S'abonner
Article de revue

Petite histoire sociologique du concept de paix

Pages 145 à 161

Citer cet article


  • Campagnolo, G.
(2006). Petite histoire sociologique du concept de paix. Cités, 26(2), 145-161. https://doi.org/10.3917/cite.026.0145.

  • Campagnolo, Gilles.
« Petite histoire sociologique du concept de paix ». Cités, 2006/2 n° 26, 2006. p.145-161. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2006-2-page-145?lang=fr.

  • CAMPAGNOLO, Gilles,
2006. Petite histoire sociologique du concept de paix. Cités, 2006/2 n° 26, p.145-161. DOI : 10.3917/cite.026.0145. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2006-2-page-145?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.026.0145


1Les concepts attenants à la paix (tels ceux de justice et de sécurité collective, entre autres) dépendent non seulement de déterminations idéelles, mais encore sociologiques, quant à leur réalisation dans l’histoire par des groupes humains. Les efforts pour « faire la paix » ont également transformé les manières de préparer la guerre, et sous son apparente unicité le concept de paix a donné lieu à différents « droits » – l’idée même d’un « droit de la guerre » a pu sembler, elle, longtemps paradoxale, mais c’est bien son écriture qui a modifié le déroulement de la guerre dans la modernité et, parallèlement, c’est par le droit que les nations sont parvenues à établir des instances de règlement des conflits au XXe siècle.

2Malgré les quelques succès et les nombreux échecs de ces instances (échec patent de la Société des Nations et, dans une certaine mesure, de l’Organisation des Nations Unies quant aux instances mondiales – mais il faut évoquer également les instances régionales ou encore disciplinaires : cours de justice, tribunaux internationaux, etc.), leur existence même rendit possible de chercher à éviter des conflits, à travers des accords négociés préalablement. Cela implique des parties qui fassent preuve de bonne volonté, mais il ne faut pas pour autant négliger le fait que, depuis toujours, sauf destruction intégrale de l’un des belligérants – cas des plus rares, tant les groupes humains ont « la vie dure » –, ces derniers se retrouvaient toujours, par épuisement, lassitude et résignation, ou bien dans l’espoir d’améliorer leurs situations respectives, autour d’une table de négociations... de paix.

3Si c’est au titre de l’absence de conflit ou de guerre qu’on entend le mot « paix », alors sans doute cette dernière n’a jamais duré longtemps – ni dans le for intérieur de l’homme, ni dans les relations entre les individus, et a fortiori entre les groupes humains qui nous intéressent ici : clans, tribus, peuples prirent conscience de l’unité de leur situation dans le temps et l’espace en s’opposant les uns aux autres, et la reconnaissance mutuelle qu’ils acquirent ainsi passa d’abord, dans l’immense majorité des cas, par la violence et le conflit. Cependant, la paix ne doit pas pour autant être réduite seulement à un vœu pieux ou à une chimère, car les combattants y reviennent toujours et quoi qu’ils en aient : la paix se présente à eux comme logiquement nécessaire (ne fût-ce que pour jouir des avantages obtenus par la guerre), et ontologiquement première, selon la nature du concept explicitée par Aristote.

LES ORIGINES DU CONCEPT

4Deux concepts (et deux mots) existaient en fait pour ce que nous nommons « paix » de manière unique, dès les origines grecques de la pensée philosophique : spondaï ou eirénè ; le concept n’est par conséquent pas univoque, au contraire de notre mot pour le désigner. Dans le monde homérique, la guerre est d’abord chronologiquement et mythologiquement première ; son déroulement est guidé depuis l’Olympe par des dieux qui interviennent dans les affaires des hommes, qui ne sont ainsi encore jamais exclusivement humaines. L’Invocation qui ouvre l’Iliade ne laisse pas de doute : c’est « la colère d’Achille, de ce fils de Pélée – qui valut aux Argiens d’innombrables malheurs et jeta dans l’Hadès tant d’âmes de héros, livrant leurs corps en proie aux oiseaux comme aux chiens », mais Homère conclut que cette colère était le fait du Dieu suprême : « Ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus » (Chant I, incipit, trad. R. Flacelière, La Pléiade).

5Mais, si la mythologie disait l’affrontement des dieux, ce sont pourtant des hommes qui assiégèrent Troie, que d’autres hommes habitaient ; les déchirements des Atrides sont voulus par les dieux, mais avec les descendants d’Atrée, tous les hommes d’Argos vont au massacre pour l’adultère Hélène. La guerre ne se réduit donc ni aux dieux, ni aux héros, ni à Zeus, ni à Achille : elle est l’affaire de groupes humains, auxquels c’est bien une paix, certes mensongère, que, dès ses premières paroles, Chrysès promettait pour persuader à la guerre : « Puissent les Immortels, habitants de l’Olympe, vous donner de piller la ville de Priam, puis de rentrer dans vos demeures sains et saufs » (nous soulignons). Car la paix est le terme de la guerre, et une situation qui la rende possible, voilà le but qu’on donne au combat. Alors, il peut en aller de deux manières : soit la destruction totale de l’ennemi (ici, le pillage auquel Chrysès exhorte les Achéens) conduit à cesser le combat faute de combattants ; soit des négociations par où un équilibre temporaire naît font cesser la violence. Cette paix n’est que temporaire, car les négociations l’ont ancrée dans une méfiance partagée qui les remettra en cause : ces spondaï sont la première figure de la paix.

