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Article de revue

Entre ascension sociale imaginaire et interdit : devenir homosexuel-le au Cameroun

Pages 36 à 49

Citer cet article


  • Biligha Tolane, P.
(2017). Entre ascension sociale imaginaire et interdit : devenir homosexuel-le au Cameroun. Chimères, 92(2), 36-49. https://doi.org/10.3917/chime.092.0036.

  • Biligha Tolane, Patience.
« Entre ascension sociale imaginaire et interdit : devenir homosexuel-le au Cameroun ». Chimères, 2017/2 N° 92, 2017. p.36-49. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-chimeres-2017-2-page-36?lang=fr.

  • BILIGHA TOLANE, Patience,
2017. Entre ascension sociale imaginaire et interdit : devenir homosexuel-le au Cameroun. Chimères, 2017/2 N° 92, p.36-49. DOI : 10.3917/chime.092.0036. URL : https://shs.cairn.info/revue-chimeres-2017-2-page-36?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/chime.092.0036


Notes

  • [1]
    « Homosexualité : voici les pédés de chez nous », le journal Nouvelle Afrique, édition n° 189, 12 janvier 2006.
  • [2]
    « Est puni d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20 000 à 200 000 francs CFA toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe ».
  • [3]
    R. Dassié, Homosexualité : tension entre le Cameroun et l’Union Européenne, 18 janvier 2011. www.afrik.com/article21756.html
  • [4]
    « Homosexualité : Le Cameroun ne cédera pas au chantage des pays étrangers », journal L’Effort Camerounais. www.leffortcamerounais.info/2014/02/homosexualite-.html
  • [5]
    Mgr Victor Tonye Bakot, homélie prononcée à la cathédrale Notre Dame des Victoires le 25 décembre 2005. Le Catéchisme, n°2357 de l’Église catholique.
  • [6]
    Journal l’Anecdote, n°254 du 24 janvier 2006 et n°255 du 25 janvier 2006. Journal la Météo, n°67 du 4 janvier 2006.
  • [7]
    Le Cameroun emprisonne un homme ‘gay’ pour avoir envoyé un sms disant « je suis tombé amoureux de toi » à un ami, The Guardian, 17 décembre 2012.
    www.theguardian.com/world/2012/dec/17/cameroon-antigay-legislation-mbede-text

Guerrière

Description de l'image par IA : Femme musclée levant bras, debout sur objet rond.

Guerrière

• Virginie Jourdain vit et travaille à Montréal. À travers sa démarche artistique et ses recherches, Virginie Jourdain tente d’interroger l’autorité des hiérarchies, des genres, des pratiques, des récits et s’intéresse à décrypter les discours courants et les expertises : historiques, médicales, culturelles et politiques. Sa pratique d’artiste et de travailleuse culturelle compte le commissariat comme activité récurrente et ce au Canada et ailleurs, avec comme grille d’analyse (et boîte à outils) les féminismes et les modes d’organisations collectives et horizontales. Site : virginiejourdain.com

1Les entretiens effectués avec des personnes homosexuelles du Cameroun m’ont conduite à analyser l’homosexualité non comme une orientation sexuelle, mais comme un élément de trajectoire sociale ascendante. La recherche d’interlocuteurs s’est faite selon deux procédés : premièrement par l’intermédiaire de l’Association pour la défense des droits des homosexuels (adefho) ; deuxièmement par l’effet « boule de neige », en demandant à chaque protagoniste déjà rencontré de me mettre en contact avec des amies. Dans ce travail, j’ai fait le choix de conserver l’expression originale de mes interlocutrices et interlocuteurs. J’ai choisi de ne présenter que des protagonistes de sexe féminin car l’homosexualité féminine est invisible et les travaux portant sur cette question en Afrique s’intéressent uniquement aux personnes de sexe masculin. Cet article est donc une analyse en gestation de l’anthropologie de l’homosexualité féminine au Cameroun.

