Le Grand Orient de France et la Franc-Maçonnerie roumaine
- Par André Combes
Pages 6 à 26
Citer cet article
- COMBES, André,
- Combes, André.
- Combes, A.
https://doi.org/10.3917/chm.087.0007
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Notes
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[1]
En 1882, un chapitre et des loges roumaines relevant ou non du GODF interrogent la rue Cadet pour savoir si cette nouvelle obédience qui se présente comme un Grand Orient est légitime et peut être reconnue par lui et en 1884 puis en 1889 une loge roumaine du GODF lui demandera si elle peut fonder à son tour un Grand Orient de Roumanie. Le GODF enverra en 1889 Louis Amiable pour enquêter et le projet avortera.
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[2]
Les loges sont généralement représentées aux convents du GODF par des maçons parisiens, souvent par des dignitaires dont on peut douter qu’ils envoient des rapports à la loge qu’ils représentent.
Loge roumaine “Unirea” dans les années 1920
Loge roumaine “Unirea” dans les années 1920
1Les premiers liens entre le Grand Orient de France et la Maçonnerie roumaine se nouent sous la Monarchie de Juillet avec l’initiation à Paris d’étudiants ou d’intellectuels patriotes à La Rose du Parfait Silence et à L’Athénée des Etrangers. Leur objectif est de construire à partir de la Valachie et de la Moldavie, une République roumaine démocratique et détachée de l’Empire ottoman. Ce sont, concernant La Rose du Parfait Silence : Constantin Rosetti (1816-1885), traducteur en roumain des œuvres de Byron, de Voltaire et de Lamartine, reçu maçon le 22 mai 1844, Adolphe Grunau et Nicolas Rocareno initiés le 26 novembre 1845, le très romantique artiste peintre de « La Roumanie révolutionnaire » Constantin Rosenthal initié le 24 septembre 1845, Nicolas-Constantin Cretzeanu, poète et futur ministre de la Justice et des Cultes admis le 23 décembre 1846. D’autres sont admis à L’Athénée des Etrangers comme Costache Epureanu (1823-1884) futur premier ministre de la Roumanie, Gheorghe Marcescu, Ian Bratianu (1821-1891), et Dimitri Bratianu (1818-1892) qui s’affilient à La Rose du Parfait Silence le 25 novembre et le 23 décembre 1846. De retour dans leur pays, tous deux et plusieurs autres s’activent dans des sociétés secrètes comme la Junimea (Jeunesse), Unirea (Unité) et Fratia (Fraternité) puis participent à la Révolution de 1848 mais l’insurrection est réprimée conjointement par les Russes et par les Turcs. L’invasion de la Valachie et de la Moldavie par les Russes en 1853 provoque la guerre de Crimée qui s’achève par le traité de Paris en 1856 qui met fin au protectorat russe, rend le sud de la Bessarabie à la Moldavie et permet le retour des exilés.
2Ainsi Rosetti, après avoir été chef de la police à Pitesti en 1842 puis procureur du Tribunal civil à Bucarest part à Paris où il est initié et revient à Bucarest comme membre du Comité révolutionnaire, chef de la police et secrétaire du gouvernement provisoire. Arrêté, il peut s’évader et se réfugier à nouveau en France, fonde Les revues Roumanie future et La République roumaine. Puis de retour dans son pays en 1857 il reprend une activité politique comme ministre de l’Instruction publique et des cultes à Iasi en Moldavie et sera élu président de la Chambre des députés et maire de Bucarest.
3Le processus de la formation d’un État roumain s’amorce quand les assemblées autonomes des voïvodats (principautés) de Valachie et de Moldavie, où siègent les boyards (grands propriétaires terriens), choisissent en 1859 pour les diriger le même homme, Alexandru Ioan Cuza, un patriote qui a fait ses études en France. Il libère le peuple rom du servage, rend l’enseignement primaire obligatoire, procède à une réforme agraire et unifie les deux provinces en 1864 mais doit abdiquer en 1866 au terme d’un conflit qui l’oppose aux boyards sur la réforme agraire et à l’Église orthodoxe dont les biens des couvents ont été sécularisés. Rosetti et les frères Bratianu jouent alors un rôle décisif dans le choix de son remplaçant, le Prince prussien Hohenzollern-Sigmaringen, car son nom assure de facto au pays une protection européenne mais inquiète la Hongrie qui se hâte de se rattacher la Transylvanie dont la population est majoritairement roumaine. La Roumanie devient indépendante en 1878, ce qu’acceptent les Turcs et les grandes puissances européennes et le Prince est proclamé, sous le titre de Carol 1, roi de Roumanie le 26 mars 1881. Rosetti et les frères Bratianu seront les fondateurs et les dirigeants du Parti national libéral.
4Des boyards relevant de grandes familles moldaves reçoivent également la Lumière ou fréquentent les deux mêmes loges françaises sous le second Empire : La Sincère Amitié et sa scission L’Amitié Parfaite puis sont reçus Chevaliers Rose-Croix aux Amis Bienfaisants aux alentours des années 1860-1870. Parmi eux, le Prince Alexandre Stourdza, né en 1831 à Iasi, ancien ministre des Travaux Publics, initié en Prusse, le Prince Pierre Mavroj(g)eni, vice-président de l’Assemblée nationale moldo-valaque, le Prince Sturzo, le député moldave Anasthase Pano, la famille princière Soutzo, avec Alexandre, Alfred et Georges-Michel, ce dernier initié à Rouen, alors que leur frère Constantin, ancien ministre, recevra la Lumière à L’Etoile de la Roumanie à Iasi. Napoléon III étant favorable au principe des nationalités, la France jouit d’un grand prestige et c’est dans ce contexte qu’est régularisée le 1 juin 1859 par le GODF une loge roumaine portant le titre distinctif de L’Etoile du Danube (Steaua Dunarii). Les initiateurs sont Ion Bratianu son premier Vénérable, C.A. Rosetti, Eliade Radulescu (1802-1872) célèbre écrivain et linguiste, Cesar Bo(l)liac (1813-1881) poète, journaliste et archéologue, devenu tardivement antisémite, Fratii Dimitriu, le capitaine Constantin Moroiu tous déjà Chevaliers Rose-Croix, ainsi que Dimitri Bolintineanu (1819-1872) poète et romancier et le docteur Julius Barasch qui ouvrira le premier hôpital pour enfants à Bucarest et le premier journal juif roumain : Isrealitud Roman.