6La deuxième figure grecque de la paix la donne comme fin de la guerre, à la fois son terme dans le temps et son objectif dans l’intention des belligérants. Le monde d’Homère a fait place à celui de Thucydide ; de Troie l’Asiatique, le champ de bataille se déplace vers le Péloponnèse, et aux causes familiales et dynastiques se substituent les intérêts des Cités colonisatrices : les dieux sont renvoyés – du moins quant aux décisions de combattre – car les motivations sont humaines et les acteurs décisifs sont les dirigeants des Cités devant leurs peuples. La fin s’entend bien en ces deux sens : terme chronologique, et but vers quoi tend une activité guerrière qui n’a pas son objectif en elle-même, mais au contraire dans son abolition même. Une telle activité (qui n’a pas sa fin en soi, par conséquent) ne peut être que secondaire du point de vue ontologique : la paix (eirénè) est donc première et Aristote d’affirmer le premier que « la paix est la fin de la guerre ». Il en administre la preuve tant dans l’éthique, domaine de ce qui est bon quant à l’individu (Éthique à Nicomaque, X, 7, 1177 b 5), que dans la politique, où la paix assure le bonheur de la polis que les individus constituent (Politiques, VII, 15, 1334 a 13-27). Pourtant, si la fin de la Cité grecque devait être identique à celle de ses citoyens, la paix que tout individu est en droit de chercher pour le repos de son âme et la tranquillité des siens était-elle bien garantie par la forme de la Cité antique ?

7La primauté ontologique qu’accorda Aristote à la paix renversait, dans le monde grec (et le monde occidental qui s’ensuivit), l’ordre d’origine polémique que toutes choses devaient suivre selon les récits des âges archaïques, comme selon Héraclite – dont le « polemos pater pantôn » ( « le conflit est père de toutes choses » ) devait résonner de nouveau chez Nietzsche. Si, donc, la philosophie du Stagirite rompait déjà ainsi avec la Grèce des mythes, de Troie et du polemos présocratique, ce n’est toutefois qu’à l’ère moderne, avec Kant, que la paix fut conçue, sous la forme d’ « Idée régulatrice », comme le résultat possible d’une pratique politique et juridique. Kant assigne comme résultat inéluctable de ce que l’on peut envisager comme un « plan de la nature » pour les hommes, cet idéal asymptotique que serait une paix perpétuelle par les moyens d’un droit dont il détermine les conditions de possibilité. En attendant une telle paix perpétuelle, un droit de la guerre et de la paix peut être énoncé qui permette un ordre cosmopolitique systématique juridique et politique en vue d’organiser des nations sur une planète Terre qui est ronde – et donc, finie.

8Que la rotondité de la Terre fût connue depuis les Grecs permettait en effet d’envisager que sa finitude même aboutît à ce qu’un jour la plupart de ses habitants connussent (au moins par ouï-dire) le fait de leur existence mutuelle. Aussi Kant, en soulignant cette finitude dans l’Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, énonce que les peuples se rencontrent d’abord en s’affrontant (septième proposition), mais que là n’est pas leur fin. Remarquons au passage que l’auteur du Projet de paix perpétuelle ne prête donc évidemment pas le flanc à l’accusation d’angélisme portée par Péguy. Chez Kant, le concept de paix pensé philosophiquement se présente toujours sur le fond d’une réalité historique faite d’horreurs et de massacres inhérents aux oppositions entre les groupes humains. Et si Kant discernait des conditions laissant espérer la conclusion d’un « Traité de paix perpétuelle » pour l’ensemble du genre humain (outre son annonce de la « conclusion prochaine d’un traité de paix perpétuelle en philosophie »), il montrait en ce dernier l’aboutissement de relations nées dans le combat entre des peuples parvenant, à terme, au règne du droit : le monde fini tend vers ce règne comme par un plan caché de la nature (huitième proposition), même si son caractère inéluctable ne suffit pas à déterminer le terme dans l’avenir où il est possible de l’espérer.

9L’adresse « à la paix éternelle », en ouverture du Projet de paix perpétuelle, fait donc de la paix des cimetières, dont une peinture sert d’enseigne à l’auberge annonçant le « repos éternel », un avenir bien plus imaginable qu’un accord entre les hommes. Pourtant, cette menace de mort prématurée même les incite à réfléchir aux conditions de possibilité d’une paix, faute de laquelle ils ne peuvent pas espérer d’autre terme à leurs affrontements que la mort pour tous. La longue histoire des formes de la guerre se double par conséquent de celle des genres de la paix et de l’examen des formes idéelles et sociales qui, de l’Antiquité au seuil du XXIe siècle, se sont conjuguées pour la réaliser, et qui sont toujours déçues, mais toujours renaissantes.

LA PAIX, AFFAIRE DES GROUPES HUMAINS... ARMÉS

10En premier lieu, un constat s’impose : de même que tout conflit n’est pas synonyme de guerre ouverte, toute paix ne saurait être que relative et, comme le conflit, dépendante des groupes humains qui la connaissent. De même que les querelles individuelles ne sont pas des guerres (même si elles peuvent y conduire en fonction des rôles politiques et sociaux et des intérêts des individus concernés), les réconciliations personnelles ne sont pas celles qui concernent au premier chef les peuples. Pour cette raison, le soldat, à la différence du « guerrier », tue sans haine pour l’ennemi que lui a désigné le pouvoir politique dont la guerre moderne, selon la formule clausewitzienne, n’est qu’un prolongement.

