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Article de revue

La faille et l'exploit : l'activisme informatique

Pages 55 à 72

Citer cet article


  • Pasteur, J.
(2004). La faille et l'exploit : l'activisme informatique. Cités, 17(1), 55-72. https://doi.org/10.3917/cite.017.0055.

  • Pasteur, Julien.
« La faille et l'exploit : l'activisme informatique ». Cités, 2004/1 n° 17, 2004. p.55-72. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2004-1-page-55?lang=fr.

  • PASTEUR, Julien,
2004. La faille et l'exploit : l'activisme informatique. Cités, 2004/1 n° 17, p.55-72. DOI : 10.3917/cite.017.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2004-1-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.017.0055


Notes

  • [1]
    La loi sur les esclaves fugitifs, conférence prononcée au Tabernacle de New York, 7 mars 1854, in S. Cavell, Statuts d’Emerson, trad. C. Fournier et S. Laugier, L’Éclat, 1992.
  • [2]
    Ce texte fondateur de la culture des hackers, écrit par Loyd Blankenship aussi connu sous le pseudonyme de The Mentor, a été publié dans un des premiers e-magazine dédié au hacking, Phrack, vol. 1, Issue 7, Phile 3, 8 janvier 1986.
  • [3]
    Montaigne, Essais, II, 12.
  • [4]
    Rousseau, Du contrat social, livre III, chap. IV.
  • [5]
    Cette peur panique de l’intrusion informatique dans le domaine du « secret défense » ne date pas d’aujourd’hui. En 1983, J. Badham réalisait le film Wargames, où un jeune hacker manque de déclencher la troisième guerre mondiale en s’introduisant dans les ordinateurs de la défense américaine. Ce film reste d’ailleurs un des grands classiques de la culture des hackers.
  • [6]
    G. Dubey, Le lien social à l’ère du virtuel, p. 60, Paris, PUF, 2001
  • [7]
    Voir I. N. Tisserand, Hacking à cœur : les enfants du numérique, e.dite, 2002, Parties I et II.
  • [8]
    Advanced Research Projects Agency Network, structure créée en 1969 par le Département de la défense américain que l’on considère comme l’ancêtre d’Internet.
  • [9]
    On a pu en voir l’exemple récent dans le blocage du site américain de vente en ligne Amazon, ou le site de vente aux enchères E-Bay.
  • [10]
    Le cracker est en effet comme le double perverti du hacker. Il se caractérise lui aussi par ses capacités à pénétrer des systèmes informatiques, mais sa méthode diffère. Le cracker cherche généralement quelque chose de précis dans ses intrusions ; il ne s’embarrasse dès lors pas des méthodes qu’il y emploie. Le cracker « casse » du code informatique (méthode dite de la brute force attack), là où le hacker veut avant tout comprendre le mode de fonctionnement de ce même code, sans velléité de destruction.
  • [11]
    Certains sites se consacrent entièrement à cette activité et à son recensement. Un site français hhhhttp:// wwww. k-otik. com,se spécialise par exemple dans ce domaine.
  • [12]
    C’est ce qui explique les prises de positions explicites contre toutes formes de monopole. Pour ne citer qu’un exemple, on connaît l’aversion des hackers face à Microsoft (qu’ils rebaptisent souvent Micro$oft) et leur investissement massif dans les logiciels libres.
  • [13]
    P. K. Dick, Si ce monde vous déplaît... et autres récits, L’Éclat, 1998, p. 38, cité par M. Descolonges, Compagnons du Net,
    http :// wwwww. terminal. sgdg. org/ no_speciaux/ 83/ hacker. html#sdfootnote27sym.
  • [14]
    Voir I. N. Tisserand, op. cit., qui explique de manière précise comment le rapport à l’informatique conditionne les habitudes de vie jusque dans leur moindres détails : comportement alimentaire, perception du sommeil et du repos, antagonismes dans les rapports socioprofessionnels, etc.
  • [15]
    N. Auray, De l’éthique à la politique : l’institution d’une cité libre, Multitudes, no 8, mars-avril 2002.
  • [16]
    P. Himanen, L’éthique hacker, Exils, 2001. Voir aussi à ce sujet l’article de N. Auray cité plus haut, et P. Jollivet, L’éthique hacker de Pekka Himanen, Multitudes, no 8, mars-avril 2002.
  • [17]
    Voir par exemple l’enquête de J. Littman, L’intrus, Paris, Grasset, 1997.
  • [18]
    Piratage des lignes téléphoniques que l’on désigne sous le terme générique de phreaking.
  • [19]
    N. Auray, art. cité, n. 7.
  • [20]
    Voir, à ce sujet, K. Wisenburger, Hacktivists of the World, Divide !, 23 avril 2001, http :// wwwww. securitywatchap. com/ TRE/ 042301. html.
  • [21]
    H. Bey, TAZ. Zone autonomie temporaire, L’Éclat, 1998.
  • [22]
    Un cheval de Troie, ou Trojan horse, est un programme tiers qui s’exécute sur une machine distante à l’insu de son propriétaire et permet d’en prendre le contrôle. Le CdC est l’auteur du fameux Back Orifice, un des premiers programmes capable de réaliser cette intrusion sans posséder de hautes compétences informatiques.
  • [23]
    wwwwww. cultdeadcow.com.
  • [24]
    Nous traduisons.
  • [25]
    Procédé de cryptage qui permet de cacher du texte dans une image. Le logiciel du CdC présente l’avantage d’effectuer cette manipulation de manière transparente pour l’utilisateur, et ne requiert pas de compétence technique particulière pour son utilisation et sa mise en place.
  • [26]
    Le CdC a par exemple condamné les intrusions informatiques qui ont été menées lors du Forum de Davos, où certains hackers s’étaient emparé des coordonnées personnelles des chefs d’État présents et menaçaient de les divulguer.
  • [27]
    H. D. Thoreau, La désobéissance civile, trad. G. Villeneuve, Mille et une nuits, 1996.
  • [28]
    wwwwww. thehacktivist. com/ ecd. php.
  • [29]
    Voir K. Wisenburger, art. cité, n. 1, p. 67.
  • [30]
    Y. Sintomer, La démocratie impossible ? Politique et modernité chez Weber et Habermas, II, 4, p. 326.
  • [31]
    Voir à ce sujet F. B. Huyghe, Du cyberterrorisme comme objet virtuel, Cahiers de médiologie, no 13, premier semestre 2002, Paris, Gallimard.
Vous devez être des citadelles et des guerriers, et vous-mêmes des déclarations d’Indépendance, la charte, la bataille et la victoire.
R. W. Emerson, La loi sur les esclaves fugitifs [1].
But did you, in your three-piece psychology and 1950’s technobrain, ever take a look behind the eyes of the hacker ? Did you ever wonder what made him tick, what forces shaped him, what may have molded him ?
L. Blankenship, The hacker’s Manifesto [2].

