Article de revue

De la petite fille à la femme : traversée de l'adolescence

Pages 61 à 73

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  • Chabert, C.
(2012). De la petite fille à la femme : traversée de l'adolescence. Champ psy, 62(2), 61-73. https://doi.org/10.3917/cpsy.062.0061.

  • Chabert, Catherine.
« De la petite fille à la femme : traversée de l'adolescence ». Champ psy, 2012/2 n° 62, 2012. p.61-73. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-champ-psy-2012-2-page-61?lang=fr.

  • CHABERT, Catherine,
2012. De la petite fille à la femme : traversée de l'adolescence. Champ psy, 2012/2 n° 62, p.61-73. DOI : 10.3917/cpsy.062.0061. URL : https://shs.cairn.info/revue-champ-psy-2012-2-page-61?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cpsy.062.0061


1 « Le Professeur, me dit Lucie, le Professeur a tout compris. Personne n’y avait pensé jusque-là. Depuis que j’ai 12 ans, j’entends parfois de drôles de bruits dans ma tête. C’est bizarre, c’est comme un murmure, des voix qui murmurent, je les entends mais je ne comprends pas du tout ce qu’elles se disent. Moi ça ne me gêne pas vraiment, sauf quand ça arrive pendant les contrôles, au lycée. Enfin bon, quand le Professeur m’a demandé à qui ces voix pouvaient appartenir, je lui ai dit tout de suite qu’en fait, il y avait une voix d’homme et une voix de femme, mais ce qu’ils se disent, vraiment, je ne le comprends pas, sauf que peut-être c’est comme s’ils se bagarrent, comme s’ils se disputent. Ah oui, vous ne savez pas. Mes parents m’ont appris qu’ils allaient se séparer à cette période-là ; ils ne s’entendaient plus. Moi, je ne m’en étais jamais aperçue. Enfin ça fait quatre ans qu’ils en parlent, mais maintenant c’est décidé, ils se séparent la semaine prochaine. Le Professeur a eu une idée incroyable. Il m’a dit : « Peut-être que ce que vous entendez dans votre tête, ce sont les voix de vos parents qui se disputent ? » C’est génial, hein ? C’était bien la peine de prendre tous ces calmants depuis quatre ans. On n’a rien trouvé vraiment sur le plan neurologique, maintenant je sais pourquoi. Mais ce que je trouve bizarre, c’est que le Professeur a voulu que je vienne chez vous pour une psychothérapie. Franchement je ne comprends pas, les voix c’est fini maintenant, alors vraiment, enfin bon, comme il a dit que ce serait mieux pour moi ». Elle se tait un moment, reste songeuse, puis dit très doucement « et puis il y a peut-être d’autres choses qui me gênent ».

2 Voilà Lucie. Sa blondeur, sa rondeur, ses joues roses et pleines la feraient ressembler à l’une de ces jeunes filles du début du siècle immortalisées par Renoir ; mais elle s’enveloppe de larges jeans, d’immenses pulls et pendant les premiers mois de sa thérapie elle ne se sépare pas de son blouson matelassé, de ceux qu’on appelle – le terme est évocateur– « doudoune » ! Elle a l’air d’avoir très chaud, elle est toute rouge et parfois rougit encore davantage. Le corps de Lucie disparaît dans cette armure moelleuse où elle se confine en dépit de la chaleur de mon bureau.

3 Voilà Lucie, toujours en avance à ses séances ; voilà Lucie qui ne se souvient jamais de ses rêves, Lucie qui me raconte par le menu les détails de sa vie de lycéenne, ses histoires quotidiennes, le déroulement un peu plat de son existence de bonne élève. Surtout, ne pas toucher la frêle couverture qui masque ses inquiétudes et ses angoisses ; surtout, ne pas modifier l’arrangement précaire de ses protections illusoires. En dépit de son apparence de belle plante solide, Lucie pourrait arborer cette étiquette collée sur les emballages pour les transports à risques « Attention, fragile ! ». L’évocation des quatre années de sa « maladie » est quasiment impossible spontanément et je me garde bien de m’approcher de ce qu’elle semble vivre comme une tare, une malédiction peut-être, en tout cas une anormalité qui l’obligerait à se tenir un peu à l’écart, un peu en marge des groupes de filles avides de confidences et de secrets excitants. Le secret de Lucie, lui, était bien gardé, et elle avait demandé instamment à ses parents de ne pas divulguer le motif « réel » de sa dispense en éducation physique, préférant l’argumenter par un asthme ancien, un asthme du nourrisson, en l’occurrence, sans gravité et assez rapidement traité.

