Article de revue

La sortie de buts du rapport Thiriez

Pages 373 à 384

Citer cet article


  • Moatti, A.
(2020). La sortie de buts du rapport Thiriez. Commentaire, Numéro 170(2), 373-384. https://doi.org/10.3917/comm.170.0373.

  • Moatti, Alexandre.
« La sortie de buts du rapport Thiriez ». Commentaire, 2020/2 Numéro 170, 2020. p.373-384. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-commentaire-2020-2-page-373?lang=fr.

  • MOATTI, Alexandre,
2020. La sortie de buts du rapport Thiriez. Commentaire, 2020/2 Numéro 170, p.373-384. DOI : 10.3917/comm.170.0373. URL : https://shs.cairn.info/revue-commentaire-2020-2-page-373?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/comm.170.0373


Notes

  • [1]
    Les traces de cette « fuite » existent : ainsi Le Monde du 19 avril indique-t-il, dans un article de B. Floc’h, « Le 15 avril, Emmanuel Macron avait prévu d’annoncer la suppression de l’École nationale d’administration ».
  • [2]
    Comme le dit dans son style propre la lettre du Premier ministre du 14 mai 2019 à F. Thiriez, « des critiques se sont élevées pour dénoncer l’éloignement de la haute fonction publique des enjeux quotidiens des Français ».
  • [3]
    « Il faut supprimer, entre autres, l’ENA. Je ne crois pas sur ce sujet au rafistolage, à la réforme un peu. Ç’a déjà été tenté par à peu près tous mes prédécesseurs » (Emmanuel Macron, en réponse à une question, 25 avril 2019).
  • [4]
    À ces questions à caractère psychologique, la réponse est sans doute « oui ». On peut noter, dans la bouche d’Emmanuel Macron le 25 avril, se comparant à ceux qui critiquent la haute fonction publique : « Il se peut que j’aie cotisé moi-même » ; cette assertion (énoncée de manière surprenante) va dans ce sens.
  • [5]
    E. Suleiman, Les Élites en France. Grands Corps et grandes écoles, Seuil, 1979, conclusion. Le titre d’origine de l’ouvrage est plus parlant : Elites in French Society : the Politics of Survival, Princeton University Press, 1978.
  • [6]
    Par exemple : « Haute fonction publique : ce que propose le rapport Thiriez pour plus de représentativité », L’Express, 18 février 2020.
  • [7]
    Par exemple, « Le téléphone sonne », avec F. Thiriez, France-Inter, 21 février 2020.
  • [8]
    France-Info, 18 février 2020.
  • [9]
    B. Floc’h, « Emmanuel Macron réfléchit à faire tanguer un autre totem : celui du lien entre l’ENA et les Grands Corps », Le Monde, 5 avril 2019.
  • [10]
    Cette dernière s’est intégrée comme troisième co-auteur du rapport, après le départ de Soraya Amrani Mekki, professeure de droit, en décembre 2019. Après le départ de cette universitaire, il n’y avait plus que des membres de Grands Corps dans cette mission.
  • [11]
    Le Premier ministre, son directeur de cabinet B. Ribadeau-Dumas (X-ENA-CE), le Secrétaire général du gouvernement M. Guillaume (ENA-CE) : « ils forment un trio de conseillers d’État à la tête du gouvernement » (D. de Fortanier, « [Portrait] Marc Guillaume, le vice-Premier ministre », Contexte, 11 juillet 2018).
  • [12]
    Suleiman ajoute (p. 280) : « Savoir si l’élite française est très compétente au sens objectif du terme ne constitue pas une question pertinente, car ce qui importe, c’est l’exclusion de toute compétence qui ne soit pas certifiée par l’élite. C’est en cela que consiste l’élitisme plutôt qu’en une représentation disproportionnée de la bourgeoisie en son sein. »
  • [13]
    « Jusqu’à ce que, la rumeur d’une suppression de l’ENA commençant à courir, Thiriez mette le pied dans la porte : “J’ai fait une note au Président pour proposer une solution. Ça lui a plu” », Libération, 27 mai 2019. S’agissant de l’un comme de l’autre, on ne peut s’empêcher de penser à l’excellente phrase de Suleiman, à nouveau, sur les Grands Corps français : « […] une élite qui a fait sienne une forme de culte de l’amateurisme ».
  • [14]
    Ce que La Lettre A appelle non sans humour, dans un intertitre d’article du 17 mai 2019 : « Les gardes des corps ».
  • [15]
    Les deux citations issues de P. Laberrondo, La Lettre A, 20 février 2020.
  • [16]
    Lettre de mission du Premier ministre Édouard Philippe, 14 mai 2019.
  • [17]
    L. Schwartz, « L’X et son image », Le Monde, 18 novembre 1977.
  • [18]
    Comme le rappelait en 2015 Adeline Baldacchino, ancienne élève : « L’ENA exclut complètement le volet théorique et universitaire, elle se conçoit comme une école dépendante de la fonction publique, complètement coupée du monde universitaire et intellectuel au sens large » (Les Échos, « La nouvelle réforme de l’ENA peine à convaincre », 9 octobre 2015).
  • [19]
    La chaire de recherche ENA-ENS « Savoir-prévoir-pouvoir », donnée en exemple par le rapport, n’a depuis trois ans pas pris son essor : manifestation de lancement avec le secrétaire d’État à la Recherche T. Mandon en mars 2017, et « pitch » à l’ENA de 4 doctorants ENS pendant deux heures en fin de journée en octobre 2019.
  • [20]