Le lien entre homosexualité, pratique magique et égalité des sexes

2L’homosexualité est identifiée au Cameroun à une pratique sorcière dont la finalité est l’enrichissement de l’initiateur. Comme l’a montré le sociologue Charles Gueboguo (2006), dans le groupe ethnoculturel des Beti-fang du Cameroun, pendant la période précoloniale, l’acte sexuel anal appelé « So » qui se pratiquait uniquement sur les garçons par des hommes âgés, avait pour but de marquer le passage entre l’adolescence et l’âge adulte. La famille de l’adolescent offrait des cadeaux en guise de remerciements.

3L’homosexualité féminine est une réalité aux contours multiples. Chacune de mes protagonistes se fait une représentation précise de sa sexualité cachée. Elles parlent d’une pratique magique, ou d’une quête d’un rapport d’égalité dans la sexualité. Elles étayent l’idée d’une appropriation de la jouissance entre femmes. Expérimenter des relations entre personnes de même sexe, bien que s’inscrivant dans la sphère des actes « contre-nature », reste pensé pour certaines comme la voie du plaisir sexuel.

De la pathologie à l’ensorcellement

4Responsable d’un centre social dans la ville de Yaoundé en journée, et travailleuse du sexe la nuit, Jeanne est une Camerounaise âgée de 33 ans. Elle me fait comprendre que c’est après l’obtention de son baccalauréat qu’elle a pris conscience de son attirance sexuelle pour les personnes de même sexe. « C’est arrivé à l’université quand j’avais 20 ans que j’ai rencontré ma colocataire et un soir après avoir bu on a fait l’amour et j’ai joui », m’explique-t-elle.

5Elle dit avoir eu le sentiment d’être « folle » après ce premier rapport sexuel avec sa colocataire. Elle décide donc d’aller se confesser auprès d’un prêtre qui lui donne le contact d’un psychiatre. Le psychiatre recommandé lui explique que le plus important pour elle c’est de vivre épanouie. Il conseille « de quitter le Cameroun pour aller vivre son homosexualité dans les pays où cela est permis. » N’ayant pas de moyens financiers pour migrer en Côte d’Ivoire où l’homosexualité n’est pas pénalisée, Jeanne décide de basculer vers la prostitution à l’âge de 22 ans.

6Jeanne représente son attirance pour d’autres femmes comme une maladie mentale qui pour elle est due à des facteurs biologiques. « Je pense que l’hormone à l’origine de l’attirance sexuelle pour les hommes est absente dans mon corps. Lis les travaux de Krafft-Ebing », affirme-t-elle. En s’appuyant sur l’ouvrage de Von Krafft-Ebing (2012), qui identifie l’homosexualité à une dégénérescence se transmettant de façon héréditaire, Jeanne veut ignorer la suppression par l’oms le 17 mai 1993 de l’homosexualité dans la liste des maladies mentales. Selon mon interlocutrice, l’abolition de cette pratique sexuelle comme maladie psychiatrique est à resituer « dans la pression du lobby américain ».

7Jeanne estime que le plus important est d’avoir pris conscience du « problème », en reconnaissant qu’avoir une attirance sexuelle pour une personne de même sexe signifie être en marge de la société. Cette pratique sexuelle demeure donc pour mon interlocutrice une pratique sexuelle « avilissante » pour elle, dans la mesure où elle ne conduit pas à la procréation.

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« Je sais au fond de moi que ce que je fais n’est pas bien, la loi camerounaise punit l’homosexualité. Même les animaux ne le font pas. Si l’oms avait classé l’homosexualité comme une maladie alors ce serait une maladie qui n’a pas de remède. Je suis une personne malade dans ma tête. Les Européens aiment tout changer pour nous faire croire à nous les Africains que nous sommes bêtes et qu’ils ont le monopole du savoir. C’est juste pour nous tromper et nous entraîner dans leur dérive ».
(entretien avec Jeanne, septembre 2015)

9Jeanne rejette la catégorie de « lesbienne » et identifie son homosexualité à un « désordre moral conduisant à une folie passagère ». Cette représentation de l’homosexualité interroge un régime politique qui demeure tolérant envers les personnes accusées du délit de prostitution, mais intolérant à l’encontre des personnes accusées de l’infraction d’homosexualité. Elle estime que si la société camerounaise demeure encore conservatrice, c’est parce que « les Noirs ont la crainte de Dieu, pas les Européens ».

