d’auto-édition comme une nouvelle forme de vivier, ainsi que l’illustre le partenariat établi entre Hachette Romans et Wattpad en 2017 [39].

21 Fait important dans le monde du livre, la plateforme a créé sa propre maison d’édition afin d’exploiter elle-même des succès similaires à celui de la série After d’Anna Todd [40]. Fi de l’éditeur pour Wattpad Books : les datas opèrent la sélection des textes en fonction de leur succès potentiel depuis 2015. En observant différents éléments (personnages, actions, époque, structure des phrases, registre lexical, grammaire, nombre de pages, etc.), l’algorithme Story DNA intègre de multiples données, ainsi que des variables comme l’engagement des lecteurs, les téléchargements, les like, etc. L’intelligence artificielle permet aux ordinateurs d’« apprendre eux-mêmes » à partir des milliards de données récoltées. L’objectif est de mettre à jour l’« ADN » des livres à succès, d’où le nom de l’algorithme qui débusque non pas les originalités, mais bien au contraire les points communs aux ouvrages les plus téléchargés. Peut-on dès lors considérer Wattpad Books comme un éditeur ? La dimension symbolique du travail de l’éditeur [41] est à l’opposé de la démarche prédictive basée sur des données [42], même si le recours aux chiffres (ventes antérieures par exemple) participe classiquement de la démarche éditoriale dans un contexte d’incertitude sur la valeur des biens. La notion de risque inhérente à cette dernière est fondamentale [43] ; en tant que bien d’expérience, le livre numérique est un bien singulier [44], en dépit des like, du recours à un algorithme ou bien encore de la prise en compte du temps passé par les lecteurs sur une page [45].

La librairie, lieu d’affirmation d’une culture lettrée

22 Si les plateformes d’auto-édition représentent un bouleversement pour la fonction éditoriale, le maillon de la diffusion-distribution du livre a également connu de profondes transformations depuis les années 1960. En dépit du décalage temporel et des changements induits par la loi sur le prix unique du livre en 1981, les travaux d’Escarpit fourmillent d’indications précieuses pour appréhender cette activité. L’enquête menée auprès des librairies indépendantes de création récente en France en fournit une illustration contemporaine. Cette enquête porte sur un type particulier d’établissements, les librairies de taille moyenne à forte identité culturelle (Encadré, infra), qui constituent l’une des fractions les plus dynamiques de la librairie depuis une quinzaine d’années : une trentaine de créations ou reprises ont lieu chaque année depuis 2014 selon le bilan réalisé par l’hebdomadaire professionnel Livres Hebdo, le chiffre s’élevant à 41 en 2019 [46]. La résistance de cette fraction des librairies « physiques » face aux plateformes de vente comme Amazon permet de mettre en perspective certaines des intuitions d’Escarpit. Nous en examinerons ici trois principales : les spécificités du public de la librairie indépendante, la dimension matérielle des phénomènes observés, et enfin le caractère central du conseil du libraire, en tant qu’expression de sa singularité.

Méthodologie[47] 

L’enquête s’appuie sur un travail d’analyse documentaire, d’observations et d’entretiens (N=26). Ces derniers ont été réalisés entre 2013 et 2020 avec des responsables de librairies indépendantes sur le plan juridique, c’est-à-dire ne dépendant pas d’une enseigne, d’une chaîne ou d’une maison d’édition, et des responsables institutionnels. Situées en région parisienne (17) et en régions (9), ces librairies de taille petite à moyenne (de 6 000 à 10 000 références pour une surface de vente comprise entre 45 et 120 m2) ont été créées ou reprises entre la fin des années 1990 et 2015.

