Démocratie et religion en Israël
- Par Michel Abitbol
Pages 15 à 32
Citer cet article
- ABITBOL, Michel,
- Abitbol, Michel.
- Abitbol, M.
https://doi.org/10.3917/cite.012.0015
Citer cet article
- Abitbol, M.
- Abitbol, Michel.
- ABITBOL, Michel,
https://doi.org/10.3917/cite.012.0015
Notes
-
[1]
Même une personnalité, aussi large d’esprit que le Grand rabbin de France, Zadoc Kahn, contemporain de Théodore Herzl, avait du mal à imaginer un « État juif » sans religion : « La loi juive, expliqua-t-il, en 1897 au journal parisien Le Journal, embrasse tous les détails de la vie, affaires religieuses, affaires politiques, affaires pénales, etc. Rétablira-t-on un tel régime ? Reviendra-t-on à la domination souveraine exclusive de la Loi de Moïse et du code rabbinique ?... Je ne pense pas que le Dr Herzl et ses disciples acceptent un instant l’idée d’une théocratie despotique. Ils savent trop quels sont les fruits de l’intolérance pour ne pas inscrire en première ligne de leur Constitution, la loi de tolérance. Mais si aucune de ses lois, ni civiles ni politiques, ni religieuses, n’est juive, pourquoi le nouvel État s’appellera-t-il État juif ? »
-
[2]
À lire la presse des milieux orthodoxes de ces jours-ci, les attentats du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers de New York et le Pentagone à Washington trouvent le plus naturellement du monde leur place dans la longue liste des signes annonciateurs du Messie.
-
[3]
Suivant une version très répandue en milieu ultra-orthodoxe, Hitler aurait suivi les conseils du Mufti de Jérusalem, al-Hajj Amin al-Husayni, qui, excédé par les agissements sionistes, aurait convaincu les nazis de déclencher la « solution finale ».
-
[4]
En septembre 2001, le journal ultra-orthodoxe Hamodia’ mentionnait la conférence de Durban parmi les calamités ayant frappé le peuple juif à cause du sionisme qui a voulu « normaliser » les Juifs, banaliser leur histoire et les doter d’un État comme les autres. « Il a récolté ce qu’il a semé. Le monde aurait mieux compris l’attitude d’Israël s’il avait invoqué le judaïsme et la Torah comme source unique et exclusive de ses droits historiques et religieux sur Eretz Israel et les territoires “libérés” », ajoute cet organe d’Agoudat Israël...
-
[5]
Clivages politiques et religieux confondus, la société israélienne est divisée en deux grands blocs : un bloc libéral et laïque qui représente les deux tiers de la population et qui s’oppose au statut actuel de la religion et des religieux dans le pays (mariage civil, autorisation des transports publics les jours fériés, ouverture des centres commerciaux le shabbat, etc.) et un bloc conservateur et religieux représentant un tiers de la population qui est pour le maintien de la situation actuelle.
-
[6]
Cité par Claude Klein, La démoctratie d’Israël, Paris, Le Seuil (1997), p. 287-288.
-
[7]
Ben Gourion a cru pouvoir avancer dans sa réflexion en mettant à contribution une cinquantaine de « sages » juifs de la Diaspora. Comme on peut le constater, à la lecture du dernier ouvrage d’Eliezer Ben Raphaël consacré à ce sujet, les résultats de cette opération ont été plutôt décevants (Qu’est-ce qu’être Juif ? suivi de 50 Sages répondent à Ben Gourion, Paris, Balland, 2001).
-
[8]
Le sociologue « critique » Baruch Kimmerling vient d’en dresser un tableau percutant (The End of Ashkenazi Hegemony, Jérusalem, Keter, 2001).
-
[9]
Les orthodoxes juifs non plus ne seraient pas mécontents de voir la Tikva abolie.
-
[10]
L’application de la « Loi du Retour » serait ainsi étendue aux Arabes. Ce qui aurait pour conséquence immédiate le rapatriement des réfugiés palestiniens en Israël tel que n’ont jamais cessé de le revendiquer les Palestiniens, de part et d’autre de la « ligne verte ».
-
[11]
Sondage réalisé par Sami Smooha et As’ad Ghanem de l’Université de Haïfa et publié par le quotidien Haaretz du 11 septembre 2001.
1Israël se veut un État « juif et démocratique » puisant ses valeurs de liberté, d’égalité et de justice dans le message biblique autant que dans les Lumières européennes. Né de la réalisation d’une idéologie « profane » – le sionisme – qui a été élaborée puis véhiculée par des militants non religieux et souvent athées, Israël tire néanmoins l’essentiel de ses symboles de légitimité dans la tradition juive qui s’est imposée dans le choix de l’hébreu comme langue nationale ou dans celui du Shabbat (samedi) comme jour de repos hebdomadaire, sans oublier le fait que l’idée même d’un État juif s’inspire du vieux rêve messianique de « retour à Sion » et de « rassemblement » des Exilés.