10En 2013, elle décide de se rendre chez un marabout pour guérir dit-elle de « sa folie. » Ce dernier lui fait comprendre que son attirance pour les personnes de même sexe est la conséquence d’une pratique d’ensorcellement d’un de ses oncles décédés. Le marabout lui explique qu’une procédure de désenvoûtement aurait pour conséquence la mort de Jeanne dans la mesure où l’oncle à l’origine de l’ensorcellement est décédé. Jeanne choisi de « rester avec cet esprit. » Mon interlocutrice juge dès lors que son attirance pour les personnes de même sexe n’est pas « volontaire mais forcée » comme la prostitution.

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« C’est comme la prostitution, vous allez voir celles qui vont dire je le fais de mon plein gré et d’autres qui vous diront j’ai un patron qui m’oblige à le faire. Moi je me classe dans la seconde catégorie, c’est mon oncle qui vit en moi qui m’oblige à faire l’amour avec les femmes ».
(entretien avec Jeanne, février 2017)

12Selon Jeanne, il est préférable de passer par le statut de prostituée pour « expérimenter la folie passagère d’un rapport sexuel avec une femme. » De peur d’être la cible d’un comportement homophobe de son entourage, Jeanne cache son attirance pour les personnes de même sexe. Elle explique l’absence d’enfant par la présence d’un fibrome interstitiel qui serait à l’origine de son infertilité. Tout au long de nos entretiens, Jeanne montre la peur d’être homosexuelle. Elle refuse de se rendre à l’association de défense des droits des personnes homosexuelles. Pour elle, c’est se « jeter dans la gueule du loup. » Elle craint le regard que les responsables de l’association porteront sur elle et surtout, elle n’adhère pas à la légalisation de l’homosexualité. « Pitié, je ne tourne même pas à côté de cette association, c’est de la foutaise. Ils sont là pour nous rendre encore plus malades en disant que c’est normal », dit-elle. Mon interlocutrice estime que les personnes homosexuelles devraient éviter de clamer leur homosexualité dans la mesure où cette pratique est interdite. « Les homos du Cameroun doivent se calmer. Le Cameroun n’a ratifié aucune convention internationale qui légitime l’homosexualité. » En effet, la résolution adoptée en 2011 par le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, affirmant les droits des personnes lgbt n’a pas été ratifiée par le gouvernement camerounais.

Homosexualité et punition divine

13C’est dans cette même perception d’ensorcellement que Francine âgée de 35 ans, et prostituée dans la ville de Yaoundé s’insère. J’ai fait sa rencontre en octobre 2015 dans les locaux de l’association Alternatives Cameroun, une organisation non-gouvernementale qui milite pour la reconnaissance des personnes homosexuelles au Cameroun. Mon interlocutrice attribue son homosexualité au mécontentement de Dieu. Elle se réfère aux paroles de la Bible. Dans le livre des Nombres, il est fait mention d’une punition des iniquités des parents jusqu’à la troisième et quatrième génération. Francine estime être l’instrument au travers duquel sa famille retrouvera le pardon de Dieu, puisqu’elle est née dans une rivière et possède une âme double, généralement appelée « Evu » dans le groupe ethnoculturel des Beti-fang (Laburthe-Tolra,1985). Son homosexualité se résume par conséquent à ce que Séverin Cécile Abéga appelle « une hétérosexualité des doubles » (2002 : 4).

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« Il faut prier pour que Dieu efface les péchés que tes grands-parents ont commis. Faire l’amour avec une personne de même sexe, c’est avoir l’Evu ».
(entretien avec Francine, octobre 2015)

15Revenons rapidement sur le terme Evu. Cette notion désigne une pratique de sorcellerie représentée sous l’aspect d’un crabe qui vit dans le ventre de la femme. Selon le mythe d’Evu, encore appelé mangeur d’âmes, uniquement les femmes sont en mesure de le posséder puisqu’il est introduit dans son ventre par la partie vaginale. L’Evu est une pratique magique indispensable pour celle qui souhaite accumuler de la richesse (Ongolo 1986). L’Evu conduit Francine à aller à l’encontre de la norme juridique. Elle justifie auprès de sa famille l’absence d’un mari et d’enfants par le fait qu’elle souhaite devenir religieuse.