11La juxtaposition de la multiplication des massacres à grande échelle et de l’aide humanitaire aux victimes est donc aussi cohérente dans la modernité contemporaine qu’elle nous heurte sur le plan moral, tandis qu’au contraire les affrontements « primitifs » entre tribus, ritualisés par des croyances irrationnelles en vue de donner expression à l’hostilité guerrière (chants, insultes, peintures de guerre, etc.), causaient sans doute (proportionnellement) plus de violence symbolique mais de moindres dégâts physiques parmi les peuplades concernées. En dépit de la formule indifférenciée selon laquelle on « fait la paix », il existe autant de formes de ces négociations de paix que de conflits qui les ont précédées. La paix se rétablit à la fois comme nouvel équilibre symbolique (au regard des hommes et des dieux) et nouvelle répartition (elle, toute mondaine) des biens et des richesses dont le groupe peut disposer.

12Une gradation existe donc également tant entre les moyens qu’ont les communautés de s’affronter qu’entre les formes de paix, qui vont du simple appel au cessez-le-feu à la reddition des armes, de l’armistice au traité de paix prévoyant des clauses de négociations pour prévenir des conflits à venir. Ni les différends et conflits, ni les multiples conditions de paix qui sont négociées ne peuvent être assimilés les uns aux autres. D’un point de vue tout technique en premier lieu : selon les civilisations et les époques, les moyens jugés acceptables en vue de la soumission du groupe humain adverse varient : dans l’Odyssée (I, 260-263), les « flèches empoisonnées » sont interdites par les dieux ; au contraire, les techniques d’espionnage, en vue de terroriser et circonvenir l’ennemi, étaient théorisées et prônées dans L’Art de la guerre de Sun Tzu. Parvenues de la Chine antique des « Royaumes combattants » jusqu’à l’ère moderne, ces techniques parurent aux Européens qui les découvrirent au XIXe siècle contraires à des « lois » de la guerre qu’ils apportaient, mais qui semblaient elles-mêmes d’autant plus étranges aux regards extrême-orientaux que les « traités inégaux » manifestaient clairement à quel point ces lois étaient adaptables aux besoins et au profit des colonisateurs. Toutefois, partout et toujours, les moyens de la guerre sont catégorisés par les groupes humains en fonction de leur acceptabilité, et les formes de paix qui en découlent sont donc multiples. C’est ainsi, au sein des techniques guerrières mêmes, qu’est implicitement reconnu le fait que le but de la guerre revient toujours à une paix (qui soit avantageuse) : ici, l’on voudra croire que le poison (et les gaz toxiques, et les armes bactériologiques ou chimiques, etc.) n’est plus à craindre ; là, ce sera autre chose, mais, dans tous les cas, ce serait l’indistinction complète des moyens qui rendrait, elle, à son tour impossible d’arrêter la guerre et de « faire la paix ».

13Si la guerre ne prenait pas des formes déterminées reconnues par les combattants, la paix même perdrait en effet tout sens – ce qui se passe quand les accords négociés entre deux peuples sont systématiquement violés par le même, dont la force infiniment supérieure lui assure un gain toujours plus grand (les guerres de colonisation du XIXe siècle, ou encore la conquête des Amériques – du Sud mais aussi du Nord – en donnèrent des exemples manifestes). Le belliciste est donc de mauvaise foi, et ce, d’autant plus qu’il prétend négocier la paix en maître. L’ « homme de paix » (tant le terme « pacifiste » a pris une connotation angélique qui le discrédite) sait au contraire qu’il doit arguer de la nécessité de ripostes graduées selon les formes de conflits ; il sait que la paix d’Empire n’est pas d’un genre qui peut durer – sauf à avoir exterminé ceux qu’il s’agissait de soumettre, mais il ne s’agissait donc pas alors de les dominer mais de les éliminer. L’homme de paix est ainsi celui qui reconnaît en chaque guerre des traits caractéristiques qui expliquent (s’ils ne les légitiment pas forcément) l’exercice de la violence, et la forme de paix qui devra suivre le conflit.

PAIX DE DIEU ET PAIX DES HOMMES

14Sauf à reconnaître les conséquences de la finitude humaine que nous venons de souligner, il n’y aurait en effet qu’en Dieu que la paix véritable pourrait être atteinte, toute détermination s’anéantissant de toute éternité dans son infinité : que ce soit la paix de l’âme personnelle ou celle de la Cité qui nous préoccupe ici. De même que Saint Augustin montrait, au livre XIX de la Cité de Dieu, un Cicéron inconsolable de la perte de sa fille, il désignait dans l’Empire romain, rongé par les dissensions et qui s’en prenait aux chrétiens comme boucs émissaires, une cité des hommes perdue par ses fausses religions vicieuses et ses multiples philosophies erronées. Pendant tout le Moyen Âge chrétien d’Occident, ce n’est que de Dieu que les croyants attendent la paix véritable dans un monde d’invasions et de destructions. Les seigneurs saignent les serfs de leurs fiefs, et guerroient ; seul le sang du Seigneur lave les plaies, au point que c’est par la réalisation pratique de la « Paix de Dieu » (1041) qu’on entend limiter à des périodes déterminées l’exercice de la guerre, en désignant des trêves dans le temps, fixées par le calendrier ecclésiastique, et dans l’espace : les lieux sacrés que sont églises et monastères pouvant servir de refuges – seuls havres de paix où se tenir à l’écart des combats du monde, en droit comme en fait, et ce, quoique le droit d’asile soit de temps à autre transgressé. Le vae victis des Romains trouve de fait ici sa première grande limitation socioculturelle.