2Théodore Herzl et Max Nordau exceptés, les dirigeants sionistes et leurs successeurs israéliens n’ont jamais envisagé cependant de séparer l’Église de l’État comme aux États-Unis et en France ni, à l’inverse, de proclamer le judaïsme religion d’État, à l’exemple de l’islam dans la plupart des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, de l’anglicanisme en Angleterre, du protestantisme luthérien dans les pays scandinaves, de l’église orthodoxe en Grèce ou en Bulgarie, ou du catholicisme en Irlande et, jusqu’à une date récente, en Espagne, en Italie et dans la plupart des pays d’Amérique latine. N’étant pas non plus une théocratie comme c’est le cas de l’Iran ou de l’Arabie Saoudite qui n’ambitionnent guère, pour leur part, le statut d’États démocratiques, Israël est bel et bien un État laïque – même si d’après la boutade féroce de Yéshayahu Leibovitch c’est un « État laïque de mauvaise réputation religieuse » – ne reproduisant aucun modèle connu de relations entre religion et État. Ainsi, si dans sa Proclamation d’Indépendance de mai 1948, il s’engage à garantir « l’égalité et la pleine liberté d’opinion et de culte à tous ses citoyens, sans distinction de race, de sexe et de croyance », il est cependant l’un des rares pays démocratiques qui, pour des raisons de paix civile, liées en partie à la nature composite de sa population, abandonne des pans entiers de sa juridiction à des tribunaux religieux dont les juges sont rétribués par l’État au même titre que les magistrats des cours civiles. Conformément à une tradition héritée du système ottoman des millet (ou communautés ethno-religieuses) qui a été maintenue par le Mandat britannique, les tribunaux religieux ont compétence en tout ce qui concerne les mariages et les divorces qui sont régis exclusivement par la Halakha juive ou la Shari’a musulmane.
3Historiquement, c’est David Ben Gourion qui est à l’origine de cette entorse à la laïcité démocratique, entrée dans le jargon du parlementarisme israélien sous l’euphémisme de « statu quo » : s’apprêtant, en 1948, après la décision des Nations Unies sur la partition de la Palestine en un État juif et un État arabe, à annoncer la création de l’État d’Israël, il lui importait beaucoup d’obtenir le soutien préalable des milieux orthodoxes connus pour leur hostilité à l’idée d’un État juif. Aussi, s’est-il engagé auprès de leurs dirigeants à leur reconnaître le droit à un enseignement privé et autonome, à proclamer le shabbat comme jour de repos hebdomadaire obligatoire, et à faire respecter les règles alimentaires rituelles de la Kashrout dans toutes les institutions de l’État, à commencer par l’armée, la police et les autres services publics du pays. Quelques années plus tard, lorsqu’il fera voter par la Knesset, en 1950, la Loi du Retour permettant à tout « Juif » qui le désire de venir s’installer en Israël et d’y obtenir sa citoyenneté, il fera croire aux religieux que ce texte sera appliqué aux seuls immigrants répondant aux critères traditionnels de la Halacha suivant lesquels est considérée comme juive toute personne née d’une mère juive.
4Cette interprétation, outre qu’elle ne tient pas compte des dizaines de milliers de Juifs nés de mariages mixtes ou appartenant à des sensibilités religieuses non orthodoxes (conservateurs, réformistes, etc.) va être sérieusement malmenée par la Cour suprême qui, au cours de ces dernières années, apparaît comme le dernier rempart contre ce que les laïques israéliens appellent le « chantage des religieux ». Ceux-ci, derrière des considérations historiques et culturelles de prééminence du droit rabbinique par rapport au droit civil remettent en question jusqu’à l’identité sioniste de l’État d’Israël telle que l’ont conçue ses fondateurs qui excluaient, sans exception, la « captation » du judaïsme par une seule de ses composantes confessionnelles, fût-elle la plus ancienne et la plus répandue dans le monde juif.
5Sans le vouloir, les milieux orthodoxes se placent dans la même perspective que les Arabes israéliens qui rejettent pareillement les fondements idéologiques de la démocratie israélienne dont ils dénigrent tous les symboles nationaux, depuis la langue officielle, l’hébreu et l’emblème de la Menorah, le chandelier à sept branches, jusqu’aux couleurs du drapeau national et au texte de la Tikva, l’hymne national.
SIONISME ET JUDAÏSME
6En fait, le sionisme n’a jamais été en odeur de sainteté dans les milieux orthodoxes qui, de tout temps, ont considéré ses objectifs politiques comme une atteinte inexpiable aux fondements les plus sacrés de la religion juive. En se fixant pour but ultime de « normaliser » les Juifs et en voulant les doter d’un État, « comme tous les peuples », dans la terre de leurs ancêtres, le sionisme a aspiré, en effet, à dédramatiser la question juive en la « sécularisant ». Elle est devenue ainsi pour ses idéologues autant que pour les penseurs modernistes des Lumières juives (Haskala) un simple problème humain de régénération sociale ou de construction nationale alors qu’il s’agit – soutiennent les milieux religieux – d’une question métaphysique de premier plan, mettant en jeu les notions eschatologiques de « Galut » (Exil) et de « Gueoula » (Rédemption) et celle de Kibbutz Galouyot ou « rassemblement des Exilés » qui est l’apanage de la « Fin des Temps » messianiques. Condamné pour son activisme volontariste qui déroge à la règle de passivité enseignée par la tradition, le sionisme est, de ce fait, une entreprise sacrilège qui, de surcroît, enfreint le triple serment que les Juifs se seraient engagés à respecter depuis la destruction du Temple :
7— « ne pas monter sur les remparts », c’est-à-dire ne pas émigrer en masse et en rangs serrés en Terre sainte ;
8— ne pas précipiter la « Fin des Temps » en essayant de restaurer, par des voies naturelles, le « royaume de David » ;
9— et, enfin, ne pas « susciter le courroux des nations » ou plus prosaïquement, ne pas se mettre à dos les Puissances en voulant rétablir la souveraineté juive en Palestine.
10À cela s’ajoute le reproche de désacralisation de la Terre promise qui ne saurait être réduite à une simple « patrie » comme n’importe quel autre pays du monde. C’est un lieu saint dans toute l’acception spirituelle de ce terme, devant susciter fascination, attrait, crainte et répulsion à la fois et, ne pouvant, en aucune manière, servir de terre d’asile pour des impies, bafouant sans vergogne les desseins divins et rabaissant la langue hébraïque au rang de langue vernaculaire de tous les jours. Ne peut approcher la Palestine ni venir s’y installer qui veut et, par conséquent, il ne saurait y avoir place pour une entité juive qui ne soit pas d’essence religieuse.
