Naître comme étrangère en Chine
- Par Wenjing Guo,
- Entretien par Annie Benveniste
Pages 63 à 70
Citer cet article
- GUO, Wenjing,
- Entretien par BENVENISTE, Annie,
- Guo, Wenjing.,
- et al.
- Guo, W.,
- Entretien par Benveniste, A.
https://doi.org/10.3917/chime.096.0063
Citer cet article
- Guo, W.,
- Entretien par Benveniste, A.
- Guo, Wenjing.,
- et al.
- GUO, Wenjing,
- Entretien par BENVENISTE, Annie,
https://doi.org/10.3917/chime.096.0063
Notes
-
[1]
« Internet à Canton (Chine) : dynamiques sociales et politiques », sous la direction de Monique Selim. Thèse de socio-anthropologie soutenue à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 2014.
1Annie Benveniste : Peux-tu nous dire comment tu as vécu le fait de devenir française ?
2Wenjing Guo : Ce n’est pas une décision simple, elle a nécessité un travail interne. Ma première demande était très pragmatique. Pour obtenir un contrat doctoral de trois ans, j’avais besoin de solliciter une permission de séjour de plus d’un an. Claude Guéant était au ministère de l’Intérieur ; j’ai alors rencontré des difficultés pour renouveler mon titre de séjour « étudiant » qui n’était délivré que pour une durée d’un an. Je devais retourner en Chine pour faire les enquêtes de terrain dans le cadre de ma thèse. Mais le renouvellement du titre de séjour peut durer longtemps entre la prise de rendez-vous en ligne six mois à l’avance, le dépôt du dossier, l’arrivée du récépissé qui lui n’est souvent délivré que pour trois mois. J’étais partie jusqu’ici pour un séjour de six mois chaque année pendant trois ans. Deux fois, je suis partie sans mon nouveau titre de séjour d’étudiante d’une durée d’un an, avec le seul récépissé valable trois mois, lequel a expiré avant mon retour en France. Il me fallait demander un visa de retour auprès de l’ambassade de France en Chine. Toutes ces complications m’ont poussée à me renseigner sur les diverses possibilités de séjour plus stables : obtenir une carte de résident de dix ans (nécessitant cinq ans de séjour avec un titre de séjour autre qu’étudiant) ou faire une demande de naturalisation. À ce moment-là, je n’avais pas prévu que la Chine n’acceptait pas la double nationalité.
3Puis l’obtention de la nationalité française a pu signifier une protection pour moi avec le durcissement du régime en Chine, vis-à-vis du fantasme déclenché en France comme en Chine par mon sujet de thèse (l’internet comme moyen de rencontre en Chine [1]), car l’internet est perçu par certains comme un sujet politiquement sensible, comme un outil de mobilisation capable de changer, voire de renverser le pouvoir chinois. Mes interlocuteurs sur le terrain étaient eux-mêmes considérés comme des personnes « dissidentes » ou « subversives » et cela alimentait ma propre peur. Quand on parle d’internet en Chine, on pense souvent à la censure, mais pas à toutes les stratégies de quête de liberté des internautes, aux enjeux commerciaux des entreprises dès lors qu’elles se soumettent à la censure, risquant de pousser les clients vers la concurrence si elles n’ont pas le monopole des services numériques. Ma première demande de naturalisation a été refusée, en raison de l’instabilité de ma situation : un cdd de trois ans, un revenu insuffisant. Des critères qui ne sont pas clairement affichés sur la page de la Préfecture.
4A. B. : Quand tu faisais ta thèse, n’avais-tu pas eu l’idée de demander la nationalité française ? Ce sont les difficultés à obtenir le titre de séjour étudiant qui t’y ont poussée ?
5W. G. : Oui, l’obtention du titre de séjour demande un effort. Il y a d’abord les délais, entre la prise de rendez-vous, la date du rendez-vous, la date d’expiration de l’ancien titre de séjour et celle de la récupération du nouveau. Ces délais sont difficiles à respecter si ton titre de séjour ne dure qu’un an. Il me fallait bien organiser les dates de mon séjour de terrain pour ne pas tomber sur une période de flottement. Malgré l’obtention d’un contrat doctoral, je n’ai pas obtenu de titre de séjour de trois ans. L’agent qui m’a reçue m’a dit que si je voulais un tel titre, il me fallait aller en province. Quand je suis partie six mois pour faire mes enquêtes, mon nouveau titre de séjour n’était pas prêt, l’ancien était expiré et le récépissé ne durait que trois mois. Cette situation m’est arrivée deux fois, et j’ai dû demander un visa de retour, pour pouvoir revenir en France. La 1ère année, ma demande a très bien marché, mais pas la 2ème année. Après des heures passées au téléphone, nous avons découvert que le service de la préfecture n’utilisait plus le numéro de fax qui avait servi la première fois et ma demande ne leur était donc pas parvenue.