23 Il faut tout d’abord signaler que l’importance accordée par Escarpit au maillon de la diffusion-distribution, et plus particulièrement à la librairie, est tout à fait remarquable pour l’époque. Elle vient prolonger son intérêt pour la littérature « marginale », de « masse » et toutes les formes d’« infra-littérature » explorées par lui-même et ses équipes au sein du Centre de sociologie des faits littéraires à Bordeaux, qui prendra le nom d’Institut de littérature et des techniques artistiques de masse (ILTAM) en 1965. Il existe sur ce point une résonance évidente avec le courant des cultural studies et l’intérêt des chercheurs du centre de Birmingham pour les formes de culture les moins légitimes, notamment la culture populaire, dans le sillage de La culture du pauvre de Richard Hoggart, traduit en France en 1970 [48].

24 Dans La révolution du livre, Escarpit l’affirme sans détours : « le livre est ce qu’est sa diffusion » [49]. Il est pour lui tout à fait impossible de comprendre la fonction éditoriale sans scruter la dernière étape du processus de mise sur le marché, et sans l’inscrire dans le prolongement de l’acte de création. Il évoque la diffusion avec un certain lyrisme comme étant « la partie la plus délicate de l’acte de publication qui tout entier converge vers elle comme un drame vers son dénouement » [50]. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a là une prémonition de la situation contemporaine, la diffusion-distribution étant devenue le lieu central du pouvoir (et de la rentabilité) dans la plupart des industries culturelles [51]. Une telle position tranche en tout état de cause avec les approches traditionnelles de l’édition dans le monde universitaire, qui ne consacrent que peu d’attention à la phase de distribution du livre, partie la moins « noble » de la chaîne du livre.

Circuit lettré et circuit populaire : le public de la librairie indépendante

25 Il faut « penser le public » [52] : la réception est un véritable leitmotiv dans les écrits d’Escarpit. Son analyse des différents points de vente du livre à partir d’une enquête conduite à Bordeaux en 1960-1961 [53] est inséparable de la dichotomie opérée, nous l’avons vu, entre circuit lettré et circuit populaire. Le premier est l’apanage des librairies traditionnelles implantées en zone urbaine, s’adressant majoritairement aux « membres de la bourgeoisie éduquée et des professions libérales, artistiques ou intellectuelles » ; le second des « magasins à succursales multiples » (ou encore « débits de livres ») et autres « drugstores » [54]. Cette opposition est toujours perceptible dans les grandes catégories de points de vente « physiques » de livres : les librairies indépendantes accueillent une clientèle plutôt aisée et éduquée [55], tandis que les grandes enseignes (Fnac, Cultura), les maisons de la presse et les rayons livres des supermarchés s’adressent à une clientèle plus indifférenciée.

26 Le développement du commerce en ligne n’a pas fondamentalement altéré cette distinction, la librairie indépendante étant plus que jamais un lieu d’affirmation de pratiques de consommation alternatives, au même titre que les Amap et autres circuits courts [56]. C’est un modèle qui tend à s’imposer dans les centres-villes des grandes agglomérations comme des petites communes, la proximité sociale entre commerçants et clients contribuant à l’embourgeoisement des quartiers [57]. Les librairies demeurent ainsi « des instruments de diffusion restreinte ouvertes pour la plupart aux seuls lettrés », comme le regrette Escarpit, alors que « l’idéal serait de faire passer tout le trafic des livres par le réseau des librairies » [58]. Les nouveaux profils de libraires ayant créé ou repris une librairie à partir des années 2000 illustrent bien cet aspect. Ils et elles investissent en effet fortement la dimension culturelle de leur métier, tout en exprimant le désir de « s’adresser à tous ». L’expérience de la gérante d’une librairie ouverte à Sully-sur-Loire (Loiret, 6 000 habitants) en 2017 le confirme :

27

Il y a une partie de la population de Sully que je ne vois jamais. La population turque par exemple, qui ne vient que pour le scolaire. Mes clients sont des gens qui ont fait des études, qui lisent Télérama, Le Monde, Le Point, qui écoutent France Inter ou France Culture. Il y a beaucoup de Parisiens aussi [59].