11Moins pour calmer leurs adversaires religieux que pour s’attacher les masses populaires juives d’Europe orientale et d’ailleurs, Herzl et ses successeurs seront amenés par la suite à tempérer leurs envolées laïques : retrait du projet d’établissement d’un État juif en Ouganda, adoption de l’hébreu, maintien de l’alphabet et du calendrier hébraïques, formulation en termes quasi religieux de l’identité collective juive, accent particulier sur l’étude de la Bible dans l’enseignement sioniste, etc. Mais tous ces gestes n’atténueront en rien la virulence de la critique religieuse du sionisme qui, aux yeux de ses détracteurs, aspire à séculariser le messianisme juif et à écarter la Providence du cours de l’histoire juive.
12Hier comme aujourd’hui, l’opposition antisioniste est menée par les harédim est-européens – dits « lituaniens » – qui, en 1912, se dotent d’une organisation de combat antisioniste, le parti Agoudat Israel. Ils sont rejoints par les hassidim du puissant mouvement des Loubavitch puis par la quasi-totalité des dirigeants religieux d’Europe occidentale et d’Amérique [1]. Seules voix discordantes dans ce concert de condamnations sans appel, celles – longtemps très minoritaires – du rabbin Itzhak Yaacov Reines (1839-1915), instigateur du mouvement Mizrahi groupant les sionistes religieux, et celle surtout du grand rabbin ashkénaze de Palestine, Abraham Itzhak Hacohen Kook (1865-1935) dont l’enseignement sera à l’origine de la mutation la plus profonde du judaïsme israélien après la guerre de Six Jours.
13À l’exemple de leurs collègues orthodoxes, aussi bien le rabbin Reines que le rabbin Kook pensent qu’il ne saurait y avoir de rédemption véritable sans avènement messianique et que, conformément à la tradition, cette « Fin des Temps » sera miraculeuse, donc d’inspiration divine et non humaine. À cette différence, cependant, que l’un comme l’autre estiment que la concrétisation des objectifs profanes du sionisme – comme, par exemple, le peuplement juif de la Palestine et la reconstruction de ses anciennes villes historiques – pourrait paver la voie à l’avènement du Messie. Par conséquent, tout en dénigrant les élucubrations historiques et politiques des idéologues sionistes, les deux dirigeants rabbiniques n’ont pas caché leur soutien à l’action entreprise sur place par l’Agence juive et par les autres instances sionistes. Se référant à l’opinion de l’exégète médiéval Nachmanides, le rabbin Reines a ainsi beau jeu de rappeler que la résidence en Terre sainte est une obligation religieuse incontournable. Aussi, au lieu d’ignorer, en la dénigrant, la nouvelle réalité juive qui prend corps en Palestine, vaudrait-il mieux essayer de l’influencer de l’intérieur et tenter, par tous les moyens, de renforcer l’emprise religieuse sur la vie quotidienne du Yishuv (et plus tard de l’État d’Israël), en infiltrant les différentes structures mises en place par les autorités sionistes. Quitte à collaborer avec des mécréants de la trempe de Ben Gourion...
14C’est sur la base de ces considérations éminemment pragmatiques que s’est élaborée la stratégie du parti politique national religieux Mafdal, issu du mouvement mizrahi. Participant à toutes les coalitions gouvernementales, ses ministres s’intéresseront exclusivement ou presque aux questions de politique intérieure (éducation, intendance, justice, etc.), laissant les partis sionistes de gauche et du centre mener, à leur guise, la politique étrangère du pays. Ce partage des rôles restera plus ou moins en vigueur jusqu’à la fin des années 1960 lorsque, poussés par la vague politico-mystique qui a déferlé sur le pays, après la guerre de Six Jours, en 1967, des centaines de jeunes pionniers issus de milieux nationaux-religieux iront s’installer dans les implantations nouvellement créées de Cisjordanie et de Gaza. À leur tête, les militants du Goush Emunim ou Bloc de la Foi, fraîchement sortis de la Yeshiva du Merkaz Harav à Jérusalem, fondée par le rabbin Abraham Itshak Hakohen Kook et dirigée par son fils et continuateur Zvi Yehuda Kook.
15Originaire de Lituanie, le rabbin Kook arrive en Palestine où il est nommé rabbin de Jaffa – en 1904, l’année même du décès de Théodore Herzl. Il se fait aussitôt remarquer par le sermon funèbre étonnant qu’il publie à cette occasion et dans lequel il compare le fondateur du sionisme au pré-Messie (fils de Joseph) dont le passage ici-bas et l’échec historique sont présentés dans la tradition juive comme les prémisses ultimes de l’avènement du « vrai » Messie, fils de David. Conférant de la sorte une aura sacrée au sionisme et à son œuvre de résurrection politique et sociale du judaïsme, le rabbin Kook ne ménagera pas son soutien aux institutions sionistes de Palestine, allant jusqu’à considérer les pionniers des premiers kibbutzim – pêcheurs invétérés et rebelles sans foi ni loi, aux yeux des milieux orthodoxes – comme des agents de Dieu (à l’exemple des maçons de Sidon qui ont pris part à la construction du Temple) ou encore comme des réceptacles de la grande lumière divine qui éclaire de ses rayons la marche d’Israël et de l’humanité vers les Temps messianiques. Une marche sûre et ininterrompue que le rabbin Kook compare à la course de la gazelle qui s’éclipse du regard des chasseurs pour réapparaître aussitôt à l’horizon. À ses yeux, les guerres, les révolutions et les massacres qui ont ensanglanté les premières années du XXe siècle – et auxquelles son fils Zvi Yehuda ajoutera ultérieurement la Shoah [2] – toutes ces catastrophes sont les signes précurseurs ( « Gog et Magog » ) de l’ère messianique et la transition obligée vers la rédemption finale et l’avènement d’un État d’Israël idéel, siège du Royaume de Dieu auquel l’État juif voulu par Herzl devrait être, en quelque sorte, le marchepied.
