Article de revue

L’Église rassemblée pour servir le Royaume

Pages 77 à 82

Citer cet article


  • Waymel, D.
(2022). L’Église rassemblée pour servir le Royaume. Christus, 274(2), 77-82. https://doi.org/10.3917/chri.274.0079.

  • Waymel, Dominique.
« L’Église rassemblée pour servir le Royaume ». Christus, 2022/2 nº274, 2022. p.77-82. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-christus-2022-2-page-77?lang=fr.

  • WAYMEL, Dominique,
2022. L’Église rassemblée pour servir le Royaume. Christus, 2022/2 nº274, p.77-82. DOI : 10.3917/chri.274.0079. URL : https://shs.cairn.info/revue-christus-2022-2-page-77?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/chri.274.0079


Notes

  • [1]
    Isaïe 42, 6-7.
  • [2]
    Isaïe 49, 6 et 60, 3-4. Cf. Mark S. Kinzer, Scrutant son propre mystère. Nostra Ætate, le peuple juif et l’identité de l’Église, Parole et silence, 2016.
  • [3]
    « Mais vous, vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. Autrefois, vous n’étiez pas un peuple, mais maintenant vous êtes le peuple de Dieu ; vous n’aviez pas obtenu miséricorde, mais maintenant vous avez obtenu miséricorde. » (1 P 2, 9-10).
  • [4]
    Frère Émile, « Pour une Église fidèle à l’avenir », dans Vatican II. Le commencement d’un commencement, Éditions Facultés jésuites de Paris, 2013, p. 119.
  • [5]
    Cf. François, exhortation apostolique Gaudete et exultate, 19 mars 2018, nos 35-62.
  • [6]
    Ibid., n° 35.
  • [7]
    François, commémoration du 50e anniversaire de l’institution du synode des évêques, 17 octobre 2015.

1 La communauté des premiers chrétiens ne s’est comprise qu’à l’intérieur du cadre de la première alliance, c’est-à-dire de ce peuple saint choisi et élu par Dieu pour être, par pure grâce, lumière des nations [1], pour conduire les nations vers la lumière [2]. C’est bien ce qu’affirme un texte tardif du Nouveau Testament dans lequel on trouve même une formule audacieuse qui applique au groupe des chrétiens ce qui jusque-là était reconnu au seul peuple d’Israël [3].

2 Toutes les affirmations attribuées au peuple de Dieu de la première alliance ont, en quelque sorte, été transférées au nouveau rassemblement du peuple de Dieu, à l’Église. Mais cela moyennant une référence aux réalités nouvelles qui constituent, précisément, le peuple de Dieu en sa nouveauté c’est-à-dire le lien au Christ et l’accueil de l’Esprit saint. Ainsi, l’Église, accueillant le Christ lumière des nations, qui lui donne son Esprit pour la conduire, découvre la mission qui lui est confiée : être au service de la communion et de la réconciliation de tout l’univers créé, abîmé par le péché. La maison commune de tous les hommes est en effet abîmée, par un engrenage de relations vécues dans une dynamique d’exploitation et de domination et non selon le dessein divin d’une altérité féconde pensée comme chemin de vie en plénitude.

3 L’Église est appelée à proclamer son espérance, qui lui est révélée et qu’elle ne se donne pas à elle-même, le royaume de Dieu. Celui-ci, déjà donné dans le Christ, atteindra sa plénitude lorsque le règne de Dieu s’étendra sur tous les cœurs, lorsque Dieu sera tout en tous (Rm 8). Alors tous les hommes se reconnaîtront enfants d’un même Père et frères au sein d’un tissu relationnel parfaitement ajusté. De ce Royaume à venir, qui germe déjà, l’Église est appelée à être un signe visible, une communion où devrait se manifester la vie selon l’Esprit de Dieu, où devrait être entrevue l’œuvre du règne de Dieu.

❚ Les béatitudes, chemin de vie du Royaume

4 Néanmoins, ne nous y trompons pas, ce bien commun que Dieu propose, le Royaume, suppose qu’on laisse son règne s’étendre et qu’on n’ouvre pas la porte de la facilité : « Étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie » (Mt 7, 14). En effet, ce chemin de vie offert est celui des Béatitudes. Il est celui d’un bonheur, celui des enfants de Dieu, mais il implique un combat. Combat inscrit au cœur du mystère pascal : pour vivre, il faut mourir. Ainsi l’art de vivre chrétien implique toujours un art de mourir. La découverte de la grandeur et de la joie de la vie proposée dévoile au même moment les détachements nécessaires, pour que la communion et la réconciliation au sein de l’univers créé se déploient. La proposition de vie en plénitude fait prendre conscience que, pour vivre, il faut apprendre à mourir à une certaine forme de vie marquée par trop de liens désordonnés qui peuvent être des formes d’esclavage. Le Royaume que le Seigneur nous demande d’annoncer est celui où se déploie la liberté des enfants de Dieu, et au sein duquel le bonheur personnel ne se saisit qu’à l’aune de relations ajustées avec tout l’univers créé. Ainsi, le bonheur personnel ne se dévoile qu’au sein d’une communion, d’un accomplissement cosmique.