4 Grâce à l’interprétation magistrale du Professeur, le symptôme de Lucie a totalement disparu, pour la laisser tout de même un peu désemparée, au sens littéral du mot. De ce symptôme pas vraiment gênant, sauf pour les contrôles de physique qui semblaient le provoquer de manière privilégiée, Lucie me dit qu’elle ne se sentait pas touchée, car il lui était imposé par quelque source somatique introuvable, si bien qu’elle n’avait nul besoin d’y penser ou d’y réfléchir. Elle en tirait, elle finit par en convenir, plutôt des bénéfices – l’inquiétude et les soins de sa mère– et peut-être aussi l’idée que sa « maladie » rassemblait ses parents autour d’une même préoccupation et permettait d’éloigner la menace de leur séparation. Cependant, son indifférence était parfois trouée par une angoisse soudaine associée à la pensée d’une malformation héréditaire, peut-être une folie qui lui aurait été transmise : elle évoquait avec force détails, toutes les difficultés psychiques de son entourage familial le plus lointain. Mais surtout, me dit-elle un jour, elle avait mal supporté l’apparition récente de moments de tristesse et de désespoir qui lui rappelaient trop les épisodes dépressifs de son père.

5 En dépit du caractère spectaculaire de son trouble – de type hallucinatoire tout de même – l’évocation d’un fonctionnement voire même d’un risque de décompensation psychotique était d’emblée écarté par la qualité du contact, l’empreinte libidinale de la relation et un déroulement des processus de pensée dont la rigueur s’imposait dans sa simplicité naïve. Le trouble de Lucie prenait tout à fait le sens d’un symptôme hystérique et cela, jusque dans la manière dont il était investi.

6 Comment l’adolescence, en soulevant répétitivement la question des liens entre investissements narcissiques et investissements objectaux, questionne autrement l’opposition classique entre honte et culpabilité ?

7 La honte, généralement référée aux effets de l’Idéal du Moi et à son impact sur le narcissisme, est en effet régulièrement mise en contraste – presque diagnostique– avec la culpabilité, rattachée à l’objet, au Surmoi et à l’intériorisation des interdits par le détour de la reconnaissance du tiers. En 1969, André Green soulignait, en s’appuyant sur les caractères presque antinomiques de deux héros de l’antiquité – Ajax et Œdipe– la distinction nécessaire entre la civilisation de la honte et celle de la culpabilité : « la honte atteint sa victime inexorablement ; il faut sans doute l’attribuer moins à un Dieu qu’à un Daïmon– puissance infernale (...). La civilisation de la honte est rattachée à un mode social tribal où le père est tout puissant et ne connaît aucune autorité au-dessus de la sienne, tandis que la civilisation de la culpabilité (...) implique, au-dessus du père, une loi. Il n’est pas jusqu’à la réparation de la faute qui ne diffère dans les deux cas. Le passage de la honte à la culpabilité est corrélatif d’un parcours qui mène de l’idée de la souillure et de la pollution à la conscience d’un mal moral. En résumé, la honte est un affect où la responsabilité joue à peine, c’est un lot des Dieux (...) tandis que la culpabilité est la conséquence d’une faute où la volonté de l’homme fut engagée dans le sens d’une transgression » (Green A., 1969, p. 178).