1L’équilibre délicat et relatif de nos sociétés démocratiques, leur fonctionnement et leur reconduction, tout cela tend parfois à nous faire oublier que nous vivons au sein d’un modèle politique complexe et incertain. Le credo général sonne comme une parole de Montaigne : « [C’est] une humeur farouche de vouloir gratifier l’architecte de la subversion de son bâtiment. » [3] Pourquoi, en effet, vouloir s’interroger sur le paradoxe qu’il y aurait à résister au sein d’une société démocratique ? Le principe n’en est-il pas que tous aient en elle un égal pouvoir de décision, une expression égale et réglée de sa voix ? L’idée maîtresse que véhicule le héraut démocratique n’est-elle pas que finalement, malgré les soubresauts périodiques de la contestation, tout cela fonctionne ? Montaigne aurait donc raison : ce serait être d’une bien âpre humeur que de vouloir à tout prix chercher la faille dans l’édifice.

2La métaphore de la démocratie comme celle d’une machinerie complexe et subtile n’est pas sans parenté avec l’objet de notre questionnement. Si bien agencée que soit cette machine, si huilés que soient ses rouages, la faille demeure : « Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. » [4] Appliqué à notre problématique, ce mot de Rousseau signifie que la concentration de l’information dans les mains du petit nombre est l’enjeu des résistances informatiques. Si nous sommes bien dans une démocratie, alors il est légitime que tous soient informés dans une égale mesure et non dans un nivellement hiérarchique qui occulte ou révèle, selon la valeur du citoyen. Ce n’est alors qu’un moindre hasard si les interrogations contemporaines sur le fonctionnement de nos sociétés modernes – informationnelles et communicationnelles – fait resurgir l’angoisse politique de l’effondrement avec plus d’acuité. Pour quelle raison ? Simplement parce qu’un paradoxe de plus en plus éclatant apparaît entre la libre circulation des informations et la nécessité du secret qui fonde la Raison d’État démocratique. Pouvons-nous accepter et assumer le risque de la transparence totale au nom de la liberté et de la reconnaissance démocratique ? Un État peut-il continuer à fonctionner si l’on cautionne le risque de voir se dérouler au grand jour la mécanique de son intimité décisionnelle [5] ? Voilà le type de questions que soulèvent les mouvements d’activisme informatique.

3Si l’intuition de Rousseau est bien la bonne – à savoir qu’une démocratie est plus que tout autre gouvernement soumise aux changements et aux guerres intestines –, alors l’idéal d’une communication démocratique par le développement des moyens technologiques de l’information est à double tranchant. D’un côté elle rend presque tangible la transparence et la facilité de réunion des citoyens, et de l’autre elle met sans cesse en péril le pouvoir tutélaire d’un État dont la capacité de décision arbitraire se désagrège. Qu’y a-t-il de plus soumis aux variations de majorité et aux conflits d’opinions qu’une société démocratique ? Et par conséquent, la tentation totalitaire qui vise à l’uniformisation ne se fait-elle pas plus pressante ? Par où l’on voit que l’information devient un enjeu stratégique : si l’on cautionne le secret et l’occultation de l’information, alors on sort du cadre démocratique ; mais si l’on dénie le secret au nom de la libre circulation de toutes les données sans ordre de valeur entre elles, c’est le spectre de l’effondrement politique qui ressurgit.

4Le concept d’une société au fonctionnement informatif réticulaire semble venir se superposer sur celui d’une société horizontalement stratifiée, sans pour autant que l’on s’interroge réellement sur leur complémentarité possible. On se souvient pourtant que les dernières élections à la présidence des États-Unis avaient remis au goût du jour l’idée d’un vote par Internet. Et pourquoi cette possibilité avait-elle été envisagée sinon pour se poser en guise d’alternative aux dysfonctionnements suspects qui avaient été plus que constatés lors de la fameuse crise des trous dans les bulletins de vote ? Tout se passe comme si les sociétés de l’information n’étaient, au fond, qu’un doublet théorique, une architecture du virtuel. Ce virtuel que G. Dubey qualifie de « roue de secours providentielle d’une politique tragiquement en panne d’idées » [6]. En somme, on a en vue que le développement et la démocratisation constante des procédés de numérisation et des moyens d’accès à l’information ne pourraient être qu’un supplément d’âme, voire un second souffle pour nos sociétés démocratiques. Mais ne serait-il pas au contraire à la fois son sauveur et son destructeur ? La mise au jour flagrante des incohérences de fonctionnement, et leur réforme possible ?

