L'islamisme comme idéologie et comme force politique
- Par Bruno Étienne
Pages 45 à 55
Citer cet article
- ÉTIENNE, Bruno,
- Étienne, Bruno.
- Étienne, B.
https://doi.org/10.3917/cite.014.0045
Citer cet article
- Étienne, B.
- Étienne, Bruno.
- ÉTIENNE, Bruno,
https://doi.org/10.3917/cite.014.0045
Notes
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[1]
L?islamisme au Maghreb, Paris, Karthala, 1988.
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[2]
En ce qui concerne l'Afghanistan on peut lire les écrits récents de mon collègue O. Roy mais je conseille aussi à tous les vieux lecteurs qui ont le temps de relire L?homme qui voulait être roi de R. Kipling.
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[3]
O. Carre, Lecture révolutionnaire du Coran par S. Qutb frère musulman radical, Paris, Presses de la FNSP, Éditions du Cerf, 1984 ; O. Carre et al., Les radicalismes islamiques, 2 vol., Paris, L?Harmattan, 1985 ; O. Roy, L?Afghanistan. Islam et modernité politique, Paris, Le Seuil, 1985 ; G. Kepel, Le prophète et le pharaon, Paris, La Découverte, 1984 ; B. Étienne, L?islamisme radical, Paris, Hachette, 1987. Et bien entendu tous les ouvrages des mêmes qui ont suivi plus ceux de Burgat, Tozy, Martinez, etc.
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[4]
Gilles Kepel a étudié cette période et ces mouvements dans son premier livre, Le prophète et le pharaon, Paris, La Découverte, 1984.
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[5]
Cf. mon petit ouvrage sur la thanatocratie des Amants de l'Apocalypse, Éditions de l'Aube, 2002.
1Il faut tout d?abord rappeler que le terme « islamisme » a changé de sens deux fois en deux siècles : avant la période coloniale il signifie tout simplement l'islam comme « mahométisme ». Ce n?est que plusieurs décennies après les indépendances nationales qu?il va prendre le sens actuel. Nous avions tous (Kepel, Tosy, Burgat, quelques autres et moi-même) décrit l' « islamisme radical » comme étant l'utilisation politique de thèmes musulmans mobilisés en réaction à la « westernization » considérée comme agressive à l'égard de l'identité arabo-musulmane, réaction perçue comme une protestation antimoderne.
2L?islamisme a mis en avant ce qui est intrinsèque, propre et essentiel à l'islam, ce qui constitue un facteur d?unité de la Communauté arabo-islamique en tant que bUmma : il proposa un ressourcement et une relecture dans la droite ligne du réformisme.
3Ce mouvement s?articulait autour de la critique du fondement laïque de la modernité. Les débats sur ce point en Égypte dans les années 1925 ne furent pas moins violents que ceux des années 1970-1980. Il est certain que la lutte pour l'interprétation hégémonique du répertoire musulman, actuellement réparti entre plusieurs groupes sociaux, va se poursuivre en s?intensifiant. Or, depuis quelque temps, cette lutte a changé de terrain et délaisse les grands débats théologiques d?antan. Elle s?est modernisée tout en passant à la violence politique, en particulier en raison de la répression étatique systématique. En effet, depuis les années 1970, la réaffirmation du religieux comme marqueur identitaire dans le monde islamique a relayé le nationalisme puis le « socialisme arabe ». C?est pourquoi je préfère encore aujourd?hui parler d? « islamisme radical » c?est-à-dire que la doctrine orthodoxe est prise au sérieux sur tous les plans, y compris dans le passage à la violence politique. François Burgat a d?ailleurs donné la meilleure définition de cet « islamisme radical » : « Le recours au vocabulaire de l'islam opéré (initialement mais non exclusivement), au surlendemain des indépendances, par les couches sociales freinées dans leur accès aux bénéfices de la modernisation pour exprimer (contre ou, le cas échéant, depuis l'État) un projet politique se servant de l'héritage occidental comme d?un repoussoir mais autorisant, ce faisant, sa réappropriation. » [1]
4L? « islamisme » est donc l'utilisation politique de l'islam par les acteurs d?une protestation antimoderne perçue comme portant atteinte à leur identité à la fois nationale et religieuse. Je suis cependant d?accord avec G. Kepel et O. Roy sur un point : le projet politique de créer un État islamique classique en référence aux quatre premiers califes, les « Rachidun », conforme à la Shari?a, sinon la respectant, est un échec complet partout dans le monde arabe et même dans la périphérie musulmane comme par exemple en Iran.
