Qu'est-ce que le populisme ?
- Par Christian Godin
Pages 11 à 25
Citer cet article
- GODIN, Christian,
- Godin, Christian.
- Godin, C.
https://doi.org/10.3917/cite.049.0011
Citer cet article
- Godin, C.
- Godin, Christian.
- GODIN, Christian,
https://doi.org/10.3917/cite.049.0011
Notes
-
[1]
Vingt-sept partis populistes d’extrême droite sont présents dans 18 pays européens. Lors des élections européennes de 2009, ils ont dépassé les 10 % dans huit pays de l’Union européenne.
-
[2]
I. Berlin, Les Penseur russes, tr. fr., Paris, Albin Michel, 1995, p. 57-58. Isaiah Berlin parlait également du « complexe de Cendrillon » à propos du populisme : « Il existe une chaussure – le mot populisme – pour laquelle quelque part il existe un pied. Il y a toutes sortes de pieds auxquels elle convient, mais il ne faut pas être pris au piège par ces pieds qui s’adaptent plus ou moins bien. Le prince erre toujours à la recherche de la chaussure et, quelque part, on peut en être sûr, il y a un pied qui attend, qui se nomme le pur populisme » (cité par P.-A. Taguieff, L’Illusion populiste. Essai sur les démagogies de l’âge démocratique, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2007, p. 287).
-
[3]
Ibid., p. 164-165.
-
[4]
Le Manifeste du populisme paraît dans L’Œuvre en 1929.
-
[5]
Comme le populisme latino-américain qui viendra plus tard, le populisme russe entendait libérer le peuple sans passer par la lutte des classes. Le terrorisme qui lui a succédé sous la forme du nihilisme a signifié son arrêt de mort.
-
[6]
Stéphane Foucart a écrit un ouvrage intitulé Le Populisme climatique. Claude Allègre et C??ie, enquête sur les ennemis de la science, Paris, Denoël, coll. « Impacts », 2010.
-
[7]
Est populiste, par exemple, celui qui part en guerre contre les directives de Bruxelles en matière de protection des espèces protégées pour permettre aux chasseurs de la baie de Somme et de Gironde de canarder à loisir, est populiste aussi celui qui s’insurge contre les dispositions prises en matière de sécurité routière pour s’opposer à l’enlèvement de panneaux avertisseurs de radars et permettre ainsi aux automobilistes de dépasser impunément la vitesse limite en dehors des tronçons de route contrôlés. Les réactions suscitées en France par le durcissement des dispositifs de contrôle de vitesse cristallisent un ensemble de griefs qui vont bien au-delà du seul débat sur la sécurité routière : rejet de mesures allant dans le sens de l’intérêt général assimilé au tout-répressif, mise en cause d’un « racket » organisé par l’État, critique des élites coupées de la réalité quotidienne… En France, la conduite automobile semble échapper, dans l’esprit de nombreux citoyens, au champ social ordinaire (Jean-Michel Normand, « La sécurité routière face au populisme automobile », Le Monde, 29-30 mai 2011). On a parlé de « populisme pénal » à propos du projet de loi visant à introduire des jurés populaires dans les chambres correctionnelles comme si le peuple, inquiet pour sa sécurité, devait mieux juger que les juges (jugés trop laxistes) : voir Denis Salas, La Volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2010.
-
[8]
J. Rancière, « Non, le peuple n’est pas une masse brutale et ignorante », Libération, 3 janvier 2011.
-
[9]
Il existe d’autres divisions, qui multiplient les espèces. Ainsi trouve-t-on en Europe du Nord des partis populistes favorables à la mondialisation mais pas à l’immigration, ou bien favorables à l’immigration, à condition qu’elle ne soit pas musulmane.
-
[10]
Le populisme est allé jusqu’à faire de « cosmopolite », cette bête noire déjà commune à Hitler et à Staline, une injure. En France, la dénonciation des « droits-de-l’hommisme » comme faux nez de l’impérialisme est partagée par l’extrême droite et la gauche extrême. Cela étant, de ce qu’il existe un populisme de droite et un populisme de gauche, il ne s’ensuit pas, comme certains le font, que le populisme surmonte l’opposition entre gauche et droite.
-
[11]
Il est à noter que le populisme de gauche suscite en Europe beaucoup moins d’hostilité que le populisme de droite, même de la part des gouvernements libéraux. L’entrée au Gouvernement autrichien de plusieurs membres du parti de Jörg Haider en 2000 suscita un tollé, tandis que le parti Samoobrona (autodéfense), violemment antieuropéen, et qui participa au Gouvernement polonais en 2006 et en 2007, laissa l’Europe inerte.
-
[12]
Livre VI.
-
[13]
Dans Gorgias, Platon traite les démagogues de « pâtissiers » qui gavent le peuple de biens matériels.
-
[14]
Aristote, Les Politiques, livre V.
-
[15]
Voir Yves Mény et Yves Surel, Par le peuple, pour le peuple. Le populisme et les démocraties, Paris, Fayard, 2000. Le populisme est un événement intérieur à la vie démocratique, écrit Francesco Saverio Trincia, il a besoin des institutions, des procédures et de l’ethos démocratiques pour « dévorer la démocratie et la transformer en quelque chose de différent sans pourtant détruire son image extérieure » (Francesco Saverio Trincia, « Le dilemme de la démocratie : populisme, souveraineté populaire et crise de l’État démocratique », in Repenser la démocratie, ouvrage collectif dirigé par Yves Charles Zarka, Paris, Armand Colin, 2010, p. 28).