5Cet ordre virtuel, cette société informatisée dont nous ne sentons que la présence diffuse, dont nous ne voyons que le fantôme diaphane, n’est-il pas en effet plus qu’un double du réel ? Le paradoxe démocratique, dans l’optique d’une thématique de la résistance, n’est-il pas qu’en voulant consolider l’édifice on favorise sa subversion ? À l’heure où chacun peut, par le biais des nouvelles technologies, prendre la parole anonymement, la monopoliser voire la détourner, l’enjeu de l’information ne devient-il pas le centre de toutes les luttes ? Le réseau mondial qu’est l’Internet en serait une bonne illustration dans la mesure où, en accroissant les moyens d’expression, on élargit aussi la faille par où se glissera la contestation. L’originalité réside dans la forme qu’elle va prendre alors. L’informatique et les réseaux, que l’on concevait plus au début des années 1980 comme un moyen de pacification – voire de réification – des modalités d’expression sociales, que comme un médium de résistance n’est-il pas en train de produire l’effet inverse ? On a eu tôt fait de s’apercevoir que l’informatique et son potentiel de communication avaient tendance à isoler les individus derrière un écran et à les rassembler dans une structure virtuelle, beaucoup moins pernicieuse pour l’ordre social que les réunions syndicales ou les défilés [7]. Aujourd’hui, à mesure que les vestiges de l’ARPANet [8] disparaissent de la conscience collective, le réseau est également devenu un espace de lutte, destiné à promouvoir et cristalliser les formes parfois marginales de la contestation.

6Il est étonnant de voir que l’idée défendue par Foucault – plus on individualise, mieux on surveille – a engendré des effets inattendus lorsqu’elle est rapportée aux mouvements qui se constituent au sein des réseaux de résistances informatiques que l’on voit fleurir par le biais d’Internet. En somme, faute d’intelligence collective – pour reprendre le concept défendu par P. Lévy –, il y aurait plutôt une sorte d’intelligence réticulaire. Intelligence, c’est-à-dire étymologiquement capacité à relier, à créer du lien. Mais un lien qui n’a plus la forme classique d’une structure hiérarchique, guidé par une volonté de l’origine. On voit au contraire que les mouvements de résistances informatiques dont nous allons tenter de cerner les structures et les motivations se caractérisent par une organisation littéralement anarchique. Le paradoxe de ces mouvements – hacktivisme, hacking, phreaking ou defacing – est le suivant : parvenir à engendrer une structure de groupe alors même que l’organisation suppose des individus isolés derrière leur ordinateur, sans liens physiques et matériels autres que les paquets de données qui transitent au sein de fibres optiques ou de cuivre servant à les interconnecter.

7Comment ces individus, exemples typiques de l’atomisme libéral, dont on dit qu’ils sont perdus pour la politique, parviennent-ils à reconstruire un nouveau territoire des résistances par le biais technologique ? Et si c’est bien là un nouveau territoire qui s’ouvre pour des formes nouvelles de la résistance, comment comprendre l’organisation de ces foyers parfois éphémères dont le sens et les positions atopiques nous échappent ? La résistance informatique avance masquée parce qu’elle utilise les fondements mêmes de la démocratie en guise d’alibi. Les mobiles avancées par les activistes du réseau reposent, pour la plupart, sur des revendications d’origine légaliste : ils se réclament d’un droit à la transparence de l’information selon lequel rien ne doit être caché au plus grand nombre et où chacun à un droit équivalent à la libre expression de ses opinions. Le présupposé de ces nouvelles résistances, c’est l’efficacité ontologique du virtuel, et donc l’idée que ce virtuel coordonne un ordre et une puissance d’action. Autrement dit, on considère que l’imbrication entre les consortiums économiques ou politiques et la société de l’information est telle qu’une action intentée par le biais du réseau Internet aura forcément un impact sur les premiers. être capable de bloquer ne serait-ce que pour quelques heures le fonctionnement des principales places boursières mondiales entraîne à coup sûr une répercussion politique et sociale. C’est le but, par exemple, des fameuses attaques D.o.S (Denial of Service) [9], qui consistent à assaillir de requêtes un certain nombre de machines jusqu’à ce que leur capacité de traitement soit dépassée. Comme le nom de la méthode l’indique, elles ne servent plus à rien et ne servent plus rien. La technologie serait donc comprise ici comme le médium salvateur et libérateur des oppressions gouvernementales ou mercantiles, parce qu’elle est capable de dévoiler leur fonctionnement et d’invalider leurs méfaits. Si le peuple gouverne, alors il doit pouvoir le faire en toute connaissance de cause. On voit donc que ces activismes informatiques nous engagent à repenser le concept de la résistance dans des formes nouvelles : il s’agit de se servir des instruments du discours politique et étatique pour invalider ce même discours. Mais comment ces résistances s’organisent-elles ? Peuvent-elles demeurer cohérentes alors qu’elles oscillent et se distendent entre deux fronts opposés : les droits fondamentaux et inaliénables de la liberté individuelle d’un côté, et l’appel à une communauté politique transparente de l’autre ?