8 L’adolescence est susceptible de bousculer cet ordre, dans une forme de collapsus de la honte et de la culpabilité, du fait du passage obligé par le corps et les émois qu’il engendre. L’hyper sexualisation montre comment la libido implique à la fois les liens du sujet avec lui-même et avec ses objets, hypothèse d’ailleurs confirmée par l’évolution des théories du narcissisme et la reconnaissance de ses liaisons inéluctables avec les relations d’objet. Pour Lucie, le symptôme hallucinatoire, pourtant ressenti comme effet d’une fatalité externe, une maladie imposée, n’était au départ nullement éprouvé dans la honte peut-être parce que pour elle, à ce moment-là, (c’est à dire avant la consultation en psychiatrie et la prise en charge analytique) ses troubles ne pouvaient signifier la folie, « la pire des hontes » écrit Green, le signe de la réprobation des Dieux.

9 De surcroît, ce symptôme, éminemment peu saisissable, intangible en quelque sorte, ne touchait pas son corps – son corps sexué– il semble même qu’il avait pour fonction de maintenir à l’écart, par l’épaisseur que lui conférait son excentricité, toute préoccupation consciente concernant le corps dans ses rapports avec la sexualité. Au fond, la préoccupation pour les voix avait masqué les effets du surgissement de la puberté dont Lucie n’avait aucun souvenir marquant. Depuis son enfance, Lucie vivait dans un monde imprégné de contes de fées et de rêves d’amour. Telle Anna O, Lucie – et je peux littéralement citer Breuer– pouvait être décrite ainsi : « cette jeune fille d’une activité mentale débordante menait (...) une existence des plus monotones et elle aggravait cette monotonie d’une façon sans doute à la mesure de sa maladie. Elle se livrait systématiquement à des rêveries qu’elle appelait « son théâtre privé ». Alors que tout le monde la croyait présente, elle vivait mentalement des contes de fées, mais lorsqu’on l’interpellait, elle répondait normalement ». (Freud S. et J., 1895, p. 15)

10 Les rêveries de Lucie étaient toutes orientées vers des fantaisies romanesques où elle incarnait une princesse escortée d’une armée de chevaliers jeunes et beaux, auxquels elle restait indifférente. En général, elle était découverte et emportée par un bel étranger intrépide et fougueux. Cependant la rêverie, pour le récit que Lucie m’en faisait du moins, s’arrêtait là. Je la soupçonnais en effet d’en garder pour elle les déploiements érotiques peut-être parce qu’elle les considérait comme plus scabreux : j’en tenais pour preuve une réaction répétitive qui avait très tôt retenu mon attention : chaque fois que Lucie me livrait ses rêveries romanesques avec une jubilation évidente, arrivait le moment où, brusquement, elle rougissait violemment et s’arrêtait de parler. Elle cachait son visage dans ses mains, baissait la tête, cessait de me regarder et s’enfermait dans le silence. C’était toujours moi qui le rompais : « Vous avez l’air pensive », disais-je, ou bien « Où êtes-vous, Lucie ? » Elle me disait à quel point elle était gênée par l’importance de ces rêves diurnes, par la place qu’ils occupaient dans sa vie alors qu’elle les qualifiait d’enfantins, naïfs et ridicules. Je pensais que c’étaient surtout les rougeurs intempestives déclenchées par ces rêveries qui étaient insupportables mais je n’en disais rien et suggérais seulement que ces histoires bien innocentes cachaient peut-être les motifs de son malaise, d’autres pensées, moins confortables. Lucie me regardait alors avec encore plus de candeur, devenait écarlate et multipliait les dénégations qui émaillaient à profusion son discours : elle me faisait répétitivement savoir qu’elle ne savait pas car elle ne savait rien. Au fil du temps apparut pourtant la crainte de n’être pas capable d’aimer un garçon puisqu’aucun jusqu’ici n’avait trouvé grâce à ses yeux, crainte angoissante car elle se doublait par l’idée, immédiatement rejetée, d’être homosexuelle.