-
[16]
Pierre-André Taguieff ne distingue pas moins de six formes de populismes : le populisme-mouvement, le populisme-régime, le populisme-idéologie, le populisme-attitude, le populisme-rhétorique, et le populisme-type de légitimation (P.-A. Taguieff, « Le populisme et la science politique », in Les Populismes, ouvrage collectif dirigé par Jean-Pierre Rioux, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2007, p. 31-34), mais il est clair que ces formes se chevauchent.
-
[17]
Voir Discours populistes, ouvrage collectif dirigé par Gabriel Périès et P.-A. Taguieff, Paris, Presses de Sciences Po, 1998. À titre d’illustration de parler dru, voir la sortie passablement grotesque de Jean-Luc Mélenchon en acteur shakespearien le 21 novembre 2010 : « Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas. »
-
[18]
Les ennemis d’Eva Perón (l’épouse du président argentin suscitait un engouement quasi mystique auprès du peuple) lui avaient reproché, pour la discréditer, ses visons et ses bijoux. Lors d’un meeting, elle ne nia ni les fourrures ni les pierres précieuses, qu’elle exhibait, bien au contraire. Elle déclara alors : « Est-ce que nous, les pauvres, nous n’aurions pas autant que les riches le droit de porter des manteaux de fourrure et des colliers de perles ? » La foule éclata en longs et vifs applaudissements. Fait rapporté par Roger Caillois, Les Jeux et les Hommes, Paris, Gallimard, 1967, p. 239.
-
[19]
Voir Qu’ils s’en aillent tous ! Vite, la révolution citoyenne, de Jean-Luc Mélenchon, Flammarion, 2010.
-
[20]
Geert Wilders aux Pays-Bas, Heinz-Christian Strache en Autriche, Christoph Blocher en Suisse ne sont en rien des nostalgiques des années 1930. La dissymétrie entre les extrêmes est à cet égard frappante. Alors que les communistes se sont perdus en se déstalinisant, l’extrême droite s’est maintenue et renforcée en se défascisant.
-
[21]
La France d’en haut est tombée si bas que plus personne n’a envie de la sauver.
-
[22]
Aux États-Unis s’est développée toute une culture de la conspiration dont la série télévisée X-Files est l’emblème (voir Robert Alan Goldberg, Enemies within. The Culture of Conspiracy in Modern America, Yale University Press, 2001). Un sondage réalisé en 2008 montre que près d’un Français sur quatre ne croit pas qu’Al-Qaida ait été responsable des attentats du 11 septembre (dans 17 pays le chiffre s’élève à plus de la moitié de la population).
-
[23]
D. Reynié, Populismes : la pente fatale, Paris, Plon, coll. « Tribune libre », 2011, p. 22.
-
[24]
Internet a été la seule source d’information de Thierry Meyssan (11 septembre 2001. L’effroyable imposture, Éditions Carnot, 2002), qui développe une théorie négationniste à propos des attentats du 11 septembre.
-
[25]
Curieusement, mais symptomatiquement, le populisme fait une exception pour les vedettes people qui le médusent et auxquelles beaucoup voudraient ressembler.
-
[26]
On pourrait rappeler que le peuple n’a pas voulu non plus l’instruction obligatoire, les campagnes de vaccination, l’abolition de la peine de mort ou les politiques de sécurité routière…
-
[27]
Professeur de sociologie, marxiste, à l’homosexualité revendiquée, Pim Fortuyn fustigeait l’immigration, l’islam et le multiculturalisme au nom des valeurs de tolérance et de liberté. On a vu le leader du fpö, le parti d’extrême droite autrichien, Heinz-Christian Strache, arborer un tee-shirt à l’effigie de Che Guevara et le Suisse Oskar Freysinger avec des longs cheveux. Les emblèmes de la révolte étudiante des années 1960-1970 se trouvent ainsi réinvestis à nouveaux frais.
-
[28]
Ceux qui, comme Enzo Traverso, pensent que « l’islamophobie » joue, pour les mouvements populistes d’aujourd’hui, un rôle analogue à celui joué par l’antisémitisme pour les mouvements fascistes de l’entre-deux-guerres (E. Traverso, « L’islamophobie est à la source du nouveau populisme de droite », Libération, 4 janvier 2011) font l’impasse sur les différences essentielles de situation entre les juifs d’Allemagne des années 1920-1930 et les musulmans d’Europe d’aujourd’hui. Par ailleurs, qu’un intellectuel puisse reprendre à son compte une notion aussi faisandée que celle d’islamophobie (diffusée, rappelons-le, par les ayatollahs en Iran pour mettre au pas leurs opposants) n’est pas bon signe.
-
[29]
Tel est le cas des démocrates suédois qui ont fait leur aggiornamento, ce qui leur a permis d’entrer au Parlement. De même, le British National Party a abandonné en 1999, soit une vingtaine d’années après sa création, sa défroque raciste et fasciste. Il n’y a que dans les pays de l’Est que continue à prospérer une extrême droite traditionnelle, foncièrement antisémite, dont le Jobbick (près du cinquième des voix en Hongrie) est l’archétype.