LES DONNÉES DU PROBLÈME : TYPOLOGIE ET ARCHÉTYPE DES RÉSISTANCES INFORMATIQUES

8Il est difficile de saisir pleinement la nature de ces mouvements de résistances sans tenter de cerner brièvement auparavant les présupposés et les réquisits qui leur sont propres. Il n’est sans doute pas inutile de faire quelques précisions terminologiques, puisque celles-ci sont d’une importance considérable dans le discours qui est véhiculé par ces mouvements. Il est d’ailleurs étonnant que pour des groupes d’individus dont la principale motivation est d’essence technologique ou technopolitique, on trouve un tel attachement à la langue et aux mots par lesquels ils se désignent. Confondre le hacker et le cracker par exemple vous voue immédiatement aux gémonies de la sphère infratechnologique [10]. Malgré cela, trouver une définition du hacker demeure problématique mais essentiel, puisqu’il est généralement considéré par la communauté informatique comme le membre le plus respectable de la chaîne réticulaire. La plus proche traduction du verbe anglais to hack que l’on puisse trouver en français nous renvoie à la sphère du bricolage, de la compétence diffuse, de la capacité à se débrouiller d’un obstacle par des moyens divers et détournés de leur fin principale. La vocation première du hacker est donc celle-ci : trouver la faille.

9Il n’est guère étonnant, si l’on transpose ce modèle dans le domaine politique, que la thématique de la résistance informatique soit devenue un enjeu important : il ne suffit pas de trouver la faille du système et se borner à la recenser ; encore faut-il être à même de l’exploiter. Et l’exploit, dans la terminologie de la sécurité informatique, c’est non seulement l’indexation d’une brèche au sein d’un système, mais la capacité à s’en servir pour contourner sa finalité initiale. Une grande partie de la culture des hackers repose sur la recherche inlassable du bug, cette incohérence, même minime, qui permet à celui qui le repère de faire la preuve d’une faille dans un programme informatique [11] et de définir ses possibles utilisations. Le bug, dans l’anglo-américain familier désigne l’insecte, et par extension ce qui nous agace ou nous énerve par ses bourdonnements incessants. En somme, le bug est la version moderne et informatique du scandale, qui étymologiquement renvoie au petit caillou dans la sandale qui nous empêche de marcher. L’activisme réticulaire pousse donc la métaphore dans ses derniers retranchements : à l’image des programmes informatiques qui contiennent des failles de conception, la démocratie possède elle aussi en quelque sorte ses propres bugs qu’il conviendra de dénoncer en les exploitant. L’imagerie des hackers les conduit souvent à se dépeindre comme des grains de sable – ou de petits cailloux – dans la machine informationnelle : ils empêchent le système de fonctionner à plein régime, génèrent le scandale par la révélation de scandales, résistent aux rouages écrasants de la machinerie politique [12].

10S’il y a bien une typologie – forcément non exhaustive – des résistances informatiques, elle serait semble-t-il guidée par un archétype dont un des traits saillants est sa vocation paradoxale. Cet archétype, c’est celui d’une foi sans limite dans la technologie et la conviction profonde qu’elle est le remède et l’avenir de l’humanité. En même temps, le hacker conserve l’idée selon laquelle la technologie est toujours l’œuvre d’une humanité indépassable qui doit s’en servir sans s’y asservir. Dans le champ de l’activisme du réseau, le détournement technologique n’est que la preuve de ce paradoxe où il s’agit de combattre la technique par la technique, non pas aliéner mais libérer. Dans le discours des hackers, technique, légalité et liberté forment une triade normative : « En enfreignant la loi, le hacker démontre son caractère humain qui le différencie de la machine, laquelle n’est qu’obéissance et prévisibilité. » [13]

11Pour autant, le comportement même du hacker est erratique dans les moyens qu’il emploie. On l’a dit : le verbe to hack désigne justement cette compétence diffuse à pouvoir détourner un objet de sa finalité première pour atteindre son but. Une des caractéristiques récurrentes des résistances informatiques sera donc celle-ci : la difficulté qu’il y a à coordonner des actions politiques dans une logique de réseau qui repose sur une conception atomique de l’individu. Le problème des groupes de hackers est généralement leur grande compétence (skill) dans le domaine technologique, mais leur difficulté à coordonner des actions collectives. C’est sans doute cela qui explique qu’il n’y ait finalement que peu de groupes réellement sérieux, et dont les arguments politiques ne soient pas de fallacieux prétextes à une insurrection infondée. Plusieurs raisons à cela : premièrement la personnalité même des hackers. Une récente étude d’anthropologie médicale sur le phénomène met en avant les rites complexes qui balisent leur quotidien et la façon dont l’outil informatique devient peu à peu une sorte de foyer, régi par sa propre économie [14]. L’habitus social du hacker se construit à partir d’un certain décalage qui l’oblige à s’ostraciser, souvent de manière revendiquée et voulue. Mais plus encore, on peut noter une conception de la revendication qui diffère entre les groupes, d’où des moyens assez variés, et une hiérarchie de valeurs entre les actions menées. Par exemple, ceux qu’on nomme les defaceurs se contentent le plus souvent de changer la page de garde d’un site Web en y laissant un message à caractère politique. On serait presque ici dans le domaine d’une forme de graffiti virtuel. Le message laisse apparaître deux choses : un savoir-faire technologique de la part du hacker qui indique la faillibilité du site (et donc implicitement le fait qu’on ne puisse pas faire confiance à son contenu), et la revendication d’un message qui soit visible par ceux qui voudraient l’ignorer ou s’en tenir à l’écart (les visiteurs du site).

