Les États-Unis :« Un empire qui n'ose pas dire son nom » ?
- Par Pierre Mélandri
Pages 13 à 29
Citer cet article
- MÉLANDRI, Pierre,
- Mélandri, Pierre.
- Mélandri, P.
https://doi.org/10.3917/cite.020.0013
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Notes
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[1]
Dans le New York Times Magazine du 5 janvier 2003, cité par Norman Mailer, « Only in America », New York Review of Books (par la suite NYRB), 27 mars 2003, p. 49-53.
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[2]
Cité dans l’International Herald Tribune (par la suite IHT), 2 juillet 2003, p. 6.
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[3]
Cité in Brian Urquhart, « World order & Mr. Bush », NYRB, 9 octobre 2003, p. 8-12.
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[4]
Signalons Andrew J. Bacevich, American Empire : The Realities and Consequences of US Diplomacy, Cambridge (Mass.), Harvard Univ. Press, 2003 ; Benjamin Barber, Fear’s Empire : War, Terrorism and Democracy, New York, W. W. Norton & Co., 2003 ; John Newhouse, Imperial America. The Bush Assault on the World Order, New York, Alfred A. Knopf, 2003. Et aussi le succès du livre de Niall Ferguson, Empire : The Rise and Demise of the British World Order and the Lessons for Global Power, New York, Basic Books, 2003.
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[5]
Voir, par exemple, Robert W. Tucker, Nation or Empire : The Debate over American Foreign Policy, Baltimore (Md), The Johns Hopkins Univ. Press, 1966.
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[6]
Walter LaFeber, The New Empire. An Interpretation of American Expansion : 1860-1891, Ithaca (NY), Cornell Univ. Press, 1963.
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[7]
Voir par exemple Claude Julien, L’empire américain, Paris, Grasset, 1968, ou Raymond Aron, République impériale. Les États-Unis et le monde : 1945-1973, Paris, Calmann-Lévy, 1973.
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[8]
Thomas R. Hietala, Manifest Design : Anxious Aggrandizement in Late Jacksonian America, Ithaca, Cornell University Press, 1985, cité in Serge Ricard, The « Manifest Destiny ” of the United States in the 19th Century, Paris, Didier Érudition, 1999, p. 20.
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[9]
International Herald Tribune, 24-25 janvier 2004, p. 4.
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[10]
Cité in Felix Gilbert, To the Farewell Address, Princeton Univ. Press, 1961, p. 145.
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[11]
Ronald Steel, « Mr. Fix-It », NYRB, 5 octobre 2001, p. 19-21.
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[12]
Ronald Steel, « The Missionary », NYRB, 20 novembre 2003, p. 26-35.
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[13]
Voir à ce propos le chapitre lumineux (IV : « Les avatars de l’impérialisme ») de Raymond Aron, République impériale, op. cit., p. 259-287.
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[14]
Cité in Burton M. Sapin (ed.), Contemporary American Foreign and Military Policy, Glenview (Ill.), Scott, Foresman & Co., 1970, p. 7.
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[15]
Voir Harry Magdoff, L’âge de l’impérialisme, Paris, François Maspero, 1970.
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[16]
Cité in Arthur M. Schlesinger Jr., La présidence impériale, Paris, PUF, 1976, p. 312.
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[17]
Jacques Attali, Verbatim I, 1981-1983, Paris, Fayard, 1993, p. 35.
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[18]
Pierre Melandri et Justin Vaïsse, L’empire du milieu : les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Paris, Odile Jacob, 2001.
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[19]
Dana Smith, The Mission : Waging War and Keeping Peace with America’s Military, New York, Norton, 2003.
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[20]
Voir le livre important d’Ivo H. Daalder et James M. Lindsay, America Unbound : The Bush Revolution in Foreign Policy, Washington (DC), Brookings Institution, 2003, et notre article, « “Le terrorisme, voilà l’ennemi” : les attentats et la politique étrangère des États-Unis », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 76, octobre-décembre 2002, p. 45-64.
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[21]
International Herald Tribune, 22 janvier 2004, p. 5.
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[22]
Voir, par exemple, l’article de Robert Kagan, « The benevolent empire », Foreign Policy, no 111, été 1998, p. 34-35, ou encore le livre de Lawrence F. Kaplan et William Kristol, The War over Iraq : Saddam’s Tyranny and America’s Mission, New York, Encounter, 2003. Plus généralement, sur les différentes écoles de pensée américaines en politique étrangère, voir Pierre Hassner et Justin Vaïsse, Washington et le monde. Dilemmes d’une superpuissance, Paris, CERI/Autrement, 2003.
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[23]
Stanley Hoffmann, L’Amérique vraiment impériale ? Entretiens sur le vif avec Frédéric Bozo, Paris, Louis Audibert, 2003.
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[24]
Cité in Claude Moisy, L’Amérique sous les armes, Paris, Le Seuil, 1971, p. 9.
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[25]
Chalmers Johnson, The Sorrows of Empire. Militarism, Secrecy, and the End of the Republic, New York, Metropolitan Books / Henry Holt & Co., 2003.
1« Les États-Unis sont-ils un empire ? » La question peut paraître purement rhétorique. Comment voir d’un autre œil, se demande ainsi Michael Ignatieff, « la seule nation qui police le monde à travers cinq commandements militaires ; qui maintient plus d’un million d’hommes et de femmes en armes sur quatre continents ; qui déploie des groupes de porte-avions en veille sur chaque océan ; qui garantit la survie de pays d’Israël à la Corée du Sud ; qui tient le volant du commerce et des échanges globaux et qui remplit le cœur et les esprits de toute la planète de ses rêves et désirs » [1] ? Pourtant, aux États-Unis, elle suscite le plus souvent une réponse négative : « L’Amérique, a encore affirmé George W. Bush durant la campagne de 2000, n’a jamais été un empire. Nous pouvons être la seule grande puissance de l’histoire qui en a eu l’occasion et l’a refusée, préférant la grandeur à la puissance et la justice à la gloire. » [2] Les États-Unis, suggère l’historien Niall Ferguson, sont « un empire qui n’ose pas dire son nom » [3].