11 Les vacances d’été survinrent à point pour laisser en suspens cette question, soutenue par des mouvements transférentiels qui s’organisaient et se nouaient davantage. Au retour, le problème était réglé : trois jours avant de quitter le lieu de ses vacances, une semaine avant de reprendre ses séances, Lucie avait rencontré Tom, un jeune étranger. Ils étaient follement tombés amoureux l’un de l’autre, Lucie en était émerveillée et ravie. Tom la rejoindrait aux prochaines vacances et cette relation pourrait véritablement être consommée : pour la première, vraiment première fois de sa vie, Lucie aimait un garçon et désirait se donner à lui.

12 Elle se prépara donc à le recevoir – dans tous les sens du terme– et le projet d’accession à une vie sexuelle effective fut l’objet de soins minutieux et si parfaitement organisés que je me demandais parfois où s’était éclipsée la petite fille romantique que j’avais connue. Il semblait en effet, que tout devait être planifié dans une obligation de maîtrise extrême, laissant peu de place, en apparence, à l’irruption de mouvements inopinés. Des inquiétudes latentes se condensèrent pourtant dans l’apparition de manifestations pénibles : les voix n’étaient pas vraiment revenues mais – et c’était pire– Lucie commença à se plaindre d’images hypnagogiques troublantes : alors qu’elle était allongée toute seule dans son lit le soir, elle voyait un visage étrange, une large face lunaire, blanche et triste, qui la regardait bizarrement. Le visage triste invoqua immédiatement le père déprimé qui souciait tant Lucie. Elle retrouva son étonnement et son angoisse lorsque le premier épisode dépressif de son père survint. Elle s’interrogea sur les causes de cette dépression, sur ses liens possibles avec la mésentente conjugale découverte plus tard. Sans trop s’attarder à ces représentations négatives pour des motifs qui apparurent plus tard, s’imposa en deçà de cette figure paternelle passive, désolée, dénigrée par la mère, une autre image : Lucie retrouva le père de son enfance, jeune et musclé, dynamique et admiré, et aussi la petite fille qu’elle avait été, si fière d’aller seule avec lui à l’église le dimanche. Elle se souvient qu’elle grimpait sur le prie-Dieu à côté de lui et qu’elle se sentait très joyeuse, presqu’aussi grande que lui devant l’autel. Je lui dis « comme une petite mariée ». Lucie rougit, me regarde avec ravissement et se met à rire.

13 La question fut close. Lucie ne fut plus accaparée par la face lunaire qui la troublait tant. Elle me confia plutôt, apparemment sans lien avec les souvenirs que je viens d’évoquer, ses inquiétudes quant à sa prochaine rencontre avec Tom. Elle souhaitait ardemment que tout marche bien entre eux, car elle voulait réussir sa vie sexuelle.

14 En fait, elle a plutôt peur. Surtout des hommes plus âgés qu’elle peut rencontrer le soir quand elle rentre chez elle. Elle ne supporte pas d’être l’objet du désir de ces hommes. Elle a honte de son corps et l’emmitoufle le plus possible, cachant ses formes pour éviter de les laisser voir, ou même d’en dévoiler les indices. Je dis : « Vous avez honte de votre corps de fille ? Vous avez honte de votre corps de femme à vous acharner tant pour le cacher ? Elle s’écroule en sanglotant : l’année précédente, son père est entré dans sa chambre, il était un peu ivre, ses propos étaient flous, ambigus, troublants. Lucie s’était mise à pleurer et tout de suite il l’avait suppliée de lui pardonner. Je dis que ses « visions » lunaires du visage pâle et triste penché vers elle, la nuit, dans son lit, avaient peut-être un lien avec ce moment-là ? Elle répond que c’est une chance d’être pâle, qu’elle ne supporte pas son teint à elle, qu’elle déteste sa peau et elle s’arrête, je dis : « et ? », « vous devez bien le voir, répond-elle, vous devez le savoir, je rougis, je rougis comme une tomate, j’ai honte d’être rouge comme ça, pour un rien ! » Je dis que ce n’est pas rien de voir son père si triste, que ce n’est pas rien de le voir si désespéré, que ce n’est pas rien, ce qu’elle vient d’évoquer aujourd’hui, cette scène avec son père ». « Non, dit-elle, cela n’a rien à voir avec mon père. »

