Un héritage sans testament
- Par Jean Caune
Pages 125 à 129
Citer cet article
- CAUNE, Jean,
- Caune, Jean.
- Caune, J.
https://doi.org/10.3917/cite.054.0125
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- Caune, J.
- Caune, Jean.
- CAUNE, Jean,
https://doi.org/10.3917/cite.054.0125
Notes
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[1]
Régis Debray, Le Scribe. Genèse du politique, Paris, Grasset, 1980, p. 78.
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[2]
Jean Lacouture, 1985, De Gaulle II. Le politique (1944-1959), Paris, Le Seuil, 1990, p. 368.
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[3]
Lors de l’inauguration de la Maison de la culture d’Amiens, le 13 mars 1966, Malraux concluait son discours par l’apostrophe : « Et, si vous le voulez, je vous dis que vous tentez une des plus belles choses qu’on ait tentées en France, parce qu’alors, avant dix ans, ce mot hideux de Province aura cessé d’exister en France ».
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[4]
Philipe Urfalino, dans L’invention d’une politique culturelle (Paris, Pluriel/Fayard, 2011) a parlé, à juste titre, d’une « rupture idéologique ».
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[5]
Cf. J. Caune, La démocratisation culturelle. Une médiation à bout de souffle, Grenoble, Pug, 2006, chapitre 7.
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[6]
Claude Patriat, La Culture, un besoin d’État, Paris, Hachette Littérature, 1998.
1La plupart des formes culturelles du xxe siècle se sont confrontées à la question de leurs réceptions et de leurs usages. La diffusion et l’appropriation des productions symboliques et des œuvres de l’esprit ne relèvent pas seulement de l’élargissement sociologique des publics, elles sont de l’ordre du politique.
2Le génie rhétorique de Malraux a été de proclamer, dès 1935, que l’héritage culturel se conquiert, ce qui suppose une volonté politique et une attention à l’œuvre d’art. Sa philosophie esthétique a témoigné de la capacité de l’art à forger une sensibilité commune ; sa volonté politique a su convertir le souffle de son verbe en force d’entraînement. Avec la création du ministère des affaires culturelles, en 1959, la Ve République se fixait la mission de « rendre accessibles les plus grandes œuvres au plus grand nombre d’hommes ». Dans l’idée que Malraux se faisait de la politique, il y avait une recherche de transcendance, une mission d’accomplissement de l’histoire et du devenir de la nation qui ont pu s’épanouir dans son engagement auprès du général de Gaulle dont il devint « l’administrateur du sacré dans le profane ». C’est dans ces termes que Régis Debray définit la fonction du « Scribe » dans son rapport au Prince [1]. Dans sa nouvelle mission, à partir de 1959, Malraux, fut le « dispensateur de symboles », dont parle Jean Lacouture [2]. À Nehru qui lui demandait : « Ainsi vous voilà ministre ? », Malraux répliqua par une citation de Mallarmé qui prétendait avoir entendu son brave chat déclarer : « En ce moment je feins d’être chat chez Mallarmé ». Cette dérision n’était pas une façon de fuir la question ; sa réponse rendait compte de la fonction qu’il désirait jouer : être « ministre de la parole », en servant le général de Gaulle et à travers lui une certaine conception de la France et de son rayonnement dont l’art était la source et le médium.