2Dans l’histoire des États-Unis, en effet, jusqu’aux dernières années où toute une littérature lui a été consacrée [4], le concept n’a en général guère été utilisé, sinon par ceux qui entendaient en dénoncer la nocivité : les militants de la « Ligue anti-impérialiste » à la fin du XIXe siècle, les adversaires de la guerre du Viêt-nam [5], les critiques gauchistes ou paramarxistes d’une politique étrangère perçue comme mue par un capitalisme expansionniste [6]. Les rares fois où il a été revendiqué comme indissociable de leur destinée, il a presque toujours été associé à des valeurs visant à l’opposer aux empires du passé : le « bien » ou, mieux encore, la « liberté ». Mais, jusqu’au 11 septembre 2001, il a été, pour l’essentiel, ignoré ou rejeté.
3Bref, poser la question est sans doute d’abord s’interroger sur les raisons qui ont conduit les Américains à douter de ce qui apparaissait le plus souvent, à l’étranger [7], comme une aveuglante réalité. C’est en même temps réfléchir à la nature exacte du type de pouvoir et d’influence que leur a permis d’exercer leur montée en puissance. C’est enfin se demander en quoi, au cours des dernières années, leur attitude a paru changer et pourquoi le débat sur l’empire paraît aux États-Unis mêmes toujours plus d’actualité.
4D’emblée, en réalité, la république américaine s’est heurtée à une contradiction inhérente à sa nature et à son identité. Projet exceptionnaliste conçu pour représenter un modèle pour l’ensemble de l’humanité, pour briller telle « une cité au sommet de la colline », elle a été écartelée entre, d’un côté, le sentiment qu’il lui fallait se protéger des influences extérieures susceptibles de mettre son identité en danger, et, de l’autre, la conviction que son exemplarité justifiait et parfois requérait l’expansion des vertus universelles qu’elle incarnait. Elle a, du coup, été confrontée à une double difficulté : comment réconcilier l’extension de son influence ou de sa souveraineté avec le respect des libertés sur lesquelles elle avait été fondée ? Comment, aussi, s’assurer qu’une telle extension ne vienne pas mettre en danger le succès de l’expérience unique qui était sa vocation téléologique ?
5La première difficulté a très vite été surmontée. Colonie révoltée contre l’arbitraire monarchique au nom du vieil adage britannique « Pas de gouvernement sans le consentement des gouvernés », les États-Unis ont été dès 1803 confrontés au problème posé par l’offre de vente de la Louisiane que leur faisait le Premier Consul français. La jeune république pouvait-elle, sans trahir ses principes, imposer unilatéralement sa souveraineté à des hommes et des femmes comme les empires du passé l’avaient fait ? Convaincue qu’il était « en son pouvoir de recommencer le monde » comme Thomas Paine l’avait affirmé, elle se persuada qu’elle le pouvait, dès lors qu’elle s’identifierait, selon la formule de Thomas Jefferson, à un « empire de la liberté », un empire qui, à la différence de ceux qui l’avaient précédé, libérerait au lieu de les asservir ceux auxquels il s’étendrait. Durant la première moitié du XIXe, les Américains purent ainsi réaliser une expansion territoriale à certains égards comparable à celle que, dans la seconde, les pays européens menèrent de leur côté, étendant leur souveraineté par des traités, des achats, mais aussi à la pointe de l’épée (contre le Mexique et les tribus indiennes en particulier). Mais, comme l’historien Thomas Hietala l’a fait remarquer, l’accomplissement de ce que beaucoup d’entre eux considérèrent comme leur « Destinée manifeste », leur expansion sur l’ensemble du continent que la Providence leur avait réservée, « put ainsi être décrit moins en termes de ce que les acquisitions territoriales pouvaient faire pour le pays qu’en termes de ce que le pays pouvait faire pour ces nouveaux territoires » [8].
6Mais s’ils amassèrent, ce faisant, ce qui ressemblait à un empire par l’immensité des espaces absorbés, ils écartèrent l’opprobre auquel, dans leur esprit, ce concept était associé en intégrant ces territoires, sinon toujours leurs populations, sur un pied d’égalité. Cette expansion, il est vrai, ne fut pas sans susciter une certaine anxiété chez ceux aux yeux de qui elle entraînait un deuxième danger : menacer l’identité de la nation et son unité. Certains redoutèrent ainsi, non sans lucidité, de la voir exacerber, en altérant la donne territoriale, le conflit sectionnel sur la question de l’esclavage et remettre en cause la cohésion nationale. D’autres, de la voir diluer le fonds initial blanc, anglo-saxon et protestant de la nation : quand, en 1848, les États-Unis eurent la possibilité d’annexer le Mexique, ceux qui s’opposèrent à cette idée l’emportèrent en rappelant qu’absorber une population aussi différente (parce que métissée et catholique) de celle blanche, anglo-saxonne et protestante à laquelle s’était jusqu’ici largement identifié le pays pourrait porter un coup fatal à celui-ci.