-
[30]
Si le populisme s’appuie sur les valeurs de tolérance (en Europe du Nord) ou de laïcité (récemment, en France), c’est, entre autres facteurs, parce que les partis de gouvernement ont préféré le silence ou le déni à l’information.
-
[31]
D. Reynié, Populismes : la pente fatale, op. cit, p. 166. Le néopopulisme correspond à ce que Pierre-André Taguieff appelle le national-populisme, populisme identitaire différencié du populisme protestataire.
-
[32]
La critique de la démocratie formelle au nom de la démocratie réelle est un topos du marxisme. La dualité du pays légal et du pays réel était un thème récurrent de l’Action française de Charles Maurras.
-
[33]
Il existe dans le Venezuela de Hugo Chávez un ministère de la Participation populaire.
-
[34]
En diffusant massivement une conception relativiste de la connaissance et de la politique, les intellectuels n’auront pas contribué pour peu au discrédit qui les a atteints.
-
[35]
Bernard Stiegler parle de « populisme industriel » à propos des médias de masse (« Les médias analogiques ont engendré un nouveau populisme », Libération, 5 janvier 2011). Dominique Reynié (op. cit.) fait remarquer que les leaders populistes sont les seuls parmi les responsables politiques que la télévision ménage.
-
[36]
La populace, en grec. Polybe voyait dans « l’ochlocratie » (terme forgé par lui) la dégénérescence de la démocratie.
-
[37]
L’idéologie médiatique entretient la fiction de la « fête populaire » autour de quelques grandes rencontres sportives (Tour de France cycliste, Coupe du monde de football, Jeux olympiques…).
-
[38]
À rebours du projet républicain d’instruire et d’éduquer le peuple (Proudhon parlait de « démopédie »), le populisme considère que le peuple en sait déjà bien assez, qu’il sait déjà tout ce qu’il importe de savoir.
-
[39]
C’est vrai de tous les populismes, social et politique, littéraire ou culturel.
-
[40]
D. Reynié, Populismes : la pente fatale, op. cit, p. 132.
-
[41]
Le populisme russe est plus ambigu que le populisme sud-américain. Il se réclamait du socialisme, mais reposait largement sur le mythe de la commune paysanne originelle.
-
[42]
Est-il besoin de préciser qu’il s’agit là d’un fantasme ? La crise, donc l’insécurité, est l’état normal du système.
-
[43]
J.-P. Rioux, « Le peuple à l’inconditionnel », in Les Populismes, dir. J.-P. Rioux, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2007, p. 13.
-
[44]
D. Reynié, Populismes : la pente fatale, op. cit., p. 134.
-
[45]
Le cercle est connu : l’impression que le politique n’a plus de pouvoir pousse à le mépriser, ce qui a pour effet de l’affaiblir. Ainsi le populisme enferme-t-il le politique dans un processus d’auto-invalidation.
1Le spectre du populisme hante le monde, particulièrement le monde occidental [1]. Il n’est pas impossible que le populisme soit au xxie siècle ce que le totalitarisme aura été au xxe siècle : pour la démocratie le principal danger. Puisque la démocratie est essentiellement représentative, la crise de la démocratie représentative, dont le populisme est le symptôme manifeste, est une crise de la démocratie.
2Lorsqu’il s’agit de déterminer une notion, il existe, pour reprendre la distinction faite par Isaiah Berlin [2], la méthode du hérisson, déductiviste, qui cherche à tout rapporter à un principe unique et la méthode du renard, inductiviste, qui explore les voies possibles. Si l’on suit la méthode du hérisson, on cherchera à déterminer l’essence du populisme, son idéal-type. Si l’on suit la méthode du renard, on se mettra en quête des variétés empiriques de ce qui est désigné sous le vocable de « populisme ». Nous pensons, comme Pierre-André Taguieff qui rapporte cette comparaison, qu’un mixte des deux méthodes est préférable [3].
3À l’origine, le terme de « populisme », qui apparaît dans le champ littéraire en 1912 [4], renvoyait à un courant de romanciers autodidactes cherchant à dépeindre de manière réaliste la vie des gens du peuple. Ce n’est que plus tard que « populisme », choisi pour traduire le russe narodnitchestvo’ entre dans le domaine politique pour désigner une idéologie particulière. Les populistes (Narodniki), au premier rang desquels figure Alexandre Herzen, le fondateur du mouvement, étaient des intellectuels slavophiles favorables à un socialisme d’esprit russe [5]. Par la suite, le populisme débordera le champ politique [6]. Il existe un populisme social [7] et l’on parle désormais de populisme culturel.
4L’usage péjoratif du mot ne date que des années 1980. Cet usage est aujourd’hui dominant, du moins en France, même si certains (rares) responsables politiques assument et revendiquent la qualification de « populistes ». Le populisme est, pour reprendre la formule de Paul Ricœur, presque toujours le « discours de l’autre ».
5Tirant argument du caractère politiquement indéterminé de la notion, certains, comme Jacques Rancière, rejettent un terme qui, sous couvert de décrire et d’expliquer, ne fait que condamner, et dénoncent ceux qui dénoncent le populisme. Qualifier de « populiste » n’est pas décrire, mais disqualifier. « Le terme de “populisme” ne sert pas à caractériser une force politique définie. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple [8]. » À travers le rejet du populisme, c’est donc une certaine idée du peuple qui serait rejetée, et, par contrecoup, les élites qui seraient réconfortées dans leur irresponsabilité et leurs privilèges.