15 Et pourtant, voilà bien le père séducteur qui surgit dans l’après-coup de l’adolescence ; la scène infantile – le mariage avec Papa– répétée dans ses incidences sexuelles quand Lucie a 17 ans. Mais dans cette version de l’histoire, le père est seul coupable, Lucie se plaint seulement d’avoir honte pour lui. La projection, au service du refoulement de ses propres désirs œdipiens, permet la condamnation du père dans l’attentat séducteur. Mais la honte, l’humiliation dans l’identification à un père qui n’a pas pu se retenir, se maîtriser, révèle déjà la participation de Lucie au scénario incestueux. Au nom de l’extrême tendresse qu’elle éprouve pour son père abandonné par sa mère, elle conserve le secret de la scène de séduction et du même coup en devient la complice. L’image du père s’en découvre, de surcroît, revalorisée : cet homme désirant, donc actif, vient effacer le portrait d’impuissance caricaturé par la mère insatisfaite. L’homme passif, déprimé, peut-être porteur d’une tare héréditaire, laisse place au jeune père de Lucie, celui qui, à travers de multiples déguisements, continue de hanter ses rêves. N’était-ce pas à cette figure masculine plus virile et combative qu’elle associait la voix d’homme dans sa tête, une voix capable d’affronter une femme forte de ses revendications et de ses critiques ? Cette mère que Lucie n’ose ni contredire, ni contrarier, à laquelle elle-même ne peut jamais s’opposer ?

16 Ainsi, au cœur même de l’identification hystérique, se retrouve la part narcissique inhérente à tout procès identificatoire. L’humiliation et la honte pour le père, dénoncé et rejeté par la mère pour sa faiblesse et son incompétence, viennent bien figurer la représentation de la castration et ses incidences sur le narcissisme établies par Freud dès 1914 ; « La recherche psychanalytique nous permet de suivre (...) les destins des pulsions libidinales lorsque celles-ci, isolées des pulsions du moi, se trouvent en opposition avec elles ; mais dans le domaine du complexe de castration, elle nous permet de remonter, par le raisonnement, à une époque et une situation psychique où les deux sortes de pulsions agissent encore à l’unisson et se présentent comme intérêts narcissiques dans un mélange indissociable. » (Freud S., 1914, p. 97, souligné par nous) Dans le scenario de la séduction infantile, Freud y insiste, l’enfant est toujours dans un état d’immaturité, d’incapacité, d’insuffisance. Jean Laplanche souligne l’importance de cette passivité originaire déterminée par la méconnaissance, la confrontation à des messages qui restent énigmatiques et par là même potentiellement traumatiques. « Le premier temps, celui de l’effroi, confronte un sujet non préparé à une action sexuelle hautement significative mais dont la signification ne peut être assimilée » (Laplanche J., 1986, p. 10). L’effroi, certes, est à reprendre ici, puisque l’affect de honte relève bien d’une forme d’effroi devant le débordement interne qui provoque et attire le regard de l’autre tout en le rejetant pour cette effraction.

17 La première scène, chez Lucie, celle que j’appelle la scène du mariage, par sa constitution en souvenir de couverture, par l’idéalisation du temps de l’enfance, la scène du mariage donc préservait l’innocence et évitait la honte : selon Freud, ce qui est honteux dans la sexualité infantile c’est qu’elle n’est pas légitimée socialement, ce qui est honteux renvoie pour l’enfant à toute activité sexuelle hors mariage. Par la suite, à partir de 1920, et cela nous intéresse, c’est plutôt à l’état de détresse déclenché par l’envahissement pulsionnel que Freud se réfère, comme si la détresse avait, en quelque sorte, pris la place autrefois reconnue à la honte. Cette construction m’importe infiniment car elle permet de montrer que, dans certaines situations, la mise en avant de la détresse, sert deux maîtres : certes, l’ombre de l’abandon et l’état de déréliction qui caractérise l’infans, l’absence de mots pour dire mais aussi, du même coup, à l’adolescence, l’exclusion et la honte attachée à cette mise à l’écart de la fête sexuelle des adultes. Le « mariage avec Papa » balayait les deux motifs : Lucie n’était pas seule, et elle trônait, en première place, aux côtés de son père. (Une incidente : Lucie était la troisième enfant du couple, et la première et seule fille, née plus tardivement, après ses deux frères qui avaient quitté le foyer familial depuis quelque temps déjà, si bien qu’elle s’était trouvée seule avec ses parents).