7Cette crainte explique les hésitations des États-Unis à annexer Hawaii avant 1898, à une époque où les vieux pays n’hésitaient pas, eux, à amasser les colonies. S’ils finirent alors par s’y décider en juillet de cette année, ce fut parce qu’ils venaient juste de rompre avec leur passé et d’embrasser un impérialisme colonial qu’ils avaient longtemps condamné. Ils l’avaient fait, il est vrai, sans l’avoir délibérément souhaité mais sous l’influence d’expansionnistes habiles à exploiter le nationalisme exacerbé (jingoism) que des difficultés intérieures comme des incidents extérieurs avaient suscité. Sensible à la répression dont les patriotes cubains faisaient l’objet de la part des Espagnols et, plus encore, galvanisée par l’explosion en rade de La Havane du cuirassé Le Maine que la presse à grand tirage avait aussitôt imputée à tort à ces derniers, une majorité d’Américains avait ainsi suivi un petit nombre d’activistes déterminés à affirmer davantage le poids de l’Amérique sur la scène internationale, à retremper le moral d’un pays avachi par le mercantilisme et le féminisme dans une conquête impérialiste, et à cimenter dans une croisade entreprise au nom des libertés l’unité de la nation que la guerre de Sécession, les retombées d’une brutale récession et une forte poussée d’immigration avaient fissurée.
8Conduite au nom d’une mission libératrice, la guerre fut ainsi très vite détournée vers la conquête des Philippines et le pays mis devant le fait accompli, ou plutôt le choix entre laisser l’archipel soit devenir la proie des Européens ou de l’anarchie, soit accomplir sa marche vers la démocratie sous la tutelle bienveillante des États-Unis. Bref, elle s’acheva sur le traité de Paris par lequel les États-Unis se voyaient reconnaître Guam, Porto Rico et les Philippines comme autant de colonies. Pourtant cette poussée de fièvre impérialiste où l’Amérique parut renoncer à son identité fut de brève durée. Si la Ligne anti-impérialiste alors créée pour s’opposer à la ratification du traité ne put l’emporter, ses arguments ne tardèrent pas à paraître confortés par les faits. Les efforts des Américains pour imposer leur férule aux patriotes philippins ne précipitèrent sans doute pas la République dans les abîmes de corruption et de militarisme que ses militants avaient prophétisés. Mais ils la plongèrent dans une confrontation d’une rare cruauté qui acheva de démontrer que le prix des aventures coloniales était de ceux que leur démocratie ne pouvait supporter : sur 120 000 soldats dépêchés, 4 000 y laissèrent leur vie et beaucoup plus encore la force physique (du fait de la contraction de diverses maladies, sexuelles en particulier) et morale (du fait des atrocités qu’ils furent conduits à perpétrer) que cette nouvelle frontière était censée requinquer. À tel point que, dès 1907, Theodore Roosevelt, qui avait joué un rôle décisif dans la conquête des Philippines dans l’espoir d’étendre l’influence des États-Unis à la zone Pacifique, se disait en privé favorable à leur indépendance dès lors qu’un minimum d’ordre y aurait été instauré.
9Si, en effet, lui-même et ses successeurs multiplièrent les interventions militaires dans les Caraïbes et une Amérique centrale considérées comme une zone vitale pour la sécurité nationale, cela faisait alors déjà plusieurs années que les dirigeants américains s’étaient persuadés que la promotion de leurs intérêts ne passait pas par un colonialisme au coût démesuré mais par la conquête « pacifique » des marchés où leur puissance économique serait leur meilleur gage de succès. Aussi, revenant sur leur égarement passager, avaient-ils embrassé une politique plus conforme à l’image qu’ils entendaient projeter. Dans deux Notes publiées en 1899 et 1900 à propos de la Chine, ils avaient d’un côté réclamé le droit pour leurs ressortissants de commercer et d’investir sans la moindre discrimination à l’intérieur des « zones d’influence » que s’y étaient taillées les grandes puissances et, de l’autre, ils s’étaient posés en protecteurs de l’intégrité territoriale et de l’indépendance administrative de la Chine face à toutes les convoitises. Respect des souverainetés établies et ouverture non discriminatoire des marchés : cette doctrine de la « Porte ouverte » énonçait les deux piliers de l’ordre mondial que les États-Unis chercheraient à promouvoir désormais.
10Toute idée de conquête ou de domination coloniale était exclue de ce dernier. Du coup, le caractère apparemment « désintéressé » des missions qu’ils se fixaient justifiait par avance les interventions qu’ils pourraient mener. Mieux, la suprématie morale que leur conférait leur renoncement à toute expansion territoriale allait longtemps leur permettre, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de construire un système impérial sans paraître trahir le projet national. En janvier 2004, après la guerre d’Irak, leur ministre de la Justice pourrait encore proclamer : « Les États-Unis ne sont pas un agresseur. Ils ne cherchent pas à consommer des territoires ou à construire des empires. » [9]
11Entre-temps, il est vrai, les choses avaient beaucoup changé. Longtemps, en effet, les Américains avaient pu croire servir le mieux leurs intérêts en se protégeant des contacts potentiellement corrupteurs avec le monde extérieur : « En ce qui concerne les nations étrangères, avait averti Washington dans son message d’Adieu de 1796, notre grande règle de conduite sera, tout en étendant nos relations commerciales avec elles, d’entretenir aussi peu de rapports politiques que possible. » [10] Mais, à la fin du XIXe siècle, cet « isolationnisme » (au demeurant très relatif puisqu’il ne s’exerçait qu’à l’égard de l’Europe en réalité) avait été altéré par une ascension économique qui s’accommodait mal d’une sorte d’inexistence géostratégique. Il allait être surtout emporté par la disparition des deux données qui leur avaient jusqu’ici garanti un privilège inouï, celui de faire ou de ne pas faire de la politique étrangère sans mettre leur sécurité en danger : la protection que l’immensité des océans leur avait longtemps assurée mais que la révolution des communications avait fragilisée et la célèbre balance of power que la Grande-Bretagne avait longtemps réussi à faire régner mais que la montée en puissance de l’Empire allemand avait fini par menacer.