5Aujourd?hui, pour certains analystes, l'islamisme n?est plus le produit d?un processus historique complexe. Il devient une causalité essentielle ! Sont alors confondus dans un amalgame effrayant le croyant sincère (al-Mu?imin), le musulman (al-Muslimin), les islamistes (al-Islamyyin), l'islamiste radical, l'intégriste, le fondamentaliste, le néo-fondamentaliste, le fanatique, le terroriste, « le » Djihad / guerre sainte (al-Jihad / la guerre juste), le Harem / lieu interdit, le voile / tchador (al-Hijab) et les barbus (Fidel Castro versus Ben Laden ?) : les mots sont amers !
6Je soutiens que l'intégrisme consiste à réduire un individu à son appartenance supposée ou fantasmée, à son apparence physique donc à stigmatiser l'Autre. Or tous les musulmans ne sont pas arabes ni arabophones, loin s?en faut : la « patrie des Arabes » al-Watan al-barabiyya ne regroupe pas tous les musulmans et ils ne pensent pas comme un seul homme même si la communauté des croyants, l'Oumma (al-bUmma al-islamyya), est un rêve au sens où la chrétienté constitue un ensemble idéal. Les Arabes ont donc une patrie et une matrie. Leur schizophrénie se situe dans l'attraction-répulsion que produit sur eux cet « Occident » télévisé et l'espoir insensé de la nouvelle Hijra : l'émigration, le vote avec les pieds pour échapper autant à la misère qu?à la dictature.
7Certes, l'islamisation « par le bas » a largement progressé, mais les mouvements islamistes ont été pour la plupart « nationalisés » par leur combat dans chaque pays et aucun n?a la possibilité de combattre les États-Unis, même pas les mouvements palestiniens. Ils ont déjà assez de difficultés à se battre entre eux et contre leur pouvoir local accusé de trahir l'islam. Que ce soit les GIA ou le Hamas mais peut-être pas le Jihad égyptien, ces mouvements défendent leur territoire contre un ennemi interne (le pouvoir algérien) ou externe (les soldats israéliens) mais n?entendent pas restaurer le califat ni la bUmma ! Certes, ils se conçoivent comme luttant contre le Mal au sens absolu et coranique de al-Taghut, le rebelle. Ainsi, le Jihad, le combat personnel sur la voie de Dieu, est devenu le combat contre les dictateurs et les mauvais musulmans. Ce qui est d?ailleurs un sens parfaitement orthodoxe. Bien peu de militants islamistes exigent de se lancer aujourd?hui dans un combat international contre les Américains certes abhorrés, détestés à cause de leur soutien à Israël et de leur présence sur le Haram, la terre sainte depuis la guerre du Golfe. L?éventuelle mobilisation des masses arabes ne porte pas sur l'admiration de Saddam Hussein ou de Ben Laden mais marque la solidarité – depuis la mort de Nasser – avec les peuples écrasés à la fois par la dictature et les bombes !
8Il nous faut donc comprendre le changement que représente la nouvelle stratégie de la « nébuleuse » Ben Laden : elle est « ultramoderne » en forme de network, de réseaux. Elle n?est pas constituée par une organisation centralisée, même si le Pakistan sert d?arrière-base logistique et culturelle pour la formation « théologique » des étudiants théoparanoïaques, les talibans [2]. Elle n?est pas composée de militants d?une même patrie, d?une même région musulmane, ni même d?un même rite. Elle ne recrute pas les pauvres et les délaissés mais les instruits et les ingénieurs. Elle coordonne des groupes très différents et des services « étatiques » qui ne peuvent avouer leur aide ponctuelle.
9Idéologiquement, cette nébuleuse est à la fois très moderne par sa capacité à utiliser les techniques « occidentales » et en même temps très traditionaliste puisqu?elle se réfère en fait – en dépit des dénégations officielles – à l'idéologie wahhabite c?est-à-dire à l'une des interprétations les plus fondamentalistes de l'Islam. Si l'on compare avec le programme des Frères musulmans, celui-ci apparaît comme relativement ouvert (association créée en Égypte vers 1925-1928 par le cheikh Hassan al-Banna) :
Une invitation au retour aux sources.
Une voie traditionnelle.
Une réalité soufie.
Une entité politique.
Un groupe sportif.
Une ligue scientifique et culturelle.
Une entreprise économique.
Une doctrine sociale.