18 La révolution adolescente avait complètement bouleversé cet édifice. Ainsi le débordement passif et l’humiliation qu’il engendre, déterminés dans un premier temps par la séduction adulte, donc par un objet externe, refoulés voire déniés jusque-là, sont, dans l’après-coup offert par l’adolescence, recentrés sur le corps habité de motions pulsionnelles dont la force et la source – internes cette fois – attaquent la protection narcissique garantie par l’immaturité infantile.

19 C’est donc bien du fait de possibilités de réactions nouvelles que le souvenir peut devenir pathogène « c’est le souvenir et non la nouvelle scène, écrit Jean Laplanche, qui fonctionne comme source d’énergie libidinale interne, auto-traumatique » (1986, p. 12). Cette conception de la séduction prend tout son sens dans le déploiement du transfert.

20 Tant que Lucie eut honte pour son père, et seulement pour son père, elle put garder la face. Sa rencontre sexuelle avec Tom entraîna un bouleversement qu’elle n’avait pas prévu. Tout s’était bien passé, me dit-elle avec circonspection. Pourtant elle eut très vite la certitude de ne plus aimer le jeune homme et lui envoya immédiatement une lettre de rupture. Pourtant elle devint très anxieuse et s’inquiéta démesurément pour ses études, doutant d’elle et de ses aptitudes, imaginant un avenir sans espoir, une impasse totale de sa vie, du fait d’un sentiment d’infériorité taraudant. Enfin, son état pendant les séances lui devint particulièrement pénible : à peine installée en face de moi, elle rougissait comme une pivoine et son visage écarlate se couvrait de larmes incoercibles ; quelle que soit la banalité de ses propos – et elle prenait pourtant grand soin de l’entretenir– elle était envahie par ses rougeurs et inondée de pleurs.

21 J’entendis pourtant, malgré ses efforts et sa discrétion, qu’elle avait été surprise par la force de ses désirs pour Tom, et offusquée de les lui avoir manifestés. Elle éprouvait une honte immense quand elle y pensait car elle était horriblement gênée par l’idée de s’être montrée trop active, exagérément entreprenante pour la fille sans expérience qu’elle était. C’était bien là le corps du délit, à tous les sens du terme. Lucie, qui s’était tant souciée de tout contrôler, de régler les moindres détails de sa rencontre avec Tom, s’était laissée déborder par la violence de son excitation. Si celle-ci devenait trop pressante, elle n’était plus contrôlable. La connotation exhibitionniste de ce processus était patente : Lucie ne pourrait ni se retenir, ni se contrôler si les mouvements inconnus qui bouleversaient son corps venaient à s’épanouir.

22 Lucie me fit part de son souhait d’arrêter la psychothérapie, elle allait bien, elle n’avait plus de symptômes, elle avait repris confiance en elle. Le seul problème, c’était les séances : elle ne comprenait pas ce qui la faisait tant rougir et tant pleurer quand elle me retrouvait, elle avait des pensées qui la gênaient, dont elle n’avait pas envie de se préoccuper, bref, elle ne voulait pas aller plus loin, elle ne voulait pas en voir plus avec moi.