15Jusqu’à l’époque moderne, les affaires spirituelles comme temporelles dépendant des devins ou de l’Église, la paix « véritable » fut supra-humaine, et c’est à l’Olympe ou en Paradis que l’humanité occidentale fit reposer ses craintes et ses espoirs. Machiavel marque la rupture où la paix redescend du Ciel sur la terre et l’appel à un condottiere pour unifier les populations d’Italie manifeste qu’il faut désormais s’en remettre à un sauveur humain. En effet, aussi cruelle et pleine de malice que puisse être la conduite de ce dernier, à la fois « lion » et « renard », elle sera désormais politique de part en part : comme telle, et à la différence du régime théocratique, elle ne dépend pas d’une volonté supérieure, mais de la seule faculté de compréhension des les hommes ; la paix réalisée est, ainsi, sinon acceptée, du moins représentable à leurs esprits, et par conséquent, un jour ou l’autre, modifiable. Aucune Cité des hommes n’étant éternelle, la paix des hommes est désormais non plus à contempler, mais à construire.

16Hobbes pensa cette rupture opérée dans l’ordre humain, et toute la pensée moderne de la Cité politique passe par l’examen du Léviathan, où la pensée politique trouve ses racines modernes. Pourtant, l’ombre portée du christianisme ne disparaît pas au fondement de sa réflexion (c’est d’un Commonwealth chrétien qu’il s’agit toujours). Les fondements des formes modernes politiques et économiques de la paix comme de la guerre sont donc posées, alors que c’est certes avec non moins de violence que les peuples d’Europe, ayant substitué à la fureur des dieux celle de leurs conquêtes, continuent les guerres : maîtres de la terre, s’ils inventent la liberté politique moderne, c’est encore – et les guerres de Sept ans, de Trente ans, les traités de paix de Wetsphalie, et autres, le montrent assez – sans obtenir durablement la paix...

PAIX DES PRINCES ET PAIX DES PEUPLES

17Il aurait fallu, pour obtenir la paix, « découvrir une loi régissant l’ensemble des inclinations tout en satisfaisant à la condition de les accorder complètement, [or] voilà qui est parfaitement impossible » (Critique de la raison pratique, Analytique, chap. I, § 4). Le raisonnement de Kant s’applique d’ailleurs, dans l’ordre pratique de la moralité, tout autant à d’autres aspects que la paix antonyme des conflits armés, et l’on peut se demander si l’harmonie économique, considérée comme réalisation du bonheur de chaque agent rationnel, est bien assurée par la « sympathie » et le « self-love » (à traduire par « amour de soi », et non « égoïsme ») que les théories des sentiments moraux et des causes de la richesse des nations d’Adam Smith supposent en chacun.

18L’idée, qui date des Lumières, que le « doux commerce » apportera la paix (Montesquieu, Condorcet) se heurtait alors aux considérations des Mercantilistes, pour lesquels (bullionistes ibériques, colbertistes français, caméralistes germaniques) le jeu ne saurait être qu’à somme nulle : ce que l’un gagne, l’autre l’a nécessairement perdu. La paix est dès lors impossible, la guerre inévitable, et c’est un attrait du libéralisme smithien que de s’en prendre au bellicisme latent dans le mercantilisme théorique diffusé autour de lui. Mais que le libre-échangisme apporte la paix, voilà qui sera à son tour contesté...

19Dans l’ordre politique, il en va de même, et Kant met en avant l’exemple suivant, tant irénique qu’ironique : « Ce que l’on raconte à propos du défi lancé par le roi François Ier à l’empereur Charles Quint : ce que veut mon frère Charles (à savoir, la ville de Milan), je veux l’avoir aussi. » L’exemple historique complète la démonstration appliquée à la détermination empirique extérieure de l’objet d’un conflit qui est, selon Kant, comme la citation supra l’indique, insoluble. Or, ce qui rend la paix impossible est que « chacun fonde son inclination sur son propre sujet, mais un autre individu la fondera sur un autre sujet, et dans chaque sujet même c’est tantôt une inclination, tantôt une autre qui a une influence prépondérante » (ibid.).

20Il s’ensuit que les Princes ne pouvaient donc pas faire la paix. C’est à cette contradiction que se heurtèrent les projets qui apparurent chez les philosophes des Lumières : ce n’est pas en raison de l’abstraction du concept que les formes de la paix souhaitée par les multiples faiseurs de projets se révélaient impossibles – outre l’abbé de Saint-Pierre et Kant, il convient de citer encore le père de l’utilitarisme, Jeremy Bentham, le fondateur de l’État le plus accueillant d’Amérique, William Penn ; mais c’est à l’épreuve de leur mise en place effective que le Prince le mieux intentionné du monde devait nécessairement échouer du fait la logique même de sa charge. Faire la paix « pour de bon » impose de déterminer et de remplir des conditions sociologiques et politiques à l’échelle nationale (d’une république, dit Kant) et cosmopolite (du monde connu) sans lesquelles une mise en place de la paix perpétuelle serait impossible. Il faut non seulement démontrer qu’il s’agit d’un état stable, mais encore qu’il peut être atteint.

