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Article de revue

Un mouvement hors champ – Monica Vitti, de L’Avventura au Désert rouge d’Antonioni

Pages 182 à 184

Citer cet article


  • Bernheim, C.
(2016). Un mouvement hors champ – Monica Vitti, de L’Avventura au Désert rouge d’Antonioni. Chimères, 89(2), 182-184. https://doi.org/10.3917/chime.089.0182.

  • Bernheim, Cathy.
« Un mouvement hors champ – Monica Vitti, de L’Avventura au Désert rouge d’Antonioni ». Chimères, 2016/2 N° 89, 2016. p.182-184. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-chimeres-2016-2-page-182?lang=fr.

  • BERNHEIM, Cathy,
2016. Un mouvement hors champ – Monica Vitti, de L’Avventura au Désert rouge d’Antonioni. Chimères, 2016/2 N° 89, p.182-184. DOI : 10.3917/chime.089.0182. URL : https://shs.cairn.info/revue-chimeres-2016-2-page-182?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/chime.089.0182


Description de l'image par IA : Femme accroupie avec un masque facial étrange, jardin en arrière-plan.
R413A, (« Précis de décomposition »), 1993-1995, 75 x 105 cm. Tirage argentique sur aluminium

1Élément du décor sans être vraiment là, elle ne cesse de bouger, comme si elle cherchait sa place dans ces lieux trop grands pour elle. Témoin, muette, elle se heurte à la société fermée des hommes, non pas du regard seulement mais de tout son être. Point de détail dans l’espace et le temps, elle se trouve posée là, dans le champ de la caméra, sans y être consciemment : les plans sont longs, filmés à distance. Jusqu’au gros plan.

2Ou peut-être le gros plan vient-il avant, il faudrait revoir le film. Ce qui reste en mémoire est le visage intemporel d’une actrice dans la force de l’âge qui promène de film en film (d’Antonioni), pendant quatre années, sa pâleur si peu latine dans l’ombre des hommes méditerranéens.

3Elle fut longtemps filmée en noir et blanc.

4Elle n’était pas le personnage féminin principal dans L’Avventura, mais l’amie de la femme aimée, disparue, recherchée. Elle était, déjà, à côté. Annonçant une autre manière d’être là, sous nos yeux, sans le vouloir (manière aujourd’hui incarnée par une de ses compatriotes, Valeria Bruni Tedeschi).

5Cette blondeur, cette transparence, ce décalage, elle les transporte au bord d’une piscine de la banlieue romaine, dans La Notte, où elle partage la vedette (comme on disait autrefois dans les chroniques de cinéma) avec une autre : Jeanne Moreau. Cette fois-ci, l’œil l’appréhende tout entière, et non morcelée comme avant. Bien que plus âgée dans la vraie vie, elle est encore enfant dans le film, jeune faon, captée par la lumière trop crue du cinéma des riches. Bibelot de luxe sur lequel se penche le beau Marcello. Le grand art de la séduction, sans cesse contredit par des paroles désenchantées trop vastes pour elle. Monologue de réalisateur inquiet dans la bouche d’une jeune femme qui est tout sauf inquiétude, mais certitude d’être, justement, dans ce corps blanc revêtu de noir qui ne porte le deuil de personne, sinon de son enfance. Elle parcourt l’écran, le traverse, l’éclabousse de taches indélébiles et disparaît pour mieux réapparaître au détour d’une scène. Insaisissable.

6Alors la main du maître la plante sur ce quai de port, en plein jour, dans ces couleurs primaires du miracle industriel de l’Italie en devenir. Chant à la gloire du styrène multicolore menacé comme un gigantesque rafiot par la rouille (du doute), le Désert rouge l’épingle, tel un papillon décoloré sur les bords incertains du monde. La mer, jadis chemin vers l’île mystérieuse, n’est plus qu’un clapotis enchaîné à l’ancre des cargos. La femme n’est plus amie mais étrangère.

7Échappée de ces chefs-d’œuvre, l’actrice a souvent cessé d’être une icône pour incarner des personnages aussi pleins de fantaisie qu’elle dans des comédies signées Joseph Losey (Modesty Blaise), Mario Monicelli (La fille au pistolet), Vittorio De Sica (Drôle de couples), Ettore Scola (Drame de la jalousie), Luis Buñuel (Le fantôme de la liberté), Luigi Zampa (Les monstresses).

8Avant de retrouver une dernière fois sur écran, dans le rôle d’une reine meurtrière et suicidaire (Le mystère Oswaldo), celui qui la déchiffra pour mieux la sublimer.

9Est-ce à dire qu’il l’a modelée, vampirisée, opprimée ? Affirmer cela, ce serait méconnaître deux éléments essentiels de cette histoire. La relation entre une actrice et le réalisateur qui lui propose un rôle, et a fortiori entre une femme et son compagnon, est faite de cet aller-retour entre la volonté de l’autre et l’image toujours en train de s’échapper que saisit son propre miroir. Si l’oppression des femmes pouvait se résumer à un échange d’influences – ou de fluides, s’en débarrasser serait aussi simple que de résoudre un problème de robinets. L’histoire s’arrêterait entre des tuyaux à parité.


Date de mise en ligne : 13/02/2017

https://doi.org/10.3917/chime.089.0182