16À la mort du Rav Kook, en 1935, c’est à son fils que reviendra le soin de traduire dans les faits de la réalité israélienne la pensée religieuse – la vision prophétique, corrigeront ses disciples – du rabbin Kook. Il le fera à partir de sa Yéshiva de Jérusalem, appelée à devenir un véritable Vésuve d’idées messianiques qui, en l’espace d’une génération, va transformer radicalement la physionomie du sionisme religieux israélien. Qu’il s’agisse de la Shoah, de la création de l’État d’Israël, des victoires de Tsahal et de l’arrivée massive d’émigrants, tout n’est que signes aux yeux du jeune rabbin Kook – signes de l’avènement imminent du Messie dont l’évidente proximité a fini par s’imposer à tous ses disciples et à leurs émules du mouvement de jeunesse Bnei Akiva. La preuve ultime en fut la guerre de 1967 et son cortège d’événements « miraculeux » que sont la prise de l’Esplanade du Temple, la réunification de Jérusalem, la conquête de la « ville des Patriarches » Hebron et le rétablissement d’Israël dans ses frontières historiques, de la vallée du Jourdain à la Méditerranée et des monts du Liban à la mer Rouge et au désert du Sinaï.
17Exacerbé par le sentiment de désarroi qui s’est emparé ensuite de l’ensemble de la population, au lendemain de la guerre de Kippour (1973), le souffle messianique entretenu par les élèves du Rabbin Kook va se matérialiser dans l’action du mouvement Goush Emunim : empoignant à bras le corps l’histoire d’Israël, il donnera libre cours à son utopisme dans les dizaines d’implantations créées par ses militants dans les territoires occupés et jettera les bases d’un nouveau type de sionisme religieux – hypernationaliste, messianique antidémocratique et, en tout cas, plus orthodoxe que le courant mizrahi dont il est issu.
18Moins timorés que leurs parents et amis du parti national religieux et politiquement plus engagés qu’eux, les militants du Goush Emunim apparaissent, de prime abord, comme la réincarnation tardive des pionniers socialistes des premières années du yishuv bien qu’ils n’aient jamais bénéficié de la même admiration ni de la même sympathie du public. Ayant troqué le short et la chemise kaki de leurs prédécesseurs laïques pour un accoutrement plus approprié à leur style de vie religieux – chemises blanches pour les hommes et jupes longues pour les filles, châles de prière à longues franges flottantes, sandales « bibliques », papillotes et barbes en broussaille, couvre-chefs non conventionnels (parfois « New Age ») et, bien entendu, les inévitables mitraillettes Uzi ou fusil M16 en bandoulière – ils ont rénové les programmes d’études de leurs yeshivot en y introduisant l’enseignement de la Bible (le livre de Josué notamment) et celui de la géographie de la Terre sainte que leurs élèves parcourent inlassablement à pied, en 4×4 ou en bus, à la recherche de lieux saints, authentiques ou factices comme le tombeau de Joseph, près de Naplouse, celui de Josué à Kifl Kharis ou celui du prophète Nathan à Khaklhoul. Ils sont, en général, moins férus de culture générale et moins sensibles aux attraits et contraintes de la « modernité » que leurs aînés qui aspiraient, de tout cœur pour leur part, à être « acceptés » et reconnus par leurs voisins laïques. Très traditionalistes, ils sont, à maints égards, plus proches des harédim orthodoxes que des sionistes religieux de leur enfance dont les établissements scolaires sont désertés massivement au profit des nouvelles yeshivot dites « Yéshivot à contrat » (Yeshivot Hesder) situées dans les territoires et qui, entre autres activités, assurent à leurs élèves, venus de tous les coins du pays, une bonne préparation militaire ainsi qu’une solide formation religieuse orthodoxe épicée d’utopisme nationaliste et messianique.
19De proche en proche, nous avons affaire à une nouvelle mouvance religieuse, ultra-orthodoxe et ultra-nationaliste à la fois – Hardalim suivant l’anagramme-sobriquet qui a été collé à ses adeptes – implantée en milieu ashkenaze principalement et qui est en passe de jeter aux oubliettes le vieux courant mizrahi national-religieux d’antan qui s’était distingué par sa modération religieuse et son pragmatisme politique. Se donnant pour credo le triptyque, « Terre d’Israël, Peuple d’Israël et Torah d’Israël » et relayés par le puissant « Comité des implantations de Cisjordanie et de Gaza » (ou suivant l’anagramme hébraïque très connoté de Yesha’ qui, à lui seul, est tout un programme), ces « néoreligieux nationaux » se font remarquer, au Parlement comme dans la société civile, par leur opposition véhémente à toute tentative d’arrangement pacifique entre Israël et ses voisins.
20Voyant dans l’État d’Israël une entité politique d’essence divine et considérant que l’avenir des territoires occupés relève de la Halacha et non des décisions « démocratiques » d’un gouvernement laïque, ils s’opposeront ainsi farouchement au retrait de Tsahal du Sinaï en 1981 ainsi qu’à la conclusion des accords d’Oslo de 1993 préconisant le partage de la Palestine entre Israël et l’OLP. Considéré comme un sacrilège inexpiable, ce dernier acte amènera leurs rabbins à prononcer, en termes à peine voilés, l’arrêt de mort d’Itshak Rabin. Sentence qu’un jeune étudiant de l’Université religieuse Bar-Ilan ira exécuter de son propre chef, le 5 novembre 1995, après consultation, comme il se doit, de ses directeurs de conscience – extrémistes – religieux comme lui.