6Le fait qu’il existe un populisme « de droite », qui qualifie presque toujours l’extrême droite, et un populisme « de gauche », qui qualifie souvent l’extrême gauche, un populisme des classes dominantes et un populisme des classes dominées (pour reprendre la distinction d’Ernesto Laclau) semble plaider en faveur de l’inconsistance de la notion. L’hypothèse serait alors que si le populisme n’est pas une idéologie à la manière du libéralisme ou du socialisme, c’est parce qu’il renvoie davantage – du moins en première analyse, et contrairement à ce que suggère Jacques Rancière, qui ne lui accorde même pas cette dimension formelle – à un style qu’à un contenu politique. Le populisme se reconnaîtrait à des manières de parler et à des postures. Mais on peut, à l’inverse, plaider en faveur d’une consistance réelle, objective du concept de populisme, sans oublier pour autant les contradictions pouvant le traverser. Après tout, c’est le propre des concepts politiques que de voir leur sens varier au gré des contextes et des circonstances historiques – que l’on songe à ceux de nation ou de démocratie. Celui de totalitarisme a été l’objet de controverses analogues. Quel crédit accorder à un terme qui renvoie aussi bien au communisme d’inspiration universaliste qu’au nazisme racialiste ? Pour les marxistes, le terme de totalitarisme permet des amalgames à la fois ineptes et scandaleux. Et pourtant, il est arrivé plus d’une fois dans l’histoire récente que des positions politiques radicalement opposées sur certaines questions se rejoignent sur des points essentiels.
7La représentation traditionnelle des assemblées politiques sous la forme d’un hémisphère a pour effet de rendre topologiquement aberrant un voisinage des partis extrêmes. Mais si, à l’image traditionnelle du demi-camembert on substitue, comme Jean-Pierre Faye l’a fait à propos des partis extrêmes de la République de Weimar, la figure du fer à cheval, alors la distance maximale est remplacée par une inédite proximité. Il peut exister dans l’espace politique, en vertu de circonstances historiques particulières, une courbure qui tend à rapprocher l’extrême droite et l’extrême gauche. Certes, il y a entre elles des différences spécifiques radicales et capitales, mais aussi un genre prochain où se retrouvent nombre de caractéristiques communes. Différence spécifique : le populisme de droite est xénophobe [9], le populisme de gauche ne l’est pas, mais le populisme de gauche est protectionniste tout comme le populisme de droite, les deux sont nationalistes, antieuropéens et antimondialistes [10], ils pourfendent la classe politique et les élites presque dans les mêmes termes et pour des raisons analogues [11].
8Comme souvent, l’idée et le fait précèdent de beaucoup le mot qui les désigne. Le populisme a une préhistoire qui remonte aux Grecs, inventeurs de la démocratie. Puisque ce type de régime repose sur l’usage public du langage, la démagogie ne peut naître que dans ce contexte. Si le pharaon d’Égypte pouvait prendre des mesures populaires, il est certain qu’il n’avait pas besoin de démagogie pour gouverner. Le « démagogue », qui avait à l’origine le sens neutre de « meneur de peuple », a pris au ve siècle avant notre ère le sens négatif qui est encore le sien. Dans La République [12], Platon pourfend la démagogie, consubstantielle selon lui à la démocratie. Séducteur de peuple [13], le démagogue est aussi un tyran. La démocratie est un régime qui finit par basculer dans son contraire – la tyrannie. Son envers devrait-on dire, plutôt que son contraire, car il y a selon Platon une tyrannie du peuple. La liberté du peuple est un chaos d’où ne peut sortir qu’un ordre intempérant. Aristote (qui n’avait pas les préventions de Platon contre la démocratie) fait remarquer que là où les lois ne dominent pas, les démagogues apparaissent, et il établit un parallèle entre les courtisans qui flattent les tyrans et les démagogues qui flattent le peuple. Les démagogues sont les courtisans du peuple-roi. Aristote voit bien le lien indéfectible entre le démagogue et la démocratie : il s’agit de séduire le peuple en dénonçant une partie de la population et en faisant des promesses faciles à l’adresse des indigents. Le démagogue est indifférent aux conséquences d’une telle attitude : la sédition, la rupture du lien social sont des risques pour la démocratie, mais il n’en a cure [14].
9Si le terme de populisme a aujourd’hui supplanté celui de démagogie, c’est parce qu’il recouvre une réalité plus large, tout en reprenant la totalité de son sens, lequel a vu du coup se rétrécir son domaine d’application.
10La démagogie, en effet, est une pratique qui peut se cantonner à un domaine étroit de la vie politique et sociale. On dira que la promesse d’une hausse du pouvoir d’achat est démagogique. Si le populisme englobe la démagogie puisqu’il prétend contradictoirement suivre et mener le peuple, il ne s’y réduit pas. Il est à la fois une forme (un style) et l’expression d’un ensemble de valeurs dont il s’agit de repérer les liens de dérivation ou d’inversion par rapport à celles de la démocratie [15].