5Elle serait la fille ou résulterait du transfert d’une loge roumaine édifiée au rite de Memphis vers 1850 à Bruxelles et aurait fonctionné, avant sa régularisation par le GODF, comme loge indépendante à Galatz, avec des filiales à Iaisi puis en 1857 à Bucarest. Alexandru Ioan Cuza en aurait été le Vénérable antérieurement à 1859 et elle a été, si on se réfère à l’Annuaire du GODF, fermée en 1861 alors que Eliade Radulescu en était le premier maillet ; elle a pourtant poursuivi ses travaux jusqu’en 1864 sous la direction du docteur Julius Barasch puis a été dissoute par Ioan Cuza en 1865 du fait d’un conflit en son sein entre ses partisans et ses opposants.
Les Sages d’Héliopolis, loge phare du GODF
6Il devait résulter de son retrait du GODF la naissance d’une autre loge, la plus célèbre de toutes, Les Sages d’Héliopolis qui réunira des élites politiques du pays. Elle est ouverte le 26 août 1863, se réunit le 1er et 3e jeudi et pratique le rite de Memphis autorisé jusqu’à la maîtrise par le GODF depuis 1862. Elle reprend le titre distinctif d’une loge chapitrale fondée à Bruxelles en 1839 par Marconis de Nègre, le fondateur du rite. Le premier Vénérable est Auguste Carence, un marchand d’origine roumaine alors Chevalier Kadosh (30°) puis 33°, également 95° au rite de Memphis. Il est alors une référence pour la Maçonnerie en Roumanie car il aurait été à l’origine de L’Etoile du Danube et il le sera pour plusieurs loges du GODF à Braila, Galatz, Iasi, Pitesti, Roman Botsani et Turn-Severin où son portrait est affiché dans le Temple et une batterie de reconnaissance est tirée en son honneur à chaque Tenue ; à sa descente de charge, il est remplacé en 1864 comme Vénérable par Georges Michel Ghika qui, devenu Préfet de police en 1866, autorise la loge à déployer sur son fronton un drapeau roumain où figurent des emblèmes maçonniques. Athanase de Philippesco, capitaine d’artillerie, maréchal supérieur de la Cour de la Maison de S.A. le prince Charles, tient le premier maillet en 1865.
7Un Tableau de 1867-1868 permet d’apprécier son importance. Elle se réunit bimensuellement et comprend 60 membres : des négociants, des propriétaires, des officiers (colonels ou capitaines), des médecins, des avocats, des ingénieurs, des préfets, des députés et entre autres personnalités : le Prince Georges Cantacuzène (1832-1913) futur maire de Bucarest, ministre et premier ministre, Georges-Philippe de Linche, ancien maire de Bucarest, Jean Staleliano président de la Cour de Cassation, les anciens ministres Jean-Alexandre Cantacuzène, Alexandre-Emmanuel Floresco, Georges-Michel Ghika et Jean Strat ministre des Finances. Devenue loge chapitrale, elle ne figure plus sur l’annuaire du GODF de 1869 à 1874.
8Carence est mis en cause le 13 mars 1873 par un article du journal autrichien Der Zirkel renseigné par un maçon de Bucarest. La revue La Chaîne d’Union fait part de ces accusations à ses lecteurs mais sans en préciser la nature. Deux frères, par lettre du 28 juillet, défendant « le représentant officiel du GODF en Roumanie », relèvent une erreur mineure du Zirkel selon lequel L’Etoile du Danube aurait pratiqué le rite de Memphis mais sans répondre sur le fond. Carence s’indigne, demande le jugement du GODF. Il est possible que l’affaire Carence ait été à l’origine de la mise en sommeil d‘Héliopolis puisqu’à son réveil en 1874 elle porte plainte contre lui pour « cause de discussions regrettables et de désorganisation ». En fait, Il s’était paré du titre de Grand Hiérophante auquel Marconis de Nègre avait renoncé pour être admis au GODF, et avait procédé, contre écu comptant, à des réceptions à divers grades du rite de Memphis. Il sera exclu par l’obédience en 1876.
9En 1868, grâce au dynamisme de Carence, le GODF est alors représentée à Bucarest, à Braïla, Ismaïl, Galatz, Iasi, Roman et Vasluy, avec des effectifs peu fournis à l’exception de la loge chapitrale Etoile de Roumanie à Iasi, capitale de la Moldavie, ouverte le 18 août 1866 avec 32 membres.
10Parmi eux, le Vénérable et TSA le Prince Georges-Michel Soutzo, initié en 1860 à La Parfaite Harmonie à Rouen, Constantin Soutzo, l’ancien ministre Démètré Cozadini, le consul de France, le préfet et le maire de la ville. L’élan va retomber, certaines créations dans des bourgades pourtant dopées par la voie ferrée sont fragiles ou ont mal ressenti l’affaire Clarence et en 1878, il ne subsiste plus que quatre loges, une à Galatz et à Iasi, deux à Bucarest. La seconde, fille des Sages d’Héliopolis, s’ouvre le 13 novembre 1871, sous le titre distinctif Egalité. Elle se réunit le jeudi dans le même Temple rue Mogochoi, Passagina Roman qu’Héliopolis sous la direction du négociant Markus Bernhard, fonde un dispensaire et adresse au GODF son projet de règlement, en roumain et non en français car cette langue est encore peu pratiquée.
11Lors de la renaissance en 1874 des Sages d’Héliopolis, année où le premier maillet revient à un ancien, le colonel Antoine Costiesco, maître d’œuvre du réveil, une majorité déposant une proposition demandant que le futur président de l’atelier soit de nationalité roumaine mais pas de confession israélite. Le Vénérable s’y oppose victorieusement avec l’appui du GODF mais l’incident témoigne aussi bien de l’importance de la présence des Israélites dans les loges roumaines que de l’antisémitisme ambiant.