21Les choses ont beaucoup évolué aussi, depuis 1948, dans le camp orthodoxe proprement dit. Tout en ne revenant pas sur leur condamnation historique du sionisme en tant qu’idéologie impie et même – pour certains – en tant que cause indirecte de la Shoah [3], les haredim – à l’exclusion de la minorité intégriste des Satmar ou Neturei Karta – se sont fait rapidement à l’idée d’un État juif, dont ils continuent néanmoins de rejeter la quasi-totalité des symboles politiques – hymne, drapeau, cérémonies officielles, etc. Déniant à l’État d’Israël toute signification spirituelle particulière, ils le considèrent néanmoins comme une entité juive « en exil », à l’instar de toutes les communautés juives du monde. Par conséquent, il est jugé non pas pour ce qu’il croit représenter mais seulement pour ses actes, par exemple suivant le degré de bienveillance des dirigeants sionistes à l’égard du « monde de la Torah » – ce qui veut dire, en clair, suivant le volume des budgets qu’ils consentent aux religieux pour le développement et l’entretien de leurs yeshivot.
22Cela dit, même « neutralisé » sur le plan religieux, l’État d’Israël ne continue pas moins de poser de sérieux problèmes métaphysiques aux haredim qui refusent obstinément de bénir ses dirigeants le jour de Kippour, comme la tradition l’exige pour tous les chefs d’États abritant des communautés juives à l’étranger ; ni même de lui appliquer la fameuse règle talmudique de « Dina de Malkhuta Dina » (la loi du Royaume fait œuvre de loi) quand il s’agit de respecter des lois civiles qui sont contraires à l’esprit de la religion. N’étant pas un État « goy » tout à fait comme les autres ni un État vraiment juif, l’attitude des milieux orthodoxes à l’égard d’Israël demeure, en fait, très ambivalente et vacille entre deux visions opposées : l’une strictement instrumentale d’un pays tiroir-caisse, distributeur de budgets indispensables pour la survie du groupe et donc, par conséquent, autorisant une certaine collaboration avec ses institutions politiques (élections législatives, nomination à la direction de commissions parlementaires importantes comme celle des Finances) ; l’autre, moins pragmatique et plus affective, d’un État fondé certes sur une idéologie erronée mais renfermant néanmoins une importante communauté juive dont le sort ne peut laisser indifférents leurs coreligionnaires orthodoxes. Que le sionisme et sa folle entreprise politique soient à l’origine des malheurs qui frappent Israël et le peuple juif ne change rien à l’affaire [4] : les Juifs qui vivent sous sa juridiction méritent, en tant que tels, sollicitude et attention, comme n’a cessé de le proclamer, jusqu’à sa mort, le dernier chef spirituel des Loubavitch. Celui-ci, qui n’a pas caché sa joie devant la victoire de Tsahal en 1967, allant jusqu’à affirmer que les soldats qui ont participé aux combats avaient plus de mérite que les étudiants restés, au même moment, dans leurs yeshivot, est intervenu par la suite directement, à plus d’une reprise, dans la vie politique du pays, comme en 1988, lorsqu’il a empêché les haredim séfarades du Shas de faire partie du gouvernement de gauche rêvé par Shimon Péres.
23Libres de toute entrave idéologique à l’égard de l’État d’Israël, les orthodoxes d’origine séfarade ont réussi d’ailleurs avec éclat leur insertion, à partir de 1984, dans le système politique du pays : ne refusant – contrairement à leurs collègues ashkénazes d’Agoudat Israël – aucune fonction ministérielle, ils sauront tirer profit, sous l’impulsion de leur très charismatique chef de file, Aryeh Der’i et son mentor spirituel le rabbin Ovadia Yossef, de tous les avantages politiques et matériels que leur confère leur position de bloc-tampon parlementaire entre la droite et la gauche sans les voix desquels aucune de ces deux formations ne peut former de gouvernement viable et stable. Appuyés par l’ensemble des partis religieux, ils feront payer, au prix fort, leur participation gouvernementale aux Travaillistes comme au Likkud : subventions spéciales aux écoles religieuses, amplification de l’interdiction des transports publics – incluant déjà depuis 1977 les vols El-Al – le Shabbat et les autres jours fériés, extension de l’exemption du service militaire pour les élèves des yeshivot, interdiction d’importation de viande non kasher et tout un long train d’autres mesures touchant à la vie quotidienne de l’ensemble de la population. Sans vouloir minimiser les désagréments d’un tel état de choses, il est à noter cependant que, contrairement aux intégristes d’autres religions, les ultra-orthodoxes juifs n’aspirent nullement à « convertir » de force la société ni à la contraindre à observer scrupuleusement l’ensemble des règles de la Torah...
24Cela dit, Dieu est bien de retour, depuis la guerre de Six Jours, dans l’espace public israélien d’où les sionistes laïques avaient cru l’avoir chassé. Tous les courants y sont présents : nationaux-religieux (devenus l’ombre d’eux-mêmes), disciples du rabbin Kook et militants de Goush Emunim, haredim lituaniens du rabbin Eliezer Shakh, leurs adversaires hassidim du rabbin loubavitch Menahem Shneersohn, les « baalei teshuva » psychédéliques du mouvement Braslaw, les descendants folkloriques de la famille Abu-Hasseira originaire du Tafilalt marocain, les adeptes séfarades du rabbin Ovadia, etc.
25Cette présence multiforme de la religion dans la vie publique n’est pas sans conséquences sur l’avenir de la démocratie israélienne – comme nous le verrons plus loin – ni aussi sur le devenir de la société harédi elle-même dont les dirigeants préjugent souvent de leurs forces et font montre d’une piètre connaissance de la psychologie de leurs interlocuteurs laïques : ils vont ainsi un peu trop vite en besogne lorsqu’ils concluent hâtivement à la fin du chapitre sioniste de l’histoire juive, à la vue des assauts des nouveaux historiens contre les « mythes fondateurs » de l’État d’Israël ou devant l’essoufflement des grands partis idéologiques laïques qui ont dominé la vie politique du pays depuis des lustres ; ils se trompent aussi sûrement lorsqu’ils interprètent comme un signe de repentance et de rejudaïsation religieuse, le réajustement culturel opéré par la société israélienne qui, depuis le procès Eichmann au début des années 1960, fait montre d’un plus grand intérêt vis-à-vis de son passé juif.