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« Lorsque mes parents me demandent pourquoi je n’ai pas d’enfants ou pourquoi je ne leur présente pas un homme, je dis que j’ai donné ma vie à Dieu ».
(entretien avec Francine, octobre 2015)

17À l’inverse des femmes homosexuelles qui voient dans leur homosexualité un moyen d’enrichissement ou une recherche d’égalité entre les sexes, l’incorporation de la croyance en l’Evu par Francine devient un argument qui lui permet d’accepter sa sexualité en estimant que les choix qu’elle opère dans sa vie sont dépendants de l’esprit Evu. Elle juge ne pas être en possession de son corps et de ses facultés mentales pendant l’acte sexuel, affirmant que c’est l’esprit Evu qui prend possession d’elle.

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« Soyons dans la logique, les “Blancs” qui nous demandent à nous “Noirs” de réfléchir, eux-mêmes là réfléchissent comment ? Une femme qui va avec une femme peut faire un enfant comment ? Pitié, qu’ils arrêtent de nous mentir. Ils sont déjà perdus au point où ils inventent des choses pour nous dire que c’est la vérité. On a grandi, il n’y a plus de missions civilisatrices, ils ne peuvent plus nous mentir ni nous coloniser par la pensée ».
(entretien avec Francine, février 2017)

Une pratique sexuelle circonstancielle

19Selon la perception camerounaise, la finalité du rapport sexuel avec les personnes de même sexe serait donc l’enrichissement. Marthe représente son homosexualité comme temporaire dont le but n’est pas le plaisir sexuel, mais l’ascension sociale.

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« Je ne suis pas lesbienne, pour moi ce n’est pas un choix, ni ce que vous appelez en France là-bas une orientation sexuelle. Je fais l’amour avec les femmes pour avoir l’argent. Baiser avec une personne de même sexe te permet de gravir rapidement les échelons. Il faut voir un marabout il va t’expliquer. Le mien m’a dit qu’il faut que je le fasse avec les jeunes filles, je prends leur chance pour gravir les échelons. Tu crois que le poste que j’ai là aujourd’hui j’ai fait comment ? Je n’ai pas de diplôme de licence, mais regarde-moi, j’ai tout. Un bon travail et une belle vie ».
(entretien avec Marthe, octobre 2015)

21Âgée de 39 ans, cheffe de service dans un ministère de Douala et mère de trois enfants, Marthe présente son attirance pour les personnes de même sexe comme un facteur contribuant à son ascension sociale. Elle refuse l’étiquette de bisexuelle, car elle considère que c’est de l’ordre de la stigmatisation. « Non je ne suis pas bi, je suis hétéro. L’amour avec les femmes, c’est pour chercher une bonne vie », dit-elle.

22J’ai fait sa rencontre en septembre 2015, alors que je me rendais au lieu de service d’une amie. Cette dernière me présente et fait part à Marthe de ma recherche sur les prostituées chinoises. Marthe expose son point de vue sur la présence des migrants chinois au Cameroun et la rivalité entre les prostituées chinoises et camerounaises. Lorsque je lui parle des pratiques de sorcelleries utilisées par certaines travailleuses du sexe camerounaises pour gagner le monopole des clients dans la rue, elle n’hésite pas à me faire part des méthodes magiques qu’elle utilise pour changer de grade au sein de son lieu de service.