6Tous ces blocages m’ont fait réfléchir : tu as un titre de séjour, un financement de l’État français pour faire des études, mais tu es coincée. Quelles étaient mes chances de stabilité ? Ce n’est pas le retour en Chine qui me faisait peur, mais ces blocages, ce parcours du combattant. Quand tu es inscrite en thèse et financée par l’État, pourquoi devrais-tu prouver chaque année ton inscription en thèse dont la durée minimum est de trois ans ? La stabilité psychique ne correspond pas à la durée du parcours scolaire. C’est vers la fin de ma thèse que l’idée de rester en France m’est venue. Quel est mon avenir ? Dans quel pays ? Si je rentre en Chine, quelle sera ma liberté de parole ? Que pourrais-je écrire ? La question administrative a été remplacée par celle du choix de vie, du choix d’un futur.
7A. B. : Quand tu es venue en France, tu avais l’idée de faire une thèse ?
8W. G. : Je suis venue avec un programme d’échange qui me permettait d’obtenir un master en Lettres modernes en cotutelle. Je parlais déjà français. Le programme ne m’a pas du tout plu, car tous les étudiants provenant de diverses universités chinoises étaient mis dans la même classe, quel que soit leur niveau de français. Lors des manifestations des étudiants en 2008, nous étions curieux de voir les étudiants de l’Université Lyon 2 dans la rue depuis les fenêtres de notre classe. Alors un professeur a demandé que l’on ferme le rideau. Cela m’a choquée : je ne m’attendais pas à ce qu’après avoir pris l’avion, quitté la Chine, être arrivée en France, que l’on me dise de ne pas regarder ce qu’il se passe. J’avais l’impression que ce programme était construit pour que l’on reste dans une bulle et obtienne le diplôme. On habitait tous dans une résidence privée et on allait aux cours ensemble. Perdus et déçus, on ne savait pas comment chercher d’autres ressources. J’ai aussi senti la pression du groupe. Certains de mes amis n’appréciaient pas que j’invite, dans les moments conviviaux, mes nouvelles connaissances qui ne parlaient pas chinois, parce que ce n’était pas pratique de parler français quand les Chinois étaient plus nombreux. Cependant, une amie qui participait à ce programme de Lyon 2 fut intégrée dans des cours non réservés aux étrangers et fut hébergée dans une résidence universitaire.
9A. B. : Cela ne correspondait pas à ton aspiration que vous soyez traités à part ? Qu’est-ce que ça t’a donné comme idée de la France ?
10W. G. : J’ai été très déçue, mais je ferais une distinction entre mes expériences de Lyon et celles de la France. C’est pour cette raison que j’ai voulu venir à Paris pour découvrir la « vraie France ». Et j’ai pensé à Monique Selim et Bernard Hours, que j’avais rencontrés en Chine sur leurs terrains. C’est avec eux que j’ai connu l’histoire de la révolution culturelle autrement que dans l’enseignement. J’ai découvert mon pays.
11Après Lyon, je ne savais pas ce que j’avais envie de faire, mais je savais que je ne voulais plus poursuivre le cursus de Lettres modernes. J’avais envie de continuer à découvrir mon pays et de faire quelque chose sur les Hakka, groupe sociolinguistique auquel j’appartiens. Quand j’étais à l’Université de Canton, une amie dont le pays natal est à deux heures d’avion du mien dans une autre province, m’a entendu parler au téléphone en dialecte avec mes parents. On s’est rendu compte qu’on se comprenait malgré nos accents. Quand je cherchais à comprendre pour quelle raison, elle m’a répondu : « tu es Hakka comme moi », alors que je ne savais pas que j’étais Hakka. Cette phrase m’a marquée. Cette question m’est revenue quand je cherchais à savoir ce dont j’avais envie de faire après mon séjour à Lyon. L’« identité hakka » est ainsi devenue mon projet de recherche en master 2 en anthropologie portant sur les mythes identitaires des Hakka et les enjeux touristiques régionaux où le tourisme « vert » est désormais associé au tourisme « rouge » lié à l’histoire des combats des communistes. Cette identité hakka est replacée et protégée sous la seule identité nationale chinoise. Avec le recul, je peux voir que la question identitaire m’interpelait déjà.
