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Article de revue

Présentation

Pages 9 à 12

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  • Mineur, D.
(2020). Présentation. Cités, 83(3), 9-12. https://doi.org/10.3917/cite.083.0009.

  • Mineur, Didier.
« Présentation ». Cités, 2020/3 N° 83, 2020. p.9-12. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2020-3-page-9?lang=fr.

  • MINEUR, Didier,
2020. Présentation. Cités, 2020/3 N° 83, p.9-12. DOI : 10.3917/cite.083.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2020-3-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.083.0009


1L’actualité de ces dernières années est riche en contestations, qu’il s’agisse des occupations de places, à Madrid, New York ou Paris, des manifestations répétées de grande ampleur, comme celles des Gilets jaunes en France, en réaction à la hausse de la taxation sur les carburants, des opposants à la mainmise de la Chine à Hongkong, contre la hausse du prix des services publics au Chili, de la multiplication des mouvements collectifs de désobéissance, comme les faucheurs d’OGM, les zadistes, ou, plus récemment, le mouvement Extinction Rébellion, ou encore des comportements individuels revendiquant la transgression de la loi, comme les lanceurs d’alerte. Ces phénomènes sont hétérogènes, mais ils ont en commun de manifester d’une manière ou d’une autre une mise en question de la légitimité de la loi et des institutions démocratiques. En cela, en dépit de leur diversité, ils génèrent une forme de désordre qu’il importe de cerner dans sa spécificité. En démocratie, en effet, certains désordres, tels que la désorganisation délibérée des services publics lors d’une grève, par exemple, sont considérés comme faisant partie du fonctionnement démocratique normal. Ceux qui naissent des comportements évoqués ci-dessus, en revanche, sont des « troubles à l’ordre public » (dont peuvent certes être qualifiés les mêmes comportements que ceux qui sont autorisés, comme une grève ou une manifestation, dès lors qu’ils ne sont pas déclarés). Autrement dit, il importe de distinguer entre le désordre qui s’inscrit à l’intérieur de la loi et qui est donc par là même, en quelque sorte, ordonné, et celui qui échappe, parce qu’il la refuse, à la canalisation légale et institutionnelle. Seule la subversion de la loi et les troubles qu’elle engendre constituent donc un véritable désordre en démocratie.

2Certes, comme le rappelle Danilo Martuccelli, la limite de la légalité est mouvante, puisque certains comportements contestataires aujourd’hui routiniers ont pu être, en d’autres temps – qui n’étaient pas nécessairement non démocratiques – illégaux et réprimés comme tels. Il n’en reste pas moins que le principe de la légitimité de l’opposition et du désaccord est consubstantiel à la démocratie moderne, et avec lui, cet autre principe non moins essentiel, que rien n’est jamais définitif – pas même, précisément, la frontière entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas. Même représentatives, les institutions démocratiques se réclament de la souveraineté du peuple, et ce que le peuple a fait, il peut le défaire à volonté. C’est pourquoi le désordre qu’engendre la subversion de la loi pose un problème particulier à la démocratie : il rappelle la contingence proprement démocratique de la loi et de l’ordre, qui sont à la disposition du peuple, mais il le fait en dehors des formes réglées de l’expression de sa volonté. Dès lors, la désobéissance, qu’elle soit ou non violente, et le désordre qu’elle engendre, sont-ils « démocratiques » ? La question soulevée par le désordre est celle-là même de la nature de la démocratie : le désordre constitue-t‑il la vérité de la démocratie, en tant qu’elle serait irréductible au jeu policé des oppositions et des contestations institutionnalisées ? Ou bien, au contraire, la démocratie est-elle une forme d’ordre comme une autre, que la subversion de la loi met en péril ? Cette question d’essence est en même temps une question normative, dans la mesure où, selon la réponse qu’on lui donne, on répondra différemment à la question de la légitimité du désordre. Faut-il encourager les comportements désobéissants comme autant de signes de vitalité de la démocratie, ou bien au contraire les réprimer parce qu’ils empêchent la mise en œuvre de la volonté majoritaire et parasitent l’expression réglée de l’opposition politique ?