12C’est la crainte de voir le continent eurasiatique dominé par une Allemagne militariste et hostile à toutes les valeurs (à commencer par la liberté des mers) chères à l’Amérique qui persuada, en 1917, Woodrow Wilson d’engager les États-Unis dans le grand conflit qui opposait alors les vieux pays. Mais il le fit en marquant d’emblée sa différence avec ceux-ci et en présentant la guerre comme une croisade pour « sauver la démocratie ». Constatant que les États-Unis ne pouvaient plus s’isoler d’un monde dans lequel ils étaient inéluctablement aspirés, il jugea que le plus sage était de le remodeler à l’image de son pays dont l’histoire illustrait la suprématie : « Je crois, devait-il expliquer, que Dieu a présidé à la naissance de cette nation (...) et que nous sommes choisis pour montrer la voie aux nations du monde dans leur marche sur les sentiers de la liberté. » [11] Donnant une dimension universelle à la formule que Jefferson avait inventée, il développa une rhétorique à laquelle, à partir de la Seconde Guerre mondiale, ses successeurs devaient tous se référer – une rhétorique aboutissant à identifier l’extension de la puissance américaine à celle de ce Novus Ordo Seculorum que, dans l’esprit des Pères fondateurs, la jeune République avait pour mission d’incarner dans le monde entier, une rhétorique autojustificatrice liant indissociablement activisme américain à l’étranger et croisade pour les libertés [12].
13Dans l’immédiat, il est vrai, le pays rejeta une ambition qu’il jugea d’autant plus démesurée que le système de sécurité collective qu’il avait imaginé pour en répartir le coût entre les démocraties industrialisées lui parut mettre en cause son bien le plus sacré, sa souveraineté. Mais Pearl Harbor ne tarda pas à rappeler que l’isolationnisme, même sous la forme revue et corrigée – l’unilatéralisme de l’America First – que les républicains avaient imaginée, n’était pas à même d’immuniser les États-Unis contre les turbulences du « monde fini » évoqué par Paul Valéry. On sait que Franklin D. Roosevelt put ainsi reprendre la formule que Wilson avait imaginée (non sans l’assortir d’un « veto » au Conseil de sécurité garantissant à ses concitoyens le respect de leur souveraineté) mais que la guerre froide passa les promesses que la création de l’ONU avait engendrées.
14C’est de l’échec de ce projet qu’un authentique empire américain est né : un empire en quelque sorte « du troisième type », différent de tous ceux du passé dans la mesure où il reposait sur une domination de facto, née du différentiel de puissance entre les États-Unis et les pays sur lesquels il s’étendait, et non sur une domination de jure [13]. Il a émergé quand les dirigeants américains ont décidé de prendre directement en charge un ordre international indispensable, Pearl Harbor l’avait démontré, à leur sécurité – un ordre très proche, sous bien des aspects, de celui que tout au long du XIXe siècle les Anglais avaient fait régner, mais un ordre requerrant un effort militaire beaucoup plus élevé du fait de l’hostilité d’un puissant adversaire, l’URSS, qui en contestait la légitimité. Au milieu des années 1960, l’Amérique gérait une sorte d’étrange hybride des anciens Empires romain et britannique. Elle avait repris le rôle de chantre du libre-échange, de fournisseur en ressources financières et d’ordonnateur du système monétaire longtemps assumé par l’Angleterre. Ses firmes étaient en train de multiplier leurs implantations ou rachats à l’étranger, son dollar avait remplacé largement la livre comme devise-étalon et la monnaie de réserve internationale, et ses représentants dominaient le système financier mondial. Mais, telle une « nouvelle Rome », elle avait dû aussi dépêcher ses légions, proconsuls et émissaires sur le limes où l’ennemi guettait, intervenir dans des conflits limités mais au coût parfois élevé et s’employer à faire régner partout la pax americana grâce à ses armes mais aussi à ses deniers. Ses alliances englobaient alors des dizaines de pays lui assurant, outre l’appui de leurs troupes, plus de 2 000 bases dans le monde entier. Ses diplomates utilisaient le levier que sa puissance financière constituait, distribuant l’aide à l’étranger pour s’assurer des bases, des avantages commerciaux pour leurs ressortissants, mais aussi leur coopération contre l’autre camp. Et la CIA offrait au président une alternative entre « une protestation diplomatique platonique et l’envoi de Marines ».