11À la différence des idéologies qui ont traversé l’histoire et les sociétés depuis deux siècles, nul n’a jamais constitué une théorie du populisme. Le populisme est moins une idéologie qu’une rhétorique [16]. Il existe une manière populiste, reconnaissable entre toutes, et qui transcende les clivages politiques et nationaux classiques. Cette manière est littéralement ignoble, c’est-à-dire non noble. Depuis les années 1980, nombre de responsables politiques occidentaux n’ont eu de cesse de se présenter comme des hommes du commun, ni des génies ni des héros, et fiers de leur inculture (voir Ronald Reagan). Mais dans la recherche démagogique pour toujours plus de simplicité sauvage, ils ont trouvé plus forts qu’eux. Il ne suffit pas de s’encanailler pour être, ni même pour paraître, un homme du peuple. Le leader populiste, qui ne représente pas mais incarne, prend le peuple au mot. Face au verbe hautain du technocrate, il va parler haut [17]. Tout comme la démocratie directe, le style direct participe du rejet des élites. Certes, on ne peut parler de « culte du chef » comme pour les fascismes, car les démocraties l’ont neutralisé et affadi en vedettariat, toujours est-il qu’il n’y a pas de populisme sans leaders. Le chef populiste est, pour reprendre les termes de la tripartition de Max Weber, charismatique, c’est-à-dire ni électif ni bureaucratique. Le parler dru de ces leaders, qui usent volontiers de tours familiers et de tournures argotiques, ravale l’idiolecte des professionnels et des experts de la politique au rang de moyen cynique de dissimulation et de mensonge. Le populisme fait mouvoir des ressorts inconscients : levée des refoulements, désublimation. C’est pourquoi il donne matière à jouir. « Pour séduire, il faut réduire », disait Baltasar Gracián. Et pour réduire, rien de tel que l’émotion, qui est la chose du monde la mieux partagée. L’affect est simplificateur et bipolaire. Si la démocratie d’opinion est déjà une forme exsangue de démocratie, que dire de la démocratie d’affect ? Le leader populiste entraîne à la manière d’un animateur de télévision ou d’un disc-jockey. Il n’a plus besoin, comme jadis, d’être un orateur, même si, à l’occasion, il l’est. Il est un animateur, et même, dans une société qui présente des signes d’exténuation, un réanimateur. Sur le plan formel, le populisme est moins la trahison de la démocratie que sa caricature. Il exhibe l’affect jusqu’à l’outrance comique [18].
12Le populisme a une structure de quadrilatère. Il croise l’opposition ceux d’en haut/ceux d’en bas avec l’opposition ceux d’ici/ceux d’en face. Sur le plan du contenu, plusieurs traits caractérisent le populisme actuel, qu’il soit de gauche ou de droite : a) la condamnation sans appel des élites [19] ; b) la défense d’une identité nationale menacée ; c) le rejet des forces étrangères menaçant cette identité.
13Jacob Burkhardt disait de la modernité qu’elle est « l’ère des simplifications sauvages ». Alors que les mécanismes sociaux sont de plus en plus complexes, et que seuls les spécialistes en sciences humaines peuvent tâcher d’en prendre la mesure, les relations sociales dans lesquelles les individus sont engagés quotidiennement sont de plus en plus pauvres. Ce qui veut dire que les citoyens sont de moins en moins à même de comprendre le monde dans lequel ils vivent. Ce que Hannah Arendt et Günter Anders disaient du monde technique se trouve vérifié au niveau du monde social : les hommes ne sont plus en position de savoir ce qu’ils font. Le populisme offre ce précieux avantage de traiter le monde compliqué avec des idées simples. Il croit encore à l’opposition univoque du vrai et du faux. Il s’imagine que le monde politique se divise en deux camps : ceux qui mentent et ceux qui disent la vérité.
14Le populisme répugne à la délibération, il n’a que des certitudes. La dualité nous/les autres gouverne tout un ensemble de dichotomies : familier/étranger, bienveillant/hostile, sécurisant/inquiétant. Est populiste celui qui fait croire au peuple que tout ce qui lui est inaccessible lui a été interdit. Campant en deçà de la critique constructive, le populisme oscille entre la recherche du bouc émissaire et le déni. Il nie que les difficultés économiques du pays viennent de lui-même, comme il nie l’existence du dopage systématique des champions et des vedettes qu’il continue à admirer. À la différence du discours révolutionnaire, le discours populiste vise moins à la transformation de la réalité qu’à sa disparition. En ce sens, il participe d’une pensée véritablement magique. Mais, et en cela le populisme reste bien dans le cadre formel de la démocratie, les autres sont moins des ennemis que des concurrents. Parfois, même pas des concurrents : des gêneurs. Tout se passe comme si le populisme transformait en affect social le régime de rivalité universelle qui est désormais celui du système capitaliste. La guerre est sublimée. C’est pourquoi l’extrême droite d’aujourd’hui peut faire l’économie du racisme. On n’a plus besoin de haïr l’autre (la haine est fatigante) – on n’en veut tout simplement pas : on désire le chez-soi, ou l’entre-soi, on repousse l’à côté de soi. Ainsi la vieille qualification de « fasciste » est-elle la plupart du temps hors propos. Il n’est d’ailleurs plus aussi sûr que celle « d’extrême droite » conserve sa pertinence [20]. Dans cette mesure, le populisme, à son corps défendant, signale une victoire peut-être définitive sur les démons du totalitarisme. Le légalisme du populisme occidental actuel différencie nettement celui-ci des populismes putschistes et insurrectionnels passés ou sud-américains. Certes, le « système » est dénoncé avec brutalité, mais la violence ne franchit pas la barrière du langage, et c’est la carte électorale qui est honnêtement jouée. Même les démonstrations de force dans la rue tendent à disparaître. En dehors des meetings, le néopopulisme répugne à l’intimidation et préfère amadouer. Cette intégration objective de la radicalité dans le jeu normal des institutions signale incontestablement la vigueur du fait démocratique.
