Olivier Debouzy et Émile Perreau-Saussine
Pages 491 à 494
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/comm.130.0491
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/comm.130.0491
Bruno Racine, qui connaissait Olivier depuis longtemps, et Guillaume Lagane, ami et contemporain d’Émile, diront, mieux que je ne saurais le faire, leurs mérites et leurs qualités. Toute la revue leur fait cortège dans cet adieu.
Bruno RACINE, Olivier Debouzy (1960-2010)
1Olivier Debouzy n’a cessé d’être mon ami depuis ce jour de 1985 où, à peine sorti de l’École nationale d’administration, il m’a rejoint au service des affaires stratégiques et du désarmement du Quai d’Orsay. Il n’avait pas même 25 ans, une minceur que l’on n’aurait pas soupçonnée quelques années plus tard – mais à travers ses éternelles lunettes qui se moquaient de la mode, ce même regard vif, pétillant, volontiers ironique dont chacun garde le souvenir. L’Union soviétique, depuis l’avènement tout récent de Mikhail Gorbachev, donnait les premiers signes, bien timides encore, des changements qui, en moins de six ans, allaient conduire à la désintégration d’un Empire longtemps assuré que le sens de l’Histoire lui promettait le triomphe final. Conduits par Ronald Reagan, les États-Unis soutenaient la résistance afghane sans pressentir sa postérité funeste et lançaient l’utopie d’une défense spatiale capable de rendre obsolètes les armes nucléaires. Dans ce contexte historique passionnant, j’avais été frappé d’emblée par deux traits distinctifs de son esprit : une lucidité quasi chirurgicale, la volonté de n’être jamais dupe des discours et des intentions déclarées d’un côté ; une liberté d’expression parfois provocatrice et accompagnée d’un humour irrésistible de l’autre, dont je devinai très vite qu’elle ne l’aiderait guère à gravir les échelons d’une carrière diplomatique « normale ». Le culte du langage convenu, la crainte de créer un précédent en s’écartant des formules autorisées lui étaient totalement étrangers.
2Sa conviction du caractère irremplaçable de la dissuasion nucléaire était déjà fortement ancrée en lui. Il ne s’en départira jamais – et ce n’est pas un hasard qu’après un passage à l’Institut d’études stratégiques de Londres, il ait rejoint le Commissariat à l’énergie atomique, et en son sein la Direction des applications militaires. Deux ans plus tard, renonçant pour toujours à servir dans la diplomatie, il faisait le saut qui allait le propulser dans le domaine du droit. D’autres sont mieux placés que moi pour évoquer l’extraordinaire succès qu’a connu le cabinet dont il fut le fondateur avec Gilles August. Maître de son propre destin, il ne pouvait que se sentir chez lui dans un monde où l’analyse rigoureuse et exhaustive des paramètres doit s’accompagner d’invention et d’ingéniosité. Exigeant pour lui-même comme pour les autres, il savait maintenir dans les relations de travail une qualité humaine dont j’ai eu maint témoignage. Les charges de son nouveau métier ne pouvaient toutefois le détourner de sa passion pour les questions stratégiques. À l’admiration de tous, il trouvait le temps d’écrire et de publier des articles de fond dans la presse et les revues.
3En 2007, il a été appelé à participer aux réflexions du Livre blanc sur la défense et la sécurité sous la présidence de Jean-Claude Mallet. Tel Caton martelant Delenda est Carthago, il nous rappelait sans cesse la nécessité de la vigilance dans un monde dominé par l’incertitude et l’imprévisibilité, alors que la tendance générale en Europe est à la baisse, parfois dramatique, des budgets de défense. Il ne méconnaissait pas les interrogations sur la légitimité de l’arme nucléaire, posées dès la naissance de celle-ci, ni les concessions qu’il fallait envisager afin de préserver notamment le traité de non-prolifération. Comme Churchill, il restait convaincu que cette invention avait plus de chances d’interdire la guerre extrême que de causer la fin de l’humanité. Loin de s’en tenir à une vision simpliste et archaïque de la dissuasion nucléaire, il œuvrait à une refondation du concept à la lumière du nouvel environnement international et nous laisse sur le sujet des textes qui conservent toute leur valeur. Spécialiste reconnu des affaires stratégiques, Olivier Debouzy ne s’y bornait pas, et les échanges que nous avions eus tous les deux à propos de Google montraient qu’il s’intéressait avec autant d’acuité à tous les problèmes du monde actuel.
4Ses bureaux étaient tapissés d’œuvres contemporaines qu’il choisissait lui-même – une passion de collectionneur née alors qu’il fréquentait la Rue Saint-Guillaume : il racontait avec humour que pendant longtemps son plus gros chèque avait été pour l’acquisition d’un dessin de Boutet de Monvel obtenue grâce à un prêt étudiant … Lors de ses obsèques célébrées à Saint-Louis-des-Invalides, de nombreux témoignages ont permis de révéler des facettes de sa personnalité souvent insoupçonnées, peut-être plus qu’il ne l’aurait souhaité lui-même tant il ne faisait étalage de rien : par exemple son engagement dans la défense de prévenus sans appui ni relations, ou encore le long cheminement spirituel qui l’avait conduit à demander le baptême. Un texte de Charles Péguy nous mettait en garde contre l’emphase, contre un air solennel et triste. L’église débordait de toute part. Ce grand solitaire aurait-il imaginé qu’il était tant aimé ?