23Après son mariage en 2009, Marthe est contrainte de satisfaire sexuellement son mari et sa belle-mère. Comme elle refuse d’avoir des rapports sexuels avec sa belle-mère, son époux la violente physiquement. Elle décide de quitter leur maison et de retourner chez ses parents ; ces derniers lui font comprendre qu’elle a signé un acte de mariage pour le meilleur et le pire. Suite au rejet de ses parents, elle rentre auprès de son mari, qui n’hésite pas à réitérer sa demande. Marthe affirme qu’elle n’a pas pu dire « non », car « si je disais non, j’allais aller où ? » Elle commence une relation sexuelle avec sa belle-mère. Cette dernière décide d’aider Marthe à obtenir un concours administratif et l’intègre dans son cercle restreint d’amies. « Dans le groupe d’amies de ma belle-mère, il n’y a que des femmes riches et très influentes. » Marthe participe aux réunions qui se tiennent deux fois par semaine au domicile de deux membres du groupe. C’est lors de l’une de ces réunions que sa belle-mère lui explique qu’elle peut aussi dès lors avoir des rapports sexuels marchands avec des femmes plus jeunes, et qu’au travers de ces rapports sexuels, elle pourra obtenir une ascension sociale. « Ce soir-là, ma belle-mère m’a donné un pénis artificiel et un produit que je devais oindre sur ma partenaire ; c’est comme cela qu’elle faisait au début avec moi. » En effet, le « produit » que Marthe oint sur sa partenaire, « préparé » par le marabout, permet de « capter les chances » de la partenaire ; et l’utilisation d’un pénis artificiel est un « moyen de la rabaisser et moi de m’élever ». Pour mon interlocutrice, c’est l’absence d’emploi qui serait à l’origine de cette pratique sexuelle. « Aujourd’hui tout le monde au Cameroun sait qu’il faut faire cela pour avoir un travail. Si tu refuses tu es au chômage. On n’a plus un travail ici par ses compétences », déclare-t-elle.

24À en croire les médias camerounais, tous les hommes politiques du pays seraient homosexuels [1]. La conservation d’un poste politique serait subordonnée à la capacité de l’individu à avoir des rapports sexuels sodomiques avec son supérieur. Le processus d’un enrichissement par la sodomie a été analysé par Stephen Murray et Will Roscoe (2001). Les auteurs exposent l’idée du partenaire passif, qui transmet la richesse au partenaire actif. Le passif par sa « soumission sexuelle », contribue à la grandeur sociale, économique et professionnelle de l’actif. Le discours de Marthe se fixe sur l’homosexualité comme pratique magique facilitant une promotion sociale. Mais le changement de grade au sein de son lieu de service est aussi lié à la formation qu’elle a suivie après son baccalauréat et aux contacts qu’elle a noués au sein du groupe d’amies de sa belle-mère. Elle souligne également que sa sexualité lui permet d’avoir de « l’autorité » auprès de ses parents. Sa famille a connaissance de son homosexualité et pour continuer de bénéficier des privilèges financiers, garde le secret. « Ils prennent mon argent, alors ils doivent fermer leur bouche, sinon ça sera leur honte à eux aussi », affirme-t-elle.

La recherche de l’égalité des sexes

25Entrons dans un autre registre où l’homosexualité ne se rapporte pas à la magie, mais à une quête d’égalité entre les femmes et les hommes. Gaëlle, âgée de 24 ans, étudiante dans une université privée de Douala, est une homosexuelle à la recherche d’une égalité des sexes. J’ai fait sa rencontre en 2015 par l’intermédiaire d’une amie avec qui Gaëlle entretient des rapports sexuels. Pour mon interlocutrice, qui a également des rapports sexuels avec des personnes de sexe masculin, l’acte sexuel avec une personne de même sexe permet de se situer dans un rapport d’égalité. Gaëlle fait référence au physique qui est identique et au fait que l’acte sexuel n’est pas synonyme de reproduction.

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« L’homme veut toujours dominer. Il veut être toujours sur la femme. Faire l’amour avec un homme pour moi c’est accepter d’être inférieure à lui. Avec une femme c’est différent. On est sur un pied d’égalité et l’orgasme est très intense ».
(entretien avec Gaëlle, octobre 2015)

27La recherche du plaisir sexuel est mise en avant pour justifier l’homosexualité. Gaëlle ne revendique pas une orientation sexuelle. Elle envisage le sexe avec d’autres femmes comme un « extra », c’est-à-dire l’ajout d’un élément qui l’amène à conserver un équilibre psychique. C’est un moyen pour elle d’augmenter et d’atteindre un orgasme qu’elle dit ne pas avoir avec son compagnon.