12Très largement renouvelée, la nouvelle loge se compose d’une cinquantaine de membres, surtout de militaires de haut rang dont le général en retraite Jean Cornasco et de magistrats ou avocats, de cadres de la fonction publique, de médecins, de professeurs et de négociants. À la fête du solstice d’été en 1874, en présence de l’Egalité et du Phare hospitalier ou en d’autres circonstances, les discours sont très formatés avec l’apologie des vertus maçonniques dont la liberté de conscience et un des toasts est porté à la gloire de l’armée roumaine. L’année suivante une tenue funèbre assortie de quinze jours de deuil est consacrée à Marie-Alexandre Massol, ancien saint-simonien, proudhonien et fondateur de La Morale Indépendante, ce qui suppose que ses engagements politique et philosophique étaient appréciés jusqu’aux bords du Danube.
13Dans le discours d’inauguration du nouveau Temple, Passaguil Roman n°7 le Premier Surveillant Ascher-Moscou, vice-président des écoles gratuites israélites, se félicite du rayonnement des loges dans la société maçonnique et profane. Il adresse au GODF un compte-rendu élogieux qui est publié en 1875 dans le Bulletin officiel de l’obédience. Elle a tenu 65 séances dont 47 au grade d’apprenti, initié 25 profanes, créé la revue maçonnique Mistria et plusieurs de ses membres ouvrent la loge Harmonie sous les auspices du Grand Orient d’Italie, qui s’implante en Roumanie car ce pays a, lui-aussi, accueilli nombre de réfugiés.
14Elle a fondé une section sanitaire avec une polyclinique qui a soigné 747 malades dans ses locaux et plus d’une centaine à leur domicile, une section juridique qui donne des consultations gratuites et fournit aux frères peu fortunés des avocats sans bourse délier, un comité d’instruction qui s’apprête, avec des fonds résultant d’une « brillante représentation théâtrale », à fonder une école des Arts et Métiers qui équipera et nourrira 24 élèves. Elle organise des conférences scientifiques, philosophiques ou sociales, comme sur les causes de la misère. À chaque tenue circule une « boîte aux pauvres » pour l’action sociale et « un tronc de l’instruction » qui permet d’offrir des livrets aux élèves méritants, des centaines de livres aux écoles publiques et confessionnelles dont le séminaire, ou destinées aux minorités arménienne, bulgare, italienne, à la mairie, aux hôpitaux, asiles et orphelinats…
15Elle dispose d’une bibliothèque ce qui serait devenu obligatoire pour les loges roumaines. En 1877, elle écrit au GODF pour qu’il démente les bruits selon lesquels une minorité religieuse (les Israélites) serait persécutée en Roumanie. Le Conseil de l’Ordre s’y refuse pour des raisons règlementaires et parce qu’il sait la loge divisée à ce sujet. En 1878, elle proteste contre l’annexion de la Bessarabie par la Russie et se félicite de la libération de la Bulgarie par l’armée roumaine, occasion d’une grande fête nationale où une délégation de la loge, pour la première fois, est reçue avec les honneurs officiels. Pendant la guerre des Balkans, le GODF répondant à un appel de la Loge Fraternité relevant de la Grande Loge de Hongrie, invite ses loges à une souscription en faveur des victimes. Les Sages répondent qu’ils ont déjà versé leur obole.
La naissance de la GLN de Roumanie
16Cette réussite conduit le capitaine Constantin Moroiu, à faire approuver par la loge la fondation, avec la Loge Liberté, d’une obédience nationale : le Grand Orient de Roumanie. Il se rend rue Cadet et obtient l’assentiment du GODF à la condition que les deux ateliers restituent leurs patentes et soient en règle avec le trésor ce que refusera Liberté. La loge de Braïla Les Disciples de Pythagore fait aussitôt savoir qu’elle restera au GODF. Moroiu s’appuie également sur une loge qu’il a fondée sous les couleurs du Grand Orient Lusitanien à Ostrov dans la Dobroudja, sur la Loge Prahova à Ploesti, sur trois loges du Grand Orient d’Italie et une loge hongroise.
17Le GODF reçoit une planche signée de dix Frères qui refusent que Les Sages d’Héliopolis quittent le GODF. Ils demandent et obtiennent la restitution de leur patente et des autres documents. Ils sont réinstallés par Ascher-Moscou après cinq mois de suspension. Une fraction déçue par Moroiu demandera ensuite à constituer une autre loge du GODF à Bucarest mais elle recevra une réponse négative du Conseil de l’Ordre qui lui fait remarquer que les Sages d’Héliopolis, eux restés fidèles à l’obédience, sont désormais au nombre de quarante [1]. Une décision qui indignera certains Frères dont Alexandre Tavernier, major de l’armé roumaine, Vénérable en 1880.
18Moroiu est radié par le GODF puis par le Grand Orient Lusitanien. Prenant appui sur sa « mère-loge nationale roumaine » autrement dit sur Héliopolis, il devient Grand Maître de 1880 à 1911 du Grand Orient roumain, appelé ultérieurement Grande Loge Nationale de Roumanie, constitue un Suprême Conseil de Memphis en 1881, puis se fait proclamer Souverain Pontife 97° au rite de Memphis-Misraïm. Moroiu n’obtiendra pas le parrainage de Suprêmes Conseils européens, ce qui ne l’empêchera pas de constituer son propre « Suprême Conseil du 33° degré de la Mère-Loge Nationale Roumaine », de pratiquer le Royal Arch et le rite swedenborgien comme d’être le représentant du Suprême Conseil de l’Ordre martiniste. Son obédience qui adopte le rite ancien primitif, gère en 1906 une douzaine de loges puis elle périclite.
19Les Sages d’Heliopolis qui sont, de 1877 à 1879 sous le maillet du docteur Sigmund Steiner migrent Strada Stellea 17. Après l’épisode Tavernier, ils se stabilisent sous les directions du lieutenant-colonel Jean Dimitresco et d’Ascher-Moscou sans retrouver leur ancien prestige et ils disparaissent en 1894 à la suite du refus par le GODF de valider l’élection d’Ascher-Moscou, accusé de « faute morale ». Une lettre adressée en allemand au GODF concerne l’état du mobilier mis en vente. Il n’y aura plus de loge estampillée GODF à Bucarest jusqu’en 1912.