    Un certain nombre de ces PRES (dont PSL) revendiquent le statut d’établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel expérimental (décret n° 2019-1360 du 13 décembre 2019, art. 20).
  • [21]
    Au niveau des Corps techniques, une structure chapeau analogue voit le jour, l’Institut Mines-Télécoms, regroupant les écoles des mines ou des télécommunications en France, et sous tutelle du Corps des Mines à Bercy.
  • [22]
    Voir notre billet « Main basse sur le doctorat » analysant une vidéo Acteurs publics du 30 mars 2018 du directeur de l’ENA.
  • [23]
    Lettre du 17 avril 2015 à Bernard Attali (dans le cadre du rapport Attali sur l’X), du président de la FCGTE Fédération des Grands Corps techniques de l’État, M. F. Dambrine (Corps des Mines).
  • [24]
    Nous avons un autre exemple de « facilitation » : la troisième année du Corps des Mines est en passe d’être labellisée master-M2 (actuellement elle l’est comme mastère-CGE, Conférence des Grandes Écoles, ce qui est différent). Ayant eu à connaître des travaux de mémoires d’ingénieurs-élèves de troisième année des Mines, et ayant par ailleurs participé à des jurys M2 à l’université, nous avons pu constater l’insuffisance des premiers – d’où l’incongruité à leur conférer le titre de master-M2.
  • [25]
    L’Institut Auguste-Comte est un établissement public de formation de cadres polytechniciens trentenaires voulu par le président de la République V. Giscard d’Estaing sur la Montagne Sainte-Geneviève, en remplacement de l’École polytechnique partie à Palaiseau. Installé mi-1977, il fut supprimé après trois promotions, à la mi-1981, par le nouveau gouvernement, car considéré comme trop « élitiste ». Voir à ce sujet R. Martin, « Naissance et mort de l’Institut Auguste-Comte », Commentaire, n° 27 (3), 1984, p. 585-595.
  • [26]
    Note de synthèse, 29 octobre 1976, dossier AEP (in A. Moatti, « L’Institut Auguste-Comte (1977-1981), ou l’élite en son miroir », Bulletin de la Société des amis de la Bibliothèque et de l’Histoire de l’École polytechnique, à paraître 2020).
  • [27]
    La Commission Montagne Sainte-Geneviève, placée sous la présidence de T. de Montbrial à l’École polytechnique, reçoit en audition le 9 avril 1975 le général Georges Buis, compagnon de la Libération, ancien directeur de l’IHEDN, en présence de J.-L. Gergorin, X, conseiller d’État (Archives de l’École polytechnique).
  • [28]
    Notre travail sur le présent article nous a amené à le relire. On lit, p. 23, des orientations assez opposées à celles de la doxa actuelle : « La mission ne croit pas à l’introduction d’un modèle de parcours professionnels structuré par des allers-retours réguliers entre les secteurs public et privé […] les bons éléments qui quittent la fonction publique, de plus en plus tôt dans leur carrière, n’y reviennent pas, sauf cas particuliers ou échecs. » Il s’agit là d’une doxa assez commune au Corps des Mines, suivant laquelle ce sont les « moins bons » qui reviennent dans le giron de l’État ; notons au passage que ce rapport évoque sans scrupules le départ de plus en plus précoce des ingénieurs corpsards, et notamment des « bons éléments ». Depuis quelques années, la mode est plus à la facilitation du rétropantouflage, par « souci d’excellence ».
  • [29]
    Toutes citations de la phrase issues d’une conversation privée avec un ingénieur général des Mines (12 février 2020).
  • [30]
    Nous avons indiqué dans un article que, sur ce plan, la fusion entre le Corps des Télécommunications et celui des Mines, compréhensible dans ses attendus, est problématique dans ses effets, puisque l’on a perdu une réelle compétence technique (télécommunication) pour continuer à entretenir une « compétence » généraliste, lors de la formation des jeunes corpsards (Alexandre Moatti, « Remettre la science au cœur de la formation d’ingénieur », La Jaune et la Rouge, n° 737, septembre 2018).
  • [31]
    Un membre de ce jury me confiait que, sur une dizaine de dossiers examinés, ceux des X et des normaliens étaient « les meilleurs ».
  • [32]
    Discours du 17 décembre 2008 du président N. Sarkozy à Polytechnique.
  • [33]
    Lancée par quelques professeurs du lycée Henri-IV, elle avait bénéficié du soutien actif du Premier ministre d’alors, Dominique de Villepin, ancien élève de ce lycée (voir l’excellent article d’un des professeurs créateurs, O. Coquard, « De l’ouverture sociale à Henri-IV », La Vie des idées, 14 septembre 2010).
  • [34]
    Le communiqué de presse du 18 février 2020 du Premier ministre insiste sur « le renforcement du potentiel de “leadership” comme critère de recrutement », critère qui semble s’imposer par rapport à celui de la compétence. C’est sans doute là aussi qu’il faut chercher l’idée d’un « psychologue » dans les jurys de recrutement.
  • [35]
    La notion de bullshit a été introduite et largement détaillée par l’universitaire américain Harry Frankfurt, philosophe, dans On Bullshit, Princeton University Press, 2005. Voir P. Engel, Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle, Agone, 2019 ; S. Dieguez (université de Fribourg), Total Bullshit !, PUF, 2018.