15Avec le populisme, le clivage entre le peuple et les élites se substitue au clivage gauche/droite, et c’est pourquoi cette nébuleuse peut aller du brun au rouge. Il est caractéristique que pour fustiger les élites on se serve d’une série de termes d’origine étrangère : l’establishment, l’intelligentsia, le gotha… Lorsque les populismes de gauche et de droite parlent d’oligarchie pour désigner les puissants, ils reprennent à leur compte l’antique exigence d’isonomie, qui était au fondement de la démocratie grecque. Dégoûté par la corruption des élites [21], le populisme témoigne d’une exigence morale qu’il serait désastreux de sous-estimer. Mais, ignorant ou feignant d’ignorer les contradictions qui les traversent, le populisme s’imagine « les élites » comme un bloc homogène et complice. Les détenteurs du capital financier et du capital symbolique sont censés accaparer le pouvoir et diriger en un sens unique, au profit exclusif de leurs intérêts propres. Issues des grandes écoles, les élites censées savoir n’ont de fait face à elles aucun contre-pouvoir. Leurs compétences en économie se partagent à proportion d’une alouette pour la science et d’un cheval pour l’idéologie.
16Le populisme est anti-intellectualiste. Il se méfie du savoir et de la pensée comme d’une peste. Il est méfiant vis-à-vis de la science parce que celle-ci émane des puissants et qu’elle sert leurs intérêts. Le populisme croit que tous les chiffres (à gauche, ceux du chômage, à droite, ceux de l’immigration) sont faux. Nous vivons dans une société de défiance : depuis le début des années 1980, la majorité des citoyens se méfie des responsables politiques [22]. Le peuple a le sentiment d’avoir été abandonné au moment même où il avait le plus besoin d’être défendu : « La gauche est devenue plus faible quand la société est devenue plus dure », constate Dominique Reynié [23]. Le peuple s’est également senti trahi par l’art contemporain, et il reste profondément étranger aux expériences culturelles les plus radicales, qu’il considère comme des impostures. Le « partage du sensible » dont parle Jacques Rancière est plus que jamais une utopie.
17La dénonciation en bloc des élites place le leader populiste et ceux qui le suivent dans la position enviable du non-dupe. La cyberculture, qui développe une véritable haine de la médiation et des intermédiaires, y aide efficacement. Contre les élites lointaines et opaques, le populisme cultive la proximité et la transparence. Pour diffuser cette mythologie d’une information prétendument libre contre les « versions officielles » forcément mensongères, Internet, parce qu’il tend à confondre systématiquement le contrôle et la censure, la prudence et la dissimulation, est l’outil idéal. Beaucoup pensent que, grâce à lui, on pourra se passer enfin du professeur et du journaliste, de l’éditeur et du diffuseur. La temporalité discontinue des consultations électorales a certes quelque chose de profondément frustrant pour les citoyens qui voudraient une démocratie permanente – dont le plébiscite serait l’expression adéquate – mais la prétendue démocratie électronique sans participation réelle ni représentation symbolique est entièrement aléatoire [24]. Si l’antisémitisme était, selon le mot fameux d’August Bebel, le socialisme des imbéciles, le populisme l’est tout autant.
18Tocqueville caractérisait la démocratie par la passion de l’égalité. Les nantis, vilipendés par les populismes, englobent les riches, les puissants et les célèbres [25]. Et presque toujours, ce sont les mêmes qui sont censés cumuler ces trois avantages, et qui les cumulent en fait. Face à eux, le peuple se sent misérable, impuissant et ignoré. Les élites ont perdu toute légitimité, car les citoyens savent que les hiérarchies de pouvoir et de richesse ne dérivent plus des compétences et que le mérite, qui seul peut rendre les inégalités acceptables dans une république, a été vidé de son sens. Le peuple fait alors sécession. Lors des élections, l’abstention est, avec le vote protestataire, son Aventin.
19Cette distance des élites, durement ressentie par le peuple, ou par ce qu’il en reste, n’est pas fantasmatique. Elle correspond à un éloignement bien réel. Non seulement les citoyens n’ont voulu ni l’Europe, ni l’immigration, ni le multiculturalisme, ni la financiarisation du capitalisme international [26], mais ils ont le sentiment que ces faits jouent systématiquement contre eux. On ne peut pas dire que ce sont les moyens d’information massivement disponibles qui leur feront changer d’avis. Tout entiers voués au culte de l’accident et de la catastrophe, les mass media tendent à identifier l’Europe à la perte de souveraineté, l’immigration à l’invasion et la mondialisation à la délocalisation. Comment dès lors s’étonner du fort taux d’abstention lors des élections puisque les choix fondamentaux qui conditionnent l’avenir d’un pays ne sont jamais soumis au vote ?