10L?association fut dissoute pour la première fois en 1948 et al-Banna assassiné lui-même en 1949. Son idéologie a certes servi de base pratique à nombre de mouvements. Mais les harakat avaient aussi d?autres sources et surtout depuis quelques années le wahhabisme l'a emporté dans certaines régions musulmanes car il ne faudrait pas oublier qu?il y a plus de musulmans « asiatiques » que d?arabes.
11Mais surtout il ne faut pas se polariser sur le seul Oussama Ben Laden : ce système n?a pas qu?un seul chef et ce serait ignorer le fonctionnement de l'énorme holding de la famille Ben Laden. Ce serait ne rien comprendre au système tribalo-segmentaire qui caractérise l'alliance de la tribu des Bani Sa?ud avec la secte wahhabite. Ce serait surtout sous-estimer le financement de tous les mouvements « islamistes » par l'Arabie Saoudite, la Ligue islamique mondiale, la Banque islamique et la Conférence islamique mondiale, le comité al-Qods pour la libération de Jérusalem, sans oublier les fausses ONG et les organisations pieuses et caritatives.
12Il semblerait enfin que certains comprennent – par-delà la figure mythologisée du commandant Massoud – qu?il y avait autant de distorsions tribalo-segmentaires chez les alliés du Nord-Afghanistan et que, autour de Ben Laden, les conseillers pakistanais, égyptiens et autres avaient sans doute beaucoup plus d?influence que lui-même.
13Mais pour dépasser cette simple analyse lucide, il faut aller encore plus loin : il faut cesser de parler à tort et à travers de guerres de religion et abandonner le slogan « Occident versus islam ». Pour ce faire, il faut tout d?abord rappeler deux faits historiques. Toutes les guerres de religion confondues ont fait, en deux mille ans, bien moins de morts que celles – laïques – de 1914-1918 et 1940-1945. Si l'on y ajoute les morts du stalinisme et du totalitarisme athée sans oublier les Khmers rouges et la Chine ne serait-ce qu?au Tibet, la comparaison devient encore plus insupportable. Les musulmans ont été, depuis le partage de l'Empire ottoman, bien plus victimes qu?assassins. Il a fallu qu?il y ait des victimes civiles américaines en Amérique, pour que le monde « libre » prenne en compte le terrorisme alors que les victimes principales en sont massivement les musulmans eux-mêmes depuis plusieurs décennies.
ESSAI DE TYPOLOGIE DES MOUVEMENTS ISLAMISTES
14Si une typologie s?avérait possible, elle n?en reste pas moins localement mouvante. On y distingue des mouvements piétistes, conversionnistes, réformateurs, révolutionnaires, violents, mondains, excommunicateurs et politiques. Dans l'ensemble du monde arabe, cette diversité dépend du type de répression étatique et du type d?islam officiel, moniste ou pluraliste. Il en va de même dans l'islam non arabe comme l'a démontré Olivier Roy pour l'Afghanistan [3]. Mais, en réalité, ces mouvements jouent le rôle de substituts politiques. Ils expriment une critique sociale dans le monde islamique et une contestation du communisme dans les pays de l'Est. Ce retour au religieux est contemporain de l'effondrement de l'idéologie communiste et des luttes de décolonisation. Il est aussi lié à l'arrêt de la croissance et de ses promesses. Comme si une crise sur l'avenir faisait resurgir le principal passé disponible. Toute une série de groupes (Gouch Emounim, Frères musulmans, groupes évangéliques, Adventistes, Hassidim, charismatiques, etc.) ont toujours prétendu à la seule orthodoxie dans la lutte pour le monopole de la vraie Révélation, en concurrence avec les orthodoxies des clercs légitimes pour dire l'ordre du monde.
15Dans toutes les sociétés arabo-musulmanes existaient – et existent encore – des organisations culturelles, corporatistes, confrériques et religieuses qui quadrillaient la société civile. Certaines d?entre elles ont été un réservoir pour le recrutement des militants islamistes et leur ont servi parfois de base logistique, ce qui leur permettait d?être immergés dans le peuple d?en-bas à l'abri des hauts fonctionnaires de sécurité. Certains groupes ou associations étaient simplement « piétistes » : les réunions tournaient autour de prières surrérogatoires, de lectures pieuses ou de rituels supplémentaires par rapport aux obligations canoniques.
16D?autres que l'on peut appeler « Groupes conversionnistes » saisissaient toutes les occasions (mariage, circoncision, enterrement) pour rappeler les musulmans à des pratiques plus orthodoxes. Il existait enfin des associations de maintenance de la tradition culturelle et musicale arabe, des sortes de clubs « folkloristes ».