28 Escarpit avait par ailleurs saisi la part grandissante de la composante culturelle du métier de libraire du circuit lettré, remarquant que « bon gré, mal gré, il faudra qu’il devienne un des animateurs culturels de son […] village, quartier de ville […] » [60]. Les librairies physiques se convertissent en effet, pour mieux se différencier de leurs concurrents, en véritables acteurs culturels, multipliant les animations les plus variées, le plus souvent gratuites (lectures, projections de films, ateliers pour enfants, concerts, etc.). À Bordeaux, la librairie Mollat reçoit par exemple 220 auteurs par an et organise des escape games à grande échelle, ainsi que de nombreux ateliers. Les établissements de taille plus modeste ne sont pas en reste, qui affichent une à quatre animations par mois selon leurs ressources et les caractéristiques de leur clientèle. La grande majorité des libraires rencontrés se sent en quelque sorte « tenue » d’organiser des animations [61]. Si le retour financier est faible, les attentes de la clientèle en la matière sont fortes :

29

Pour nous c’est essentiel [organiser des animations], même si c’est incommensurable en termes commerciaux. C’est important pour la fidélisation et pour l’incarnation de la relation avec la librairie au quotidien [62].

30 Cette valorisation du rôle culturel du libraire, au-delà du travail de sélection et de recommandation traditionnel des ouvrages, est symptomatique d’un commerce qui demeure élitiste – même si de nombreuses librairies, comme le réseau Folies d’encre en Seine Saint-Denis, touchent un public un peu plus diversifié du fait de leur lieu implantation. Escarpit a donc fait montre d’une intuition assez sûre concernant l’évolution de la librairie traditionnelle, dont le rôle demeure indispensable à la diffusion territoriale du livre « littéraire ». Il concluait qu’« une véritable littérature de masse ne pourra exister et se développer que si la librairie responsable et consciente de son rôle accepte de se réformer pour desservir (sic) l’immense public populaire » [63].

Matérialité de la librairie

31 Une « vraie » librairie, quelles que soient sa taille et ses spécificités, se reconnaît selon Escarpit à deux critères liés : le développement d’une politique commerciale autonome et « le degré de conscience que le libraire possède de son public » [64]. L’indicateur mobilisé pour évaluer le premier critère ne manque pas d’originalité puisqu’il explique qu’il « suffit de comparer le contenu de la vitrine de l’établissement avec le stock offert à la vente à l’intérieur du magasin » [65]. La vitrine représente en effet « le visage public de la librairie », qui dessine « l’image d’un lecteur théorique et idéal » alors que « le stock en magasin exprime la vérité expérimentale du public réel qui fréquente le magasin » [66]. Le décalage éventuel entre les deux permet par conséquent de mesurer l’autonomie commerciale et intellectuelle du responsable de la librairie considérée, cette dernière étant plus importante en librairie traditionnelle.

32 On retrouve là tout le sel de l’approche légèrement décalée d’Escarpit, qui établit des rapprochements peu usuels dans le monde universitaire, notamment en accordant une grande importance à la matérialité des phénomènes observés. Quoi de plus matériel en effet qu’une vitrine de librairie, avec ses ouvrages que l’on peut observer in situ ? Sa démonstration s’appuie par ailleurs sur des diagrammes comparant la part de différents types d’ouvrages (classiques, nouveautés, romans populaires, policier, poche, etc.) dans les grandes catégories de points de vente (grandes librairies, petites librairies, débits de livres…), offrant une représentation très visuelle des profils d’établissements de l’époque [67].

33 Sa conscience de la spécificité du livre en tant que production intellectuelle « pas comme les autres » ne le conduit ainsi jamais à occulter sa dimension physique. À l’instar de Henri-Jean Martin dans l’opus déjà mentionné, ou plus tard de Roger Chartier et de Pierre Bourdieu [68], il fait tenir ensemble les conséquences de la double identité du livre, tout à la fois production symbolique et production matérielle. Cette attention accordée à la matérialité englobe les caractéristiques physiques des ouvrages (typographie, reliure, couverture…), comme nous l’avons souligné, mais également les aspects les plus prosaïques du commerce du livre et notamment la gestion concrète d’une boutique (gestion des stocks, retours, charges…). Une telle approche, tout à la fois différentialiste et pragmatique, s’avère précieuse dans l’étude d’un bien symbolique comme le livre, en fournissant un rempart contre les considérations souvent idéalistes qui lui sont liées.

