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Compte rendu

Martha C. Nussbaum, Les Religions face à l’intolérance. Vaincre la politique de la peur, Paris, Climats, 2013

Pages 175c à 190c

Citer cet article


  • Amer Meziane, M.
(2016). Martha C. Nussbaum, Les Religions face à l’intolérance. Vaincre la politique de la peur, Paris, Climats, 2013. Cités, 65(1), 175c-190c. https://doi.org/10.3917/cite.065.0175c.

  • Amer Meziane, Mohamed.
« Martha C. Nussbaum, Les Religions face à l’intolérance. Vaincre la politique de la peur, Paris, Climats, 2013 ». Cités, 2016/1 N° 65, 2016. p.175c-190c. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2016-1-page-175c?lang=fr.

  • AMER MEZIANE, Mohamed,
2016. Martha C. Nussbaum, Les Religions face à l’intolérance. Vaincre la politique de la peur, Paris, Climats, 2013. Cités, 2016/1 N° 65, p.175c-190c. DOI : 10.3917/cite.065.0175c. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2016-1-page-175c?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.065.0175c


Notes

  • [6]
    M. Nussbaum, Les Religions face à l’intolérance, op. cit, p. 73.
  • [7]
    Cf. Ibid., p. 76-77.
  • [8]
    Cf. Ibid., p. 41 et 42.
  • [9]
    Cf. Ibid., p. 79.
  • [10]
    Cf. Ibid., p. 197.
  • [11]
    Cette relecture affective et psychologique de l’histoire de l’idée de tolérance fait l’objet du chapitre 3. Cf. Ibid., p. 91-139.
  • [12]
    Voir Ibid., p. 290 et p. 313.
  • [13]
    La question du statut des musulmans aux États-Unis n’est envisagée qu’à travers la polémique relative au projet de construction d’un centre culturel musulman à proximité du lieu des attentats du 11-Septembre C’est l’objet du chapitre 6 de l’ouvrage. La façon dont les guerres menées au Moyen-Orient par les États-Unis ont influencé le rapport de l’opinion publique aux minorités musulmanes américaines n’est jamais prise en compte. 

1 Le titre du livre de Martha C. Nussbaum résume bien son contenu. L’auteure affirme que l’in- to­lérance actuelle, dont les « religions » seraient victimes, se fonde sur une politique de la peur qu’il nous faut parvenir à vaincre. L’ensemble des chapitres se réduit à l’exposition de cette thèse. L’ouvrage commence par critiquer les lois européennes qui interdisent le port du foulard à l’école et le port du niqab dans les lieux publics. Ces lois sont intolérantes et liberticides et traduisent, selon l’auteure, une « xénophobie » fondée sur le nationalisme.

2 Les présupposés théoriques de Martha Nussbaum apparaissent assez vite au fil des premiers chapitres. L’islamophobie est prise au sens strict : c’est un sentiment populaire de peur qui est ressenti face à une menace supposée provenir de l’« islam ». Cette peur s’est particulièrement cristallisée sur cette religion depuis les attentats du 11 septembre 2001 mais l’intolérance concerne, selon l’auteure, l’ensemble des religions. Cette généralisation n’est jamais analysée comme telle : elle permet seulement à l’auteure d’analyser l’islamophobie actuelle – qu’elle ne nomme jamais comme telle – comme un affect négatif comparable à l’antisémitisme.

3 Dès le début de l’ouvrage, un terme se signale par son absence : c’est le terme de racisme. Il est troublant que ce terme soit absent de la réflexion de Martha Nussbaum. Elle réduit en effet l’islamophobie actuelle à un simple recul de la tolérance religieuse qui menace seulement le droit des « minorités » à pratiquer leur religion. On peut estimer, contrairement à l’auteure, que les pays européens sont confrontés à une nouvelle forme de racisme qui prend la forme du rejet d’une religion.

4 On pourrait dire que la méthode d’analyse de l’auteure consiste à dépolitiser systématiquement la question qu’elle traite en réduisant le racisme et l’islamophobie contemporaine à la simple manifestation d’un affect : « la peur de l’Autre ». L’islamophobie est donc définie de façon littérale : c’est un sentiment de peur collective, une « phobie » qui ne relève pas du racisme mais de l’ignorance. Martha Nussbaum estime par exemple que la propagande en faveur de l’interdiction de constructions de minarets en Suisse a su jouer sur des « tendances biologiques » et des mécanismes psychologiques primitifs et naturels [6]. On objectera à l’auteure que, si la peur est un moyen d’action politique des dirigeants sur les masses, jamais le racisme comme construction sociale et idéologique ne peut s’y réduire.