12L’idée d’organiser des actions collectives semblerait de prime abord une chose assez peu ancrée dans l’ethos du hacker. Si l’archétype idéal est bien celui qui renvoie à une technologie informatique omniprésente, les différents types de relations à l’outil informatique induisent des comportements particuliers, et tous ne sont pas propices ou réceptifs à l’idée d’une puissance politique de résistance grâce à leur pratique. De plus, la sphère qui constitue le monde des hackers est un ensemble à la fois hétérogène et fortement hiérarchisé en fonction des mouvements desquels ils sont issus. Nous avons mentionné une opposition forte entre hackers et crackers, mais elle se double également d’une multitude de dérivations plus ou moins représentées. Toutes se réclament d’un savoir-faire technologique, mais ne l’utilisent pas selon les mêmes méthodes. Par exemple, le lieu commun veut que le cracker (ou encore, crasher) ne sache rien faire d’autre que de scruter ligne à ligne un code informatique jusqu’à en percer la faille. À l’inverse, le hacker revendique une capacité d’invention non destructive à l’égard des programmes informatiques. Mais il peut tout aussi bien obtenir une information par un biais non technologique. C’est l’exemple du social engineering qui prône que le lien le plus faible d’un système informatique a toujours été l’humain : autrement dit, pourquoi crypter votre mot de passe si vous l’écrivez sur un morceau de papier que vous cachez sous votre clavier ? Autre phénomène fustigé par les hackers, celui des script kiddies, c’est-à-dire ceux – jeunes et moins jeunes – qui utilisent des programmes fournis clés en main destinés à pirater un système ou à bloquer un site Web. Encore une fois, ces techniques ne supposent aucune compétence particulière ni l’écriture d’aucun programme spécifique ; elles se bornent à exécuter une routine pour produire un effet donné. Le hacker refusera d’interpréter de tels comportements comme faisant partie d’une forme de résistance, et encore moins comme une forme d’engagement politique. Bref, on voit que les modalités technologiques d’action ne sont pas les seules à prendre en compte. La résistance informatique supposerait donc qu’il n’y ait pas qu’une banale capacité d’obstruction ou de destruction, mais une conception de la technologie qui se double d’une réflexion théorique sur son contenu et ses possibilités.

13C’est ce que N. Auray résume bien lorsqu’il écrit : « Il est néanmoins possible d’extraire de l’éthique hacker une pertinence politique plus haute : caractérisés par un rapport libéré aux urgences temporelles ainsi que par une volonté de libre partage des connaissances, cet humain mutant est un hybride improbable d’ethos universitaire, dont il partage le commun désintérêt pour les choses “économiques” et pour les contingences matérielles, et de communisme primitif, dont il partage la volonté de synusia, de tout mettre en commun. » [15]

14On voit donc bien que l’on retrouve ce double rapport à la technologie : tout d’abord celui d’une prééminence de la connaissance, qui rejoint l’idéal d’inventivité, et celui plus fondamental encore de la libre mise à disposition de ces connaissances, que l’on traduit aujourd’hui en termes de transparence de l’information. Le premier acte de résistance s’origine dans un double présupposé théorique : celui qui défend la libre circulation des informations (moment de la connaissance), et celui qui défend le droit de chacun à disposer de ces informations (moment de la reconnaissance). En somme, on voit que l’ethos des hackers est loin de cautionner une naïveté face aux données technologiques qui composent l’information. Au contraire, celles-ci sont perçues comme l’enjeu d’un combat. Il ne suffit pas de disposer des moyens d’accès à l’information, il faut également les maîtriser. C’est de cette maîtrise que naissent le pouvoir et la capacité d’action qui caractérisent les mouvements de résistance informatique. Au-delà du présupposé quelque peu naïf et éculé selon lequel la communauté des hackers s’engagerait contre l’omniprésence d’un Big Brother tentaculaire, on peut noter que la volonté de s’ériger contre une panoptique surpuissante reste amplement ancrée dans les motivations. Les hackers, parce qu’ils sont souvent les premiers à repérer les dérives technologiques, militent pour une prise de conscience publique des menaces qui pèsent sur les libertés individuelles. L’idée que chaque utilisateur laisse des traces de son parcours sur le réseau serait une représentation de cette menace ; dès lors, la confidentialité des informations devient un enjeu paradoxal. Si la maîtrise de l’information est bien le nerf de ces résistances, comment assumer cette contradiction : une volonté de transparence qui exige que rien ne soit caché au citoyen, et l’exigence de confidentialité qui prône que chaque citoyen ne puisse pas être bridé dans l’exercice de sa liberté individuelle ? On voit donc se profiler certaines difficultés dans les fondements de ce type d’action ; maîtriser l’information certes, mais dans quel but et contre qui ? Pour préserver l’individu des dérives étatiques au nom d’une objection de conscience libertaire, ou pour défendre les valeurs d’une liberté commune au nom d’un intérêt pour la chose publique ?

15Si l’on voit donc ce qu’ils sont et comment ils se composent, reste à en examiner les présupposés théoriques. Y a-t-il une réelle capacité politique d’action dans ces mouvements qui soit justifiable ? Comment parvenir à penser leur coordination alors même qu’ils se détachent de tous les schémas de groupes d’action politique ? Et plus encore, comment assurer leur légitimité dans la mesure même où leur conception de la légalité constitue souvent le prétexte de leur exclusion des processus démocratiques ?

ENJEUX ET FONDEMENTS THÉORIQUES DES NOUVEAUX TERRITOIRES DE RÉSISTANCE

16Sans que cela nous soit immédiatement manifeste, l’idée d’une réticularité informatique omnipotente fait lentement son chemin dans les esprits. Mais qu’est-ce que cette organisation en réseau, ce concept tentaculaire, cette toile à bords flous, aurait de plus que le modèle classique de l’arborescence qui a pourtant largement participé au développement scientifique de l’informatique ? Si le modèle cartésien de l’arbre prenait appui sur un tronc métaphysique solide pour mieux faire croître les branches des sciences, on assiste aujourd’hui à une forme de renversement. Le modèle réticulaire ne s’intéresse plus vraiment au tronc ; sa préoccupation et son but ce sont les racines de cet arbre, celles qui s’étendent sans jamais s’arrêter et qui développent des connexions de plus en plus touffues, de plus en plus distendues. À mesure que la notion de réseau progresse, on s’éloigne des questions de l’origine et du centre, du sens et du fondement.