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« Je ne jouis jamais avec mon ami. Je ne ressens rien lorsque je fais l’amour avec lui. Pourtant avec Magalie, je la désire, j’aime le faire avec elle. Elle me rend heureuse. Mais je sais que ce désir pour elle n’est pas normal, c’est la perversion et une destruction de la construction du monde par Dieu ».
(entretien avec Gaëlle, septembre 2015)

29L’attirance pour une personne de même sexe est présentée ici sous la perspective d’un « désir anormal », mais primordial pour un équilibre psychique et physique. Le temps passé à discuter avec Gaëlle a permis d’exposer le lien entre les logiques de transgression et l’émergence du désir. Gaëlle juge que c’est la transgression de la norme qui demeure attractive et jouissive. « C’est l’interdit qui est intéressant et qui procure du plaisir », affirme-t-elle.

L’influence du politique et du religieux dans la sexualité

30Au Cameroun, il y a un lien très perceptible entre le pouvoir politique et la sexualité. Le rapport sexuel est perçu suivant une juridiction bien précise à laquelle les citoyens sont amenés à se conformer. Le pouvoir législatif camerounais joue un rôle de régulateur dans la sexualité à travers les normes et les interdits. Le Cameroun s’inscrit dans une logique de censure et de prohibition de l’homosexualité par l’article 347 bis du Code pénal [2]. Depuis la décolonisation, les lois au Cameroun ont été très peu modifiées. La représentation des Camerounais sur l’homosexualité permet de questionner anthropologiquement la construction identitaire des personnes homosexuelles et la notion « d’hétéronormativité » (Warner 1991). Les arrestations massives des personnes accusées du délit d’homosexualité et les assassinats permanents des défenseurs des personnes homosexuelles au Cameroun montrent que la question homosexuelle se pose comme un enjeu public au Cameroun. En effet, pour empêcher la population de réagir sur des sujets comme celui du chômage, les pouvoirs publics trouvent des débats de substitution. Cette stratégie du gouvernement camerounais se rapproche de ce que Gluckman (1963) nomme le « rituel d’inversion. »

Le rejet de l’homosexualité par les institutions publiques

31En janvier 2011, pour marquer la distance du gouvernement face à l’homosexualité, Henri Eyebé Ayissi, alors ministre des relations extérieures, s’indigne contre l’Union Européenne (ue) qui s’est engagée à financer l’Association pour la défense des droits des homosexuels (adefho). Selon l’ancien ministre, « le peuple camerounais n’est pas prêt, ni disposé à aller dans le sens du développement de ces pratiques sur son territoire [3] ». Issa Tchiroma Bakary, Ministre de la communication et porte-parole du gouvernement camerounais, relate l’histoire de l’évolution de la question homosexuelle lors d’une conférence de presse qu’il organise le 23 janvier 2014, en réponse au reportage diffusé sur la chaîne de télévision France24 où il était fait mention des violences à l’encontre des personnes homosexuelles au Cameroun. Le Ministre de la communication explique alors qu’en 1960, l’homosexualité était perçue comme un fléau social, en 1968 comme une maladie mentale, en 1982 elle a été dépénalisée en France, en 1990 elle n’est plus considérée comme une maladie mentale et en 2013 le mariage entre personnes de même sexe a été légalisé en France. « Peut-être dans 50 ans, les choses peuvent évoluer, mais pour l’instant au Cameroun c’est la prohibition [4] », déclare-t-il. Selon lui, la communauté internationale devrait respecter la culture camerounaise et éviter de financer des associations pour la légalisation de l’homosexualité. « Nous mettrons tout en œuvre pour éradiquer cette menace, afin de préserver l’ordre moral », déclare-t-il.

32Cette question de l’homosexualité est le seul débat public où l’opposition et le pouvoir en place ont la même prise de position. En effet, le 4 février 2014, à la suite des déclarations d’Issa Tchiroma, le Président régional du Social democratic front (sdf) pour le Littoral, parti politique d’opposition, identifie les conflits armés en Côte d’Ivoire, Lybie et République centrafricaine comme des crises ayant pour tronc commun l’ingérence des pays occidentaux. Selon ce dernier, l’homosexualité est un « prétexte pour mettre sur pied un droit d’ingérence humanitaire en Afrique ».