21Les peuples, depuis l’avènement du règne du droit que Kant saluait dans la Révolution française, donnèrent pourtant au contraire l’expression la plus large que la guerre ait jamais connue – en l’étendant à la Terre entière. De l’Empire européen napoléonien aux deux guerres mondiales, tant l’atrocité que l’universalité de l’extension de la guerre provoquèrent une rupture dans le concept même de paix. Celle-ci devint alors, devant ce déferlement de violence institutionnalisée, une valeur en tant que telle et un objectif qui pouvait être affiché par des « peuples civilisés ». Mais les (re)conquêtes territoriales mobilisaient bien plus ces peuples dont la barbarie se révéla en ce que, dans la Première Guerre mondiale, ils purent sciemment se dénier les uns aux autres une reconnaissance qu’ils semblaient jusque-là s’accorder mutuellement, pour se traiter dans les tranchées comme ils avaient traité les peuples qu’ils avaient dominés et colonisés depuis le XVe siècle. La paix qu’apportait la civilisation européenne se révélait mensongère aux yeux mêmes des Européens. Or, elle avait contribué à légitimer leur hégémonie grandissante sur le monde depuis les cités-États de la Renaissance italienne aux États-nations du XIXe siècle. L’européocentrisme était ainsi marqué du sceau de la guerre, et non de la paix.

LES VICISSITUDES DES TENTATIVES DE MAINTIEN DE LA PAIX

22Pourtant, de Grotius à Kant, c’était bien le projet de rédiger un droit devant permettre la paix en régissant la guerre qui avait été la tendance profonde de la modernité européenne, dans le jusnaturalisme, le criticisme et, au-delà, un certain positivisme juridique. Théoriser la possibilité d’une régulation des conflits par le droit, voire construire politiquement une « paix perpétuelle » n’était pas une entreprise seulement idéelle, mais réellement effectuée, traité après traité, et quelles que fussent les motivations intéressées des signataires, de la paix du traité de Westphalie au « Concert des nations », puis à la Société des nations. Mais, si la cohérence interne du projet pacifiste se heurtait à son infaisabilité politique dans l’Europe des Princes, il y allait de la « disposition d’esprit » des peuples dans celle des nations. L’abbé de Saint-Pierre avait pu élaborer un tel projet dont Rousseau loue la cohérence interne magistrale, alors même qu’il lui oppose son infaisabilité en raison de la nature même du Prince, contraint à l’affrontement et autant dans l’incapacité d’agir par sa seule bonne volonté (à la supposer) que de faire croire ses pairs à cette dernière. Mais en irait-il autrement à l’échelle des peuples ?

23La volonté moderne de paix s’ancre donc dès lors, durant les deux siècles passés, dans une progression parallèle à celle de la guerre qui, elle, devient « totale », mobilisant tous les groupes de la société : levée en masse, armée de conscription, « guerre totale », dont le premier exemple fut la guerre de Sécession américaine, « mobilisation générale » incluant les activités professionnelles, anciennes et nouvelles, dévolues aux femmes. La guerre moderne se diffusa chez tous les peuples (la première rencontre avec des Blancs pour un certain nombre de peuplades papoues de Nouvelle-Guinée se fit, par exemple, à l’occasion de la guerre du Pacifique entre Américains et Japonais). Et des moyens prenant des proportions qui menacent toute vie sur Terre furent inventés et employés. Aussi y eut-il parallèlement, de manière très conséquente, une diffusion du besoin et de l’idéal de paix à l’échelle de la planète : les idéaux pacifistes en tant que tels furent théorisés, et sans doute n’y eut-il jamais autant de partisans des idéaux pacifistes que lorsque des formes de guerre toujours plus généralisées furent pratiquées effroyablement, jusqu’à l’usage de l’arme nucléaire contre Hiroshima et Nagasaki. La paix devenait désormais synonyme de sauvegarde de l’espèce humaine, rendre capable de s’anéantir elle-même.

24Après la tentative ratée de la SDN, sans doute n’en fallait-il pas moins pour qu’une organisation de droit visant à garantir efficacement la paix vît le jour ? L’Organisation des Nations Unies telle que nous la connaissons était ainsi l’aboutissement d’un mouvement en faveur d’une abolition politique et pratique de la résolution des conflits par les armes qui avait débuté à l’orée du XIXe siècle, chez les penseurs évoqués plus haut, mais également dans des « sociétés pour la paix ». Ainsi étaient apparues : en 1815, une New York Peace Society ; l’année suivante, la British Peace Society – Napoléon ne venait-il pas de partir en exil ? ; en 1828, l’American Peace Society. Le terme même de « pacifisme » apparut pour la première fois en français dans les colonnes de la revue Les États-Unis d’Europe qui fut publiée par Émile Armand de 1867 à 1870. Non seulement la question « européenne » était ainsi déjà présente, mais la « question sociale » devait aussi, en devenant plus insistante tout au long du XIXe siècle, rencontrer l’orientation pacifiste. Le mouvement ouvrier prenait notamment conscience d’intérêts communs transversaux aux nations dont les affrontements expliquaient les guerres : si « le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage » pour Jaurès, alors le mouvement ouvrier internationaliste devait protéger les siens, quelle que fût leur nationalité, en évitant la guerre à tout prix : « Crosse en l’air et rompons les rangs » devint une rengaine. Mais la conviction fut bientôt mise à mal. L’assassinat de Jaurès doit être mis en parallèle avec celui de François-Ferdinand d’Autriche : l’attentat de Sarajevo fut l’étincelle ; celui du Café du Croissant éliminait le pompier. Les gouvernements d’ « Union sacrée » dans chaque pays belligérant signèrent la défaite majeure du mouvement pacifiste ouvrier devant les passions nationalistes.