26Dans un tout autre ordre d’idées, on ne peut s’empêcher de penser que les dirigeants orthodoxes manquent de discernement lorsqu’ils réclament, à cor et à cri, l’extension illimitée de leur réseau de yeshivot où s’entassent déjà des dizaines de milliers d’étudiants « professionnels » : jeunes adolescents exempts du service militaire et adultes d’âge mûr, mariés et pères de familles nombreuses qui, en lieu et place du service militaire et, indépendamment de leurs capacités intellectuelles, passent leur vie dans l’étude de la Torah ; n’ayant pour seules ressources que les maigres subsides que leurs dirigeants parviennent, après d’âpres batailles, à soutirer au Trésor public, ils constituent une sorte de lumpen-prolétariat religieux, très vulnérable et manquant de presque tout. Cela a pour conséquence de fragiliser la société orthodoxe dans son ensemble, devenue, d’une part, trop dépendante économiquement de l’État et subissant, d’autre part, le contrecoup de sa « dé-ghettoisation » et de la multiplication de ses contacts avec la société environnante dont l’influence n’est guère négligeable sur une partie de la jeunesse orthodoxe.
27Assurément, il n’est pas aisé de vivre isolé dans une société de type libérale dont on partage, à maints égards, le même sort, même si l’on persiste à la dénigrer pour sa « vacuité » spirituelle, son matérialisme effréné et le dévergondage de ses mœurs, et en continuant de la traiter de cananéenne et de païenne. Il n’est qu’à observer, par exemple, les manifestations politiques de la droite et de l’extrême droite pour constater le nombre impressionnant d’ « hommes en noir » qui y assistent. Ou encore rappeler combien décisive a été l’action des Loubavitch dans l’élection de Benjamin Netanyahu, le jour même du scrutin, en 1996. Autant de faits qui confirment par ailleurs le glissement vers l’extrémisme politique des partis orthodoxes, partageant avec les néosionistes religieux du Goush Emunim la même foi dans la prééminence de la Halacha et le même mépris pour la démocratie et le système démocratique du pays.
28Est-ce à dire qu’il n’y a plus place désormais en Israël pour un judaïsme éclairé, humaniste et démocratique ? On n’en est pas là fort heureusement, car à côté du noyau dur des ultra-orthodoxes et des religieux nationaux (désignés globalement sous le vocable dati) qui ne dépassent guère 20 % de la population (taux inchangé depuis les années 1960), il y a une large nébuleuse de « traditionalistes » (masorti) représentant un tiers environ de la population qui sont acquis, en partie au moins, aux idéaux du sionisme classique, assortis d’un respect certain pour les institutions démocratiques du pays. Ceux-là ne sont certainement pas très éloignés, dans leurs orientations culturelles et politiques, des 45 % d’Israéliens laïques (hiloni) qui disent – selon l’excellent sondage de l’Institut Louis-Guttman de 1993 – n’avoir aucune attache religieuse précise ou encore des 4 à 5 % de conservateurs-réformistes d’origine américaine qui, jour après jour, subissent les charges haineuses des rabbins orthodoxes et ne doivent leur liberté d’action qu’à l’intervention, en leur faveur, de la Cour suprême, bastion inexpugnable et vénéré s’il en est de la démocratie israélienne [5].
DÉMOCRATIE ET RELIGION
29Le 14 mai 1999, Jérusalem a connu l’une des manifestations les plus impressionnantes de son histoire lorsque, affluant de tous les coins du pays, des centaines de milliers de haredim, de toutes origines et de toutes tendances, sont venus dénoncer le « despotisme » de la Cour suprême et réclamer l’immunité juridique absolue pour les décisions des tribunaux rabbiniques prises en conformité exclusive avec la Halacha. Survenant au lendemain des graves remous qui ont suivi le procès du tout-puissant dirigeant politique du Shas, Aryeh Der’i – mélange étonnant de politicien religieux de haute volée et de Robin des Bois en veston des pauvres séfarades –, cette levée de boucliers du « monde de la Torah » contre la plus haute instance juridique du pays a été perçue par l’opinion non pas tant comme un dernier avatar de l’éternelle confrontation entre laïques et religieux en Israël, mais comme un véritable soulèvement religieux contre le régime démocratique du pays. Pour une fois, le clivage n’est pas (complètement) entre Israéliens de gauche et de droite, entre ashkénazes et séfarades, ou entre Juifs et Arabes, mais bien entre partisans d’un État de droit, égalitaire et respectueux de la liberté de conscience de chacun, face à des coreligionnaires invoquant, à tout propos, la suprématie de la Halacha pour se soustraire à leurs devoirs de citoyens et rejeter les deux fondements idéologiques principaux – sionisme et démocratie – de l’entité politique israélienne.
30Il n’est pas indifférent de souligner à ce sujet le caractère coercitif et antidémocratique de la société orthodoxe qui s’immisce profondément dans la vie de ses membres, censure leurs lectures et leurs loisirs, codifie et surveille leurs normes vestimentaires, sanctionne leur conduite en public, intervient dans leur vie privée, règle leur vie sociale et économique, oblige tous ses jeunes, jusqu’à un âge très avancé, à passer leur temps dans des établissements religieux dont elle fixe minutieusement les programmes d’études qui n’accordent aucune place aux matières dites « profanes », écarte de ses rangs les récalcitrants et les « tièdes » et excommunie les fauteurs de troubles menaçant l’intégrité du groupe.