12A. B. : Cela répond en partie à la question du départ, celle de la nationalité. Devenir étranger est d’abord s’interroger sur qui on est. Cela veut aussi dire qu’on n’est jamais dans une identité fixe mais toujours dans le « devenir ». Donc tu as appris très tard que tu étais hakka. La question identitaire était alors présente bien avant ta thèse, puis elle a signifié une implication nécessaire. Après ta thèse, tu penses comment ?
13W. G. : J’ai réalisé que je n’allais retourner en Chine qu’à la fin de ma thèse. Sur le terrain, pendant plusieurs années, j’étais, comme mes interlocuteurs, dans la fascination de l’ouverture de la société civile. Alors qu’à la fin de ma thèse, durant la rédaction, je pouvais voir le durcissement politique qui avait conduit à l’emprisonnement de certains de mes interlocuteurs. Je pensais à eux, qui étaient des étudiants, jeunes et enthousiastes à l’idée de faire évoluer la société. Ils cherchaient au départ la liberté individuelle, à travers, soit l’orientation sexuelle, soit la désobéissance par rapport à l’ordre parental, sociétal ou/et étatique. Finalement ma question est devenue : est-ce que je serais prête à accepter moins de liberté ou pas ? Il s’agit d’une question dont la réponse m’est apparue évidente, notamment après mon expérience à Lyon.
14En France, j’ai beaucoup utilisé et joué avec le statut d’étrangère pour avoir plus de liberté, car être « étrangère », c’est être différente et acceptée (ou tolérée) en tant que différente. Je me rappelle toujours cette phrase me concernant : « c’est normal, elle est chinoise ». Tu peux faire des choses qui ne se font pas. Être étrangère justifie et permet d’échapper à des normes. Une autre pression que j’allais subir en rentrant en Chine : être une fille trop diplômée et trop âgée sur le marché matrimonial et devenir non-désirée. Et cela ne me faisait pas envie.
15A. B. : Finalement cette question du devenir étranger mène à la question de la liberté. Comment être étranger, se sentir étranger ou être vu comme étranger.e, donne-t-il de la liberté ?
16W. G. : Oui, c’est vrai, alors qu’au début de cet entretien sur cette question, j’ai pensé à autre chose que la liberté. Être femme et universitaire en Chine : quel schéma possible ? Je me posais aussi beaucoup d’autres questions… Je pense notamment à mes copines, souvent enfant unique, qui subissent la pression de la famille pour être près de leurs parents, sans parler de leur mariage.
17A. B. : Revenons à la question de l’identité. Quand germe l’idée de devenir française ? Il faut d’abord avoir un travail pour prouver sa stabilité, non ? Quel est ton statut après la thèse ?
18W. G. : J’ai fait une étude sur le sens du travail social et des maraudes à la demande d’une association de travail social. Cela m’a permis de payer les dépenses pour la 4e année de thèse durant la rédaction. Les travailleurs sociaux qui vont vers les sdf et leur proposent des aides et des services se demandent si leur travail a un sens quand la plupart du temps les sdf refusent leurs propositions. C’est suite à cette étude que l’association m’a proposé un poste de la coordination des maraudes pour les personnes sans-abri. Ce poste a été repris par une autre institution deux ans après, et j’ai été ainsi affectée dans un foyer des migrants. Nous travaillons souvent avec l’ofii (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) et la Préfecture pour accompagner les sdf ou/et les migrants. Il est drôle de voir que je me retrouve, comme certains de mes collègues, avec plus ou moins, peut-être plus, peut-être moins, les mêmes soucis administratifs que les sdf ou les migrants qu’on aide. Mon nouveau poste m’a permis d’opérer un changement de statut, celui de « salariée ». Mais ce changement a pris beaucoup de temps, faute d’avoir reçu la convocation médicale de l’ofii dans le délai exigé par la Préfecture.
19Mais le problème subsistait : que pouvais-je faire pour en finir avec cette temporalité d’un an associée au titre de séjour ? J’ai effectué en même temps les demandes pour la naturalisation qui prend deux ans et pour la carte de résidente qui nécessite cinq ans de présence avec un statut autre que celui d’étudiant. La stratégie a été de ne pas perdre de temps. Je pensais gagner du temps en lançant la demande de naturalisation en attendant d’avoir cinq ans de salariat. En cas de refus, je pouvais toujours demander une carte de résident de dix ans.