25Avant la Première Guerre mondiale, il avait pourtant également existé à partir de 1889, parallèlement au mouvement ouvrier, on l’oublie souvent, une action des classes politiques dirigeantes, notamment une Union interparlementaire pour la paix réunissant hommes d’État et politiciens de camps et d’origines divers. Les conférences internationales pour la Paix, dont les premières s’étaient tenues en 1848 et 1851, prirent un rythme annuel de 1889 jusqu’à la Première Guerre mondiale. Le plus grand résultat du mouvement qui se fédéra en 1892 sous la forme d’un Bureau international de la paix fut sans doute atteint en 1899, quand une Cour d’arbitrage internationale et permanente fut pour la première fois établie à l’occasion de la Conférence de la paix tenue à La Haye. Les procès de Nuremberg et de Tokyo marquèrent, en 1945, une nouvelle étape où le droit fut élargi, au-delà de la guerre, à la notion difficile à définir, de ce point de vue, d’humanité (avec le « crime contre l’humanité »). Encore un demi-siècle plus tard, du point de vue de la pénalisation de la guerre, un Tribunal pénal international permanent est proposé – qui se heurte aujourd’hui à l’opposition des États-Unis d’Amérique –, tandis qu’en même temps ont été formés des tribunaux établis ad hoc pour juger les crimes de guerre des conflits d’ex-Yougoslavie et du Rwanda. Si leur inspiration n’est pas de « mettre la guerre hors la loi », leur objectif est bien, au-delà d’un éclaircisssement des causes des conflits des années 1990, d’en punir les responsables reconnus, que leurs États respectifs sont invités à livrer à cette forme nouvelle de justice internationale.

26Ce qui obérait dès le XIXe siècle de telles formes de droit international tenait à ce que le droit s’appuie, dans son effectivité, et pour le dire en termes hégéliens, sur la « disposition d’esprit » (Gesinnung) des peuples, sur l’ « esprit du temps » (Zeitgeist), ou encore, dans un autre contexte et un autre état de la communication entre les hommes, sur l’ « opinion publique ». À ce titre, ce sont les consciences qu’il s’agit toujours de modeler vers le but de la paix. Les organisations religieuses, dont le credo comporte les louanges de la paix et un attachement à sa réalisation au nom de Dieu, renaquirent en Occident au XIXe siècle, et d’abord par conséquent dans la pensée chrétienne. La paix prônée par la religion trouva ainsi en actes et en paroles un écho qui, au XXe siècle, dépassa le cadre chrétien pour rencontrer des figures charismatiques universelles de la non-violence : Gandhi, Martin Luther King nourrirent la geste et l’espoir du pacifisme, tout en obtenant des succès politiques majeurs à l’échelle nationale et internationale.

27Les espoirs de succès politique du mouvement pacifiste à l’échelle mondiale, mais aussi la démonstration de la « faillite de la paix » ne furent sans doute jamais, respectivement, plus grands et désolante que dans l’entre-deux guerres. La « der des der » semblait avoir suffisamment marqué les corps et les esprits pour que la conscience de la vulnérabilité suprême et mortelle des civilisations, selon le mot de Valéry, permît les espoirs de tous ceux qui, avec Romain Rolland et Henri Barbusse, voulaient conserver la paix. Ceux-ci lancèrent un appel à la tenue d’un « Congrès mondial des partisans de la paix » ; en France, le philosophe Alain, en Allemagne, le phénoménologue Max Scheler montraient dans la paix la voie de tout salut. La Société des nations devait entraîner par son action préventive le maintien de la paix par le règlement des différends. Oubliant au passage que les États-Unis d’Amérique ne ratifièrent pas le traité l’instituant et pour lequel l’inspiration des « Quatorze points » de Wilson avait pourtant joué un si grand rôle, négligeant les méfaits des conditions dures de la paix imposées en 1919, en particulier à Versailles à l’Allemagne, montrant une confiance a posteriori stupéfiante dans le triomphe des bonnes volontés sur le ressentiment et le désir de revanche, les ambitions pacifistes alors affichées illustraient l’aveuglement que suscitait le mirage d’une paix que chaque événement de l’actualité devait mettre plus en péril. Dans le souvenir des horreurs de la Première Guerre mondiale, la volonté de ne pas vivre dans l’attente d’une prochaine guerre se manifestait pour mener, dans les années 1920 et 1930, depuis le pacte Briand-Kellogg, à Locarno, jusque, à terme, à Munich. Les ingrédients pour que la Première Guerre mondiale ne demeurât pas la seule étaient, dès le traité de Versailles, prêts, et la suite, en somme, constitua une chronique annoncée par plus de Cassandres qu’il n’en fallait, si on eût voulu les écouter. Suivant le degré de honte qu’on imputera au « lâche soulagement » avec lequel furent accueillis les accords de Munich en 1938, non seulement la paix devait être honteuse, mais surtout elle ne pouvait pas durer : chaque avancée de l’Allemagne hitlérienne menait au conflit mondial suivant.