15Comment expliquer que les États-Unis aient ainsi pu devenir un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, non seulement avec l’assentiment de nombreux alliés mais sans que ses citoyens l’aient vraiment réalisé ? Une première raison, essentielle, tient aux conditions dans lesquelles cet empire a émergé : alors que l’aventure hitlérienne avait laissé les grandes démocraties dévastées face à une URSS tout aussi touchée mais disposant de l’espace, de la démographie et des relais politiques (les partis communistes) susceptibles de finir par lui assurer le contrôle de l’immense potentiel géostratégique de l’Eurasie, le choix impérial parut moins dicté par la volonté de puissance que par la légitime défense. Dès lors, face à la menace totalitaire qu’ils se donnèrent pour mission de contrer, les dirigeants américains purent une fois encore identifier l’expansion de leur influence à la promotion des deux valeurs auxquelles ils étaient le plus attachés, la démocratie et le marché. En deuxième lieu, cet empire fut d’un type nouveau, fondé sur une domination plus ou moins consensuellement acceptée par ceux sur lesquels elle s’exerçait. Empire par nécessité, l’empire américain fut aussi en grande partie un empire par invitation en effet : confrontés à une difficile reconstruction au lendemain de la conflagration et redoutant de voir l’URSS chercher à tirer parti de leur situation précaire, les Européens ne cachèrent pas leur soulagement de voir les Américains leur épargner, grâce à une aide matérielle d’une rare générosité (le plan Marshall), de trop grandes tensions au sein de leur société et leur étendre une protection armée, seule à même de dissuader l’URSS de les menacer (le Pacte atlantique). Cet empire, et ce fut le troisième trait qui lui valut d’être facilement accepté, resta sinon furtif, du moins discret. Il ne se concrétisa pas dans une relation officielle entre dominants et dominés mais plutôt de façon informelle, à travers tout un réseau d’alliances et d’institutions respectant sur le papier la souveraineté comme l’égalité des États qui y participaient. Mieux, il chercha à s’appuyer le plus possible sur le soft power, c’est-à-dire sur la capacité des Américains de convaincre leurs partenaires de vouloir ce qu’eux-mêmes désiraient. Bref, il s’identifia à un système assez remarquable où les États-Unis purent bénéficier de l’influence conjuguée que leur assuraient une présence militaire authentiquement impériale, une suprématie économique et commerciale et leur identification à la défense des grandes valeurs libérales. Mais s’ils profitèrent du surcroît de puissance dont ils jouissaient pour décider seuls, si nécessaire, des grands dossiers jugés vitaux pour leurs intérêts, ils surent aussi utiliser la marge de manœuvre qu’il leur assurait pour tenir compte, dans la mesure du possible, des préoccupations de ceux qu’ils protégeaient et pour créer un ordre économique « à somme non nulle » où les avantages qu’ils en retiraient n’étaient pas fatalement obtenus au détriment de leurs alliés. Bref, ils surent définir une relation de leadership plutôt que d’hégémonie avec ces derniers.
16Pourquoi les choses paraissent-elles si différentes désormais ? Pourquoi l’influence des États-Unis est-elle si largement ressentie et critiquée dans le monde entier ? Pourquoi, inversement, après y avoir longtemps été ignorée ou assimilée à une source de malheurs et de dangers, leur vocation impériale y fait-elle aujourd’hui l’objet d’un débat passionné entre ceux qui continuent de la dénoncer et ceux qui y voient l’accomplissement ultime de leur destinée ? Avant de commencer à répondre à cette question, il convient sans doute d’abord de rappeler que, même à l’âge d’or de l’empire, dans les années 1950 en particulier, le leadership impérial américain fut loin de faire l’unanimité. Certains, aux États-Unis comme à l’étranger, doutèrent de la capacité du marché – qu’il visait tout autant (et souvent plus) que la démocratie à diffuser – à corriger les inégalités séparant le monde en développement des démocraties industrialisées et donc à extirper les racines de désordre et d’instabilité. D’autres devinèrent aussi que la vocation impériale des États-Unis procédait de deux acceptions potentiellement contradictoires de leur destinée : la conviction qu’il leur revenait de montrer la voie et même de diriger (to lead) le reste de l’humanité et celle que tout, y compris cette ambition, devait être subordonné au succès d’une expérience nationale qui restait leur priorité. Allant à l’encontre d’une vision largement partagée à l’étranger, dès les années 1960, George Ball, un proche de Kennedy, alla ainsi jusqu’à affirmer : « Nous n’avons aucun goût pour l’empire. Nous ne souhaitons pas instaurer une pax americana. Nous ne voulons pas être le gendarme du monde. Nous ne considérons pas le rôle dominant de la puissance américaine dans tellement de régions du monde comme une condition permanente ou satisfaisante. » [14]
17Il restait en effet à voir si le système démocratique des États-Unis s’accommoderait du coût de l’empire dès lors que sa préservation laisserait planer le risque de dérives dangereuses pour leur démocratie et leur prospérité. La question émergea avec l’envol des dépenses militaires mais aussi du maccarthysme à l’occasion de la guerre de Corée qui ne fit pas moins, chez les Américains de 33 000 morts et 90 000 blessés. Pourtant, c’est à la fin des années 1960 et au début des années 1970 qu’elle se posa pour la première fois avec une réelle acuité. Le Viêt-nam sensibilisa en effet les Américains au coût humain (58 000 morts), politique (le Watergate) et financier (plus de 167 milliards de dollars) et, avec eux, aux dangers que leur politique impériale impliquait : danger, pour les militants anti-guerre, d’une dérive jusqu’au-boutiste et militariste d’un pays amené à déverser ses bombes et son napalm sur des populations civiles ; danger aussi, pour les critiques paramarxistes de l’Amérique, de voir cette dernière incarner une forme d’ « impérialisme » néo-colonialiste [15] ; danger, pour les tenants d’un retour à l’isolationnisme, d’un activisme injustifié débouchant sur des enlisements et des aventures militaires détournant l’Amérique de ses vraies priorités ; et, par-dessus tout, danger pour de nombreux Américains d’une pratique impériale débouchant sur des résultats opposés à ceux qu’elle était censée assurer.