23 Si Lucie ne voulait pas me parler, c’est bien que la seule évocation de toute représentation sexuelle suscitait en elle une excitation troublante dont elle n’était plus la maîtresse. Dire ses désirs sexuels, c’était bien sûr se dévoiler, se mettre à nu devant moi. La rougeur et les larmes, comme manifestation visible, trahissaient son émoi. Le visuel prenait une place prépondérante dans sa relation avec moi mais cet investissement narcissique basculait dans l’érotisation du regard, dès lors intolérable, comme si, en effet, cette excitation incontrôlable devenait pour elle un objet de honte au même titre que son corps qu’elle avait pris tant de soins à cacher : voilà ce qui couvait sous les vêtements matelassés et la doudoune dont elle ne pouvait se défaire dans les 45mn de la séance. Même aux beaux jours, elle se débrouillait pour ne pas révéler son corps : en vérité, je pouvais penser (et je le pense encore) que son Moi-peau, pour reprendre le concept inventé et développé par Didier Anzieu, que ce Moi-peau, cette membrane limitante et qui aurait pu être contenante, était trop fine, trop fragile et laissait voir, comme par transparence, les feux de l’excitation qu’elle ne parvenait pas vraiment à éteindre par les flots de larmes qu’elle déversait en séance.

24 Les condensations transférentielles étaient multiples : se montrer une femme sexuellement émue, c’était reconnaître ses désirs œdipiens, donner corps à ses fantasmes de séduction, c’était aussi se porter rivale de la mère, position bien difficile à soutenir, puisque celle-ci n’était plus l’objet de désir du père, montrer ses désirs pour un homme, souhaiter s’engager dans une relation amoureuse autrement que dans le rêve, c’était non seulement renoncer au père mais abandonner aussi la mère, désormais solitaire, me montrer son excitation, c’était actualiser la dimension homosexuelle du transfert, la situation thérapeutique, massivement érotisée, devenait littéralement explosive.

25 Un double mouvement, à la fois narcissique et sexuel, soutenait cette organisation transférentielle complexe. L’ensemble de ces tendances s’articulait avec la nécessité de se séparer des images parentales, processus particulièrement éprouvant pour Lucie car il entrait en résonance avec les souhaits infantiles de séparation du couple parental : la crainte de rétorsion associée à ces fantaisies était d’autant plus aiguë que celles-ci étaient devenues plus dangereuses encore par leur collusion avec la réalité du divorce des parents, au moment de l’adolescence. La honte, associée aux émois corporels, à l’irruption de mouvements pulsionnels actifs, venait donc, en dépit de son extrême désagrément, opacifier les effets du refoulement partiellement levé par le travail analytique. C’est cette honte qui maintenant s’attachait à des désirs infantiles flous et indistincts – vœux œdipiens de séparation du couple parental– mais au-delà de cette honte, une sorte de conviction incoercible et indicible d’une puissance infantile à laquelle elle ne pouvait pas renoncer : au-delà donc de l’organisation œdipienne, c’était bien l’inceste avec le père et – osons le dire-le meurtre de la mère– qui entretenait un contre-investissement massif de cette conviction puissante et son retournement en son contraire : en lieu et place du triomphe narcissique, la honte hantait sans cesse Lucie, tapie dans les recoins de ses fantasmes, de ses craintes et de ses désirs.

26 À vrai dire, au début, j’avais plutôt cherché le sens des émotions de Lucie en séance : la culpabilité liée à une première expérience sexuelle, la tristesse causée par le divorce prononcé des parents et par le projet de remariage du père, l’identification à la dépression maternelle. Bref, j’avais en tête plusieurs interprétations, non exclusives d’ailleurs, mais biaisées par une erreur d’appréciation contre-transférentielle. Je crus quelque temps que Lucie était déprimée et mis « naïvement » sur le compte des bénéfices apportés par l’étayage que je lui fournissais, sa transformation radicale à la fin des séances : Lucie, en effet, séchait très vite ses larmes et si quelques rougeurs subsistaient, colorant son visage, elle n’en était pas moins toujours très guillerette (je ne trouve pas d’autre mot) lorsqu’elle me disait au revoir. Je compris ensuite qu’elle était soulagée de me quitter.