Olivier Debouzy dans Commentaire
Olivier Debouzy dans Commentaire
Guillaume LAGANE, Émile Perreau-Saussine (1972-2010)
5Émile Perreau-Saussine est brutalement décédé le 23 février dernier.
6Né à Paris en 1972, élève curieux de tout, avide de contacts et de discussion, il suivit le cursus des enfants de la vieille bourgeoisie parisienne, depuis le collège Stanislas et le lycée Fénelon jusqu’à Sciences Po, voie qui le prédisposait à la vie des affaires ou à la politique. Après sa sortie de la Rue Saint-Guillaume, en 1994, il choisit toutefois de rester dans le monde des idées et s’orienta vers la philosophie politique, étudiant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) puis enseignant à l’université de Chicago (Bradley fellow au Comittee of Social Thoughts, 1997-1999). Devenu docteur en philosophie de l’EHESS, il enseignait depuis l’année 2000 l’histoire de la pensée politique à l’université de Cambridge (il appartenait au Department of Politics and International Studies et était fellow de Fitzwilliam College) et aussi à Sciences Po depuis 2007. Il fut également professeur invité à l’Université Paris-II (Centre Michel Villey, en 2008-2009).
7Cette attirance profonde pour les idées, comme cette durable appartenance à l’Angleterre et à la France ont profondément marqué l’œuvre d’Émile Perreau-Saussine. Sous la direction de Pierre Manent, il commença par étudier la pensée d’Alasdair MacIntyre dans une « biographie intellectuelle », genre fort en vogue au début des années 2000 (Alasdair MacIntyre, une biographie intellectuelle. Introduction aux critiques contemporaines du libéralisme, PUF, 2005), qui obtint le prix Philippe Habert en 2006. Mais ce travail se voulait autrement plus ambitieux que la simple mise en perspective des thèses de ce philosophe d’origine écossaise, qu’Émile Perreau-Saussine fit d’ailleurs connaître en France. En suivant l’évolution idéologique de l’auteur d’After Virtue (1981), marxiste converti sur le tard au catholicisme, il s’agissait d’enquêter sur le triomphe, mais aussi sur les limites, de la société libérale.
8Au fil des nombreux travaux qui ont suivi, articles, conférences ou manuscrits (la parution de Catholic Political Thought in a Democratic Age : a History est prévue, pour 2011, aux presses de Princeton), et malgré la diversité des thèmes abordés, c’est ce même sujet central qui émerge. Émile Perreau-Saussine poursuivait en effet un double objectif. Catholique libéral, il voulait, dans la grande tradition de Tocqueville, rappeler à l’Église qu’elle n’a en réalité pas d’autres choix qu’une adhésion pleine et entière à la modernité des sociétés libérales. Il montrait ainsi combien l’Église, songeons à Jean-Paul II, avait tenu sa partie dans la lutte contre le totalitarisme, sans évidemment nier les errements du passé, en particulier vis-à-vis du judaïsme, dont, par tradition familiale, il chérissait l’héritage.
9Mais, libéral catholique, ayant vécu l’essentiel de sa trop courte vie dans un monde libéré du communisme, où la victoire du capitalisme et de la démocratie équivalait à une « fin à l’histoire », Émile Perreau-Saussine voulait aussi montrer les bienfaits qu’un discours tel que celui de l’Église peut apporter aux membres des sociétés modernes. S’il n’a jamais versé dans les diatribes habituelles contre le libéralisme, Émile Perreau-Saussine n’en méconnaissait pas pour autant les limites, en particulier sur le terrain moral. Il jugeait que l’Église apportait une indispensable modération.
10Une fois ce postulat établi, se posait évidemment la question de sa mise en œuvre et donc des rapports entre l’État et la religion : la problématique centrale de la laïcité occupait son esprit et se retrouve dans de nombreux écrits. Toute sa réflexion, y compris dans le style de ses phrases, d’un classicisme élégant et par là même original, peut se lire à la lumière de ce viatique intellectuel. On pourrait d’ailleurs voir dans sa propre vie, celle d’un Français catholique exilé dans un monde britannique dominé par la culture libérale et protestante, le reflet de ce message fondamental.
11Émile Perreau-Saussine, appartenait au comité de rédaction de Commentaire depuis 2004. Il avait écrit pour la revue, dont il se sentait très proche et où il entretenait de nombreuses amitiés, des articles toujours remarqués. À son épouse, Amanda, éminente spécialiste du droit anglo-saxon, et à ses deux jeunes enfants, nous présentons les très sincères condoléances de Commentaire en les assurant que le souvenir des travaux et de la brillante conversation d’Émile Perreau-Saussine ne nous quittera pas.