28L’impréparation des démocraties à la guerre expliquait le constat churchillien selon lequel les « nations de la Société » avaient fait faillite bien plus encore que la Société des nations elle-même. Mais l’espoir s’en trouvait aussi ravivé d’un régime de sécurité collective qui fût enfin efficace si les décisions concernant le maintien de la paix ne se trouvaient pas suspendues au bon vouloir d’États dont les actions agressives manifestaient la volonté de ne tenir aucun compte de remontrances qui ne fussent pas imposées par la force. La création du Conseil de sécurité au sein de l’Organisation des Nations Unies signale à cet égard la conviction qu’une « mise en tutelle » de la planète sous l’égide des cinq « grands » vainqueurs, à des titres divers, de la Seconde Guerre mondiale devait assurer la paix par la prévention armée mieux que par tout appel à des régimes au bellicisme affirmé – comme les États fascistes et/ou militaristes des années 1930. Le chapitre VII de la Charte des Nations Unies donne ainsi au Conseil la possibilité, dont ne disposait pas la SDN, de décréter des sanctions juridiquement obligatoires pour l’ensemble des membres de l’Assemblée. Toutefois, le nouveau cadre idéologique qui scindait à la fois le monde et le Conseil, après la Seconde Guerre mondiale, obérait son action. Pouvait-on, s’agissant de la paix, s’en remettre à l’ONU et au Conseil où des États dont les options sociales et économiques étaient opposées en tout, et toutes deux également à vocation universelle, se partageaient le monde ? La sociologie des croyances trouverait là un champ d’application bien ironique si la menace mutuellement partagée n’avait pas été celle du péril nucléaire, donnant, comme Raymond Aron le montra dans Paix et guerre entre les nations, une dimension extra-ordinaire à la politique moderne. L’ironie virait à la sombre inquiétude.

29Le mouvement en faveur de la paix reprit par conséquent de l’énergie. En raison des craintes nées des tensions entre les Alliés d’hier, et de la perspective inquiétante que la guerre froide ne se « réchauffât », le noyau d’une Ligue internationale se forma en août 1948 à Wroclaw, avec pour secrétaire Louis Aragon. Le succès du Ier Congrès (1949), qui obtint le soutien de nombreuses personnalités des arts et des sciences du monde entier, permit d’élire un bureau international présidé par Frédéric Joliot-Curie. La menace atomique était désormais présente, mais, paradoxalement, la détention des secrets de la fission de l’atome – et la course aux armements qu’elle suscitait – retenait les États-Unis et l’URSS de s’annihiler réciproquement. Le « Mouvement de la Paix », forgé sur la volonté de faire mentir le proverbe « Jamais deux sans trois », ici deux fois menaçant (après deux guerres mondiales, et après Hiroshima et Nagasaki), lança, en 1950, un appel de Stockholm qui devint célèbre. Mais il s’avéra aussi que la paix même devait être au service des « blocs » : après qu’il apparut que le bloc soviétique s’y était assuré une capacité d’orientation, le « Mouvement pour la Paix » souffrit de l’hostilité des États-Unis qui condamnait à terme son succès. La démonstration rousseauiste qui empêchait tout Prince de faire la paix avec les autres à l’âge classique trouvait un nouvel exemple, à l’heure atomique. Du moins, le duopole assurait une paix dans la « terreur ». L’effondrement de l’un des deux pôles ne devait plus laisser ensuite que la terreur.

REMARQUES CONCLUSIVES

30Dans les clauses de la Charte des Nations Unies, le principe du règlement pacifique des différends est affirmé, et un système devant lui assurer une efficacité relative était dès l’origine envisagé avec le Conseil. L’article 2 du § 3, le chapitre VI tout entier fondaient le principe du règlement pacifique, reprenant l’élaboration de divers textes à la portée plus spécifique : Conventions de La Haye de 1899 et 1907, Acte général d’arbitrage de 1928 (révisé en 1949). L’ONU en poursuivait l’édification juridique théorique qui aboutit notamment à la déclaration de Manille en 1982. Par ailleurs, des accords régionaux affirmaient ce même principe dans leur domaine géographique de compétence, dont les plus importants demeurent ceux de la construction européenne – mais en Amérique du Sud et en Afrique (Organisation de l’Unité africaine) se mirent aussi peu à peu en place des commissions de conciliation à l’échelle continentale. Cela signifiait également toutefois que les bons offices de ces instances demeuraient dépendants du consentement préalable des parties en cause, comme dans la Société des Nations qui avait failli en raison de son manque de moyens de coercition.

31Aussi, outre le directoire constitué par le Conseil de sécurité (les cinq membres permanents n’y étant pas seuls), l’ONU se dota de moyens d’action militaires pouvant intervenir sur le terrain ; certes (à l’exception de leur intervention au Congo), les Casques bleus ne furent autorisés à riposter par la force armée qu’en cas de légitime défense. Mais leur action fut essentielle dans de nombreux conflits depuis leur création « à chaud » lors de la crise de Suez en 1956. Non prévue à l’origine dans la Charte, leur présence s’est imposée comme un recours, et ces « forces de maintien de la paix » contribuèrent à « geler » des zones de conflits en attendant le règlement éventuel des différends par les diplomates. Selon la réglementation internationale à laquelle elles obéissent, ces troupes, issues des armées nationales qui les mettent à disposition de l’ONU, stationnent, avec l’accord exprès du pays hôte, sur le territoire d’une des parties, pour stabiliser des situations. Sans prétendre châtier l’une des parties, elles se posent en « pompiers » et non en « gendarmes », mais l’ironie que représentent des troupes pour « défendre » la paix ne doit pas faire oublier que ce sont là les seuls défenseurs qu’eut jamais celle-ci en nombre des endroits où leurs multiples missions les envoyèrent durant un demi-siècle.