17Que ce soit à la fin de l'Empire ottoman, pendant la colonisation ou après les indépendances nationales dans les périodes de dictature, certains membres de ces associations ont crée des associations prosélytes à partir de l'idée d?apostolat : obligation de la DA?WA, l'appel, l'apostolat, la mission.
18Cette lecture impliquait une hiérarchie pour tout bon musulman qui ne pouvait se contenter d?être un croyant banal, comme les juifs et les chrétiens, ajoutaient ces prosélytes :
Muimin >> Muslimin >> Islamyin >>>> Croyant > musulman > militant.
19On peut dire que le type idéal de cette évolution est constitué par l'Association des Frères musulmans. Mais après les indépendances nationales on constate l'apparition de véritables groupes politiques. Des groupes conversionnistes des musulmans (Jihad interne). Des groupes excommunicateurs des pouvoirs islamiques (Jihad + Hijra repli au désert intérieur). Ces groupes rappellent que la formule orthodoxe de la Cité idéale musulmane doit respecter l'ordre suivant :
Din >>> Dunya >>> Dawlat ;
20L?ordre hiérarchique est : Religion > monde > État.
21L?islamisme contemporain est né de cette affirmation théorique : « L?ordre transcendantal des choses est la religion, le monde, le pouvoir politique : la religion (din) prévaut sur le monde séculier (dunya) et la forme du pouvoir politique (dawlat) est secondaire. »
22Ces groupes politiques, dont certains vont devenir de véritables partis politiques comme le FIS en Algérie, vont utiliser, selon les circonstances et la violence de l'État qui les réprime, des techniques différentes :
23a / islamisation par le bas, travail caritatif dans les quartiers populaires ;
24b / démocrate (voie légale) : participation aux élections ;
25c / violence contre l'État impie ;
26d / Jihad externe (la route de Jérusalem passe par La Mecque).
27Parallèlement il existe aussi des groupes « ummistes » c?est-à-dire pan-islamistes qui ne sont pas simplement nationalistes et dont la problématique est beaucoup plus large :
28a / restauration du khalifat ;
29b / abolition des frontières ;
30c / négation de l'État comme héritage colonial.
31Bien entendu, un certain nombre de ces groupes ont dévié dans le racket pur et simple en particulier en Algérie où la répression a éliminé les cadres laissant ainsi la place à de jeunes « émirs » autoproclamés mais sans culture ni politique, ni religieuse. Quelle est alors l'idéologie de ces groupes par rapport aux organisations politiques ?
32Pour le comprendre, il faut remonter au début du XXe siècle. L?effondrement de l'Empire ottoman et le partage du Proche-Orient par l'Angleterre et la France ont suscité de profonds bouleversements et donc des réactions religieuses, culturelles et politiques qui ne sont pas sans conséquence aujourd?hui encore.
33La liaison est évidente avec la question de l'apparition d?un islam politique. C?est en raison de l'intrusion de l'Occident européen et technologique au Proche- et au Moyen-Orient, puis de la colonisation de certains pays arabes, que les clercs musulmans ont réagi d?abord de façon négative. Puis, rapidement, d?autres intellectuels arabes et musulmans ont cru pouvoir tirer profit de l'apport positif de cette modernité allogène. Le débat et le combat à ce propos sont toujours d?actualité.
34On peut présenter dans le schéma ci-après un des effets contradictoires de cette modernisation venue de l'extérieur : certains clercs « réformistes » utilisèrent les valeurs progressistes de l'Europe pour effectuer une re-lecture de leur propre héritage. Ce fut en particulier l'expérience nommée « salafiste ». Le mot vient de Salaf, les Anciens ou les pieux ancêtres (al-Salaf al-Salah). Leur idée était de revenir aux premiers et vrais enseignements de l'islam originel. Mais les salafistes devinrent plus nationalistes que « ummistes » ou panarabistes. Ils déclenchèrent un processus qui fut à l'origine des différentes options culturelles, politiques et religieuses au début du XXe siècle et qui provoquèrent les clivages encore visibles aujourd?hui dans le monde arabe.