17Politiquement, il en va de même. Il est intéressant de voir que les milieux alternatifs de la culture informatique ont bénéficié d’un retournement favorable de l’opinion. Il y a peu, la figure du hacker était assimilée, au mieux, à celle d’un hors-la-loi du cyberespace, et au pire, à celle d’un adolescent sclérosé et irresponsable. Sans aller jusqu’aux analyses de P. Himanen qui défend l’idée selon laquelle l’éthique du hacker dessinerait les limites et la postérité des sociétés capitalistes par sa nouvelle conception du travail et de la liberté [16], on peut noter que les hackers apparaissent de moins en moins comme des pirates et de plus en plus comme des figures emblématiques, voire iconiques de la résistance : Linus Torvalds, principal instigateur du logiciel libre et des systèmes d’exploitation open-source, Kevin Mitnick, dont la traque par le gouvernement américain a tenu en haleine toute la communauté informatique et fait couler beaucoup d’encre [17], ou encore John T. Drapper plus connu sous le pseudonyme de Captain Crunch, père des premiers piratages de lignes téléphoniques [18]. Autant d’individus qui, à divers titres, symbolisent le phénomène de la résistance informatique. Mais n’est-il pas précisément étonnant que ce concept de résistance ne renvoie à rien de clairement défini dans le domaine strictement technologique de l’informatique ? Un logiciel peut être protégé, un code peut être caché, des couches logicielles peuvent être superposées, des trames de données peuvent être détournées, mais rien dans un ordinateur ne résiste rigoureusement. L’idée d’une résistance ne pouvait donc venir que d’un détournement de l’outil informatique et d’une réflexion sur la technologie qui provient de ceux qui s’en servent le mieux. En somme, c’est une inversion de paramètres qui résume bien les motivations des mouvements contestataires ou libertaires qui se dessinent aujourd’hui par le biais de la culture du hack : détourner la technologie par la technologie, retourner l’information contre ceux qui veulent la contrôler pour leur prouver ipso facto qu’elle est incontrôlable. Si l’idée de résistance est difficilement applicable aux machines et aux micro-ordinateurs, on peut pourtant remarquer que tout un pan de la rhétorique des hackers s’y apparente : on parle de « guerre informatique », d’ « attaque » sur des serveurs, de « bombes » logicielles, d’ « infiltration », de « virus », voire de « cyberterrorisme ». Tout le champ lexical de l’infection, de la contamination semble parcourir ces démarches de résistance, comme s’il s’agissait de gangrener un organisme. Virii, chevaux de Troie, backdoors, autant de termes qui laissent suggérer le caractère pernicieux, la clandestinité, l’intrusion, et qui s’opposent au vocabulaire strictement technologique pour aller vers la métaphore biologique. Le fer de lance de ces mouvements, c’est que le ver est dans la pomme et que l’on ne peut pas l’en déloger : chaque tentative pour cacher l’information a sa parade, et aucun système n’est totalement sécurisé.

18Mais quels présupposés théoriques accompagnent ces mouvements ? Il ne suffit pas de poser une « éthique » du hacker ; analyser un ethos n’a jamais suffi à le justifier ou à le fonder en raison. Il y aurait bien une réelle dimension politique du rôle du hacker, comme vecteur d’une nouvelle forme de résistance. C’est ce que N. Auray soutient lorsqu’il écrit : « Il y a plus à mon avis à penser les hackers en les définissant comme des vecteurs d’une nouvelle politique (et notamment d’une nouvelle conception de la loi civile), et notamment aussi de nouveaux modes d’ébranlements critiques, qu’en les concevant comme des mailleurs de réseau, plus ou moins adaptés aux exigences néo-connexionnistes du troisième esprit du capitalisme. » [19]

19Deux des points soulevés dans cette position sont fondamentaux. Tout d’abord, ce que N. Auray nomme « ébranlements critiques ». En effet, on peut voir une évolution symptomatique dans la culture des hackers : s’ils étaient à l’origine assez peu préoccupés par la dimension possiblement politique de leurs pratiques, l’élaboration théorique croissante des mouvements « hacktivistes » propose une perspective intéressante. Bien que la définition de cette nouvelle terminologie demeure assez floue de l’aveu même de ses promoteurs [20], il s’agit de l’union entre les méthodes traditionnellement utilisées par les hackers et des revendications politiques. Il s’agit bien là d’un « ébranlement critique » dans la mesure où la mise en commun de ces deux thèmes n’apparaissait pas aller de soi ; nous sommes donc engagés dans une réflexion sur le mariage hybride de deux cultures différentes. D’un côté celle des activistes politiques traditionnels dont les actions les plus courantes sont le sit-in, la manifestation ou le défilé, de l’autre celle des hackers dont le mantra se cantonne à énoncer que « toute information doit être libre », quitte à pénétrer illégalement les systèmes où elle est cloisonnée. Le concept même d’ « hacktivisme » légitime une interrogation sur les mouvements de résistance informatique et leur donne une réalité concrète : la manière dont la revendication politique se métamorphose en une contestation électronique et interroge par là même l’autre visage de la technologie. Si les hackers se sont toujours considérés comme des « éveilleurs de conscience », pointant du doigt les failles de la technologie, les mouvements « hacktivistes » y subordonnent l’idée que la maîtrise de ces failles peut devenir un enjeu politique. Le cyberespace devient alors porteur de conflits et de lutte, générant des foyers de résistance ou dessinant les frontières de zones d’autonomie temporaire : « La TAZ [Temporary Autonomous Zone] est comme une insurrection sans engagement direct contre l’État, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d’imagination) puis se dissout, avant que l’État ne l’écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l’espace. » [21] On voit donc bien là que le virtuel génère sa propre construction politique, son propre ordre, et ses propres modalités d’action, très proches d’un ébranlement critique ponctuel des mentalités, et destiné à fragiliser les structures politiques en place. Par son caractère sporadique et imprévisible, la résistance informatique gagne un terrain inexploré jusque-là : elle revendique la possibilité de frapper partout et toujours puisque l’espace réticulaire est atopique, sans origine et sans frontière. Là où il n’y a plus ni origine ni centre, une intrusion informatique n’est non seulement pas aisément repérable, mais peut engendrer des épiphénomènes imprévisibles.