31Rien de plus normal donc si, tout en continuant de vouer aux gémonies l’idéologie sioniste, les milieux orthodoxes s’en prennent ouvertement aussi et de façon plus virulente encore au caractère démocratique du régime politique israélien. Celui-ci vient d’ailleurs d’être réaffirmé par la Knesset, dans deux lois fondamentales d’une grande importance, posant les jalons de ce qu’il est convenu d’appeler la « révolution constitutionnelle » de 1992 : l’une sur la dignité et la liberté de l’individu, l’autre (amendée en 1994) sur la liberté professionnelle, qui définissent toutes deux l’État d’Israël comme un « État juif et démocratique ».
32Je reviendrai dans un instant sur la signification de cette définition dont le caractère dualiste et apparemment antinomique ne cesse d’interpeller juristes, politologues et autorités religieuses.
33Un débat de fond d’une rare virulence divise donc la société israélienne – d’un côté, des laïcs de tous bords portant aux nues le très respecté président de la Cour suprême, Aharon Barak, de l’autre, des religieux aux abois se sentant persécutés par cette même Cour et qui, de surcroît, ont été passablement déstabilisés par l’arrivée massive de plusieurs centaines de milliers d’immigrants strictement laïques originaires de l’ex-Union soviétique qui comprennent, parmi eux, un nombre incalculable de demi-Juifs et de non-Juifs.
34De fait, les milieux orthodoxes ont de bonnes raisons de craindre la Cour suprême, compte tenu du rôle crucial qu’elle joue, dans l’élaboration des rapports entre religion et État. Sans trop vouloir m’appesantir sur les détails, je rappellerai, à titre d’exemple, que c’est la Haute Cour qui a contraint l’administration à admettre, dans le cas des conversions à l’étranger, une définition libérale (et non strictement halakhique) de l’identité juive, telle qu’elle est mentionnée par la Loi du retour et appliquée dans les formulaires de naturalisation et de citoyenneté ; c’est elle aussi qui a abrogé les conséquences juridiques de l’interdit religieux des mariages entre Cohanim et femmes divorcées en obligeant les services d’État civil à les enregistrer ; elle encore qui a réduit la portée des interdictions relatives au Shabbat (telles qu’elles apparaissent dans la loi de 1951 « sur les heures de travail et de repos ») en permettant à la télévision de diffuser ses programmes le samedi, ou en rendant possible, sous certaines conditions, l’ouverture de lieux de commerce et de loisirs (même à Jérusalem) ce jour-là et en empêchant comme, à Jérusalem, la fermeture systématique à la circulation automobile de toutes les rues adjacentes aux quartiers religieux. Dernier trophée à son palmarès antireligieux : l’obligation faite au ministère de la Défense d’accorder une pension de veuvage aux conjoints homosexuels des militaires, morts en service commandé. Dans le même esprit, la Cour avait obligé, quelques années plus tôt, la compagnie El-Al à accorder un traitement égal aux conjoints homosexuels de ses stewards.
35Certes, très conscients de leur influence politique, les partis religieux ont le loisir, lors de la formation de chaque nouveau gouvernement, de « monnayer » leur soutien ou leur participation éventuelle en échange de règlements allant dans le sens de leurs objectifs religieux. D’accord de coalition en accord de coalition, c’est de cette façon, en effet, que les Israéliens ont assisté au renforcement de l’emprise religieuse sur leur vie quotidienne, une emprise coûtant par ailleurs très chère au contribuable, puisque, en règle générale, elle est assortie de budgets exorbitants destinés aux nombreuses institutions sociales entretenues par les milieux orthodoxes. Toujours d’actualité, ce type de marchandage passe cependant de plus en mal dans l’opinion qui ne cache plus son irritation devant les magouilles de ses politiciens. Ceux-ci doivent en outre tenir compte d’une invalidation possible de leurs manœuvres par la Cour suprême. C’est que prônant un « activisme juridique » tous azimuts, la Haute Cour ne se fait plus violence, depuis quelque temps, en intervenant directement dans la vie parlementaire. D’autant que les lois fondamentales de 1992-1994 lui permettent d’invalider tout projet de loi et tout règlement interne non conformes au caractère « juif et démocratique » de l’État d’Israël.
36Faute de pouvoir faire plier la Cour suprême, les politiciens religieux rêvent de réduire ses prérogatives en suscitant la mise en place, à ses côtés, d’une Cour constitutionnelle composée de juges, représentant toutes les familles culturelles et spirituelles du pays mais qui seraient nommés à leurs fonctions par la Knesset. L’idée fait son chemin ; mais, dans l’état actuel des choses, elle a, semble-t-il, peu de chances d’aboutir. Pas plus d’ailleurs que la sempiternelle proposition de séparation de la Synagogue et de l’État, vieille rengaine laïque des milieux antireligieux qui, aussi paradoxal que cela puisse paraître, semble recueillir désormais l’adhésion de certains milieux orthodoxes, effrayés à l’idée de devoir compter comme les leurs le mélange douteux (‘Erev rav) de Juifs non juifs nés des manipulations juridico-politiques de la Loi du Retour, à la suite des contraintes de l’immigration soviétique et éthiopienne.