3Ces questions dessinent une ligne de fracture de part et d’autre de laquelle se répondent, dans des perspectives et sur des terrains cependant différents, les contributions à ce dossier. Manuel Cervera-Marzal se propose, à l’encontre de ce qu’il estime être la tendance dominante de l’histoire de la philosophie, de valoriser le désordre, au-delà même de la désobéissance civile qui n’est jamais, selon lui, que la recherche d’un autre ordre. Il trouve chez Lefort une pensée du désordre véritable qui sourd de la démocratie caractérisée comme ce régime qui consacre la légitimité du désaccord, et qui n’advient que sur fond de « dissolution des repères de la certitude ». Au contraire, récusant frontalement ce qu’il appelle « les approches en termes d’incertitude ou d’indétermination institutionnalisées » de la démocratie, Erwan Sommerer considère que la démocratie ne déroge pas à « l’exigence – propre à tout régime – de stricte délimitation des options politiques et morales en circulation dans l’espace public ». Pour lui, donc, entre l’attachement à la démocratie et l’attirance pour le désordre, il faut nécessairement choisir. Pierre-Henri Tavoillot, pour sa part, dans une perspective plus normative, conteste l’idée que la désobéissance soit « le principe démocratie ». Puisque le jeu démocratique organise l’expression des oppositions et appelle à la conviction du plus grand nombre tout en invitant à la patience civique, le désordre, compris comme le produit d’une opposition extra-institutionnelle aux manifestations du pouvoir, apparaît injustifiable. Tout au contraire, la désobéissance et la subversion de la loi signifient le refus du pouvoir, et par conséquent tout aussi bien celui du peuple que tout autre ; l’apologie du désordre signale la sortie « du cadre de pensée démocratique et l’entrée dans la galaxie de l’anarchisme ». La démocratie serait alors, plus qu’un autre, le régime où l’obéissance s’impose.

4De fait, si les mobilisations sociales des dernières années ont connu leurs lots de violences, ce fut souvent le fait d’activistes du désordre qui se réclament de l’anarchie. On ne saurait méconnaître, pourtant, que la contestation est globale et dépasse de loin les cercles les plus idéologisés. Le changement de forme des mobilisations sociales, aujourd’hui plus imprévisibles qu’hier, aux débordements fréquents, est dû, pour Danilo Martuccelli, à plusieurs facteurs qui se conjuguent. À partir du cas des mobilisations qui ont secoué le Chili à la fin 2019, il montre que l’hétérogénéité croissante des demandes, qui autrefois étaient rassemblées sous la bannière du conflit du travail, la « cannibalisation » des mouvements de contestation par les activistes des causes diverses, mais aussi le sentiment croissant de par le monde que les élites ne poursuivent plus que leur propre reproduction, suscitent un « trouble dans la mobilisation », qui correspond à la redéfinition en cours de ses répertoires d’action. Ce trouble est lié également, en France, au sentiment que c’est la légitimité même des institutions qui est contestée. Guillaume Farde souligne le fait que si la doctrine du maintien de l’ordre à la française, fondée sur la spécialisation des forces qui en sont chargées, la mise à distance des manifestants, et la gradation des moyens employés, a été bousculée par les violences inédites de décembre 2018, liées au mouvement des Gilets jaunes, la question du maintien de l’ordre ne saurait être appréhendée que dans l’horizon plus large de cette crise de légitimité qui met au même niveau violence policière et violence des manifestants, de même qu’elle refuse l’institutionnalisation du mouvement et la captation par des porte-parole, et met en cause le principe même de la délégation.

5Que le désordre soit la vérité de la démocratie ou qu’il lui soit une menace qu’elle doit nécessairement conjurer, comme tout autre régime, on ne saurait occulter le fait qu’il a partie liée avec elle : en effet, le désordre entraîne avec lui l’imaginaire de la révolution, qu’il soit celui de la promesse radieuse des lendemains qui chantent, ou celui romantique des défaites glorieuses du peuple insurgé. Aurore Labadie explore cet imaginaire du désordre dans la littérature la plus contemporaine et montre comment elle prend le contrepied du récit dominant sur le désordre, du pouvoir ou des médias.


Date de mise en ligne : 22/09/2020

https://doi.org/10.3917/cite.083.0009