20Le deuxième point nodal que souligne N. Auray, c’est cette « nouvelle conception de la loi civile ». Il y a en effet un problème que l’on ne peut ignorer lorsque l’on analyse ces mouvements : comment des modes d’actions illégaux, fût-ce en se réclamant de principes justes, peuvent-ils acquérir une légitimité et une efficace politique ? Comment en effet définir la part de l’illégalité et de la légalité dans ces résistances ? Jusqu’ici, pénétrer un système à l’insu de ses administrateurs reste légalement apparenté à une intrusion. Mais ce schéma d’interprétation reste trop simple. Il faut donc soigneusement distinguer d’un côté les motivations, et de l’autre les moyens employés. On peut prendre l’exemple d’un groupe d’hacktivistes reconnus, déjà auteurs d’un célèbre cheval de Troie [22], le Cult of the Dead Cow [23] (CdC) basé à Lubbock, dans l’État du Texas. Sur leur page d’accueil on peut lire la présentation suivante : « Nous croyons au 19e article de la Déclaration des droits de l’homme des Nations Unies / Nous croyons en la dignité de tous les êtres humains. » [24] On voit donc que les réquisits de base sont d’origine légaliste, et non pas immédiatement insurrectionnels ou révolutionnaires. Cette prééminence des textes légaux se retrouve donc dans les logiciels développés pour soutenir leur action : il ne s’agit pas de détruire ou de bloquer les structures étatiques, il s’agit de chercher les moyens technologiques adéquats qui permettront de rendre libre l’information là où elle ne l’est pas. Le dernier programme créé par ce groupe, Camera/Shy, est un navigateur Internet qui permet de contourner la censure numérique mise en place par certains États tels que la Chine populaire ou la Corée du Nord. L’idée est d’utiliser un procédé de cryptage simple, la stéganographie [25], qui permet aux utilisateurs de ce logiciel de communiquer librement malgré les lois en vigueur dans leur pays d’origine.

21Il y a donc bien une hiérarchie et une typologie des moyens employés. Si l’idée d’un logiciel de cryptage qui permet de contourner une censure de l’information peut tenir légalement, d’autres moyens d’actions semblent plus problématiques et défendent une conception de la loi civile différente : devient légale toute action menée par le biais des technologies de l’information, tant qu’elle ne porte pas une atteinte directe à l’intégrité physique des personnes, ou à l’intégrité des machines et des données qu’elles contiennent [26]. Une des sources de ces mouvements est celui de la désobéissance civile, telle qu’elle a été théorisée par H. D. Thoreau [27]. Encore une fois, nous allons voir qu’il y a un hiatus problématique entre les fondements théoriques et la légalité des actions. L’ECD – Electronic Civil Disobedience – se définit comme suit : « La désobéissance civile électronique est une forme légitime de non-violence, d’action directe utilisée pour faire pression sur des institutions engagées dans des actions criminelles ou sans souci éthique [unethical]. » [28] Par conséquent, il s’agit ici aussi de faire coïncider des motivations politiques et des médiations technologiques. La revendication d’actions non violentes se prête fort bien au contexte électronique : les procédés logiciels ne génèrent pas d’altérations ou de dommages physiques sur les personnes. Pourtant, si l’on examine de plus près les méthodes logicielles employées, on s’aperçoit qu’elles suscitent les mêmes interrogations quant à leur légitimité. Les attaques D.o.S mentionnées plus haut sont un des moyens d’action privilégiés de ces formes de désobéissance civile électronique. Sorte de sit-in virtuel, elles sont destinées à « occuper » un espace en bloquant l’accès à des sites définis. Dans ce cas de figure, on a une réelle forme de coordination ; elle consiste à doter chaque « manifestant » d’un logiciel qui va envoyer depuis sa machine un nombre important de requêtes sur le serveur cible pour le paralyser. C’est le cas du logiciel Tactical Flood Net, mis en place par l’Electronic Disturbance Theater (EDT) [29]. Ces attaques reposent sur le présupposé suivant : puisque la séquestration physique ou la destruction matérielle sont proscrites comme moyens de résistance, il faut trouver une autre forme d’aliénation dont les répercussions seront encore plus grandes. Internet étant devenu un enjeu économique d’importance, ces groupes ont eu tôt fait de comprendre que bloquer certains sites à fort potentiel marchand était un moyen sûr d’attirer l’attention sur eux. La libre circulation de l’information muant en capital, bloquer la machine informative revient à bloquer le processus d’accroissement et de spéculation des flux monétaires, au principe même du commerce électronique, la non accessibilité d’un site Web se traduisant en termes de perte financière.