35Les incidences socioculturelles et politiques du Courant réformiste :
36Les intellectuels arabes et musulmans :
37De nombreux savants réformistes ont parcouru tout le monde arabe au début du XXe siècle. Depuis Jamal al-Din al-Afghani qui vint même à Paris débattre de la modernité de l'islam avec un Renan méprisant, jusqu?à Rachid Ridah ou Mohammad Abduh qui parcourut le Maghreb, pour prêcher la bonne parole moderne dans les mosquées. Les mouvements réformistes se développèrent alors en Algérie, en Tunisie, au Maroc et surtout en Égypte sous l'égide de grandes personnalités à la fois religieuses et politiques. Au Maghreb, occupé par les Français, des Sheikhs comme Taalbi, al-Wazzani, Ben Badis et d?autres moins connus, créèrent alors les associations des Oulémas. Celles-ci devaient fournir les bases du mouvement nationaliste.
38Paradoxalement l'idéologie arabo-musulmane diffusée par ces cercles est aussi à l'origine des mouvements dits « islamistes ».
39Mais alors quand un islam politique est-il apparu ? L?islam serait la seule religion à ne pas séparer le politique du religieux, le spirituel et le matériel, le social du normatif, etc. Le christianisme ignore-t-il donc le politique ? Omnis potestas a deo... per populum !
40Nous ne saurions oublier notre propre passé et la querelle des deux glaives : dans la concurrence entre les ordres et les institutions politiques et religieuses pour dire le sens du monde, l'histoire de l'Occident chrétien montre que le combat fut parfois féroce et que la solution s?imposa souvent par la force. Que l'on se rappelle le drame que fut la séparation des Églises et de l'État au début du XXe siècle en France. Mais cette mise au pas des Églises fut encore plus terrible dans les pays communistes et même au Mexique. La querelle est loin d?être définitivement close en Europe : la reconnaissance officielle, au plan européen, de l'héritage religieux chrétien continue à diviser la France, la Belgique et l'Allemagne. Récemment, le président des États-Unis a cru décrire l' « Axe du Mal » en des termes bien plus « religieux » que politiques !
41La seconde raison tient à l'histoire de l'apparition de l'islam : religion et politique y sont étroitement liées mais, malgré tout, immédiatement séparées. On peut soutenir que, dès la prise du pouvoir par les Ommeyades, le politique domina le religieux. L?imam, sauf dans le chiisme, n?est que le conducteur de la prière et ne saurait se mêler de politique sans s?attirer les foudres du pouvoir. Le penseur le plus célèbre auquel se réfèrent volontiers les islamistes, ibn Taymiyya, a, pour cette raison, passé la moitié de sa vie en prison. Il n?en reste pas moins évident que, tout au long de l'histoire musulmane, de nombreux clercs ont essayé de récupérer des pouvoirs religieux autonomes, s?appuyant pour cela sur les aspects normatifs du Coran et de la Shari?a. Ils opposèrent à l'ordre public la nécessité de gérer la morale, la famille, c?est-à-dire, en fait, tout un pan du droit privé. Par-dessus tout, ils arguèrent du fait que le pouvoir politique devait assurer à chaque musulman la possibilité d?accomplir ses obligations religieuses.
42Cette stratégie est encore celle des « islamistes » contemporains qui sont sur ce point les héritiers d?une longue tradition. Ils reviennent sans cesse sur les mêmes problèmes : le statut de la femme, les interdits alimentaires (surtout l'alcool), les jours fériés pour cause de fêtes religieuses, etc. Dans le même temps, ils dénoncent les pouvoirs politiques peu respectueux des règles de l'islam. C?est ainsi que le politique rejoint le religieux.
43Dans cette logique, ils n?ont aucune difficulté à démontrer que la situation est grave parce que ceux qui avaient en charge la sécurité du Dar al-islam ont trahi la cause sacrée. Quand la situation devient catastrophique, ils sont alors considérés comme responsables du drame. Pour la Communauté musulmane mise en garde sur ce point par le Coran lui-même, la pire des calamités, la Fitna, est le désordre doctrinal. Dans ce cas ultime, les hommes politiques au pouvoir sont dénoncés comme prévaricateurs puis comme infidèles. Ils sont assimilés à al-Taghut, le « rebelle suprême », en référence au Coran, S. II, v. 256-257. Ils peuvent alors être excommuniés et même éradiqués par tous les moyens. La théorie du tyrannicide était justifiée par des groupes comme celui qui assassina Sadate, le groupe égyptien Excommunication et émigration au désert (Takfir U Hijra) [4].
44Aujourd?hui c?est le monde entier qui est appelé à être détruit pour que le royaume advienne. On dirait presque que Ben Laden et ses conseillers égyptiens ont lu l'Apocalypse de saint Jean [5]...
45Mais extirper le Mal n?est pas une conception exclusivement propre à l'islam...