3Au-delà de la résonance de ce discours dans les mémoires, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? De la mise en acte dans une politique culturelle, quelles sont les traces inscrites dans le territoire et les institutions ? Avant même de répondre à ces questions, deux remarques sont nécessaires. La première concerne les objectifs et les intentions de ce qui fut un acte fondateur de la Ve République : l’affirmation d’une nouvelle compétence que se donne l’État. Le souci de lutter contre l’inégalité d’accès à la culture s’accompagnait alors de la confiance en l’universalité de la culture, entendons l’art, qu’il s’agissait de faire partager. En faisant de la culture un objet de sa politique, l’État français se donnait, dans les années 1960, un nouveau moyen d’assurer la cohésion nationale, d’orienter les transformations sociales, de définir des pôles d’identification. L’autre remarque concerne les conditions socio-économiques de l’objectif de cette politique : le phénomène d’accès aux œuvres se pense, dans ces années-là, indépendamment des modalités de l’organisation sociale et politique de la société dans laquelle ce processus devait se développer. Envisagée par le biais de la diffusion des œuvres artistiques, la démocratisation culturelle - expression que Malraux n’a jamais utilisée - était conçue comme une extension des publics aux plans géographique et sociologique.
4Valeur symbolique représentant une identité collective, d’une part, valeur d’échange et d’interaction, d’autre part, la culture opère par ses effets de transformation sociale. Pour la première fois, le IVe plan (1962-1968) inscrit la culture dans une démarche de planification : l’action culturelle doit assurer une relation maîtrisée entre le développe- ment économique et le développement social.
5L’influence de l’idéologie culturaliste de Malraux fondée sur le pouvoir prêté à l’art s’exercera dans les politiques culturelles jusqu’à la fin des années 1990. La politique d’intervention de l’État s’est développée dans la société française de manière diffuse dans les années 1960 ; de manière plus cohérente, au début des années 1970, avec le ministère de Jacques Duhamel, jusqu’à acquérir une dimension spectaculaire et communicationnelle, dans les années 1980. Aujourd’hui, elle semble avoir renoncé à fonder un sentiment d’appartenance et à proposer un cadre à la réalisation de la personne.
6En 1966, Malraux parlait du « hideux mot de province » ; dix plus tard, la “province” avait cessé d’être un “désert culturel”, comme il en faisait le pari [3]. En revanche, l’élargissement sociologique des publics de l’art s’est heurtée aux résistances psychologiques, sociales et économiques. Aujourd’hui, l’ambition de réduire les inégalités culturelles - pour autant qu’elle s’exprime encore - ne se pose plus dans les mêmes termes que dans les années 1960. Il y a plus de cinquante ans, le projet de démocratisation culturelle se voulait le prolongement de la mission de l’École, tout en s’en distinguant. La conception du rapport immédiat à l’art, d’un rapport sans médiation, avait conduit Malraux à distinguer la fonction de l’éducation et celle de la culture [4]. L’Éducation Nationale enseigne et fait connaître les œuvres ; la fonction de la culture est de les faire aimer. L’application de ce dualisme ne s’est pas relevée de sa contradiction interne : comment faire aimer ce que l’on ne connaît pas ?
7La démocratisation culturelle a représenté la formulation politique et sociologique d’une conception esthétique fondée sur l’actualisation des œuvres du passé, par la mise à la disposition au plus grand nombre. Pour Malraux, le pouvoir de l’art était tel qu’il suffisait de favoriser sa manifestation pour qu’il opère. La conception d’un héritage culturel à conquérir était fondée sur une vision de la culture qui la réduisait à sa dimension esthético-littéraire. Un grand nombre des débats idéologiques des années 1970 et des polémiques des années 1980 sur la légitimation de la politique culturelle de l’État n’avait de sens qu’en fonction d’une appréciation différenciée du champ d’extension de la culture. Les politiques culturelles ont été écartelées entre une conception large, la culture au sens ethnographique, et une conception restreinte, la culture rapportée à l’œuvre d’art légitime. Elles ont été instrumentalisées par la logique de l’audience et l’institutionnalisation administrative.