Le rôle de la religion dans l’homophobie

33L’émergence de la question homosexuelle a pris de l’importance au Cameroun après l’homélie en décembre 2005 de l’ancien archevêque de Yaoundé, Mgr Victor Tonye Bakot. Il mentionne l’homosexualité comme étant une « perversion contre laquelle il faut tous lutter [5] ». En janvier 2006, la presse locale [6] va se donner pour mission de publier la liste des « présumés homosexuels », tous étant des personnalités publiques travaillant au sein du gouvernement camerounais. La dénonciation des sites Internet comme www.cybermen.com (Gueboguo 2006) et des lieux de rencontre des personnes homosexuelles dans les zones urbaines va s’en suivre. L’homosexualité va ainsi devenir dans la société camerounaise « un enjeu central des confrontations les plus diverses qui se déploient aux échelles micro ou macrosociales » (Bazin 2000 : 14).

34On assiste dès janvier 2006 à l’émergence d’un comportement homophobe accompagné de nombreux cas de justice populaire, de condamnations et d’assassinats des personnes homosexuelles. L’affaire Roger Jean-Claude Mbédé est l’une des manifestations de cette « violence » de la société camerounaise face aux personnes accusées de délit d’homosexualité. Condamné à 3 ans de prison en 2011, Roger Jean-Claude Mbédé, après sa libération sous caution en 2012, meurt séquestré le 10 janvier 2014 par sa famille qui jugeait que ce dernier devait expier sa « faute », celle d’être gay.

Franchir la limite ?

35Jusqu’en 2006, la question homosexuelle était considérée au Cameroun comme un débat « illégitime » ne concernant que l’Occident. Mais depuis la dénonciation par les médias locaux de la liste des supposés homosexuels dans ce pays, et le financement européen accordée en 2011 et 2013 à l’Association pour la défense des droits des homosexuels (adefho), la question homosexuelle a pris une place très importante dans le débat public, créant ainsi un clivage entre les institutions publiques, la population, les organisations internationales et les défenseurs des personnes homosexuelles au Cameroun. Les manifestations anti-homosexuels sont assez nombreuses. La dernière en date est celle du 21 août 2013 où les manifestants scandaient le slogan : « cette chose est interdite par la loi », suite au discours de l’avocate camerounaise Me Alice Nkom, militante pour les droits des personnes homosexuelles, sur l’une des chaînes de télévision locale. Pour montrer le musellement des activistes homosexuels, il faut remonter à l’assassinat le 15 juillet 2013 du directeur exécutif de la Fondation Camerounaise pour le Sida (Cameroonian Foundation for AIDS, (camfaids)), pro-homosexuel, Éric Lembembe, relaté par la Fédération internationale des droits de l’homme (fidh) et l’Organisation mondiale contre la torture (omct), dans le rapport paru en février 2015 sur l’homosexualité au Cameroun.

L’accès à la santé pour tous

36L’Association pour la défense des droits des homosexuels (adefho), créée en 2008 par l’initiative de l’avocate au barreau camerounais Me Alice Nkom, s’est donnée pour mission sociale la protection des personnes accusées de délit d’homosexualité au Cameroun, en leur fournissant une assistance juridique, matérielle et médicale. Le financement de l’association est assuré par l’Union Européenne.

37Le Cameroun est l’un des pays d’Afrique qui incriminent l’homosexualité et il compte un nombre très élevé (environ 350 selon la présidente d’adefho) de personnes poursuivies, condamnées et emprisonnées pour homosexualité. Les conséquences de la violence infligée aux personnes homosexuelles au Cameroun sont assez dévastatrices. Lors de mon entretien en février 2017 avec la présidente d’adefho Me Alice Nkom, elle fait état de l’accès difficile aux soins médicaux pour les personnes homosexuelles dans les hôpitaux publics et le vandalisme quasi-permanent de certains établissements de santé qui sont accusés de fournir une assistance médicale aux homosexuels. Cette situation favorise un développement des maladies sexuellement transmissibles dans la mesure où, les personnes homosexuelles ne reçoivent pas de la part du personnel médical des informations sur la façon de prévenir la transmission des maladies sexuellement contagieuses.