❚ Les combats de l’Épouse

5 Nous percevons que l’Église convoquée, à travers ses personnes et ses institutions, à suivre un chemin pascal, est appelée à un combat spirituel. Cela est lié au choix de la porte étroite, proposée par l’Évangile de manière personnelle et communautaire, afin de laisser Dieu faire « toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5). C’est sans doute là le premier lieu du combat spirituel.

Le refus de l’enfermement dans le passé

6 L’Église est donc appelée à être le témoin d’une espérance, non la gardienne d’un patrimoine figé. L’Église est, certes, une communauté de mémoire, mais d’une mémoire qui lui vient de l’Esprit paraclet et qui lui est donnée pour que les disciples puissent vivre leur condition dans le monde. Cette mémoire est créative, au service d’un chemin de vie. La mission de l’Église exige un décentrement incessant d’elle-même afin d’être tournée vers Dieu, à l’écoute de celui qui la convoque, qui la guide et qui l’envoie. Aussi est-elle appelée à se tourner également vers le monde, au sein duquel elle est envoyée afin d’être toute à tous. Or, l’Écriture nous le dit et l’histoire d’Israël et celle de l’Église le dévoilent : l’Épouse a bien du mal à écouter fidèlement son Époux ; l’Église est rétive à se laisser guider par l’Esprit et à rendre le service pensé pour elle par Dieu dans son dessein. La route de l’Épouse ne peut être autre que la route de l’Époux : elle ne peut être qu’un chemin pascal qui, seul, ouvre au Royaume.

7 Ce chemin pascal demande à l’Église et à chaque baptisé d’accepter de laisser mourir ce qui s’oppose à l’œuvre de l’Esprit, à toute nouveauté suscitée par lui. Ce qui est « charnel » – c’est-à-dire ce qui s’oppose à l’ouverture à l’avenir que nous ne maîtrisons pas, à l’imprévu – est appelé à mourir. Nous retrouvons la dialectique paulinienne entre « chair » et « esprit ». Autrement dit, il s’agit d’accepter de rompre avec un « déjà là » fait d’habitudes, d’acquis, de conformisme, de soumission, de nostalgie du passé, pour laisser grande ouverte la porte de l’inattendu du Royaume. Or, sous prétexte de réalisme et de prudence, nous pouvons échapper à l’exigence pascale, fatigués d’avance par les mutations proposées. C’est alors à sa mission que l’Église renoncerait, elle qui est au service de l’ouverture à un avenir, à la nouveauté que Dieu ne cesse de susciter par son Esprit pour que son règne advienne. Pourquoi tant de difficultés à accepter que meure le « charnel » comme opposition au nouveau que Dieu fait advenir ? Ne serait-ce pas la peur de l’avenir ? Le combat de l’Église se cristallise sur la raison même de son existence : être une communauté d’espérance, invitée à déployer sa liberté de communauté d’enfants de Dieu (Rm 8, 15).

8 Il convient alors de s’interroger : l’Église provoque-t-elle suffisamment ses enfants à mettre en œuvre leur liberté d’enfants de Dieu au service du Royaume ? N’est-elle pas – en particulier comme société hiérarchique – trop craintive face à ce qui pourrait arriver ? Pourtant, le christianisme, depuis le début, a comporté une part d’inconnu qu’il a toujours accueilli et qui lui a permis d’avancer : « C’est un tel consentement qui était demandé à Pierre quand on vint le chercher pour aller chez Corneille et que se produisit ce qu’il n’avait pas imaginé : l’Esprit était donné aux païens. Il comprit alors que l’Église existerait selon la totalité des humains et qu’elle serait véritablement “catholique” [4]. »