Les loges du GODF dans les villes et bourgades de Roumanie (1865-1923)
20Le chercheur pourra trouver les noms des vénérables, les dates et lieux de réunion des autres loges roumaines du GODF dans les Annuaires de l’obédience, de 1865 à 1914. À Braïla, Le Phare Hospitalier allume ses feux le 16 août 1865 et son premier président Antoine Borghetti (33°en 1868) est un commerçant. Elle tient séance chaque mois à trois reprises et réunit 28 membres en 1868, la plupart banquiers ou négociants. Un de ses successeurs le négociant Erfling est vice-consul d’Allemagne. Elle travaille en diverses langues sur des thèmes économiques et sociaux et elle organise bimensuellement des soirées musicales et des conférences. En 1874, elle ouvre Le Casino commercial dont les bénéfices sont destinés à des actes de bienfaisance. Elle dispose d’un chapitre puis d’un aréopage et elle est toujours en activité en 1923 sous le maillet du docteur en droit Edouard Silberstein mais elle ne figurera pas parmi les loges fondatrices du Grand Orient de Roumanie.
21À Galatz, (Les) Disciples de Pythagore, ouverts le 8 septembre1865, ont pour premier vénérable le commerçant Rodocanacchi (33°). Elle bat maillet tous les mercredis, réunit 18 membres en 1868 où elle passe au rite français. Un chapitre est installé en 1869. En 1880, son Vénérable Georges Rescano est préfet de la ville ; l’aréopage fondé le 16 octobre 1886, ouvre ses travaux juste après la fermeture de ceux du chapitre. En 1913, la loge et le chapitre sont présidés par le lieutenant-colonel Demetre Mincu et l’aréopage par Salomon Feldman. En 1920, le Vénérable est Antoine Théodori, agent de la batellerie. Il est remplacé en 1923 par un colonel en retraite.
22Les autres loges ont des existences plus éphémères. À Ploiesti, Concorde est ouverte le 7 juillet 1869 sous le maillet du docteur en droit Choimesco 18°. Elle se réunit le dimanche jusqu’à sa disparition en 1875. Puis s’ouvre la loge Union (Unirea) 18 août 1881 qui s’éteint en 1894. À Tarn-Severin, l’Étoile de Sever née le 15 juin 1871 qui se réunit le 1er et 3e samedi et pratique le rite français, est radiée pour irrégularité par le GODF en 1890. À Craïva, la loge également appelée Union allume ses feux le 14 avril 1870 et les éteint en 1876. À Pitesti, où seront torturés de nombreux opposants au régime stalinien, la loge Couronne de Michel le Brave ouvre ses travaux le 2 juillet 1871. Le vénérable Grégoire Thomesco est chef du bureau du télégraphe. Elle est close en 1876. À Constanza, au bord de la Mer Noire, Étoile de la Dobroudja se maintient de 1886 à 1902 avec des vénérables relevant des classes moyennes (un intendant, un maître d’hôtel, un photographe ) alors qu’à Toultscha, la loge s’appelle, pour se distinguer de la précédente : Le Progrès de la Dobroudja (1880-1891). Trois loges se situent sur le territoire actuel de l’Ukraine : Humanitas (L’Union) à Hertza (1892-1899), Renaissance à Ismaïl (1868-1871) et Fraternité à Czernovitz (1923)
23En Moldavie, à Botsovani, deux loges du GODF vont se constituer : Couronne d’Étienne le Grand, du nom d’Etienne III Musat qui régna sur la Moldavie, de 1457 à 1504. Elle voit le jour le 7 mai 1867. Son premier vénérable César Scotto est consul de France, elle regroupe une quinzaine de membres dont Demistus-Charles Miclesco, ancien ministre et elle entre en sommeil en 1872. Une seconde loge, vraisemblablement une reprise de la précédente, s’ouvre le 29 mai 1884 sous le titre distinctif d’Hiram ou du Temple d’Hiram et le maillet de Gottlich Ghinter un commerçant. Elle se maintient jusqu’en1898.
24À Iasi, capitale historique de la Moldavie, se constituent tour à tour Etoile de Roumanie installée par Les Sages d’Héliopolis en 1866 au rite de Memphis avec l’appui des maçons de Galatz. Bien que promise à un bel avenir, elle s’éteint précocement en 1871-1872. Elle est remplacée le 14 mai 1875 par la loge Paix et Union dont le premier maillet en 1884, Léon Negrutzi est maire de la ville. Après avoir dû payer une amende pour non-représentation au convent puis refusé de désigner elle-même un représentant, elle est exclue par décision du Conseil de l’Ordre en 1889 [2]. À Roman, Disciples de la Vérité constitués le 5 septembre 1866 au rite de Memphis par L’Étoile de la Roumanie disparaissent en 1868 ou 1869. À Vasluy se constitue Romana Rediviva le 18 juin 1867 avec pour Vénérable le Frère Rossely, ancien ministre. Elle subsiste jusqu’en 1872.
25Le nombre de loges provinciales relevant du GODF est donc très variable avec un maximum de huit loges en 1868 et en 1870. Il n’en subsiste que quatre en 1890 (Hiram, Le Phare Hospitalier, l’Etoile de la Dobroudja et les Disciples de Pythagore) puis sept en 1892 et seulement deux en 1903 à Braïla et à Galatz. Elles se réunissent dans des maisons particulières, des étages d’immeubles ou dans des hôtels et les adresses changent fréquemment. Les vénérables sont le plus souvent avocats, officiers, négociants, commerçants, propriétaires, médecins ou cadres administratifs. Les causes de ce déclin résultent de plusieurs facteurs : le manque de dynamisme de la seconde génération des maçons, la concurrence entre obédiences, la montée de l’antimaçonnisme dont se plaignent les Frères, injustement, selon eux, accusés d’anticléricalisme dans un pays à forte pratique orthodoxe, l’absence de loge motrice à Bucarest de 1895 à 1912. Les conditions politiques changent après la Guerre de 1914-1918 où la Roumanie a participé à la victoire. Les six roumains délégués à la Conférence de la Paix dont le chef de la délégation Alexandre Vaïda Voevod sont initiés le 4 août 1919 puis reçus compagnon et maître en 1920 par la loge parisienne du GODF Ernest Renan présidée par Marcel Huart. Le pays s’est enrichi de la Transylvanie, précédemment province hongroise au sein de L’Empire d’Autriche-Hongrie.