38Globalement au Cameroun, la majorité des personnes séropositives entrent dans la catégorie des prostituées, des routiers et des homosexuels. Pour les autorités sanitaires, ces personnes représentent un risque très élevé de recevoir et de transmettre les infections sexuellement transmissibles (ist). L’enquête Integrated Behavioral and Biological Surveillance (ibbs), réalisée en 2011 à l’initiative du Ministère de la Santé au Cameroun, a estimé la prévalence du vih/sida chez les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes (hsh) à 44% dans la ville de Douala (Capitale économique du Cameroun) et 24% à Yaoundé (capitale politique camerounaise).

Dépénaliser l’homosexualité ?

39Longtemps l’homosexualité a été considérée comme un sujet privé. Or, depuis le financement en 2011 et 2013 de l’Union Européenne à l’Association pour la défense des droits des homosexuels (adefho), elle apparaît clairement comme un enjeu politique. Les pro-homosexuels soulignent l’idée de la non-discrimination, l’égalité des droits pour tous les citoyens et la protection des minorités, stipulés dans le paragraphe 2 du préambule de la Constitution camerounaise.

40Marcel, âgé de 45 ans, est un avocat au barreau camerounais. Il apporte une assistance juridique aux personnes accusées du délit d’homosexualité au Cameroun. Selon cet homme, « l’article de loi 347 bis pénalisant l’homosexualité est une bavure juridique, puisqu’il est appliqué de façon arbitraire », affirme-t-il. À en croire les dirigeants de l’association et le rapport en février 2015 de la Fédération internationale des droits de l’homme (fidh) et l’Organisation mondiale contre la torture (omct), ce texte de loi est utilisé par les autorités policières et les juristes pour condamner des personnes sur le seul fondement de leur homosexualité réelle ou supposée en tenant compte de l’apparence ou d’une accusation d’un proche. Tel a été le cas de Roger Jean-Claude Mbédé qui a été emprisonné pour avoir envoyé un message électronique à un ami mentionnant ses sentiments à son égard [7]. Marcel continue son argumentaire en faisant état des difficultés d’enregistrement d’une association de protection des droits des personnes homosexuelles au Cameroun. « Tu ne peux pas enregistrer une association avec pour objet social les homos, c’est automatiquement rejeté par la préfecture, il faut utiliser comme parade le sida. »

41Depuis 2008, le gouvernement camerounais rejette toutes les recommandations des institutions internationales qui appellent à la dépénalisation de l’homosexualité. En 2009, l’association Alternatives-Cameroun a introduit une pétition en ce sens devant l’Assemblée nationale. La requête n’a pas été analysée.

Internet nouvel instrument contre la répression

42Pour les personnes homosexuelles qui n’ont pas la possibilité de quitter le territoire camerounais, Internet est devenu un moyen de se défiler du regard désapprobateur de la société et de la législation. Grâce à Internet, certaines personnes homosexuelles qui créent des comptes sur Facebook se sont données pour mission de défendre leurs droits en s’opposant au gouvernement et aux anti-homosexuels. Les plateformes de mise en relation des personnes homosexuelles au Cameroun permettent à ces dernières d’échanger et de partager leurs expériences. Mais de nombreux sites Internet sont bloqués. « Il n’y a jamais eu de liberté d’expression au Cameroun. Maintenant le gouvernement bloque les sites de rencontres et interdit certains films », dit Marcel, avocat au barreau camerounais. En effet, en mars 2014, le Président de la Ligue camerounaise des consommateurs (lcc), une organisation de la société civile a exigé auprès de la direction de la chaîne de télévision locale Canal 2, l’arrêt de la diffusion d’un feuilleton américain qui montrait des scènes d’amour entre personnes de même sexe.


Date de mise en ligne : 26/04/2018

https://doi.org/10.3917/chime.092.0036