34 Au-delà de l’inspiration méthodologique que l’on peut puiser dans cette démarche, on trouve des échos de cette reconnaissance de la matérialité dans l’engouement croissant du public pour la dimension « physique » du contact avec les ouvrages en librairie. La multiplication des rencontres (avec les auteurs, les éditeurs) en est un indicateur, de même que l’attention accordée par les libraires à l’espace physique dans lequel se déploie leur activité. Prenant le contre-pied des linéaires produits en série et des murs tapissés de « meilleures ventes » caractérisant les chaînes comme la Fnac, les libraires indépendants ont en effet à cœur de mettre en scène un lieu unique et inspiré, sur le modèle de l’espace domestique : matériaux bruts et chaleureux (bois, briques), affiches ou œuvres d’artistes, meubles chinés, l’ensemble visant à créer une atmosphère accueillante et distinctive. Un des atouts des librairies indépendantes face à la « dématérialisation » [69] de l’acte d’achat sur Internet réside ainsi dans leur caractère incarné : des locaux parfois exigus mais porteurs d’une atmosphère particulière, et surtout riches d’une expérience d’achat « unique ». Longtemps présenté comme un handicap du fait de la lourdeur des charges locatives en centre-ville, le lieu physique de la librairie est redevenu dans ce contexte un atout fortement investi.

Le « conseil » du libraire, dialogue entre la production et la consommation

35 Robert Escarpit souligne encore que « les librairies sont les seuls établissements délibérément orientés vers une clientèle définie et conscients de cette clientèle. Ce sont donc les seuls susceptibles de créer les conditions d’une sorte de dialogue entre production et consommation » [70]. Si la première assertion semble exagérée, la seconde rencontre toujours des résonnances en ce début de xxie siècle. Car ce dialogue qu’évoque Escarpit est évident chez les libraires qui s’efforcent de répondre, au travers de leur assortiment, aux attentes de leur clientèle effective comme de leur clientèle « rêvée », écartelés entre les contraintes d’un commerce à la rentabilité notoirement faible et leur désir d’être plus que de simples « marchands de livres » [71]. Pour ne prendre qu’un exemple parmi de nombreux témoignages recueillis, voici comment une libraire de la région parisienne présente cette tension :

36

Nous, on est là pour faire le tri. On fait le tri et on propose. Il faut mettre nos clients dans de bonnes conditions, des conditions de confiance. Leur dire parfois : “Non, ne prenez pas ça, ce n’est pas pour vous”. Et ils nous en savent gré […] Mais il ne faut pas être faux cul, jouer aux purs. Il faut accepter d’avoir les mains sales. On est des intermédiaires, on est dans le conseil [72].

37 La connaissance qu’a un libraire de son public, et donc sa capacité à orienter et guider la réception – le fameux « conseil » du libraire qui « crée des hiérarchies » [73] – a pris une importance croissante avec le développement des algorithmes de recommandation, dans un contexte infiniment plus concurrentiel aujourd’hui que dans les années 1960. Maillon indispensable de l’acte littéraire, le libraire est valorisé par les éditeurs et les médias, reconnu par certaines fractions du public comme instance de sélection digne de confiance du fait de sa subjectivité. Un indicateur peut en être fourni par la multiplication des chroniques de libraires à la radio et à la télévision [74]. À l’heure de la fragilisation des intermédiaires traditionnels, la résilience des libraires, notamment dans leur incarnation la plus culturelle, fait ainsi figure d’exception. Perçus tout à la fois comme professionnels et indépendants du milieu médiatique et littéraire, ils contribuent à réduire l’incertitude sur un marché particulièrement vaste et incertain qui a vu 511 romans français et étrangers être publiés à la rentrée 2020. Leur légitimité s’avère finalement peu menacée par les nouvelles formes d’intermédiation profanes – blogs, clubs de lecture en ligne ou encore booktubeurs [75]. Selon une responsable de magasin en région parisienne, « on apporte un vrai service sur mesure. C’est comme les chaussures sur mesure, une fois qu’on y a goûté, c’est dur de s’en passer [76] ! ». La légitimité de cette prescription est telle que le « conseil du libraire » est également utilisé comme argument commercial par les chaînes et les sites de vente en ligne. La Fnac met ainsi en avant les « coups de cœur des libraires » (avec le prénom et l’établissement dans laquelle il ou elle travaille) dans son éditorialisation de titres en magasin et sur le site Fnac.com.