De 1913 à la naissance du GO de Roumanie
26La Loge Unirea issue de la Grande Loge Nationale de Roumanie en rejoignant le GODF, le 20 mars 1912, le réimplante à Bucarest. Elle est sous le maillet de Victor Sterea, un ingénieur mécanicien, initié en 1906, président de la société patriotique Sospera. Elle se réunit chaque samedi 9, rue Putuel de Piatra. Parmi ses premiers membres en 1924, Dan Sever, un avocat, député au Parlement, le lieutenant-colonel Constantin Pogonet, Romulus Voïnesc, directeur de la Sureté, initié à la loge américaine de Bucarest. Elle félicite en 1924 le GODF pour le succès du Cartel des Gauches. Une seconde loge, sous le titre distinctif de Progresul s’ouvre en 1913 à Bucarest mais a-t-elle réellement fonctionné ? Le dossier la concernant aux archives russes a été vidé de son contenu.
27Au cours de cette même année, s’ouvre aussi une troisième loge sous le titre distinctif Le Travail dont le précieux dossier est revenu de Moscou. Elle est fondée le 21 mai 1913 par quatorze maçons en majorité allemands, autrichiens, hongrois venus d’Unirea, de l’obédience allemande Zur Freundschaft et de la Grande Loge Nationale de Roumanie. Elle est enquêtée et installée, dans le local d’Unirea par Victor Sterea, en présence de délégations de la loge du GODF de Galatz, des Loges Brüderlichkeit et Sapientia relevant de la Grande Loge allemande Zur Sonne et du Frère Sibrecht représentant le Royal York, ce qui témoigne en cette année d’un bon climat inter-obédientiel. Le premier vénérable est le Frère Willhelm Dittrich, un comptable né en 1865 en Autriche. Parmi les premiers affiliés figurent Louis Levendecker, industriel à Niederbronn les Bains, né en Alsace en 1847, initié en 1883 à la loge Socrate de la Grande Loge Nationale de Roumanie à Bucarest, affilié à Unirea membre également de la loge Romania du Grand Orient d’Italie et de son chapitre. Parmi les autres affiliés : l’architecte Théodor Rogalski, initié le 10 mars 1912 à la loge Amiciti de la Grande Loge Nationale de Roumanie, régularisé ainsi qu’Ernst Pieper, professeur de musique, né en Allemagne et que Joan Santha, un fabricant, né à Budapest en 1850. Ils reçoivent leurs diplômes de maître le 30 juillet 1914.
28Le Travail se réunit mensuellement à trois reprises, travaille en langue allemande, demande que la Constitution et le règlement général du GODF soient traduits dans la langue de Goethe et elle se réunit dans le local de la Grande Loge Nationale de Roumanie, bien que certains des fondateurs l’aient accusée d’irrégularité.
29La guerre éclate et le GODF demande au Vénérable ce que les Frères allemands de la loge ont fait pour l’empêcher ! Sterea chargé de l’enquête répond que le Vénérable Dittrich et quatre autres Frères, partisans en août 1914 de la mise en sommeil, ne la fréquentent plus et ont publié une brochure qui a provoqué une enquête de police. Il s’ensuit la mise en sommeil en août 1915 et son tardif réveil accepté par le GODF en juin 1924 bien que ses archives saisies par les Allemands n’aient pu être récupérées. Elle est à nouveau installée par Sterea. Trois anciens dont l’architecte Victor Rogalski réélu vénérable sont devenus des citoyens roumains. La loge qui au départ ne compte que huit membres va être renforcée par des frères d’origine allemande ce qui laisse supposer qu’elle travaille toujours dans cette langue. En 1925, le vénérable Imre Rukujay est d’origine hongroise.
30Une correspondance est adressée le 6 février 1923 par la loge Unirea au GODF pour dénoncer l’antisémitisme en Roumanie. Le Frère Emile Ipcar, consul général de Roumanie à Tunis fera, à sa réception, savoir que la maçonnerie ne doit pas être la protectrice des Israélites de Roumanie du fait du comportement de certains jeunes juifs (venus de Pologne). Sterea réagit le 17 août 1923 par une planche envoyée rue Cadet. Il explique que la loge a été surprise par les propos d’Ipcar et la mise en doute de l’exactitude des relations contenues dans sa planche, ; il précise qu’Unirea est
« majoritairement composée de Roumains non mosaïques, qu’elle est dirigée par la conception maçonnique de justice et qu’elle a protesté contre l’injustice commise par des professeurs d’université, du haut de leurs chaires et au grand jour, à l’égard de la jeunesse juive roumaine ».
32Il ajoute :
« Sans nous préoccuper de ces jeunes juifs qui se sont frauduleusement glissés dernièrement dans la nation roumaine, d’ailleurs en nombre insignifiant, nous réclamions par notre planche le droit acquis par ceux qui sont devenus régulièrement des citoyens roumains et que l’on ne pourrait éloigner de l’école nationale sur le simple motif de leur croyance religieuse, sans commettre le plus criants abus.
Les derniers troubles antisémites de Roumanie ont une origine profonde… (Ils) ont commencé à l’Université de Cluj, en Transylvanie ; et les provocateurs étaient des membres de la Ligue de la Croix Gammée renversée, en Allemand Hackenkreuzer (la croix gammée est dessinée dans la lettre tapée à la machine à écrire).
Pendant le développement des troubles, il s’est constitué à Bucarest la Ligue de défense nationale chrétienne dont le signe est toujours la gammée renversée, Couza et le docteur Paulesco, les professeurs universitaires à la tête du mouvement sont les organisateurs de cette Ligue…et les fonds n’ont pas manqué à la propagande.
Ces instigateurs tolérés, même encouragés par le gouvernement, ont abaissé le haut prestige de l’Université…et c’est contre cet abaissement auquel presque tous les professeurs et le gouvernement sont complices, que nous avons élevé notre voix.
La preuve la plus démonstrative de la vérité que notre protestation contenait, c’est l’institution des examens d’admission dans les Universités qui permettent l’accès facile de tous les chrétiens inférieurs ou médiocres et l’exclusion systématique de beaucoup d’étudiants de valeur, mosaïques. De cette manière le numerus clausus exigé par la Ligue de défense nationale chrétienne, est un fait accompli.