18Dans le contexte du traumatisme national provoqué par la guerre comme par le scandale du Watergate, beaucoup commencèrent en effet à penser que l’interventionnisme tous azimuts à l’étranger avait abouti à une remise en cause des libertés. « L’on peut dire, avait prophétisé le sénateur William Fulbright dès la fin des années 1960, que, si l’Amérique veut devenir un empire, il y a très peu de chances qu’elle puisse éviter de devenir en même temps une sorte de dictature. » [16] L’anxiété ne put qu’être renforcée quand, en 1971, pour la première fois depuis 1893, la balance commerciale se retrouva en déficit, détruisant tous les espoirs des dirigeants américains de rétablir le déséquilibre que, dès 1958, obérée par le poids des dépenses « impériales » à l’étranger (l’investissement, l’aide et l’entretien des forces armées), leur balance des paiements avait enregistré. Du coup, leur pratique se fit moins compréhensive que par le passé. Durant les années 1960, ils avaient proposé un « partage du fardeau » à leurs alliés : en vain parce que ces derniers avaient compris qu’ils n’obtiendraient pas en échange un droit de regard véritable sur l’arsenal nucléaire américain dont leur défense dépendait. Mais, par la suite, leur attitude tendit à se rigidifier. Alors que le « syndrome vietnamien » (c’est-à-dire le refus de leurs concitoyens d’envoyer leurs enfants se faire tuer sur des territoires lointains dans des conflits jugés non vitaux pour leur sécurité) comme l’accession du Kremlin à la « parité nucléaire » semblaient éroder leur capacité à promouvoir la stabilité, ils commencèrent à recourir à des manipulations monétaires pour prélever le tribut que leurs partenaires leur refusaient. En 1971, acculé, Richard Nixon « ferma le guichet sur l’or », faisant du dollar un formidable instrument de pression économique et commerciale sur ses alliés. À l’empire « libéral » du passé, un empire plus « autoritaire » commença à succéder. Du coup, les querelles atlantiques (étendues aux Japonais) tendirent à se multiplier : « Pour Reagan, confia par exemple le 27 octobre 1982 à Jacques Attali un François Mitterrand excédé par la multiplication des circulaires et émissaires en provenance de Washington, l’Occident est un protectorat qu’il administre comme le faisait autrefois notre administration coloniale dans l’Empire. » [17] Néanmoins, jusqu’à la fin de la guerre froide, leur exacerbation fut toujours freinée par le sentiment que l’URSS eût été la seule à y gagner.
19Évidemment, la fin de la guerre froide vint profondément changer les bases sur lesquelles l’empire fonctionnait. D’un côté, elle supprima le ciment que, pour lui, la menace massive de l’URSS avait toujours constitué et parut ouvrir une ère géo-économique où les rivaux les plus redoutables des Américains étaient leurs anciens alliés. De l’autre, elle propulsa la puissance des États-Unis à un niveau inconnu par le passé. La disparition de l’URSS ne permit pas seulement l’émergence d’un système quasi unipolaire sur le plan militaire, mais elle encouragea aussi Washington à lancer ce qu’un auteur a appelé une « révolution capitaliste », l’extension sectorielle (aux établissements financiers) et géographique (aux anciennes nations communistes) de l’Évangile du marché que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique n’avait cessé d’impulser. Elle fit d’eux une sorte de premier « empire universel », un « empire du milieu » [18] autour duquel le monde parut graviter. Ce fut vers eux que les autres États se tournèrent d’instinct pour réclamer un arbitrage dans les conflits qui les opposaient à leurs voisins. Ce furent leurs firmes et leur culture qui parurent dominer un monde « globalisé » qui, pour reprendre la formule du journaliste Thomas Friedman, buvait du Coca, mangeait des Big Mac et portait les oreilles de Mickey. Ce fut aussi autour des concepts que leurs think tanks et universités inventaient ( « bonne gouvernance », « États-voyous », « communauté internationale » ) que les grands débats internationaux tendirent à s’articuler. Cette sorte d’épiphanie ne put que les conforter dans ce que leur victoire sur le totalitarisme (d’abord nazi puis soviétique) mais aussi, à partir du milieu des années 1990, leur essor économique et technologique semblèrent illustrer : la supériorité du modèle qu’ils incarnaient, leur vocation de nation exceptionnelle et « indispensable » selon la formule de l’administration Clinton, sans laquelle rien ne pouvait être fait, et, du coup, leur droit d’instrumentaliser les organisations internationales comme leurs alliés au service de leurs seuls intérêts.
20Pourtant, l’affirmation d’une vocation impériale sans ambiguïté continua à buter sur un obstacle clé : le refus instinctif du pays, la menace soviétique évanouie, de consacrer à la politique étrangère une part importante de ses ressources et de son énergie, et, du coup, l’impossibilité pour leurs dirigeants de tirer pleinement parti du surcroît de puissance dont jouissaient les États-Unis. Certes, avec la guerre du Golfe, ils avaient étendu au Moyen-Orient la présence militaire permanente qu’ils maintenaient depuis les débuts de la guerre froide en Asie comme sur le Vieux Continent. Et leurs réticences à octroyer des fonds à leur diplomatie avaient paradoxalement érigé la forme la plus unilatérale d’influence, la puissance militaire, en instrument privilégié de leur hégémonie [19]. Mais cela avait longtemps été pour eux moins une source d’activisme que de paralysie dans la mesure où ils n’étaient guère disposés à engager les boys dans des combats douteux et lointains où ils risqueraient leur vie.