38 Les écrits d’Escarpit sur la diffusion-distribution du livre sont donc riches d’analyses stimulantes quant à l’évolution du commerce du livre : la conscience de la librairie comme lieu de consommation distinctive, à forte dimension culturelle ; le retour de l’expérience physique et de la dimension matérielle de l’achat de livres ; et enfin l’insistance sur le conseil en tant que pivot de la valeur ajoutée du libraire à l’heure de la recommandation automatisée. L’expérience du confinement, qui a mis en lumière le caractère « essentiel » des librairies et l’attachement fort de certaines fractions du public à ces commerces de proximité pas tout à fait comme les autres, a encore contribué à accentuer cette tendance.

Conclusion : une grammaire de la socio-économie du livre

39 Robert Escarpit a non seulement posé, mais également analysé les maillons essentiels du « fait littéraire », que l’on nomme maintenant la filière du livre. Tout en reconnaissant l’apport fondamental de l’approche historique de l’édition, il a élaboré dans ses différents travaux une grammaire de la socio-économie du livre, au-delà de l’engagement politique dont fait preuve sa perspective sociologique.

40 En ce qui concerne la librairie, il a su déceler le rôle tout à fait essentiel de celui qu’il considère comme l’un des « meneurs du jeu littéraire » [77] dans la production et l’orientation de la réception. Son souci de la diffusion des textes en direction du « public populaire », doublé d’une appréhension du caractère sociologiquement marqué de la clientèle des librairies (et l’on pourrait ajouter, des librairies eux-mêmes), le pousse par ailleurs à préconiser « une refonte complète des structures de la librairie, une réévaluation de sa nature et une révision de ses devoirs » [78]. Il n’est pas sûr que l’évolution des librairies indépendantes depuis les années 1960 réponde à ce souhait.

41 En ce qui concerne le maillon éditorial, Escarpit a souligné la nécessité d’un équilibre à maintenir entre une politique de la demande et une politique de l’offre. La question de la matérialité du livre – le livre de poche représentant pour lui le vecteur d’une culture démocratisée – reste également cruciale, notamment face au « relatif » succès de l’ebook en France. Les dernières données disponibles montrent en effet que le format numérique ne progresse que lentement, avec 6 % de part de marché [79]. Enfin, la « démocratisation » de l’écriture, via les plateformes d’auto-édition, forme le pendant contemporain de la démocratisation de l’accès au « fait littéraire » appelée de ses vœux par Escarpit. Celle-ci s’accompagne d’un essor sans précédent des littératures de genre, également reconnues par ce dernier comme parties prenantes essentielles du « fait littéraire ». Dans ces secteurs, l’éditeur arbitre, au cas par cas, entre une publication au format de poche ou au format numérique [80].

42 D’un point de vue institutionnel et théorique enfin, Escarpit a contribué à inscrire de manière pérenne l’étude de la filière du livre dans celle des industries culturelles, un héritage dont nous sommes aujourd’hui les bénéficiaires [81]. À cette aune, il nous offre des outils vivants, mobilisables sur des terrains très différents, qui permettent de dialoguer, de s’opposer parfois, et de prendre en compte les continuités comme les ruptures entre les années 1960 et aujourd’hui.

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Mots-clés éditeurs : auto-édition, chaîne du livre, éditeur, intermédiation, librairie, littératures de genre, plateforme, SIC, socio-économie

Date de mise en ligne : 14/03/2022

https://doi.org/10.3917/comla1.211.0003