Pour revenir sur le dernier passage de votre planche, nous nous permettons de vous communiquer que pour soutenir la vérité dont notre planche du 6 février est pleine, nous vous présenterons dans une correspondance ultérieure des documents irréfutables qui mettront en évidence la complicité des professeurs universitaires et du gouvernement dans les troubles antisémites ainsi que le sérieux de notre planche (…)
Pour terminer, nous déclarons qu’en dehors de la défense des juifs de Roumanie qui en tant qu’hommes et citoyens honnêtes et paisibles ont droit à la défense de la franc-maçonnerie chaque fois qu’ils sont attaqués dans leurs droits, notre planche avait une conception d’une plus grande portée. Nous protestions et nous protestons encore contre l’immixtion des universités, qui doivent rester le dernier retranchement de la justice, de la science et des hautes productions de l’esprit dans les basses et viles luttes passionnelles politiques et religieuses qui déforment et pervertissent l’esprit de la jeunesse qui écartent les plus nobles volontés, de la voix de la paix et du progrès (…)
34Les relations entre la Grande Loge Nationale de Roumanie et les loges du GODF vont s’aigrir à partir de 1922. Moroiu avait été remplacé de 1911 comme Grand Maître par son gendre le prince Gheorge Bibescu jusqu’en 1916 et en 1915 comme Grand Hiérophante 97° par le colonel Bibesco Ulic. L’obédience, gérée semble-t-il par Ulic semble alors aller à vau-l’eau quand un de ses jeunes membres Jean Pangal (1895-1950), né à Nice, la prend en mains. Ses loges, une dizaine environ, n’avaient plus, selon Sterea qui adresse au GODF un mémoire sur la vraie histoire (récente) de la Grande Loge de Roumanie, qu’une existence fictive et une vingtaine de ses membres avaient fondé la Loge Romania au Grand Orient d’Italie.
35Pangal avait, toujours selon Sterea, obtenu le 30e degré à l’aréopage des Disciples de Pythagore avant de s’adresser au Grand Collège des Rites (GODF) qui l’aurait reçu aux trois derniers degrés du REAA. Il aurait pu ainsi constituer son Suprême Conseil avec à l’origine 4 membres et Sterea en aurait été le 7e. Il reconnaîtra lui avoir prêté serment le 5 novembre 1922. Parmi les nouveaux membres il y aurait eu un profane ainsi que le vénérable de la Loge Ernest Renan.
36Après une enquête conduite par la Loge Unirea, Pangal aurait réussi à faire reconnaître son Suprême Conseil par le GODF (en 1921), le Grand Orient d’Italie et le Grand Orient Lusitanien. Il s’adresse ensuite au Suprême Conseil de France rue Puteaux, le 30 décembre 1922 pour qu’il le reconnaisse à son tour, ce qu’il accepte à la condition qu’il rompe ses relations avec le Grand Collège des Rites relevant du GODF, ce qu’il fit. En compensation, il obtient donc la reconnaissance et l’appui de la Grande Loge de France. Il peut ainsi, en s’appuyant sur un numéro consacré à la Maçonnerie roumaine de la revue Plaza (un tissu de mensonges selon Sterea), par la propagande, le rappel des anciens et par quelques débauchages fonder ou réveiller des loges, initier massivement et porter rapidement à 200 ou 300 le nombre de Frères. Il est alors en mesure, à partir de son Suprême Conseil, de reconstituer le 23 avril 1923 la Grande Loge Nationale de Roumanie, tombée en léthargie. Il a en outre en mains les archives de cette ancienne Grand Loge fondée par Moroiu, achetées par Ulic au prince Bibescu. La Grande Loge Nationale de Roumanie ainsi requinquée prend pour Grand Maître en 1923 Zamfir C. Arbore, un vétéran, homme honnête selon Sterea, qui prétend avoir jadis rencontré en loge Mazzini ! Pangal lui succède en 1928 puis passe le maillet au Prince Georges-Valentin Bibescu (1880-1941), pionnier de l’aviation et Grand Maître de 1929 à 1937.
37À la suite d’une première séance « extraordinaire » en janvier 1923, la rupture officielle entre les trois loges françaises de Roumanie et l’obédience de Pangal est votée en assemblée générale le 15 mars. Une contre-offensive est programmée. Il est décidé de se renforcer, face à Pangal qui a obtenu quelques reconnaissances internationales, en constituant une seconde loge du GODF à Bucarest et en demandant aux cercles maçonniques de Ploesti, Campina et Targoviete de se constituer en loges, d’accorder des patentes à des loges de Transylvanie, région nouvellement roumaine, en s’appuyant sur les Frères Hetti et Minoulesco présents à la réunion, de former un chapitre et un aréopage à Bucarest, enfin de fonder une « Fédération des loges régulières de Roumanie » et au-delà un Suprême Conseil de Roumanie qui contrerait celui de Pangal. Cependant, Pengal comme Sterea vont devoir tenir compte des naissances de deux autres obédiences : la Grand Loge du Rite d’York et de la Grande Loge Saint-Jean de Transylvanie.
38Townsend Scudder Grand Maître de la Grande Loge de New York et le géographe Ossian Lang, à la demande de maçons roumains, allument en 1922 les feux de deux loges au rite d’York à Bucarest, en vue de constituer une Grande Loge de District, considérant que la Roumanie ne dispose pas d’une obédience régulière. Pangal écrit alors à Sterea pour lui dire qu’il s’agit d’une violation de territoire, d’agir auprès de la Grande Loge de New York et de plaider la cause de la Grande Loge Nationale de Roumanie auprès du GODF ! Sterea prévient aussitôt les Américains que plusieurs Roumains dont Ulic qui se sont affiliés chez eux sont indignes ce qui va conduire le rite d’York à s’en débarrasser. Une seconde visite de Tompkins et de Lang a lieu en septembre 1923 pour suivre l’évolution de la situation avec les autres organisations maçonniques. Ils sont attendus par Pangal qui, selon Sterea, pour les impressionner, aurait initié ou intégré 200 profanes en trois mois et pourtant leur rapport est négatif. La Grande Loge Nationale de Roumanie est irrégulière, ne dispose pas de patente, n’accepte pas d’israélites (ce qui serait faux) et Pangal est accusé d’avoir usurpé son titre de 33e.