20Cela dit, le populisme a peut-être moins un sens politique qu’existentiel. Mais il se traduit politiquement – d’où les méprises, qui peuvent être dramatiques en cas de victoire électorale. L’antiélitisme du populisme lui fait préférer la puissance à l’autorité. Les figures de proue des partis populistes actuels sont jeunes, charismatiques et décomplexées [27]. Elles jettent au feu la langue de bois, ferraillent contre le « politiquement correct », mais prennent soin d’éviter les dérapages explicitement racistes et xénophobes qui les marginaliseraient [28]. Ces partis n’ont pas de racines idéologiques à l’extrême droite, ou bien ils les ont extirpées [29]. Ils revendiquent les valeurs de tolérance, de liberté et de laïcité qui sont des valeurs républicaines et démocratiques, et qui d’après eux seraient mortellement menacées [30]. Libéral pour ce qui touche l’égalité entre les hommes et les femmes, désormais libertaire en matière de comportement sexuel, le nouveau populisme est profondément heurté par le traditionalisme réactif des populations immigrées et c’est pourquoi, même lorsqu’il est « de droite », le qualificatif de « réactionnaire » lui convient mal.
21Il y a un populisme de l’espoir et un populisme de la désespérance. Le populisme latino-américain est un populisme de la frustration, le populisme européen est un populisme de la lassitude. Vis-à-vis de la démocratie, les positions sont inversées. Alors que le populisme classique entraînait le peuple sur le thème de la satisfaction de ses besoins, le néopopulisme, lui, s’inquiète de ses désirs menacés. Dominique Reynié parle de « populisme patrimonial » issu de « l’insécurité identitaire » [31]. C’est un populisme d’un nouveau type, apparu autour de l’année 2000, fondé sur la défense conservatrice et virulente d’un patrimoine à la fois matériel (le niveau de vie) et immatériel (le style de vie). La mondialisation remet en cause non seulement le patrimoine matériel (d’où la peur du déclassement et de la baisse du pouvoir d’achat), mais également le patrimoine immatériel (d’où l’angoisse de la perte d’identité). Le populisme patrimonial craint par-dessus tout que son argent ne lui échappe – en bas, à cause du parasitisme des immigrés, et en haut par la ponction fiscale de l’État.
22Le populisme se présente à la fois comme une critique de la démocratie, comme un rejet de la démocratie (sous sa forme représentative) et comme une exigence de démocratie [32]. Alors que le populisme classique s’opposait à la démocratie libérale, le néopopulisme la défend contre ses ennemis. Le populiste en appelle au vrai peuple, aux vraies gens, comme s’il pouvait y en avoir en toc. Il est pour la démocratie directe ou participative [33] contre la démocratie représentative. Il déteste et contourne les médiations, normales et nécessaires en démocratie. Il pense que les moyens institutionnels d’expression sont des écrans ou des rideaux de fumée. Comme il est censé naître directement du peuple, il s’adresse directement à lui. Le populisme est un plébiscite de tous les jours. Son langage est logiquement celui de l’interpellation.
23Si, dans nombre de pays, comme en Amérique latine, le populisme a pu précéder la démocratie, en Europe, il est né d’elle. Le populisme a profité de la relativisation de toutes les pensées [34]. L’arasement des grandes valeurs et des idéaux auxquels ont procédé avec obstination depuis plusieurs décennies les médias de masse ainsi que l’idéologie managériale et consumériste a sapé la démocratie au nom de la démocratie même et fait le lit du populisme. Les médias les plus populaires ont systématiquement remplacé le travail de la critique par le jeu de la dérision [35]. Les valeurs et idéaux sur lesquels la démocratie se fonde historiquement tendent ainsi à perdre leur assise et leur sens. La liberté est devenue celle de dire et de faire n’importe quoi, l’égalité est celle des consommateurs de distractions, quant à la fraternité, elle a été ravalée au rang de copinage. Le populisme est l’expression dérivée de ce culte de la différence qui caractérise les démocraties de masse contemporaines. « Je ne suis pas comme les autres », dit le leader populiste. « Les autres ne sont pas comme vous », ajoute-t-il.
24Avec la démocratie, c’est le peuple (demos) qui est en jeu, sinon au pouvoir. Mais alors que le démagogue conduisait le peuple, que le Führer et le Duce conduisaient les masses, le chef populiste, lui, ne conduit que des individus. Mais cela n’interdit pas, bien au contraire, au populisme d’être un essentialisme : il croit qu’il existe un peuple à la fois rivé à sa géographie et transcendant l’histoire. Le peuple est forcément national, et il demeure attaché à l’idée de nation, à laquelle, justement, la plus grande partie des élites ne croit plus. Le populisme est un nationalisme – la maladie sénile du nationalisme. Il joue l’ethnos, et même l’ochlos [36] contre le demos. D’autant que le concept de peuple, adossé au mythe révolutionnaire (Michelet, Hugo) a connu une crise radicale et sans doute irréversible. Tant du point de vue sociologique que du politique, il n’est pas sûr que le peuple existe encore. Il est aussi introuvable que « les cultures », elles aussi en voie de disparition, et elles aussi rituellement invoquées par compensation. De même que la culture dite populaire n’est pas produite par le peuple (simplement, ce ne sont pas les mêmes élites qui sont en action) [37], le populisme, qui ne cesse d’invoquer le génie du peuple [38], n’est jamais venu du peuple lui-même [39]. Il est venu à lui, lorsqu’il ne s’est pas imposé à lui. Le populisme n’est populaire qu’après coup, en aval, pas en amont. À l’heure de l’individualisme de masse, il n’y a plus ni peuple, ni masse, ni foule. Seulement un collectif d’individus. Ainsi la plaisanterie de Brecht (dissoudre le peuple) est-elle en passe de devenir la réalité. Le peuple du populisme n’est pas un organisme (le « corps politique » des théories et républiques classiques), mais un agrégat : l’addition d’une multitude d’individus pour lesquels, comme dit Dominique Reynié, « la classe sociale ne constitue plus un univers d’appartenance ni même de représentation » [40]. Le « peuple » du populisme n’a ni un sens ethnique, ni un sens politique, ni un sens social. Il ne se définit pas pour, mais contre : contre les élites et les étrangers. Si bien que nous avons affaire à cette configuration paradoxale d’un populisme sans peuple, bien différent de celui auquel les histoires passées (celles de la Russie, des États-Unis à la fin du xixe siècle, de l’Amérique latine, de la France entre les deux guerres) nous avaient habitués. Avec le populisme, l’amour des « petites patries » (la formule est de Jaurès), le « narcissisme des petites différences » (la formule est de Freud) se donnent libre cours.