20A. B. : Tu dis avoir choisi la voie stratégique qui engage la perte de ta nationalité. Mais ce n’est pas seulement une voie stratégique. Nous voyons l’ambiguïté de l’administration. Elle demande un séjour moins long pour accéder à la demande de nationalité que pour celle d’une carte de dix ans. En tout cas, tu as choisi cette voie stratégique parce que tu avais envie de rester en France.
21W. G. : L’envie de rester en France détermine finalement mon choix d’opter pour la naturalisation. Pour éviter l’ambiguïté et le risque, j’ai hésité puis j’ai décidé de renoncer à ma nationalité chinoise. Sur le formulaire, ils demandent si tu souhaites renoncer ou non à ta nationalité. Tu n’es pas obligé de le faire, mais je pense souvent au type d’ambiguïté que cela comporte. Certains choisissent de garder le passeport et de ne pas déclarer l’obtention de la nationalité française. Je me demande à quoi cela sert de garder le passeport chinois sans pouvoir s’en servir puisque maintenant, avec le système informatique, il est difficile d’entrer et de sortir d’un pays avec deux passeports différents. Je ne vois pas l’intérêt de garder deux nationalités si l’un des deux pays ne reconnaît pas la double nationalité.
22A. B. : En fait tu as choisi la liberté et la clarté. Si tu vas en Chine, penses-tu qu’il te serait reproché à l’aéroport d’avoir un passeport français où ton lieu de naissance est marqué ?
23W. G. : Je ne sais pas, je n’ai pas encore fait de voyage en Chine avec le passeport français. Je ne pense pas, c’est une question à laquelle je n’ai jamais pensé. Sur ce choix de nationalité, je pense à une liberté donnée par mes parents, qui ne m’obligent pas à faire ce qui pourrait les satisfaire, eux. Ils me disent souvent : « Tu connais mieux que nous, c’est toi qui vis là-bas ». Ils ne me prennent pas en otage et cela m’aide beaucoup !
24Par ailleurs, je vois que le gouvernement chinois cherche à faciliter le séjour des Chinois d’outre-mer en Chine. Il se peut que cette tendance donne une autre possibilité : un titre de séjour chinois qui me permettrait de rentrer en Chine sans visa !
25A. B. : Est-ce que ton nouveau statut va changer tes rapports avec ta famille ?
26W. G. : Contrairement à beaucoup de mes amis, je ne suis pas enfant unique, ni grande sœur d’un petit frère désiré et attendu par la famille. Je suis cadette et j’ai un grand frère. Les amis et l’entourage de mes parents avaient du mal à les comprendre : pourquoi ces derniers veulent payer le prix d’avoir un deuxième enfant qui est une fille, alors qu’ils ont déjà un garçon ? Je me souviens toujours du surnom qu’ils me donnèrent : « qian jin » – terme désignant une fille en chinois, c’est-à-dire « mille ors », parce que j’ai coûté trop cher à mes parents alors que je n’étais même pas un garçon (cela impliquait le paiement d’amendes pendant des années, l’exclusion de mes deux parents du Parti Communiste, la suspension de leurs cours à l’école, etc.) Ils ont risqué leur « bol de riz en fer » (leur statut de fonctionnaire) pour moi.
27Après être devenue anthropologue, lors d’une discussion avec ma mère, je lui ai reposé la question sur ma naissance et sur leur décision de me garder. Car, avant cela, jusqu’à il y a quelques années, les récits de ma naissance dans la famille faisaient part de leur désir, désir que mon frère ne soit pas seul. Mes parents ont chacun quatre frères et sœurs et ne voulaient pas que mon frère grandisse seul. Après, viennent d’autres raisons : le bureau du planning familial avait imposé une visite hebdomadaire de contrôle afin de prévoir l’avortement quand la santé de ma mère le permettrait. Les complications de santé de ma mère ont fait qu’ils n’ont pas osé recourir à l’avortement. Je pense que le métier d’enseignant de mes parents, très respecté dans notre ville, y compris dans la tradition hakka, a joué un rôle.
28Quand j’ai reposé la question à ma mère, je n’attendais pas cette réponse : « chaque fois qu’on venait me chercher pour faire les examens préventifs à l’avortement, tu me faisais saigner ». C’était comme si, finalement, c’était moi qui avait lutté pour ma naissance, c’était mon désir de venir au monde. Je ne suis pas en dette de qui que ce soit. Cette phrase de ma mère me donne une liberté ultime. Je pense qu’elle m’aide à donner un sens à mon histoire de naître comme une étrangère.