21C’est cette situation que les attentats ont pulvérisée : en accréditant la menace d’un « axe du Mal », une conjugaison maléfique de réseaux terroristes et d’États-voyous susceptibles de transférer aux premiers des armes de destruction massive, ils ont offert aux dirigeants républicains l’ennemi dont la disparition de l’URSS les avait démunis et, avec lui, les moyens nécessaires à une évolution radicale, quasi révolutionnaire, de leur politique étrangère [20]. L’administration Bush fils n’a eu en effet aucun mal à rallier une Amérique littéralement tétanisée par les attentats meurtriers dont elle avait été l’objet, à la nécessité d’un puissant renforcement de son potentiel militaire mais aussi à une rupture avec deux grands principes qu’elle avait toujours respectés mais que ses dirigeants considéraient désormais comme d’insupportables boulets : ne jamais tirer les premiers et respecter les souverainetés.
22Affirmant que la menace représentée par les réseaux terroristes ne pouvait être ni endiguée ni dissuadée, elle a érigé la doctrine de la « guerre préventive » en pilier de son approche stratégique et s’est attribué ce que l’ont peut considérer comme un « droit d’ingérence sécuritaire » l’autorisant à ignorer les frontières et intervenir dans les États abritant ou aidant ses adversaires. « L’Amérique, a rappelé Bush en janvier 2004, ne demandera jamais l’autorisation de défendre son peuple. » [21] Surtout, pour avoir été la cible privilégiée des maquis qui, de l’ « empire du Mal », ont pris le relais, elle s’est plus encore que par le passé assimilée, dans l’esprit de ses dirigeants, à une sorte d’ « empire du Bien » : un ultime rempart de la civilisation, un rempart unique du fait de sa suprématie stratégique, mais aussi universel, du fait de la supériorité de son modèle. S’érigeant en une sorte de souverain davidien en charge d’un peuple destiné à protéger une liberté qui était « le don de Dieu à l’humanité », son président n’a plus hésité à proclamer son droit de pérenniser sa primauté face à tous les rivaux qui seraient un jour tentés de la contester, d’exiger un suivisme muet de ses alliés, de s’ériger en une sorte de Globocop, à la fois juge et policier du monde entier, et d’y diffuser, si nécessaire par la force, les deux concepts, la démocratie et le marché, érigés en gages de modernisation, de paix et de prospérité pour le monde entier. Comment s’étonner si, dans ces conditions, les seuls vrais thuriféraires de l’ « empire » dans la nation, les néoconservateurs aux yeux de qui il était le système le meilleur que le monde puisse espérer [22], ont paru y exercer un ascendant toujours plus marqué, mais si, parallèlement, l’impérialisme unilatéral des États-Unis s’est vu toujours plus dénoncé sur place comme à l’étranger ?
23Si, en effet, l’expansion de l’imperium américain vers les « frontières turbulentes » où l’ennemi se terrait (en particulier l’Asie centrale où les troupes américaines n’avaient jusqu’ici jamais été dépêchées) s’est accompagnée d’une rhétorique à la fois défensive (extirper le danger) et wilsonienne (étendre les libertés), elle s’est traduite par un recours quasi exclusif à la force armée et dans une guerre authentiquement impériale, la guerre d’Irak, manifestement conduite pour dissuader les États enclins à défier son autorité, pour réaffirmer son influence dans une zone vitale du fait de ses champs pétroliers mais aussi pour métamorphoser progressivement la donne politique dans cette région troublée.
24Si la politique de son administration actuelle est impériale, l’Amérique elle-même l’est-elle vraiment, pour reprendre la question posée par Stanley Hoffmann [23] ? Les événements qui ont suivi le succès quasi foudroyant que cette intervention a initialement enregistré ont pourtant suggéré les limites de ce que Pierre Hassner a qualifié de « wilsonisme botté ». Son impact bute tout d’abord sur une surestimation de l’influence des instruments dont elle peut disposer. Sa suprématie militaire permet sans doute à l’Amérique des actions plus ou moins solitaires. Mais leurs retombées politiques sont lourdes à gérer parce que ces interventions ont souvent pour effet de provoquer un chaos civil que les militaires ont le plus souvent du mal à surmonter, de susciter des réflexes nationalistes (comme en Irak) dans les pays qui en font l’objet, de leur aliéner certains de leurs plus proches alliés et de galvaniser la suspicion, voire l’hostilité que, presque fatalement, leur hégémonie tend à engendrer. Le mode unilatéral que l’Administration actuelle tend à privilégier ne contribue pas seulement à légitimer l’accusation d’impérialisme que ses adversaires ont souvent lancée à l’Amérique ou à l’identifier, dans de nombreux pays, à la plus grave menace pour la paix. Il achoppe sur la complexité d’un monde où, certes, sans les États-Unis, rien ou presque ne peut être fait, mais qu’ils n’ont pas pour autant, à eux seuls, les moyens de gérer. Parce que la plupart des problèmes auxquels l’ordre qu’ils entendent instaurer est confronté (changements climatiques, diffusion des maladies contagieuses, criminalité internationale, trafic de drogue, terrorisme, prolifération des armes de destruction massive) échappent au contrôle d’une seule puissance, quelle que soit sa suprématie armée, seule la coopération de la communauté internationale ou, en tout cas, des grandes démocraties industrialisées semble en mesure de donner à leurs actions la légitimité dont (l’évolution en Irak vient le rappeler) elles ont le plus grand mal à se passer.