22Si les mouvements de résistance informatique repensent le concept de désobéissance civile et lui donnent une postérité, la nature des moyens employés est laissée dans l’ombre de la légalité. L’idée que le citoyen ait le droit de faire valoir son désaccord suppose-t-elle qu’il puisse pour autant se tenir hors des marges de la loi ? Plus encore, tant que le problème de l’illégalité des moyens d’actions n’est pas réglé, comment ces mouvements peuvent-ils prétendre à la reconnaissance légitime de leurs revendications ? Pourtant, le concept de désobéissance civile est au cœur même de l’exercice démocratique ; il stigmatise les variations de majorité, éclaire les conflits d’opinions. C’est ce qu’Yves Sintomer résume lorsqu’il écrit : « La désobéissance civile vient aussi rappeler que, si la politique implique toujours des rapports de forces matériels et symboliques et le jeu des passions, elle ne saurait s’y réduire : l’appel à l’opinion et la communication politique argumentée sont également présents et c’est en partie d’eux que dépend la dynamique démocratique. » [30]

23On retrouve donc bien cette notion d’un « appel à l’opinion » qui caractérise les mouvements de résistance informatique : l’information doit circuler librement. Mais jusqu’où, précisément, cet appel à l’opinion peut-il aller ? Faut-il réformer la loi pour prendre en compte ces manifestations d’une forme nouvelle, ou leur caractère protéiforme et décentralisé interdit-il toute institutionnalisation de ces procédés ? Institutionnalisation par ailleurs problématique, puisque ce sont bien les institutions qui sont visées au premier chef.

CONCLUSION

24Nous avons souligné que le virtuel – c’est-à-dire ce qui n’existe pas concrètement, ce qui se donne comme intangible – était empreint d’une puissance de plus en plus conséquente. Évidemment, il y a là un paradoxe ; comment ce qui n’existe pas aurait-il un effet sur la réalité ? Et c’est la critique majeure que l’on adresse à ces mouvements de résistance informatique : elles agissent dans un espace virtuel, elles se meuvent dans un cyberespace dont les lois sont sans commune mesure avec notre environnement matériel. Si résister veut bien dire, étymologiquement, se tenir ferme, cela suppose une fermeté concrète, matérielle, terrestre. La résistance suppose des pertes, des dégâts, des postures. Où trouverait-on tout cela dans le chaos numérique du flux des données ?

25Pourtant, les mouvements que nous avons examinés indiquent bien une chose : le virtuel crée son propre ordre d’action. Il ne se limite plus à n’être qu’une chimère ou une pâle copie du réel : il génère ses propres effets sur le réel. Le domaine juridique est toujours un bon indicateur en ces matières ; dans ce cas, si le virtuel n’était qu’un espace d’indécision éthéré, de vide matériel, comment expliquer que nos institutions cherchent à le réguler ? Si l’on prend aujourd’hui en compte la criminalité informatique, qu’on la considère comme un délit et qu’on la sanctionne au même titre qu’un vol qui se produit dans la rue, c’est bien que le virtuel a cessé d’être virtuel. En ce sens, la résistance informatique ou virtuelle peut être porteuse de la même puissance ontologique : elle produit des effets dans le réel, donne corps à ses idées, fût-ce à travers les bits et les octets. À ce titre, il devient difficile de ne la considérer que comme un mouvement marginal, sous prétexte que son fonctionnement dessine des perspectives qui ne nous sont pas aussi politiquement familières que d’autres. S’il nous fallait une preuve que la société de l’information occupe un terrain de plus en plus conséquent, l’émergence de ces résistances en est une.

26Évidemment, une difficulté demeure : quelle légitimité accorder à des mouvements qui se fondent sur l’illégalité comme mode d’action ? Nous avons tenté de donner quelques éléments de réponse, notamment à travers les sources théoriques auxquelles puisaient ces résistances. Mais cette illégalité que l’on met en avant n’est-elle pas surfaite ? Dès lors qu’il y a acte de résistance, ne se place-t-on pas d’emblée hors des cadres institutionnels d’expression, puisque c’est là le seul moyen de contourner l’obstacle ? Le comportement des juristes à l’égard de ces nouveaux territoires de résistance est à la fois retors et symptomatique : il vise à les faire concevoir par l’opinion commune non pas comme des résistances légitimes, mais comme une forme de terreur. Les lois du gouvernement Bush, le Patriot Act en tête, se sont appuyées sur ce glissement sémantique : on autorise les agents du gouvernement à s’introduire dans l’ordinateur d’un tiers si celui-ci est suspecté d’activité terroriste. Dès lors, la résistance informatique est assimilée à une forme de terreur. Et les hackers qui ont fustigé cette loi comme une violation du droit à la vie privée ont été dénoncés comme de mauvais patriotes. S’il y a bien un « cyberterrorisme », il serait cette fois-ci plus de l’ordre d’une virtualité que d’une réalité [31]. Comme nous l’avons vu, les mouvements de désobéissance civile électronique mettent en avant une forme de non-violence et de sauvegarde de l’intégrité physique. Le terrorisme vise des enjeux de pouvoir, non de devoir. Or la caractéristique principale des résistances que nous avons analysées est justement l’insistance sur la visée éthique de leurs actions. Il s’agit de « rendre libre l’information » là où elle ne l’est pas, ou encore de dénoncer des comportements ou des actes qui briment la liberté d’expression et de conscience.

27Dans leur ensemble, ces résistances dessinent plus un avenir qu’un chaos politique, quelque chose comme une résistance autolimitée, destinée à promouvoir une prise de conscience du pouvoir technologique et de son caractère ambivalent. Cosmopolitisme inédit, revendication libérale des droits de l’individu ou appel à la constitution d’un espace politique de la contestation, ces mouvements de résistance informatique dessinent les contours sinueux du nouveau militantisme.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/cite.017.0055