39La Grande Loge Nationale de Roumanie se devait de réagir contre les attaques portées par Sterea et les Américains. Elle répond par une circulaire, datée du 10 février 1924, signée par le nouveau Grand Maître Arbure et adressée à toutes les obédiences « régulières » où elle s’en prend aux autres organisations maçonniques roumaines. Elle rappelle ainsi à Sterea son exclusion le 20 janvier 1904 par sa loge de Bucarest Steaua Dunarii relevant de l’ancienne Grand Loge Nationale de Roumanie, Ulic en ayant trouvé la preuve dans les archives, pour « intrigues et autres actes tendant à la désunion » ; et d’avoir sollicité et obtenu les hauts grades du Suprême Conseil de Roumanie.
40Une troisième loge au rite d’York allume ses feux et par essaimage elles s’élèvent peu après au nombre de sept qui fondent en septembre 1924 une Grande Loge au rite d’York, installée par Lang, sous le maillet du général Solacolu Elle sera en bonne relation avec le groupe Sterea, du fait d’une hostilité commune à Pangal.
41Sterea avise le 5 avril 1924 le GODF, du processus de constitution d’une Grande Loge de Saint-Jean de Transylvanie. Le docteur Aurel Olteano, un avocat roumain qui se serait mis en 1908 au service des Hongrois et vivait avant-guerre à Budapest s’est associé avec Joseph Sandor, chef de la Ligue pour l’unité culturelle hongroise puis chef du parti national magyar, pour convoquer les loges hongroises de Transylvanie à Brasov afin de créer une Grande Loge de rite johannite. Dix délégués de six loges qui avant-guerre, selon Sterea, n’initiaient que des Hongrois, « les Roumains étant considérés comme des indigènes » et qui depuis ne seraient plus en activité y assistent mais, précise-t-il, des vieux maçons hongrois ont protesté contre cette initiative. Joseph Sandor sera élu Grand Maître et Olteano, initié à la Loge Panora à Brasov en 1922, sera élu en 1924 Grand Maitre-adjoint. La naissance d’une obédience de langue hongroise en Roumanie qui regroupera seize loges se justifie, outre le désir de sauvegarder la culture hongroise, par l’interdiction de la Grande Loge de Hongrie sous la dictature communiste de Bela Kun puis sous celle de l’amiral Horthy.
La bataille pour l’admission au sein de l’A.M.I.
42À la demande, peut-on penser de Pangal, Bernard Wellhoff, le Grand Maître de la Grande Loge de France plaide pour l’admission de la Grande Loge Nationale de Roumanie au sein de l’Association Maçonnique Internationale (AMI) en tant que seule obédience spécifiquement roumaine et surtout reconnue par Le GODF et le Grand Orient Lusitanien. En outre une seule obédience par pays peut y être admise. Wellhoff prépare le terrain. Il réunit en 1924 à Bucarest des dirigeants de la Grande Loge Nationale de Roumanie ainsi que de l’obédience américaine et prend contact avec celles de Transylvanie en vue d’un rapprochement entre ces trois groupements alors même que Pangal pour affaiblir Sterea ouvre une loge de langue française à Bucarest. Sterea avise le GODF de l’échec de la tentative car l’obédience américaine d’York et la Grande Loge hongroise de Transylvanie envisagent également d’entrer à l’AMI et s’opposent à l’admission en son sein de la Grande Loge Nationale de Roumanie en l’absence d’une « purification radicale ».
43Wellhoff pose la question de la Roumanie au congrès de Bruxelles de l’Association Maçonnique Internationale en septembre 1924 ce qui alarme Sterea et les loges françaises qui ont le sentiment de ne pas être soutenues par le GODF. Wellhoff propose alors que le Grand Maître du Grand Orient de Belgique Charles Magnette soit désigné comme arbitre entre les trois candidatures. La question est examinée par le Comité consultatif réuni à Paris en mai 1925. Après avoir débattu notamment avec Sterea et entendu les points de vue opposés de Baldet (GODF), de Goltschalk et Monnier (GLDF), Magnette demande à être relevé de cette fonction et la décision est renvoyée au congrès de Genève en septembre 1925 où il sera décidé, comme prévisible, que la Maçonnerie roumaine ne sera représentée à l’Association Maçonnique Internationale qu’une fois unifiée.
La naissance et le devenir du Grand Orient de Roumanie
44Sterea, dans ces conditions ne peut que vouloir constituer un Grand Orient de Roumanie parrainé par le GODF mais il ne dispose encore que de trois loges : Unirea à Budapest, Les Disciples de Pythagore à Galatz et Fraternité, un atelier ouvert à Czernowitz le 1 décembre 1920. Cette jeune loge avait demandé une aide au GODF vu la faiblesse de ses effectifs (14 membres), et travaille en Allemand. Son premier vénérable Ludwig Cuffinger, médecin en chef de la ville, est ensuite remplacé par le docteur Neimann Wender, directeur de l’Institut dentaire.
45Un « Comité permanent des loges du GODF en Roumanie pour la constitution du Grand Orient de Roumanie » est convoqué le 4 janvier 1924 puis à nouveau le 15 et 16 février dans le local d’Unirea avec les loges de Galatz et de Czernowitz pour décider de la création de la nouvelle obédience et dans ce but de s’étoffer en constituant de nouveaux ateliers, d’obtenir le ralliement au GODF de loges régulières, dont la loge Romania de l’ancien Grand Orient d’Italie alors en sommeil. Il demande à la rue Cadet de traduire des rituels, la Constitution, les règlements généraux en roumain, et d’analyser les conséquences financières de sa constitution en obédience, de publier une brochure qui définirait, face aux « ennemis obscurantistes », aux « chauvins égoïstes », et à l’accusation d’affairisme, une plate-forme politique, expliquant les principes maçonniques (la liberté de conscience et non l’athéisme) et les qualités pour être initié. Elle mentionnerait les noms de maçons illustres. Elle ne sera jamais rédigée.
