S'abonner
Compte rendu

Jean-Claude MILNER, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 2003, 157 p.

Pages 175b à 183b

Citer cet article


  • Pinchard, B.
(2004). Jean-Claude MILNER, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 2003, 157 p. Cités, 18(2), 175b-183b. https://doi.org/10.3917/cite.018.0175b.

  • Pinchard, Bruno.
« Jean-Claude MILNER, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 2003, 157 p. ». Cités, 2004/2 n° 18, 2004. p.175b-183b. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2004-2-page-175b?lang=fr.

  • PINCHARD, Bruno,
2004. Jean-Claude MILNER, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 2003, 157 p. Cités, 2004/2 n° 18, p.175b-183b. DOI : 10.3917/cite.018.0175b. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2004-2-page-175b?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.018.0175b


1 Il est deux manières de lire ce livre singulier. La première consisterait à interroger l’Organon qu’il se donne, soit l’élaboration lacanienne de la théorie des Touts (telle qu’elle s’énonce dans le grand texte L’Étourdit), ainsi que le projet d’y refonder l’intelligibilité d’un problème récurrent de l’histoire occidentale, celui des liens entre la question juive et la constitution de l’Europe. Cette ligne de lecture est d’abord théorique et appartient à l’expansion naturelle d’un modèle de pensée. Elle rencontre l’actualité par l’idée d’une applicabilité du lacanisme au domaine politique, mais elle se confronte d’abord à des problèmes techniques, et au premier chef à celui de savoir si une algèbre qui a été élaborée dans le contexte rigoureux de la différence sexuelle est en mesure de s’étendre à des phénomènes de masse, à des discursivités dont les lois ne sont pas seulement l’énoncé du corps signifiant, à des interactions qui sont autant des forces que des désirs. Jean-Claude Milner, qui expose avec une admirable clarté la pensée de Lacan, ne se dérobe pas à ces questions et plusieurs notes de l’ouvrage ont la fonction d’expliciter les présupposés d’une telle axiomatisation de l’histoire.

2 La première perspective consiste donc à éprouver la puissance d’une logique paradoxale face à des problèmes devant lesquels Freud lui-même a sans doute reculé. Mais le livre n’est pas écrit dans ce seul but. Il accueille un autre type de lecteur pour lequel l’algèbre lacanienne sera d’abord le signe d’une esthétique et, donc, d’un pouvoir. On ne saurait en effet assez insister sur le fait que le livre est exposé selon une admirable économie de moyens, partagé entre des analyses laconiques et une érudition rejetée en notes, mais traitée avec la même efficacité. Ce livre est beau, mais il cherche à faire mal : par sa pureté même il veut choquer, blesser – couper. Couper quoi ? D’abord peut-être le lien du judaïsme libéral avec l’Europe et les valeurs de culture qu’elle véhicule depuis les Lumières. C’est ici que s’inscrivent les voies d’une autre lecture. Du malaise dans le langage, on est passé au malaise dans la civilisation.

3 La thèse d’ensemble, pour autant qu’on puisse la résumer dans une langue commune, consiste à démonter le mécanisme de la perversion absolue, définitive, de la « vieille Europe ». Au lieu de s’écrier contre la simplicité des jugements américains, Jean-Claude Milner insiste sur la logique à l’œuvre dans les discours d’un continent de longue culture qui s’est défini au moins deux fois, et dans des moments capitaux, contre le nom juif : la première fois, dès les Lumières, en s’efforçant, soit par le biais d’un modernisme libéral, soit ensuite par le fonctionnement déchaîné de la machine industrielle et administrative, de régler définitivement la « question juive » ; une autre fois, qui nous est contemporaine, par la dénonciation, au nom des idéaux de l’internationalisme, de la politique nationale de l’État d’Israël.

4 Avec la hauteur qu’autorise sa singulière intelligence, Jean-Claude Milner foudroie d’anathèmes logiques les discours de l’européanisme moral depuis la guerre : paix à n’importe quel prix, amour des vaincus, culte néo-heideggérien de l’immémorial orientalisant, idolâtrie irresponsable de l’Autre, déni conjoint de l’étude et de la différence sexuelle... Derrière la rhétorique de ses exceptions culturelles, l’Europe consent en tout à l’illimité, c’est-à-dire qu’elle mime les États-Unis honnis sans en avoir l’ambition ni la puissance, tout en tenant de faire passer ses crises de rivalité pour des accès de moralité.

5 Âmes sensibles, s’abstenir ! Ce livre est un livre mal pensant, d’abord parce qu’il est bien écrit, ensuite parce qu’il se soucie de la vérité (ce qui revient au même), enfin parce que derrière la question juive, et avec elle, il avance un jugement terrible : les peuples modernes veulent désirer sans assumer le rapport à la Loi, et cela à l’échelle planétaire. Les individus ne sont plus, certes, « antisémites », c’est-à-dire animés d’une haine raciale, mais sont devenus antijuifs ou antijudaïques car ils ne supportent pas que le vieux Moïse ait posé une loi au désir, une loi à la sexuation et à la transmission. Nous assisterions à la grande insurrection contre la logique de la loi et c’est pourquoi la logique seule peut la décrire de façon adéquate. Et parce que cette insurrection est mondiale, parce qu’elle s’identifie à la loi même de la mondialisation, le juif circoncis devient l’horreur du désir universel, celui dont les lois de transmission et de communication sont l’obstacle des bons comme des méchants, c’est-à-dire des « illimités » altruistes et des « limités » égoïstes. Aussi faut-il en conclure froidement avec l’auteur que « l’antijudaïsme sera la religion naturelle de l’humanité à venir » (p. 126).

6 Il n’est pas possible de restituer ici toutes les mauvaises pensées de Milner, elles donneraient trop vite l’impression à ceux qui ne travaillent pas d’avoir déjà compris : contentons-nous de signaler que Simone Weil est enfin lue dans sa dureté, que Carl Schmitt y est rencontré avec une objectivité admirable, c’est-à-dire cruelle, que Genet n’y est plus évoqué sans l’Origine du monde, que le fameux livre de Sartre devient à nouveau lisible, que l’attaque des Twin Towers reçoit sa juste appréciation par rapport à l’attaque du Pentagone, que les donneurs de leçon à la « psychose américaine » sont redonnés à leur insondable superficialité, que Bossuet est reconnu comme un logicien averti, que les sociaux-chrétiens sont vraiment à leur place à Bruxelles et même que, depuis la conférence de Durban, Djihad veut dire « paix »...

7 Le philosophe éprouvera une vraie reconnaissance à l’égard d’un auteur qui pense avec une autre rigueur qu’un deleuzisme évasif. Il y a encore à penser avec l’Œdipe, et d’abord le judéo-christianisme régnant, avec ses confusions mortelles. Je ferais seulement une remarque à Jean-Claude Milner, une remarque timide car personne ne peut prévoir les fulgurantes déductions de sa dialectique : pourquoi avoir choisi pour modèle ultime de la spécificité juive la structure du Quadriparti heideggérien (p. 119) ? Notre auteur a le génie de se garder des enchaînements tout faits et il sait inventer des singularités troublantes : pourquoi alors avoir été chercher dans la plus complète opacité allemande une structure aussi imprécise et aussi géométriquement menaçante ? Est-ce, pour finir, un Witz de l’auteur, qu’il faudrait prendre avec la distance appropriée ou, à force de souffrir de tout et du tout, celui-ci a-t-il fini par chuter sur un lapsus ? Je l’invite bien amicalement à interroger sur ce point son désir.

8 Bruno Pinchard 


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/cite.018.0175b