25Les populistes russes [41] et sud-américains étaient des progressistes, ce que ne sont pas les néopopulistes européens actuels. Ceux-ci n’espèrent rien de l’avenir et en redoutent tout. La valeur de l’Histoire s’est inversée pour eux : alors que durant les trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale les changements étaient vécus comme des progrès, désormais ils sont perçus comme inquiétants. « Tout ce qui peut être anéanti doit l’être », disaient les nihilistes du xixe siècle. Tout ce qui existe peut disparaître, pensent les pessimistes d’aujourd’hui, qui n’ont pas forcément tort. Le populisme est d’autant plus triste qu’il ne dispose même plus de l’élan poétique de la nostalgie. Très moderne à cet égard, il n’a plus de rapports profonds au passé historique et culturel. C’est pourquoi la qualification de « réactionnaire » est en porte-à-faux à son sujet. Le populisme ne critique pas, il rejette. Il voit avec tristesse la communauté (Gemeinschaft) se dissoudre en société (Gesellschaft), au sens que Ferdinand Tönnies accordait à ces termes. On comprend pourquoi le populisme d’aujourd’hui ne peut avoir la dynamique de ceux du passé. C’est une formation réactionnelle – analogue en cela à l’islamisme, la violence en moins. De même que l’intégrisme est un signe de déclin et non de regain du religieux, le populisme signale non pas le retour du peuple sur le devant de la scène politique, mais son effacement. Il sait plus ou moins obscurément que la partie est désormais perdue pour lui. D’où sa tristesse et son ressentiment.
26D’où également les inquiétudes du côté de ses adversaires. Historiquement, le populisme a pu précéder la démocratie, lui succéder ou l’accompagner. Il pourrait bien aussi en signaler la fin. Alain Touraine a qualifié le populisme de « maladie infantile de la démocratie », mais le populisme sous sa forme dominante actuelle en est plutôt la maladie sénile. De plus en plus d’« experts » en arrivent à considérer que la démocratie est une forme (une formule) dépassée dans le cadre d’un néolibéralisme désormais mondialisé. Inquiétante ruse de l’Histoire : il se pourrait que le populisme que l’on voit aujourd’hui monter un peu partout achemine les pays occidentaux d’abord, en attendant le reste du monde, vers une « post-démocratie » qui fermerait la parenthèse du politique ouverte à Athènes pour laisser place, toute la place, à un monde de production et de consommation sécurisé [42]. Le populisme prétend dépasser les clivages politiques traditionnels, à commencer par celui de la gauche et de la droite. En fait, il se trouve déporté en deçà, à un niveau que l’on pourrait dire infrapolitique. « Ni programme économique, ni projet social, ni franche utopie », dit Jean-Pierre Rioux [43]. L’absence de détermination des moyens pratiques, le caractère franchement irréaliste de ses revendications (qui pourrait croire à une sortie de la France hors du monde ?) font du populisme une sorte d’utopie à l’envers, où la crainte aurait remplacé l’espoir. Le populisme voit avec tristesse et rage disparaître son monde familier sans pouvoir empêcher la venue d’un monde nouveau [44]. Mais sa faiblesse et même son inconsistance programmatique, loin de lui nuire, contribuent à lui faire gagner un nombre croissant de suffrages. L’opposition droite/gauche est concurrentielle, elle rend possible l’alternance politique. L’opposition peuple/élites, gouvernés/gouvernants est beaucoup plus conflictuelle, dotée d’une forte charge de violence symbolique. S’il est douteux que les partis populistes s’emparent du pouvoir central dans un grand pays, à l’échelon local en revanche, ils peuvent conquérir des positions importantes. Par ailleurs, là où le scrutin proportionnel est de règle, comme c’est le cas dans la plupart des pays européens, les partis populistes sont en mesure d’avoir un poids considérable. Enfin, la virulence de l’antipopulisme a presque toujours pour effet pervers de renforcer le populisme dans ses certitudes et dans ses craintes. Le spectre qui hante le monde n’est pas celui d’une prise de pouvoir démocratique par des partis qui ne le seraient pas, mais celui d’une évacuation du politique [45] dans des pays guettés par le déclassement et le vieillissement.