32Il faut également distinguer les « Casques bleus » des troupes envoyées par des États membres avec l’autorisation, ou au nom de l’ONU pour des guerres menées pendant et après la guerre froide (guerre de Corée en 1950, première guerre du Golfe contre l’Irak en 1991). Car l’ONU a moins empêché les conflits périphériques de décolonisation et de la guerre froide (Berlin, Corée, Vietnam, divers affrontements dont les champs d’action se trouvaient en Afrique et en Amérique latine) qu’elle n’a évité qu’à partir d’eux ne se déclenche l’engrenage qui auront mené à l’éclatement d’une guerre mondiale. L’équilibre de la terreur nucléaire entre les deux blocs, des années 1950 aux années 1990, et le rôle complémentaire d’équilibre que l’ONU put jouer au moment de crises majeures l’expliquent. Cependant, c’est dans le cadre de l’après-guerre froide et quand la seule grande puissance restante, ou « hyperpuissance » (concept forgé par Hubert Védrine ; voir Cités, no 20), se trouve face aux décisions collectives, que l’ONU rencontre le défi posé à son avenir d’instance multilatérale de maintien de la paix. Ce défi se trouve lancé lorsque, comme beaucoup n’ont pu s’empêcher de le dire, la Troisième Guerre mondiale avait peut-être effectivement commencé, à New York, le 11 septembre 2001.

33Pour les États-Unis, que soit patente l’analogie avec le 7 décembre 1941 à Pearl Harbor et le souvenir de la Seconde Guerre mondiale (qu’il ne faudrait donc plus appeler « Seconde », puisque le terme mettait – vœu pieux ? – un terme à la série), cela signifie-t-il pour autant que la comparaison soit exacte ? Du point de vue de la paix, la conséquence est identique en ce que l’attentat monstrueux a fait entrer dans un conflit sans rémission la première puissance économique et militaire du monde, et désormais la seule à son échelle globale. Quoi qu’il en soit, c’est bien l’édifice d’un règne du droit international doté de moyens réels, sinon parfaitement efficaces, en vue d’éviter les guerres – bref, le but assigné par la Charte de San Francisco à l’Organisation des Nations Unies – qui est en cause. Objectifs, fonctionnement et crédibilité même de l’ONU n’ont cessé d’être remis en question dans les années 1990-2000 (les États-Unis suspendent le paiement de leur quote-part), mais la question porte maintenant plus profondément que sur la forme des institutions, sur le concept même de la paix face à des conflits d’extermination régionaux, face à des fléaux transnationaux (trafic de drogue, terrorisme, etc.) et face aux fameuses « armes de destruction massive » qui ne se trouvent pas toujours où l’on dit les y attendre, mais qui peuvent se trouver partout.

34C’est donc un système d’insécurité collective à quoi le système de maintien de la paix a paradoxalement conduit. De sorte que la tendance à la juridicisation des rapports internationaux (le débat sur le « droit d’ingérence » en témoigne) se heurte à la volonté des États qui refusent que leurs citoyens puissent se voir assignés devant des tribunaux dont la question de leur légitimité même se pose. Si la guerre ne doit pas se faire impunément, ce qui est le sens de l’orientation du droit de la guerre depuis Grotius, quelle est la légitimité de ceux qui jugent de l’intérêt de la paix : les États qui font la guerre, ou l’humanité dans son ensemble ? Il résulte notamment de ce dilemme que l’ennemi des États qui font la guerre a vocation à ne plus être un État, mais une menace pour tous les États, et comment une « menace » serait-elle habilitée à jouir du droit international ? La privation, qu’elle soit effective (selon les rapports d’Amnesty International) ou pas, des droits les plus fondamentaux de la guerre pour certains prisonniers identifiés, à tort ou à raison, à cette menace s’explique ainsi de manière politiquement cohérente, sinon satisfaisante selon des critères moraux.

35Si l’ordre né de la solution inventée par les Alliés de 1945 croule, c’est sous l’effet de conflits nouveaux, mais aussi de réflexes anciens : sont-ce les dieux des théocraties modernes qui veulent la guerre, ou le pouvoir humain, trop humain des gouvernements les plus puissants ? Comme si les hommes continuaient de penser la paix plutôt sous le concept de spondaï que sous celui d’eirénè, la fin de la guerre ne demeure jamais qu’un règlement temporaire. La raison est qu’il ne s’agit pas de choisir entre les deux sens originels du concept grec qui perdurent, mais d’accepter l’idée que le règne du droit qu’appellent les penseurs et les mouvements pacifistes fait lui-même l’objet de négociations. Si la paix s’impose par les armes, n’est-il pas libre à chacun de les prendre – s’il le peut... du moins assez longtemps pour son objectif, ce dernier fût-il seulement de manifester son existence en la détruisant, et dans le mouvement même de cette destruction ? Hobbes et Rousseau ont tracé les cadres de notre modernité jusque dans les espoirs et l’échec apparent d’une paix multilatérale. Si le concept kantien de paix laisse penser qu’il n’y ait pas que celle des cimetières à espérer, du moins ceux-ci continueront-ils de se remplir prématurément en abondance en l’absence de conditions renouvelées d’une instance neuve de maintien de la paix.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/cite.026.0145