8Pour Malraux, « l’art est un des plus puissants ferments de la culture », dès lors, sa conscience esthétique le conduisait à attendre de la rencontre, du contact ineffable avec l’œuvre, une réponse aux questions que se posent l’homme et la société. Les années 1960 ont mis en évidence les limites de la diffusion du patrimoine artistique comme moyen de reconnaissance et d’appropriation de la culture : la conception magique de l’art s’est brisée sur les obstacles de tous ordres (sociaux, économiques, culturels) qui s’opposent à la rencontre entre l’art et les citoyens. Pouvait-on viser un élargissement des publics, en termes de catégories sociologiques, sans se préoccuper des conditions de l’appropriation qui transforment l’individu en sujet amateur et connaisseur ? Sans accompagnement, la rencontre et le contact risquaient de ne concerner que ceux dont le rendez-vous avec l’œuvre était inscrit dans l’agenda de leur condition sociale.
9Et comment faire naître la jouissance esthétique si elle n’est pas fondée sur des processus qui suscitent le désir de culture ? La politique et la conception de l’art soutenues par Malraux ont institué une séparation administrative entre loisir et culture. Dans une de ses envolées oratoires, lors de l’inauguration de la Maison de la culture d’Amiens, en 1968, il établissait une séparation radicale entre le temps vide, c’est ainsi qu’il qualifiait le loisir, et la culture. Il revenait à cette dernière de donner une signification à la vie, signification qui, jusque-là, était portée par les grandes religions et/ou les idéologies qui a ses yeux avaient perdu leur pouvoir d’influence et de rayonnement et avaient cautionné ou justifié les grandes tragédies du siècle.
10Cette opposition radicale n’a plus, aujourd’hui, une grande pertinence. Le loisir s’est partiellement transformé en un temps consacré au développement personnel et l’activité culturelle est venue remplir une partie du temps libéré. Le loisir, comme activité de temps libre, et la culture, comme activité d’expression ou de réception artistiques, sont à évaluer en fonction de l’expérience qu’elles contribuent à réaliser dans la construction de soi et la relation à l’autre. Au début des années 1970, le ministre des affaires culturelles, Jacques Duhamel, prenant conscience de la crise culturelle exprimée par les événements de mai 68, avait tenté de modifier l’approche de l’action culturelle : « Elle doit permettre aux hommes non seulement d’avoir plus, mais d’être plus ». La culture devient pour Duhamel à la fois une pratique de communication, une maîtrise des langages artistiques, une manière d’être. « L’État esthétique » rêvé par Malraux se transforme en « État culturel » [5]. État esthétique et État culturel sont deux manières d’envisager, dans les années 1980, l’intervention culturelle publique ; elles sont des spécifications de ce « besoin d’État » analysé par Claude Patriat [6].
11Il est temps de prendre acte des transformations produites par les sciences et les techniques, au cours de ces cinquante dernières années, dans l’organisation et la nature du travail, et par conséquent des modifications des formes et des contenus du loisir. La révolution technologique du numérique et des réseaux modifie les pratiques culturelles et enrichit les modalités d’expression et leurs hybridations ; elle ne se substitue pas à l’engagement et à la distance qui se réalisent avec le processus artistique dans le monde réel, ici et maintenant. Au-delà de ces phénomènes qui affectent toute l’organisation sociale, on ne peut ignorer les changements dans la pensée de la culture et de l’art. La culture devenue enjeu social, économique et politique continue d’avoir un besoin d’État, ce besoin n’est plus le même. La culture a été reconnue comme une dimension structurant les expressions sociales individuelles et collectives dans l’espace public. Les trente dernières années ont mis en valeur le passage d’une conception représentationnelle de la culture à une conception de pratique active. Quant au phénomène artistique, il ne peut être reconnu dans la seule manifestation de l’œuvre d’art. L’évolution d’une conception représentationnelle de la culture vers une conception de pratique expressive et active fait de la culture une série de médiations complexes et enchevêtrées entre l’individu et le groupe, l’imaginaire et les symboliques qui se tissent dans une société multiculturelle. L’héritage dont nous avons hérité est sans testament et si nous devons nous référer à Malraux, c’est son exigence esthétique qu’il faudrait revivifier et la sacralité de l’art qu’il conviendrait de laïciser dans la diversité des pratiques d’expression et de relation.