25Qui plus est, l’accent qui y est mis sur la force armée conduit surtout les Américains à se concentrer sur les manifestations paroxystiques du danger (la menace terroriste) au détriment d’un traitement en profondeur des pathologies (conflits localisés, impact de la globalisation, prise de conscience croissante des inégalités dans un monde où la télévision contribue à les souligner) qui sont les vraies menaces pour l’ordre qu’ils s’efforcent d’instaurer. Indice qu’on ne saurait ignorer : alors que les États-Unis représentent plus de 40 % des dépenses militaires du monde (contre 22 % de son PNB), ils ne consacrent que 0,1 % de leur revenu national brut à l’aide à l’étranger. « Il nous faudra faire appel non pas tellement aux sacrifices émotionnels et transitoires des temps de crise, mais plutôt à ceux qui nous permettent de porter constamment, avec assurance et sans récrimination, le fardeau de la lutte complexe et prolongée » [24] : dès les années 1950, Eisenhower avait d’ailleurs mis en garde le pays contre ce qu’il considérait comme un penchant dangereux pour la facilité et contre le risque qui en découlait, celui de voir un « complexe militaro-industriel » se développer et mettre l’expérience nationale même en danger.
26La réticence traditionnelle des Américains à sacrifier leur propre bien-être à une politique étrangère qui n’est perçue au mieux que comme son auxiliaire ou, au pire, un mal nécessaire, apparaît bien, en effet, comme le second obstacle à l’exercice de leur domination planétaire. Si, pour certains, l’histoire retiendra des dernières années que ce sont celles où à la république l’empire aura succédé [25], l’on peut aussi, pourtant, se demander si la première ne finira pas par avoir raison du second, si la pulsion impériale actuelle n’est pas avant tout le produit circonstanciel du sursaut patriotique que les attentats ont créé et de l’habileté avec laquelle, tels les impérialistes de la fin du XIXe siècle, les dirigeants actuels l’ont capitalisé : en exploitant la détermination du pays à se protéger et à se venger pour pouvoir enfin utiliser à plein leur suprématie armée, en invoquant les menaces pesant sur sa sécurité pour justifier l’extension de leurs pouvoirs et de leur recours au secret, pour distraire son attention des scandales économiques et de la montée des inégalités, voire pour instiller dans une société à leurs yeux rongée par l’hédonisme et le laxisme un nouvel esprit plus martial et rigoriste. Le doute semble d’autant plus justifié que, même dans le climat de guerre permanente qu’elle a réussi à créer, l’Administration a jugé bon de répéter son intention de retirer ses troupes de l’Irak occupé dès lors que la situation le permettrait et, plus significatif encore, d’assortir l’envol du budget militaire auquel elle a procédé d’une nouvelle baisse de la fiscalité, préférant ne pas tester la volonté du pays d’accepter le coût de la mission qu’elle lui fixait. En fait, loin de consentir aux sacrifices à long terme que l’instauration d’un ordre impérial plus juste et donc mieux accepté requerrait, les États-Unis renâclent à s’imposer les efforts que leur seul activisme à court terme paraîtrait exiger.
27Paradoxalement, ainsi, au moment même où il fait montre, sur le plan militaire, de sa suprématie, l’empire apparaît affaibli : pour avoir accumulé les dettes à l’étranger au risque de mettre en danger l’ordre financier international même qu’il a pour mission de protéger. Le tribut prélevé par manipulations du dollar interposées sur les alliés n’a pas corrigé en effet le déséquilibre des comptes qui, au début des années 1970, se profilait. Tout au contraire, dès les années 1980, la politique reaganienne de baisse de la fiscalité et d’augmentation des dépenses armées a provoqué l’envol d’un double déficit (du commerce extérieur et du budget) et la disparition du statut de créancier net que, depuis 1917, les États-Unis détenaient. Un temps atténué, le déficit des comptes extérieurs s’est envolé à la fin des années 1990 quand les États-Unis ont été inondés de produits en provenance des pays asiatiques dont la crise avait fait s’effondrer les devises. Puis la guerre et les réductions fiscales qui l’ont accompagnée ont achevé ce que les premières réductions fiscales de Bush avaient commencé : pulvériser l’excédent budgétaire (240 milliards pour l’année fiscale 2000) que, depuis 1998, les Américains avaient réussi à restaurer. Elles ont débouché sur un déficit si abyssal (350 milliards pour l’année fiscale 2003) que le FMI ne cache plus s’en inquiéter et que l’Amérique commence à dépendre de pays comme la Chine sur le plan financier.
28Du coup, ce nouveau projet impérial risque d’être confronté à une contradiction croissante entre ses ambitions proclamées et sa perception sur place comme à l’étranger. À l’extérieur, il souffre de la distance qui semble s’être creusée entre sa détermination à diffuser un système présenté comme un modèle et le creusement, chez lui, des inégalités, entre sa volonté de promouvoir les libertés et son soutien à des alliés qui ne cessent de les bafouer, entre sa célébration du libre jeu du marché et son empressement à s’y dérober dès lors qu’il pourrait menacer les plus immédiats de ses intérêts. Sur place, et c’est là pour lui le principal danger, il pâtit de la tension entre sa prétention à protéger la démocratie et la prospérité et le coût humain (dès novembre, plus d’Américains avaient été tués en Irak que durant les hostilités), financier (le déficit de la balance des paiements et du budget), mais aussi politique (le regain du complexe militaro-industriel, les manipulations du renseignement, mais aussi l’effritement des libertés) qu’il semble leur imposer. Bref, une fois de plus, mais peut-être plus vite encore que par le passé, les Américains risquent d’être conduits à se demander dans quelle mesure l’empire ne dessert pas plus qu’il ne sert l’accomplissement de leur destinée ; et, puisque celle-ci ne peut se passer de l’ordre qu’il a pour mission d’assurer, à découvrir que, pour eux, le choix n’est peut-être qu’entre lui sacrifier leur identité, se résigner, en dépit de l’énorme supériorité de leur puissance armée, à en partager les charges et, du coup, les responsabilités, ou prendre le risque de le voir se désintégrer sous les assauts de peuples toujours plus rétifs et d’alliés excédés.