Deux propositions trompeuses

9 Pour le pape François, le gnosticisme et le pélagianisme – ces deux hérésies des premiers siècles – sont d’une actualité préoccupante [5]. Il résume leur posture en affirmant que ces deux formes de sécurité doctrinale ou disciplinaire donnent lieu à « un élitisme narcissique et autoritaire où, au lieu d’évangéliser, on analyse et classifie les autres, et, au lieu de faciliter l’accès à la grâce, les énergies s’usent dans le contrôle. Dans les deux cas, ni Jésus Christ ni les autres n’intéressent vraiment [6] ». Alors que, suivant les pas du Seigneur, l’Église a vocation à se faire toute à tous, le gnostique, qui exalte indûment la connaissance et se laisse prendre par ses raisonnements, n’est plus capable de voir le Seigneur dans toute vie humaine, même la plus délabrée. Quant aux pélagiens, ce n’est plus l’intelligence mais la volonté qui occupe la place du mystère et qui leur fait oublier la gratuité des dons reçus. La justification par leur propre force, l’autosatisfaction et l’élitisme jalonnent leur chemin. Les deux postures déterminent un style ecclésial qui ne prend pas en compte les pauvres, les personnes vulnérables, les blessés, les marginaux. Pourtant, tous sont appelés à partager le festin dans le Royaume. C’est auprès de ceux-là, dont nous sommes, que l’Église est envoyée pour être ce rassemblement des pauvres du Seigneur. La crédibilité de l’Église ne vient pas de son prestige, de son pouvoir et de toutes ses manifestations ostentatoires mais bien de sa capacité à être, non le rassemblement d’une petite élite, mais une communauté accueillante à tous et soucieuse de chacun dans son originalité.

L’accueil des dons de l’Esprit

10 L’Église est donc appelée à entrer dans le combat spirituel qui la détourne des vaines idoles, de la gloire, de l’honneur, de la puissance afin de se laisser guider humblement par le seul Esprit de Dieu. Cette direction de l’Esprit ne peut être effective que si l’Épouse accueille tous les dons dont l’Esprit saint la pourvoit. Alors celle-ci sera équipée pour discerner le chemin à prendre pour que le Seigneur puisse la renouveler, que la Parole poursuive sa course et que la bonne nouvelle du Royaume puisse être accueillie actuellement.

11 La démarche d’une Église synodale est précisément la démarche d’une Église qui se donne les moyens d’écouter ce que l’Esprit suggère à la communauté chrétienne, pour que celle-ci réponde aux espoirs d’un monde fracturé et blessé et pourtant en attente de relations fraternelles et de paix, autrement dit du Royaume.

12 Une Église synodale pourra alors être un signe au milieu des nations, dans un monde qui ne cesse d’ériger des murs. Comme l’affirme le pape François, « une Église synodale est comme un étendard levé parmi les nations [cf. Is 11, 12], d’une façon qui – même en invoquant la participation, la solidarité et la transparence dans l’administration des affaires publiques – remet souvent le destin de populations entières entre les mains avides de groupes restreints de pouvoir [7] ». Ainsi, une Église synodale ne concerne pas simplement la vie au sein de la communauté chrétienne, la manière dont les chrétiens interagissent mais elle regarde également ce que la communauté chrétienne est appelée à être au cœur d’une humanité et d’une société blessées par l’individualisme et divers communautarismes. Une Église qui accepte d’être en chemin manifeste sa volonté d’œuvrer au renouvellement du tissu relationnel communautaire. En recevant chacun des baptisés, porteur d’un don unique de Dieu, d’une lumière nouvelle au service de l’ensemble, alors une vie nouvelle peut jaillir. L’Église qui se met ainsi en chemin pourra réaliser le désir de Dieu, être un peuple de frères et sœurs au sein duquel chacun est capable de laisser de la place à l’autre et de se mettre au service de ce qui est commun. Elle est cette communauté qui, « espérant contre toute espérance » (Rm 4, 18) tandis qu’elle est confrontée à de nombreuses épreuves, est capable de traverser les souffrances et d’annoncer une espérance car elle sait que « toute la création gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8, 22).

13 L’Église n’a pas mission à vivre pour elle-même, ni à se soucier d’elle-même et de sa propre survie. Cette prise de conscience, devrait éclairer le fondement de son combat spirituel. L’Église est d’abord convoquée et guidée par le Seigneur pour être au service de l’humanité et du cosmos, à la manière dont Jésus lui-même l’a été, comme serviteur. Au service de tous les destinataires de l’Évangile, les communautés chrétiennes devraient constituer un espace d’hospitalité pour tous. Mais l’Église est aussi celle qui quémande humblement cette hospitalité en s’inscrivant au cœur de l’humanité consciente du caractère profondément risqué de sa mission.

14 L’Église ne sera, selon le projet de Dieu, dans son être et dans son agir, que lorsqu’elle aura connu sa Pâque, une mort à la chair et une résurrection selon l’Esprit. La mort à tout ce qui s’oppose à la vérité de l’existence, à son authenticité, à tout ce qui relève de l’enlisement dans le paraître, la superficialité, la compromission et l’enfermement dans une idée de soi. Pour que s’exprime la vie selon le Royaume.


Date de mise en ligne : 12/02/2025

https://doi.org/10.3917/chri.274.0079