46Le Comité est efficace. À Bucarest Les feux de Travail devenu Travail et Union sont rallumés par Sterea et une loge est ouverte également à Bucarest par quatorze Frères d’Unirea sous le titre distinctif de Solidaritea. La Loge Dreptatea voit le jour à Brasov en Transylvanie le 27 juillet 1924 avec pour Vénérable l’avocat Voïco Nitesco, puis la Loge Libertatea est fondée à Ploesti en1925 sous le maillet de l’avocat Constantin Radian. Le GODF est saisi en septembre 1924 de la demande de régularisation de 22 Frères de Steaua Romani (Étoile de Roumanie) dont le professeur d’Université Joan Mihalesco et Victor Cozajgnevici qui dirige la Société des fonctionnaires publics roumains. L’accord est obtenu le 24 novembre 1924.
47Sterea est nommé le 18 mai 1925 Officier d’Honneur du GODF par le Conseil de l’Ordre ; puis le docteur Numa-Joseph Baldet à la séance du 7 juin 1925 dudit Conseil fait le point sur la situation en Roumanie. Le Grand Maître Arthur Mille fait savoir au Conseil le 2 décembre que la Fédération des loges de Roumanie placée sous les auspices du GODF demande à se constituer en Puissance maçonnique nationale sous le titre de Grand Orient de Roumanie. Le frère Emile Ipcar qui la représente est entendu par le Conseil. Après son retrait, Baldet explique que les loges roumaines du GODF se sont réunies du 12 au 14 juillet 1925 pour «faire face aux groupements maçonniques irréguliers (sic), aux provocations de certains agents dont les manœuvres ne sauraient que discréditer notre institution ou menacer la sécurité même du pays » (sic) et s’en être pris à Pangal, il va à l’essentiel : les loges françaises en Roumanie ont défendu depuis plus d’un demi-siècle les traditions du GODF ont seules combattu les « Maçonneries irrégulières » (sic) et ont le sentiment d’être incomprises et abandonnées. Il souligne que le gouvernement roumain n’est plus disposé à tolérer les obédiences maçonniques étrangères sur son territoire, un argument déjà exploité par Sterea. Le texte final qui est voté acte en ces termes la naissance du Grand Orient de Roumanie :
« Vu l’identité de notre Constitution et de notre rite à celui du GODF, nous vous prions de considérer nos loges existantes ainsi que celles formées à l’avenir sous l’Obédience du GO de Roumanie, comme souchées au GODF, et de faciliter la constitution des chapitres, Conseils philosophiques et d’un Suprême Conseil d’après les principes d’un GODF ».
49Ipcar est chargé de transmettre l’approbation officielle.
50Le 7 septembre 1925, le GODF s’engage à solliciter sa demande d’admission au sein de l’Association Maçonnique Internationale en obtenant le parrainage du Grand Orient des Pays-Bas et de la Grande Loge espagnole.
51La nouvelle obédience est fragile avec peu d’effectifs et seulement sept ou huit loges : Unirea, Le Travail et Union ainsi que Solidaritea à Bucarest, Les Disciples de Pythagore à Galatz, Fraternité à Czernovitz, Dreptatea à Brasov, Libertatea à Ploesti. Quant à la huitième, Steaua Romanici à Bucarest, elle n’est peut-être entrée qu’ultérieurement au sein du Grand Orient de Roumanie. Son premier Grand Maître est le docteur Ghéorgian, ancien maire de Bucarest. En 1926, elle se rallie aux principes de la Grande Loge de New York alors que des loges hongroises en 1930 rejoignent la GL de Roumanie, reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre. Elle compterait alors 45 loges contre 18 pour le GO de Roumanie passé sous le maillet de Papiniu.
52Le local du Grand Orient de Roumanie sera mis à sac par des nervis en 1930 puis en 1935, il participera avec les loges américaines et des ateliers dissidents de la Grande Loge Nationale de Roumanie, à la formation d’une Fédération de la franc-Maçonnerie roumaine unie présidée par un écrivain, considéré en son temps et sur place comme l’équivalent de Victor Hugo, Mihail Sadoveanu, président du Sénat en 1931. Son secrétaire général est le juriste Emil Papiniu, initié à Libertatea.
53La Maçonnerie est interdite par le roi Carol II en 1938 sous la pression de la Garde de Fer et de la Ligue de défense chrétienne. Le Grand Commandeur Pangal, devenu un homme politique, député en 1927 et sous-secrétaire d’État à la presse et à l’information en 1931, très lié à Carol II, prête serment de fidélité au Métropolite Miron Cristea et est nommé en 1938 ministre de la Roumanie auprès des dictatures espagnole (1938) et portugaise (1939) ce qui lui sera reproché. Florian Radesco membre du Grand Orient roumain va s’illustrer dans la Résistance en Auvergne : membre du réseau Alibi, chargé du service renseignements des Mouvements Unis de Résistance, il rejoint le maquis du Mont Mouchet.
54La Maçonnerie renaît en 1944 avec Sterea, Pangal et d’autres survivants. La Grande Loge nationale se reconstitue, recrute massivement y compris quelques proches du Parti communiste, alors suspectés de noyautage. Elle regrouperait 36 loges et 1400 membres en 1948, où elle est contrainte de se mettre en sommeil. La Fédération, plus prudente n’a pas repris ses travaux et deux de ses anciens dirigeants se rallient au nouveau régime : Constantin Parhon devient chef de l’État de 1947 à 1952 et Sadoveanu conduira la délégation roumaine au Congrès mondial de la paix en 1949. La Grande Loge de France constituera en 1951 deux loges de réfugiés à Paris : La Roumanie Unie à partir de la Loge Romania et La Chaîne d’Union à partir de la Loge Patria. Elle ajoutera à son titre distinctif celui de Jean Vitiano, un éditeur maçonnique que nous avons bien connu et apprécié. Un Suprême Conseil est reconstitué en 1969.
55Le Grand Orient de France allumera en 1991 dans un petit appartement les feux d’Humanitas, la première loge ouverte à Bucarest par sept Frères français ou roumains après la chute de Ceaucescu. Elle sera à l’origine de la reconstitution d’un Grand Orient de Roumanie.
56Sources : Annuaires et Bulletins du GODF, de la GLDF, revues La Chaîne d’Union, Plaza, archives russes, ainsi que : Horia Nestorescu-Balcesti, Enciclopedia ilustrata a francmasoneriei din Romania, Phobos, Bucuresti, 2005-2006, 1450 p.