Sortie de buts : rien de tel qu’une métaphore footballistique pour exprimer le fait que le rapport « Mission Haute Fonction publique », remis aux pouvoirs publics le 18 février 2020 par Frédéric Thiriez, est loin d’avoir atteint ses objectifs. Notamment sur le sujet névralgique des Grands Corps d’État, il « botte en touche » (mais là on n’est plus dans le football). Il étonne aussi par ses non-dits, certains de ses partis pris peu étayés, sa dernière partie en langage globish de consultant. Rythmé par les trois infinitifs : décloisonner, diversifier, dynamiser, il traite de sujets sur des plans très différents : entrant dans des détails de programmation d’horaires d’enseignement d’un nouveau « tronc commun », il survole élégamment le sujet de la diversité sociale – pour lequel les auteurs du rapport comme le gotha des « personnes auditionnées » sont loin d’avoir la compétence et l’expérience de terrain nécessaires, bien en amont des grandes écoles.
Comment en est-on arrivés là ? Tout avait commencé avec le discours du président de la République du 25 avril 2019, en conclusion du Grand Débat censé répondre aux Gilets jaunes. Le discours, initialement prévu le 15 avril et reporté à cause de l’incendie de Notre-Dame, avait fait l’objet d’une « fuite » portant sur la suppression de l’ENA. Mais le 25 avril, lors du discours effectif, la première mesure annoncée par M. Macron, comme réponse concrète à la critique des « élites », est la suivante : « Je souhaite que nous mettions fin aux Grands corps…


Date de mise en ligne : 05/06/2020

https://doi.org/10.3917/comm.170.0373

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