5 On pourrait louer la simplicité du raisonnement de l’auteure sur des sujets politiques qui méritent de ne pas être réservés à un public strictement académique et donc nécessairement restreint. Mais c’est souvent le simplisme des thèses de Martha Nussbaum qui les rend paradoxalement élitistes. Dès lors que l’auteure n’interroge jamais les causes de l’islamophobie – qu’elle considère implicitement comme une donnée évidente – elle présuppose que les « masses ignorantes » sont responsables de celle-ci. La conséquence, c’est qu’elle ne considère jamais que l’islamophobie puisse être le produit d’une construction politique par un ensemble d’institutions ; construction à laquelle les médias et les élites, politiques et intellectuelles, participent. Le fait que l’auteure s’étonne et s’indigne, en parlant de la tuerie perpétrée par Anders Breivik, que l’on n’ait pas davantage surveillé les groupes fondamentalistes chrétiens [7] est symptomatique de l’absence de toute prise en compte des liens entre les politiques sécuritaires et le nouveau racisme. La lutte internationale contre le terrorisme permet, entre autres, de déployer et de légitimer des pratiques racialisées de contrôle des flux migratoires à l’échelle globale.

6 En faisant de la peur un sentiment naturel et nécessaire fondé sur des données biologiques, Martha Nussbaum semble donc suggérer que nous avons raison d’avoir peur de l’Autre mais qu’il faut en avoir peur de façon modérée et équitable [8]. Ainsi, il ne faudrait pas cesser d’avoir peur des menaces terroristes et critiquer les politiques sécuri­- taires de surveillance de la population à l’échelle mondiale mais il faudrait enquêter sur tous les terroristes potentiels, qu’ils soient laïques, chrétiens ou musulmans [9]. Nous devons donc généraliser la politique de la peur à toutes les communautés suspectes ; seule façon d’être équitable. Bref, pour l’auteure, vaincre la politique de la peur n’est rien d’autre qu’étendre les politiques sécuritaires au nom de l’équité.

7 C’est que Martha Nussbaum n’envisage jamais les moyens politiques de lutte contre la dite « politique de la peur ». Dès lors que le racisme est réduit à la peur, on ne peut que lutter psychologiquement contre lui en luttant contre notre propre peur. C’est ainsi que l’éthique vient tenir lieu de la politique. Il faut contrebalancer la peur de l’Autre par une éthique fondée sur l’usage de l’imagination en vue de stimuler l’empathie, la réflexion et l’ouverture à l’Autre [10]. Cela permettrait de rompre avec les préjugés narcissiques produits par la peur et de s’ouvrir à la tolérance des différences de choix et de modes de vie. Sans une telle éthique, l’égalité juridique des citoyens et des confessions reste précaire voire inefficiente. C’est, en outre, cette éthique qui est censée avoir guidé Socrate et les grands fondateurs de la liberté de religion aux États-Unis [11]. L’histoire politique de la sécularisation se réduit ainsi à l’histoire affective de la tolérance. Toutefois, Martha Nussbaum propose aussi des « solutions concrètes ». Elle invite les citoyens à s’informer sur l’islam et les musulmans en lisant notamment le dossier du magazine Time sur les musulmans aux États-Unis [12]. Elle enjoint aussi le lecteur à partir à leur rencontre à New York. Un peu d’ethnologie spontanée des « minorités musulmanes » et quelques études de terrain suffiront donc, pour Martha Nussbaum, à vaincre la politique de la peur par une éthique de l’empathie.

8 Si Martha Nussbaum a le mérite de critiquer des lois liberticides et islamophobes en Europe, cette critique s’effectue toutefois au nom d’une position politique d’ensemble éminemment critiquable. L’envers de sa critique de l’islamophobie européenne n’est ni plus ni moins qu’un éloge des États-Unis. L’auteure oppose l’Amérique du Nord à l’Europe en montrant que la première se caractérise par un consensus relativement stable quant au droit de pratiquer librement sa religion ; droit que les pays d’Europe ne respectent plus lorsqu’il s’agit de le faire valoir pour les « minorités » musulmanes. Cette perspective est peut-être tenable si l’on s’en tient, comme le fait l’auteure, à la politique intérieure des États-Unis sans jamais considérer le rôle des États-Unis dans le déploiement d’une politique sécuritaire de surveillance à l’échelle mondiale [13]. Bref, ne pas nommer le racisme d’État qui se cache sous la « politique de la peur » conduit Martha Nussbaum à éluder les questions proprement politiques que pose aujourd’hui la montée de l’extrême-droite en Europe qui a lieu en partie par l’intermédiaire de l’islamophobie.

9 Mohamed Amer Meziane


Date de mise en ligne : 21/04/2016

https://doi.org/10.3917/cite.065.0175c