37Rares, par conséquent, ont été les religieux qui ont adhéré à l’interprétation – très culturaliste – donnée par le président Barak du caractère juif (et démocratique) de l’État d’Israël, à supposer qu’un État puisse être doté de caractère :
38« Le contenu de l’expression “État juif”, écrit-il en 1992, sera déterminé par le degré d’abstraction qui lui sera donné... de manière à parvenir à ce qui unit véritablement l’ensemble de la société (juive israélienne). Le degré d’abstraction doit être d’un tel niveau qu’il puisse se concilier avec le caractère démocratique de l’État. De fait, si l’État est juif, ce n’est pas au sens halakhique – religieux, mais en tant que tous les Juifs ont droit de venir s’installer en Israël, que leur expérience nationale est celle de l’État ; cela s’exprime entre autres par la langue, les jours de fête et de repos, par le fait que les valeurs fondamentales du judaïsme sont celles de l’État. Je fais allusion aux valeurs d’amour de l’homme, de la sainteté de la vie, de la justice sociale... du respect de la dignité de l’homme... La référence à ces valeurs doit se faire par rapport à leur signification universelle correspondant à la nature démocratique de l’État. C’est pourquoi il ne faut pas confondre les valeurs de l’État d’Israël avec le droit hébraïque. N’oublions pas non plus qu’Israël abrite une minorité non juive. » [6]
39En d’autres termes : Israël est un État juif, dans le sens national ou ethnique seulement du terme ; son identité religieuse – voulue par la résolution de l’ONU du 29 novembre 1947 sur le partage de la Palestine en un État juif et un État arabe – repose sur des valeurs universelles juives de justice, d’égalité et de solidarité humaine telles qu’elles avaient été mises en avant, aux XVIIIe-XIXe siècles, par les penseurs des Lumières juives (Haskala) qui sont aussi, soit dit en passant, les ancêtres du franco-judaïsme d’avant-guerre. Il ne s’agit donc, en aucune façon, d’un État halakhique-religieux parce que celui-ci ne pourrait jamais être un État démocratique, suivant l’acception courante et classique du terme. Mais à l’inverse ce n’est pas non plus un État sans « visage » culturel déterminé, un « État de tous ses citoyens » comme le voudraient une partie de ses citoyens arabes, mais un État doté d’une identité particulière dont on ne peut exclure totalement toute mémoire religieuse : il est juif comme la Grèce est orthodoxe et la France catholique.
40À cette différence de taille cependant qu’Israël s’est rêvé pendant longtemps comme un État-nation de facture européenne alors qu’il est resté, en réalité, un pays d’immigrants de type américain qui, pour garantir l’autonomie religieuse de ses citoyens, venus du monde entier, a dû se rabattre sur le très archaïque système communautaire ottoman des millet. Pire : au lieu de se pencher sur les aspects intégrateurs universels et neutres de son identité nationale, ses hommes d’État – Ben Gourion en tête – et ses juristes ont été acculés par les milieux orthodoxes à passer le plus clair de leur temps à tenter de répondre à la sempiternelle question : « Qui est Juif ? » et à vouloir remplir de contenu positif, en l’épaississant, le caractère « juif » de l’identité israélienne. [7] Aussi, contrairement à l’ambition de ses fondateurs, Israël est resté, dans une assez large mesure, une société pluriethnique dont le monolithisme culturel apparent a fini de s’effriter à la suite de l’assassinat d’Itshak Rabin. Y « cohabitent », figés dans des identités « à-trait-d’union » transcendant tous les clivages socio-économiques traditionnels, des « wasp » ashkénazes [8] et des séfarades « de vieille souche », appartenant à toutes les tendances politiques – sionistes, postsionistes, cosmopolites, laïques, traditionalistes, etc., des religieux divisés en une kyrielle de chapelles, des « Russes », des « Éthiopiens » et des « Orientaux » de diverses origines, refusant obstinément de se fondre dans le moule culturel israélien et, bien sûr, des Palestiniens, citoyens israéliens qui ne renoncent à aucun de leurs attributs communautaires et nationaux.
41Représentant près de 20 % de la population et souffrant d’inégalités de toutes sortes, ces derniers affichent ouvertement leur sympathie pour l’OLP et, plus discrètement, pour les composantes les plus extrémistes du mouvement national palestinien, comme le Hamas et le Jihad islamique qui réclament la destruction d’Israël. Portés par l’optimisme des lendemains des accords d’Oslo puis par l’arrivée au pouvoir de la gauche, en 1999, leurs porte-parole vinrent à penser que les conditions étaient mûres pour voir Israël abandonner son identité juive de base et tous les symboles de souveraineté qui en découlent (drapeau, hymne [9], fêtes nationales et jours fériés) pour devenir un État multiculturaliste au service de « tous ses citoyens » juifs et arabes, un État fondé sur l’égalité des droits entre les différentes « communautés » qui le composent [10] et assurant une autonomie culturelle complète à la minorité arabe du pays.
42C’était faire peu cas de l’opinion de l’écrasante majorité des Israéliens de confession juive qui tiennent, de toutes leurs forces, au maintien du caractère juif – même ambigu – de leur État, comme d’ailleurs les autorise à le faire la résolution des Nations-Unies du 29 novembre 1947 sur le partage de la Palestine. C’était aussi ne pas compter avec la seconde Intifida qui a frayé la voie à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dominé par la droite et les ultra-orthodoxes et détérioré plus encore que jamais les relations – déjà peu brillantes – entre Juifs et Palestiniens israéliens. Les résultats du sondage publié, en septembre 2001, à peine, sur le sentiment national des Arabes israéliens, sont très éloquents :
43— 23 % des Arabes israéliens – contre 33 % en 1995 – se considèrent Israéliens ;
44— 27 % d’entre eux contre 45 %, il y a six ans, sont prêts à hisser le drapeau israélien ;
45— 16 % contre 7 % refusent à Israël jusqu’au droit d’exister.
46Le taux de ceux qui lui dénient le droit d’exister en tant qu’État juif et sioniste est bien plus élevé encore : 46 % en 2001 – contre 35 % en 1995. [11]
47À l’évidence, l’Intifada a ruiné, une fois pour toutes, les perspectives d’une solution multiculturaliste qui n’a de chance de réussir que si les composantes ethniques et religieuses de la société parviennent, au préalable, à réduire le fossé politique qui se creuse entre elles et développent une culture civique consensuelle commune, au-delà des clivages de toutes sortes qui les divisent. Ce qui paraît relever de l’utopie dans l’état actuel des choses...