27 Elle voulait donc arrêter sa psychothérapie (commencée depuis un peu plus d’un an). Je lui proposais de prendre le temps d’y réfléchir et lui suggérais d’aller en parler avec le Professeur qu’elle n’avait pas revu depuis le début de sa psychothérapie. Nous décidâmes de nous donner jusqu’aux prochaines vacances d’été un temps suffisant pour parler de l’interruption. Il n’en fut guère question, au niveau manifeste, Lucie, plus détendue, occupa ses séances à me confier ses préoccupations concernant son groupe de copines qui l’accaparait beaucoup. Par ce déplacement, elle apaisait sa relation avec moi : la jalousie, l’envie, les passions restèrent dans le camp de ces jeunes filles qui nous mobilisaient toutes les deux dans une réflexion tranquille où Lucie pouvait me montrer les conflits internes qui l’agitaient, au dehors.

28 L’appui objectal qu’elle trouvait près de moi – du fait de la triangulation de la situation thérapeutique par l’ouverture libidinale vers le Professeur– favorisa une réassurance narcissique très nécessaire, renforcée par les processus de sublimation quand la période des examens arriva. Il n’était désormais plus question que de la réussite universitaire de Lucie : les sentiments d’infériorité, antérieurement très marqués par la honte, associés au débordement pulsionnel, dérivaient maintenant vers l’angoisse de castration. Seule fille d’une grande famille de garçons, Lucie avait à défendre ses couleurs ! Elle avait refusé de suivre l’orientation de ses frères et imposé son choix, en dépit des réticences de ses parents. Reprendre cette problématique d’affirmation identitaire en référence à sa revendication phallique fut relativement aisé : Lucie retrouva ses souvenirs de garçon manqué, remarqua son amnésie totale quant à sa puberté et s’en étonna. Tous les enjeux se situaient du côté de la puissance intellectuelle et en face de moi, Lucie n’avait pas à rougir de ces désirs-là.

29 Elle réussit ses examens, alla voir le Professeur, manqua la dernière séance avant les vacances mais me fit savoir qu’elle entendait poursuivre le travail commencé avec moi. Le temps de la honte était passé. Il nous restait encore du chemin à parcourir, car les voies de la culpabilité, chacun le sait, sont souvent étranges, parfois impénétrables et toujours difficiles à accepter.

ÉPILOGUE

30 L’histoire de Lucie ou plutôt l’histoire de sa psychothérapie se termine bien : je ne me priverai pas du plaisir de vous en faire part. Après avoir brillamment réussi ses concours, elle quitta l’appartement familial dans lequel elle vivait seule avec sa mère ; cela devint possible par une étrange coïncidence : le père avait rencontré une autre femme, il décida de vivre avec elle, il n’était plus déprimé, il avait l’air heureux. Lucie détestait sa belle-mère et se cantonna dans une position de rejet boudeur ou violent, selon les cas, épousant, en quelque sorte, le point de vue qu’elle prêtait à sa mère. Et puis un jour, à la faveur d’un moment passé avec l’« autre » femme, elle reconnut le plaisir qu’elle avait pu avoir à discuter avec elle librement, à se sentir sans attaches ni contraintes.

31 Elle put donc partir, commencer à 22 ans une vraie vie d’étudiante, à la fois studieuse et amoureuse, joyeuse et angoissée, bref, elle était devenue capable de vivre sa vie. Elle pouvait abandonner la petite fille qu’elle avait été, sans définitivement la perdre : de cette petite fille-là, de l’infantile qu’elle personnifiait, elle n’avait plus honte.

BIBLIOGRAPHIE

  • GREEN A (1969), « le narcissisme moral » in Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éd. Minuit, 1973.
  • FREUD S et BREUER J (1895), Études sur l’hystérie, tr. fr. Paris, PUF, 1978.
  • FREUD S (1914) Pour introduire le Narcissisme, trad. fr. Paris, PUF, 1969.
  • LAPLANCHE J (1986), « De la théorie de la séduction restreinte à la théorie de la séduction généralisée » in Études Freudiennes, n° 27.

Mots-clés éditeurs : Adolescence, Culpabilité, Érythrophobie, Narcissisme, Psychanalyse

Date de mise en ligne : 15/11/2012

https://doi.org/10.3917/cpsy.062.0061